Rappel aux lecteurs qui auraient perdu le fil de la soupe à
l'oignon durant l'été, ou tout simplement aux petits nouveaux
qui ne connaissent pas encore le désormais célèbre
"feuilleton" du Spectrum : le non moins célèbre journal
(tirage à 2000 exemplaires, diffusion jusqu'à New York, de
façon sporadique certes mais quand même…) a publié
en juin dernier le manuscrit Keller - qui contenait des lettres relatives
à l'affaire Françoise Sellier - faisant l'effet d'une bombe
(à retardement très long puisqu'elle n'a pas encore explosé,
mais d'une bombe quand même) dans le monde scientifique. L'une des
lettres faisait allusion à
la livraison d'un autre manuscrit à la rédaction du Spectrum,
fourni par Françoise Sellier elle-même. Nous, à Spectrum,
on a fini par préférer poursuivre en tapant dans le manuscrit
de Françoise (MFS) plutôt que dans celui que nous a vendu
son ex (MAB) : par son côté sulfureux, les aventures
contées dans MFS nous ont paru plus à même de séduire
un certain public.
Nous allons vous conter comment les artisans de votre journal favori
se sont portés acquéreurs de ce récit qui sent le
soufre, la Décongestine tiède, la sueur chaude, le crottin
de cheval bouillant et la sauce au poivre vert froide de la Mensa. Pour
cela, nous laissons la parole au reporter Sophie Barjac, qui a couvert
l'événement - que nous n'hésiterons pas à qualifier
d'historique - pour le compte de l'agence Mandecuisine.
Les révélations indiscrètes de Françoise Sellier
FRIBOURG - La rédaction du Spectrum avait fait les choses comme il faut pour cet événement. Pensez donc : la livraison spontanée, par une étudiante, d'une quantité étonnante de documents pouvant fournir à une armée de rédacteurs de quoi pondre des piges pendant des années, ne pouvait que susciter l'émoi au sein de cette équipe de gens pleins de bonne volonté et de zèle. Le cadre se voulait à la hauteur : une salle de conférences du restaurant des Zaehringen… et le champagne millésimé dormant dans des seaux à glace dans lesquels on avait jeté une poignée de gros sel pour que ça refroidisse mieux.
Les acteurs
La rédaction du Spectrum avait mandé une puissante
délégation pour négocier l'affaire au mieux : tout
d'abord Numa Gilliéron et Silvio Klingelberg, ses rédacteurs
en chef ; à leurs côtés, Charles Roubignac, leur caissier,
ainsi que quelques rédacteurs : Ignace Agustoni, penseur, Laurent
Xenakis, chef de rubrique, Jacques Branduardi, responsable de l'élévation
du débat, et Daniel Fattore, correcteur.
La fine équipe était déjà en train de deviser
joyeusement autour d'une bouteille de Neuchâtel bien pisseux ("le
champagne, c'est pour après, quand on aura conclu !", devait me
confier Charles Roubignac) quand Françoise Sellier est arrivée,
habillée d'un tailleur Chanel de couleur discrète, une volumineuse
serviette sous le bras. Klingelberg, fin gentleman, la pria de s'asseoir.
Puis il aborda sans ambages le sujet qui les amenait tous ici :
- Alors, Mademoiselle, il paraît que vous auriez des révélations
explosives à nous faire ?
Elle :
- Ben ouais… j'ai surtout une p… d'envie de me venger de ce vieux con
de Arthur Brunschwicg, qui vous a vendu mon histoire à moi… et surtout
de protéger ma vie privée en vous vendant une vie privée
bien plus intéressante à déballer.
Klingelberg acquiesça. Mais son collègue Gilliéron
lui souffla à l'oreille :
- Non mais attends là, Silvio, tu crois vraiment que le Schpektr
est
le lieu indiqué pour les grands déballages de fin de saison
? Non mais j'entends…
- Tout est bon pour faire exploser les tirages… et puis ça nous
permet d'augmenter le prix de la pub et donc de mieux payer nos collaborateurs…
Et surtout, avec ça, on dame le pion aux concurrents.
