Le manuscrit Keller enfin révélé !

Le manuscrit du Frère Keller
Il y a quelques années, lors du déménagement estival de la bibliothèque de langues et littératures, deux jeunes rédacteurs de notre journal découvrirent un ouvrage manuscrit rédigé en latin par un certain frère Keller, moine franciscain d‘origine tessinoise, célèbre en son temps pour ses observations pré-naturalistes et pour sa vaste connaissance des plantes médicinales (sans parler de sa légendaire ceinture, ornée d‘une large poche latérale, dans laquelle, dit-on, fra Keller rangeait soigneusement les spécimens rares qu‘il collectait jour après jour.
Dans un souci d‘authenticité et de scrupule scientifique, nous livrons au lecteur une transcription française du texte original, en respectant le plus possible l‘ordre des fragments.
Point attirés par la gloire académique ou l‘appât du gain, nous avons décidé de publier ces quelques lignes parce que l‘histoire était belle. En fin de compte, c‘est un geste d‘énamouré : car, comme le dit notre aimable femme de ménage, « credo quia absurdum ».

Avertissement au lecteur :
Suite à notre feuilleton, qui a tenu en haleine nos lecteurs analphabètes tout au long d‘une année académique longue et pluvieuse, de nombreuses lettres sont parvenues à notre rédaction : mis à part les menaces habituelles, les demandes de rançon et les propositions malhonnêtes que la morale réprouve, nous avons reçu une série de réclamations plus ou moins justifiées, fruit des négligences répétées des auteurs du feuilleton susmentionné. Car, comme l‘avaient exigé en vain nos deux rédacteurs en chef, entre temps partis aux Bahamas avec notre caisse noire, il aurait fallu rappeler que toute ressemblance avec des personnages existants ne serait la conséquence que d‘une regrettable coïncidence. Je précise enfin que je rédige cette note sous la menace d‘une arme à feu appartenant à notre administrateur, qui semble très affecté par la baisse des subventions, occasionnée par la diffusion dudit feuilleton et par la disparition mystérieuse de la caisse noire du journal.

L’ami étudiant à la rédaction du Spectrum

Messieurs,

Je prends la liberté de vous écrire quelques phrases bien senties au sujet de votre histoire à dormir debout, avec ma chère amie Françoise… je trouve absolument dégueulasse, en fait, que vous me mettiez ainsi en scène sans mon autorisation. Mais ça, je peux encore l’admettre car ma mégalomanie est immense. Mais la chose que je ne peux absolument pas laisser passer, c’est que vous tiriez un tel portrait de moi. A l’évidence, et laissez-moi vous parler franchement, vous me prenez pour un con. Je me permets donc de préciser que je n’étudie pas la forme des nuages mais celle des taches d’huile laissées par les véhicules à moteur (ce qui est infiniment plus noble comme science – étudier les nuages, peuh !) , que je ne mâchouille pas ma plume (j’ai vaincu ce vice quand on m’a dit que les bouts de plume sont souvent pleins de bacilles de Lambercy, vecteurs de la bilharziose septentrionale ; maintenant je mâchouille uniquement les bouts de crayon), et surtout je ne suis pas gros ! Juste un peu enveloppé, peut-être ; mais comme mon ami O’Bellicks, qui étudie l’histoire ancienne, J’AI MA FIERTÉ !
Vous voudrez donc bien insérer dans votre journal (que du reste je lis régulièrement et avec attention, malgré la baisse relative de forme dont il est victime depuis quelques lustres), un article dans lequel vous ferez des excuses publiques à celui qui reste, malgré tout, votre plus dévoué lecteur.

Madame Véronique Sellier à la rédaction

Messieurs,

Je vous écris aujourd’hui pour me plaindre du portrait pour le moins farfelu que vous tracez de ma fille. Tout de même, après l’éducation conservatrice, respectueuse des valeurs du catholicisme et de la République qu’on lui a donnée, il est absolument impensable qu’elle agisse ainsi ! Elle, dormir sous un pont ! Et ne pas payer ses loyers ! Tss ! Et pourquoi pas devenir syndicaliste, tant que vous y êtes ! Vous bafouez ainsi l’honneur de notre Françoise, et surtout vous salissez le blason de la famille Sellier, bourgeoise de Paris et rarissime lignée de chercheurs de grand renom, en narrant ces histoires. Nous vous prierons donc instamment de cesser de parler de choses que vous ne connaissez absolument pas, sans quoi nous saurons rendre justice au pistolet, devant deux témoins, d’un tel affront.

Avec mes meilleures salutations, V. S.

