Feuilleton, le retour (8032 caractères)

Traquenard à Fondue-City
Superproduction spectrumienne

Résumé de l'épisode précédent, publié dans le numéro de la rentrée 1999/2000 : Françoise Sellier cherche à vendre la biographie non autorisée de Sylvie Lafuma à la rédaction de Spectrum, journal estudiantin fribourgeois à haute audience internationale (puisque l'Alma Mater fribourgeoise est peuplée de gens qui viennent d'ailleurs, CQFD !). Quelques mois plus tard, son passé la rattrape…

I. Préambule

Françoise Sellier cherche à reprendre son souffle, cachée derrière un container dans une ruelle sombre non loin du café du Tilleul. Elle peut bien : ça fait trois jours qu'on la traque sans relâche dans la ville de Fribourg… Elle se rappelle : lundi dernier, elle prenait tranquillement sa douche du matin, et mettait à cette activité un soin tout particulier, frottant avec amour chaque partie de son corps. Elle se savonnait consciencieusement derrière les oreilles quand des coups de feu furent tirés à travers la fenêtre dans sa salle de bains. Son cerveau lui pose alors simultanément deux questions :
A. "C'est quoi ce merdier ?" ;
B. "Que faire ?".
Le Juif Errant, à qui elle ouvrit la porte sans même passer un peignoir, lui apporta la réponse à la question A presque au même moment : il lui passe une carte postale de Sylvie Lafuma, avec le laconique message suivant : "J'aurai ta peau, vieille truie !". Reste la question B. Alors que faire ? Il fallait agir avec méthode :
1. S'habiller en quatrième vitesse ;
2. FOUTRE LE CAMP D'ICI !
Elle passe rapidement un slip, un T-shirt et un pantalon court, et saute dans les escaliers. En bas, elle reconnaît ses ravisseurs : Sylvie Lafuma en tête, avec un SIG P. 27 chargé en main ; avec elle, quelques sbires parmi lesquels elle croit reconnaître Anselmo Cavolfiore, l'ex-amant troglodyte de Sylvie. Icelle hurle :
- Elle est là ! Allez-y, yaaaa-a-a- a - a    a !
Feu nourri sur l'héroïne du feuilleton. Cette dernière se dit que "tout ça c'est dans la tête, si tu te dis que ça passe, ça passe !" et s'en sort effectivement, assez par miracle il est vrai, et s'engouffre comme un perdue dans la Rue Louis-d'Affry, ses poursuivants aux trousses. Manifestement, la publication de ses œuvres n'a pas laissé indifférent…

II. Reprise

A peine a-t-elle le temps de se remémorer tout ça qu'elle entend des voix : quelques personnes s'entretiennent. Elle reconnaît qu'on parle d'elle, et qu'on se demande où elle a bien pu passer. Elle cherche à voir… mais elle est vue avant. Résultat, elle n'a plus qu'à prendre la fuite !
Elle dévale donc la raide rue des Grand-Fontaines, dépassée par les balles qui lui sifflent aux oreilles. Pensant gagner du temps, elle emprunte l'escalier du Court-Chemin. Ses poursuivants s'y engouffrent aussi, mais n'osent guère entreprendre quoi que ce soit : vu la configuration des lieux, ça ne servirait à rien. Profitant de l'avance que lui confère son agilité, elle se paie le luxe d'entrer dans le bistro à fondues "à l'emporter" planté là. Elle sait qu'on n'y trouve pas que des fondues… pourtant elle n'hésite pas. Ses poursuivants passent tout droit.

