Le feuilleton de l’année

Les filets se resserrent…

Nos lecteurs les plus assidus auront bien entendu compris dans quelle scabreuse position notre héroïne se trouve, la divulgation de la biographie non autorisée de Sylvie Lafuma lui donnant quelques soucis que même les pastilles à la valériane du Moine Heureux n’ont su alléger. C’est vrai que ce n’est pas tous les jours qu’on se fait tracer par de patibulaires mafiosi russes qui, de plus, sentent l’ail et la vodka. Et quand ces mafiosi russes se trouvent être 1. La personne que vous respectez le plus après votre mère et Woody Allen, soit votre professeur d’hagiozoonymie et 2. Un sale con qui vous a dévoilé un coin d’histoire pas très nette qui n’aurait demandé qu’à rester  dans l’ombre, soit que votre ex s’est bien foutu de vous et qu’il faisait partie d’une organisation aux buts pas très orthodoxes, allant même jusqu’à piquer les tabellas d’étudiants qui n’avaient rien fait, d’abord ça vous fait quand même douter de l’existence du Bon Dieu. Un seul endroit semble sûr : la salle de rédac du Spectrum.
- Dites donc, les potes, dit Françoise en entrant, c’est pas que ça soit dégueulasse chez vous mais vous auriez quand même pu faire un peu le ménage, ça sent le singe ici.
Il faut dire que le bureau du Spectrum semblait être dans un état proche de celui de Verdun avant que les femmes de ménage ne soient passées. La collection de « Cinéclub », accumulée avec un amour sans limite dans un coin depuis 114 semestres, soit 57 ans, était maintenant répartie sur le sol, entre les bouteilles vides de bière et celles, un peu moins vides, de fortifiant Bio – eh oui – le rédacteur en chef Numa Gilliéron sortait d’une période d’examens d’économie familiale on ne peut plus stressante. Les cendriers semblaient ne pas avoir été vidés depuis des lustres, et l’atmosphère viciée des lieux semblait bien indiquer que les fenêtres n’avaient pas été ouvertes depuis le passage du concierge, qu’on ne laissait d’ailleurs plus entrer dans la salle depuis mai 1997, début de notre histoire, sécurité oblige. Comme dans toute période de crise, ce fut un détail que l’éducation conservatrice et respectueuse des valeurs du catholicisme inculquée à notre jeune amie ne laissa pas passer ; ce qui ne l’empêcha pas de participer à la destruction de la couche d’ozone en s’allumant une gauloise sans filtre.
- On vous a jamais appris à frapper avant d’entrer ? Et d’abord, hein, je vous prierais de bien vouloir éteindre votre clope avant que je me fâche. C’est déjà pas facile d’essayer d’arrêter de fumer, alors si en plus on me fout des sadiques sous le nez toute la journée…
La tête de Silvio Klingelberg émergea d’une montagne de papelards poussiéreux.
Pas commode, le chef, aujourd’hui, pensa Françoise qui prit un malin plaisir à l’écraser sur la moquette, sa clope, vu que tous les cendriers affichaient complet.
- Je comprends mieux pourquoi le 55% des foyers suisses sont composés par des célibataires, quand je vois votre comportement. Continuez sur cette lancée, mon vieux, et vous allez vous retrouver seul à bouffer des raviolis en boîte devant « Derrick » le dimanche soir. Les cours de sociologie de l’été dernier avaient en effet marqué Françoise.
- Faut l’excuser, Françoise, il va pas fort ces derniers jours, depuis qu’on lui a piqué sa collection d’hétéroptères hermaphrodites sud-africaions en plus de deux ou trois trucs. C’est vrai qu’elles étaient sympa ces petites bestioles.
Bien qu’elle eût l’ouïe spécialement fine, qualité exigée pour les cours d’hagiozoonymie, elle ne sut distinguer exactement d’où venait la voix qui, apparemment, sortait de la bouche de quelqu’un qui savait son nom. Ce ne fut que lorsqu’une pile de bouquins tomba du sixième étage de l’étagère située à sa droite, suivie de ce qui semblait être un être doté de toutes les jambes et de tous les bras nécessaires pour être qualifié d’humain, qu’elle situa l’émetteur de ces dernières paroles. Et apparemment, la chute avait été provoquée par un mouvement brusque de notre héroïne, mouvement qui avait eu une conséquence fâcheuse sur l’équilibre de l’échelle qui soutenait le bonhomme.
Il n’avait pas bonne mine non plus, Numa Gilliéron. Les yeux bouffis, son visage émacié creusé par les soucis et le manque de sommeil, il ressemblait plus à un petit animal s’approchaint du paresseux des bibliothèques que du co-rédacteur en chef qu’elle avait cru connaître autrefois. Faut dire qu’il s’était pas rasé non plus, ce matin-là.
- Voyez-vous, continua-t-il en dépoussiérant ses pantalons de golf en velours côtelé, c’est pas qu’on n’apprécie pas votre visite, mais la prochaine fois tâchez de nous prévenir… histoire qu’on sache que vous veniez… Enfin, on se comprend ?
Ce qu’elle comprenait surtout, c’est que les membres du Spectrum se payaient du bon temps à boire de la bière et à faire les imbéciles sur des étagères, alors qu’elle, elle était suivie dans les rues sombres de la capitale sarinoise par des mecs on ne peut plus louches. Et dire que c’était ces gars-là qu’elle considérait comme son dernier espoir…
- Dites donc, c’est pas vous qui allez me donner des cours de bienséance. Ça serait trop vous demander de vous comporter comme des mecs dignes de ce nom et de me demander ce qui se passe ? Vous voyez pas que je suis top déprimée et hypersensible ? Et puis d’abord, hein, c’est quoi ce truc que vous tenez dans votre main ?
Le « truc », il faut bien le dire, était difficilement mieux qualifiable. S’il avait fallu décerner un prix à l’objet le plus hétéroclite des 10 dernières années, la chose aurait reçu le premier prix. Suivie de près par la lingette hygiénique sentant la fleur de pommier.
- Ça, chère petite ignorante, c’est un appareil très utile et très sophistiqué qui sert à chercher des trucs qu’on a perdus. Bref, c’est un détecteur de métaux, si vous préférez. Parce que, figurez-vous qu’on s’est fait voler deux ou trois trucs de valeur assez estimable. Je profite donc de l’occasion pour chercher les clés de l’appartement de ma belle-sœur car son chat doit être en train de crever de faim à l’heure qu’il est. Ça fait deux semaines qu’elle est en vacances.
Françoise était habituée à la logique des propos peu conventionnelle de l’équipe de rédaction, mais il faut bien avouer que ce jour-là, elle aurait bien aimé disposer d’un décodeur. Mais tout s’expliqua quand elle reçut en pleine tronche, de façon très élégante, le reproche suivant :
- Et d’abord, tout ça ne serait jamais arrivé sans votre folle envie de foutre dans des histoires qui tournent mal, et d’en faire profiter tout le monde ! Eh ben ouais, on s’est fait piquer la liste des scoops de l’année. Ceux qui touchent l’élite de l’uni, tous les trucs les moins avouables sur tout le monde… Bref, on est pas dans la mouise, déjà que ça fait trois moins qu’on paie pas le loyer…