Devant cet argument de poids, Gilliéron la boucla . Manifestement,
la partie s'annonçait amusante. Klingelberg demanda :
- Vous demandez combien pour ce précieux document ?
- J'ai reçu une offre de Rolling Stone à cinq
cent mille.
- Lires ? s'enquit Roubignac.
- Non, dollars, répondit Françoise d'un air un poil pincé.
Elle se dit que le brasseur de finances du journal des étudiants
ne serait certainement pas un facile. Faudra négocier sec ! Elle
ajouta, pour faire bon poids, que Stern serait disposé à
payer très cher pour avoir l'exclusivité de la version allemande,
et encore plus pour avoir l'exclusivité du récit lui-même
.
Le temps que j'écrive cela, Roubignac manqua s'étrangler
avec son Neuchâtel de compétition. Françoise le soulagea
:
- Mais pour vous, je veux bien faire un prix…
Le grand argentier se sentit soudain mieux. Mais Gilliéron demandait
à savoir de quoi il retournait, partant du principe cher aux joueurs
de poker que celui qui paie a le droit de voir.
Françoise Sellier lui sourit.
- Vous ne serez pas déçu, Monsieur Gilliéron.
Ni vous, Monsieur Roubignac. Ni aucun d'entre vous.
Et elle ouvrit sa sacoche. Elle en sortit, pêle-mêle, son
rouge à lèvres, son poudrier, ses notes de cours chez M.
Deiss, un vieux numéro du Pamphlet de Mariette Paschoud ("Vous
lisez ça ?" - "Ben ouais, pis j'assume. T'es de la police toi ?
J'te demande la couleur de tes capotes ?"), un paquet de mouchoirs, deux
préservatifs inutilisés, un disque 45 tours de Michel Comtée,
d'autres trucs moins avouables encore… avant que de dénicher enfin
le précieux objet : un volumineux paquet de feuilles couvertes d'un
texte dactylographié (avec une Remington Travel-Riter, je précise)
de façon compacte. Elle le posa sur la table d'un geste théâtral
et lâcha à ceux avec qui elle négociait :
- Voilà le monstre.
Les gars, autour de la table, regardaient l'objet comme si on venait
de leur montrer qu'on pouvait très bien entuber un hamster avec
un sapin, et que même ils aimaient bien ça, mais qu'il fallait
faire gaffe de bien laisser les aiguilles parce que leurs intestins sont
allergiques au bois de conifère nu. Bref, profitant de l'effet produit,
Françoise dit :
- Voici les aventures dégueulasses et pas reluisantes de Mademoiselle
Sylvie Lafuma, les mecs !
Gilliéron dit :
- Vous pourriez pas nous en lire un bout, là ? Tiens, je prends
la première page, et je lis "mes boules de Berlin, c'est pas tes
oignons", c'est assez surréaliste non ?
- Pas du tout. Vous aurez plutôt l'impression de lire une chronique
de Paris-Match. Mon récit est déjà mis en forme
pour une publication régulière, en tranches de longueur régulière.
Je vous lis le passage de la première cuite de Lafuma à l'âge
de neuf ans ou sa première liaison scandaleuse avec Anselmo Cavolfiore
?
Les acquéreurs potentiels étaient divisés. Toujours
intéressés par ce qui parle d'esprit (même s'il s'agit
d'esprit de vin), Ignace Agustoni et Jacques Branduardi souhaitaient l'épisode
de la cuite ; plus, disons, proches de choses terrestres, Laurent Xenakis
et Daniel Fattore souhaitaient plutôt entendre le récit de
la liaison dangereuse. Devant l'indécision de tous ces messieurs,
elle trancha en déclarant :
- Ben puisque vous êtes même pas fichus de choisir, je
vais vous lire autre chose. Je vous préviens, c'est hyper vache
pour Sylvie ; c'est un des épisodes les plus compromettants. Mais
elle l'aura bien cherché, cette gourde…
That's All Folks !
Sophie Barjac/AM