III. Le virage

Le restaurant ?
C'est une salle sombre, avec quelques tables, des filles sur le retour habillées vulgaire accoudées au zinc, - visiblement surprises de voir entrer une demoiselle inconnue dans ces lieux. Et au fond, une table peuplée de messieurs à l'allure tapageuse.
Curieuse de ces types, mais trop timides pour les aborder en face, elle s'assied à la table d'à côté, commande un solide remontant à 40% vol. et Le Monde Diplomatique ; et, embusquée derrière le journal (on lui a amené Argumenti i fakti, mais dans son trouble elle n'a rien remarqué), elle se met à observer ses voisins de table.
Certains lui sont connus, d'autres non… l'un d'entre eux ne l'est, pour elle, que trop et que pas assez à la fois : il s'agit de Jorge Buláfez, professeur d'hagiozoonymie à l'université de Fribourg et professeur invité (c'est tout nouveau) de morphologie des nuages à l'université de Petrozavodsk. A la fois étonnée et pas étonnée de le voir là, elle le lorgne avec un peu trop d'insistance… Il finit par s'en apercevoir. Il se lève… vient à elle… et lui demande :
- On s'est pas déjà vus quelque part ?
Dans d'autres endroits, Françoise aurait dit : "Quel nul !" et l'aurait tranquillement envoyé péter, ce poilu quadragénaire qui pue la pipe, avec ses lunettes en plastique noir. Mais là, elle n'y pense même pas… Elle lui répond :
- C'est pas impossible… dans une autre vie peut-être.
- C'est même certain : je ne vous ai jamais vue à mes cours, mais j'ai eu rêvé de vous.
(Ah, voilà où elle l'avait déjà vu !)
Il poursuit :
- Je vous paie quelque chose ?
Elle n'a pas la force de refuser… alors elle accepte. Ca lui fera du bien, allez ! Deux minutes plus tard, l'accorte serveuse lui amène une Cardinal bien fraîche. Buláfez lui demande :
- Vous avez réfléchi à ma proposition ?
- …?
- Bhen de devenir mon assistante !
Elle doit reconnaître qu'elle n'a pas eu tellement l'occasion de réfléchir au sens profond de ses rêves : au fil des épisodes, il lui est arrivé plus d'un truc bizarre, et pour ne rien arranger, elle a hiberné depuis octobre dernier ! Il serait temps qu'elle revienne à la réalité ! C'est ce qu'on lui dit :
- Il serait temps que vous reveniez à la réalité, Mademoiselle Sellier !
(Il sait mon nom ??!?)
Buláfez poursuit :
- Vous m'avez l'air troublée… que vous arrive-t-il ?
- J'ai voulu vendre des documents compromettants, dans le but d'une publication… et maintenant on cherche à me flinguer. Ça fait trois jours que je galope à travers Fribourg. Pas de sommeil, pas de bouffe…
Un bonhomme que Françoise n'avait pas encore remarqué lui déclare alors :
- Mademoiselle… Sellier, c'est juste ?
(hm hm…)
- Mademoiselle Sellier, nous étions faits pour nous rencontrer.
(Non mais c'est quoi ces déclarations de douze ?)
- Vous avez un problème, c'est eux. Nous avons un problème, c'est vous.
(Il arrête de me causer par énigmes celui-là ?)
- Notre proposition est honnête : vous bossez pour nous, et nous on vous protège - et on vous arrange le coup pour que dans un très proche avenir, vous puissiez vivre désormais à l'abri de toute forme de besoin.
?!
Françoise considère son interlocuteur un peu plus attentivement. Il porte un complet fait sur mesure, de couleur crème, qui recouvre une chemise blanche ornée d'une cravate rouge vif, avec des marteaux et des faucilles jaunes imprimés en quinconce, piquée d'une épingle à tête de diamant taillée ; de son gilet sort une chaîne : il porte sans doute un oignon. Malgré la lumière pour le moins faiblarde des lieux, des lunettes noires rondes chevauchent son nez ; il fume une cigarette F6 fichée au bout d'un fume-cigarette de corne. Et il a un curieux accent russe quand il cause…
- Qui êtes-vous ?…
- Je suis M. Dimitri Valentinovitch Szeczynowski - j'aurais dû commencer par là, je suis un malappris… Mon entreprise est spécialisée dans l'import de nuages et de vent… tout cela en provenance de Russie. Nous le revendons ensuite aux techniciens qui font de la recherche dans les domaines des énergies hydraulique et éolienne. C'est pour tout cela du reste que je me suis attaché les services de M. le professeur Buláfez, ici présent, un homme très précieux que vous semblez connaître. Il va aussi nous être très utile dans un proche avenir : nous comptons nous diversifier dans le domaine des huiles usagées… Il nous a parlé d'un autre jeune homme qui pourrait collaborer avec nous dans ce domaine spécifique : un certain M. Springpfuhl, si je me souviens bien…
- Et si je refuse ?…
- Retournez donc vous expliquer avec vos agresseurs ! Et peut-être aussi avec nous…
Ainsi dit le Russe ; et il tire de la poche de son gilet non pas une montre, mais un petit pistolet, le genre flingue de dame à tout petit calibre, attaché à la chaîne…
- Mais… je…, balbutia Françoise.
- Non, ne dites rien, epoche, epoche, suspendez votre jugement, Mademoiselle. Je ne vous demande pas de prendre une décision tout de suite. Vous commencez demain.

Daniel Fattore

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