***
Quand elle se réveilla ce matin d’octobre, Françoise eu comme l’impression de se réveiller d’un mauvais rêve. Elle resta prostrée un moment dans son lit, comme ça, juste histoire de repenser à toutes les choses horribles qui lui étaient arrivées et les autres qui allaient sûrement lui tomber sur le coin de la gueule cette semaine. Un profond sentiment de solitude accompagné d’un goût amer lui rappela le matin qui suivit sa rupture avec Arthur. Le mal de tête en moins. Quel salaud ce mec, pensa-t-elle ne enfilant la robe de chambre que sa grand-mère Lucienne avait piquée au Hilton pour elle. En tout cas, on ne m’y reprendra plus, et d’ailleurs, j’ai mon mémoire à écrire.
C’est en chaussettes de poils de yack qu’elle but son Ovo chaude, son esprit se remplissant petit à petit de pensées un peu plus positives. Sa cinquième cigarette lui procura le réconfort qu’elle attendait. C’est donc avec entrain qu’elle entreprit d’aller chercher le courrier.
- Je ne voudrais pas vous paraître malhonnête, mais pourriez-vous me dire ce que vous faites à roupiller sur mon paillasson provençal à 7 heures du mat’ ? Si vous êtes l’homme de ma vie, veuillez repasser plus tard, parce que là, c’est pas vraiment le moment. Je me suis pas lavée les cheveux et j’ai épuisé mon stock d’amour à revendre.
En deux temps trois mouvements, l’homme qui, il y a quelques secondes, dormait tel un bébé sur son paillasson fut sur ses pieds (sur ceux de Françoise, j’entends) et se mit en devoir d’expliquer sa présence.
- Mon nom est Frank Brédine, brigade spéciale de l’AGEF. comme vous l’aurez certainement compris, je suis chargé de votre sécurité, vu les derniers événements. Dès maintenant, je vous suis comme votre ombre. A propos, vous avez déjà déjeuné parce que moi j’ai la dalle…
- La cuisine est au fond du couloir, s’entendit répondre Françoise.
 

Joëlle Rohner

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