Spectrum et la mafia russe

Résumé de l’épisode précédent, paru dans le numéro de mai 2000 : Françoise Sellier, l’héroïne incontestée de ce feuilleton palpitant, doit fuir car la divulgation de la biographie de Sylvie Lafuma a fait des émules. Elle a donc droit à une poursuite en bonne et due forme, jusqu’à ce qu’elle rencontre, dans un bistro à fondues, son professeur Buláfez, accompagné d’un confrère russe. Ils lui proposent de l’aider.

Ayant décidé d’accepter le marché proposé par le professeur Buláfez et son confrère Dimitri Valentinovitch Szeczynowski, Françoise Sellier décide donc de sortir du bistro à fondues sous leur protection :
- Par la porte arrière, lui dit Buláfez, nous n’allons pas prendre de risques inconsidérés… Oui, ma femme me trompe avec le professeur Tourneur, cet infâme m’a déjà pris ma salle 666 et maintenant c’est au tour de ma femme. Pardon je m’égare, je disais que oui, ma femme me trompe mais que j’ai quand même trois enfants, je n’aimerais pas qu’ils soient privés de mes cours d’hagiozoonymie.
La cour intérieure donnait sur un poulailler et les deux hommes s’arrêtèrent soudain. Szeczynowski sortit une arme de sa poche et expliqua son geste :
- Ma jolie, que vous êtes belle, mais alors stupide, lui lança-t-il avec un fort accent russe, l’expression sur son visage n’étant pas sans rappeler celui de Poutine, une sorte de mort-vivant en train de sécher, mais tout de même conservé par le froid.
- Arthur Brunschwicg ne vous a jamais aimé, renchérit Buláfez . Il a tenté de vous séduire pour que vous entriez dans son organisation, mais après 22 mois, et maintes tentatives de vous expliquer ce que je vais essayer de faire, il a abandonné. Il y a quelque temps, avec quelques amis, nous cherchions un moyen de nous faire de l’argent, et s’il fallait en faire de façon disons peu conventionnelle, autant entreprendre quelque chose qui allait rapporter. Nous nous sommes préalablement rendus chez une voyante vaudou new-age qui lit l’avenir sur la calvitie des hommes. Je m’y suis donc collé, et elle nous a prédit qu’un de nos collègues allait devenir célèbre dans le monde entier, grâce à la promotion qu’il allait décrocher. Elle nous a dit que tout ce qu’elle pouvait dire, c’est que son prénom était le même que le père de Jésus et qu’un homme d’Etat sommeillait en lui. Nous avons tout de suite pensé à M. Deiss, et nous nous sommes organisés pour faire entrer Arthur et Sylvie au cours de ce dernier, et de faire disparaître toutes les tabellas , car nous pensâmes de manière tout à fait justifiée que ça allait nous rapporter des millions. Sylvie, vous connaissez sa réputation, a essayé de le séduire, afin de lui voler ses lunettes, objet de convoitises, mais a malheureusement échoué. C’est vrai que c’est un homme intègre ce Jo.
Buláfez, qui n’avait pas pris sa respiration depuis quelques minutes, reprit quelque peu son souffle et à cet instant une étincelle heurta les neurones du cortex frontal de Françoise. C’était le fameux adage qu’elle avait utilisé quelques heures auparavant qui refit surface : « Tout ça c’est dans la tête, si tu te dis que ça se passe, ça se passe ». Buláfez essoufflé, elle lança à Dimitri Valentinovitch Szeczynowski en pleine tronche le faux revolver, qui était en fait un briquet. Elle courut aussi loin que possible, c’est-à-dire jusqu’à la rédaction de Spectrum,, là où l’affaire s’était désagrégée, à cause de ce Daniel Fattore en somme. Elle se demanda même si ce Daniel ne voulait pas se venger de Sylvie Lafuma, comme on le connaît amateur de bonne viande. Et Sylvie, cette effrontée, ne se sera sûrement pas gênée de lui briser le cœur, pensa-t-elle. Elle se demandait aussi qu’est-ce que ces malfrats avaient fait de toutes ces tabellas, vendues sans doute, mais à qui ? Il fallait maintenant faire attention à tout le monde, car un vaste réseau s’était peut-être formé, et elle ne savait pas comment cette organisation, apparemment affiliée à la mafia russe, opérait. Ce dont elle était sûre, c’est que la rédaction de Spectrum ne pouvait être liée à tout ça, ils étaient seulement, et comme d’habitude, les pigeons qui n’avaient rien, mais rien compris, et qu’on manipulait afin de détruire sa vie, sans bien sûr qu’ils se rendent compte de quoi que ce soit. Si elle n’était pas en danger de mort, elle pensa qu’elle aurait pu vendre un scoop à Sarine-Match. Les titres auraient fait un tapage considérable en ville de Fribourg et environs : « Spectrum pigeonné par la mafia russe ! » Entre deux foulées durant la montée de la rue de Lausanne, elle reprit un peu ses esprits. Après tout, Spectrum était son dernier espoir, il fallait les ménager autant que possible.
Elle parvint enfin à la porte du mensuel, après avoir passé par le processus électronique d’identification (il faut savoir que depuis la possession du manuscrit Keller  la rédaction a dû prendre des précautions). Lorsque les douces voix pré-enregistrées des deux rédacteurs en chef Numa Gilliéron et Salvador Mucius sortirent d’un haut-parleur flambant neuf offert par l’AGEF, la porte blindée s’ouvrit. A sa surprise, elle découvrit Numa Gilliéron avec un fouet dans les mains, en train de hurler entre deux coups à un rédacteur à genoux : « Tu n’as pas trouvé de sponsors pour la pub, hein ? ». Pendant ce temps, Salvador Mucius était en train de désigner la prochaine victime. Bref, le journal était en restructuration comme on dit dans les grandes entreprises multinationales. Numa Gilliéron posa son fouet et salua amicalement Françoise. C’est vrai qu’il fallait être aux petits soins avec cette petite, elle avait contribué au franc succès de la diffusion dudit journal ces deux dernières années. Il paraît même que certains étudiants dormaient à côté des caisses de distribution pour ne pas manquer la suite de l’intrigue. Françoise était donc la persona grata de l’empire Spectrum. Charles Roubignac lui avait même dit qu’elle pouvait faire comme chez elle, tant qu’elle ne coûtait pas trop cher. C’est donc à bras ouverts qu’elle fut accueillie, mais qu’allait pouvoir faire ce mensuel, publiant uniquement durant les deux semestres universitaires, maintenant impliqué dans une affaire internationale ? Elle ne pouvait quand même pas passer sa vie dans le bureau de la rédaction, certes sécurisée, mais qui voudrait passer son existence dans un coffre-fort, à part des lingots d’or d’origine suspecte ? Une conversation s’imposait, et peut-être connaîtrez-vous la suite dans le prochain épisode, who knows ?

Benoît Perriard

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