Françoise Sellier à Arthur Brunschwicg, son ex

Arthur, espèce de salopard !
Je suis sûre que c’est toi qui as tout été raconter à la rédaction de Spectrum ! T’es vraiment le roi des salauds. Et d’abord un, c’est qui qui t’a raconté tout ça ? hein ? T’avais pas besoin de savoir ! Ah, t’as bien fait de me quitter, retourne donc avec cette salope de Sylvie Lafuma, et je te souhaite qu’elle t’en fasse baver jusqu’à ta septième génération ! On n’a plus rien à faire ensemble, tu m’as plaqué l’autre jour, alors n’essaie pas de te faire une réputation de journaliste à scoops sur MA vie privée qui ne concerne que MOI ! Connard, va ! T’es vraiment une sous-merde.

Françoise Sellier

P. S. : Et en plus t’es un minable ! Vendre ça à Spectrum ! A ta place, j’aurais au moins été chez Rolling Stone !

Arthur Brunschwicg à la rédaction de Spectrum

Messieurs,

Vous êtes quand même de fiers salauds.
Je vous avais fait passer l’histoire de la petite Françoise Sellier en vous priant d’en faire un usage discret, genre la publier dans un coin sombre de votre superbe site inofficiel sur Internet, ç’aurait été tellement décoratif ! Mais que vois-je ? Vous la livrez au public par tranches d’une page entière (avec illustrations) dans votre ignoble torchon, ce truc avec lequel les étudiants allument leur feu ! C’est vraiment lamentable. Si j’avais su que vous étiez comme ça, j’aurais été chez Rolling Stone, au moins j’aurais tiré un peu plus de fric de ce machin ! Bande de malhonnêtes !
Je ne vous salue pas,

Arthur Brunschwicg

Françoise Sellier à la rédaction de Spectrum

Cher journal,

Je vous lis régulièrement depuis que je suis à la super fac de Fribourg, j’adore ça mais enfin je suis restée consternée, durant toute cette année, par le récit que vous livrez de mon existence. Je crois savoir qui vous a transmis ce récit ; mais j’aimerais bien avoir une confirmation. Si vous ne m’en fournissez pas, je vous brique le seul Macintosh encore en état de marche dans votre bureau. Au début, j’ai cru à un gros gag au goût douteux, puis je me suis dit que c’est bel et bien mon histoire que vous racontez.
Je me permets de vous faire remarquer que dormir sous les ponts n’a rien de déshonorant, que le collègue qui étudie les taches d’huile (et non les nuages, comme vous semblez l’insinuer – comme si l’étude de la forme des nuages était un art respectable… c’est juste bon pour Buláfez !) est devenu un très bon ami à moi et non le type bizarre que vous essayez de présenter à vos lecteurs, sans doute dans une volonté de faire scandale pour pouvoir liquider plus facilement votre papelard.
Mais ce que je trouve le plus dégoûtant dans ces articles, c’est simplement l’étalage de ma vie privée, qui pourtant, par définition, ne regarde personne d’autre que moi. C’est abusif, je pourrais presque vous faire coffrer, et je devrais, tant il est clair pour tout le monde que vous n’êtes jamais qu’une bande de journaleux sans scrupules, juste bons à baver dans Ici-Dimanche. Mais je ne le ferai pas, parce que je ne mange pas du pain des avocats. Toutefois, je vous redis que je peux être redoutable avec un marteau dans les mains, surtout si mon père vient avec moi. Pour votre gouverne, il est ceinture noire cinquième dan en judo.

Avec mes meilleures salutations,

Françoise Sellier

P. S. : En toute discrétion, avez-vous l’intention de continuer à maltraiter les destins de charmantes étudiantes  à raison d’une page par édition ? Je pourrais alors vous vendre un récit qui pourrait vous intéresser, celui de l’existence de Mademoiselle Sylvie Lafuma. C’est beaucoup plus intéressant que ma vie à moi : elle a baisé avec tout ce qui bouge, saute ou rampe dans l’université, et elle est vachement sexy, un vrai sujet d’inspiration pour votre illustrateur. En plus de ça, j’ai un petit compte personnel à régler avec elle. Si vous acceptez, prenez contact avec moi. Nous discuterons alors des modalités, et notamment du montant du chèque.

La rédaction de Spectrum à Françoise Sellier
[Ce document a été retrouvé dans le fonds d’archives Port-Royal à Clermont-Ferrand. Nous vous le livrons car, bien qu’il ne fasse pas partie du paquet de feuillets du manuscrit Keller, il présente avec ce dernier un lien indiscutable depuis qu’il a été clairement établi par le professeur Thirouin. Il s’agit de la seule lettre de la rédaction de Spectrum en relation avec cette affaire qui nous ait été conservée. ]

Mademoiselle Sellier,

La publication du récit de votre destinée sous forme de feuilleton a été le sujet de conversations interminables au sein de notre petite rédaction. Nous hésitions en effet à mettre au grand jour la vie privée d’une étudiante que nous devinons charmante. Mais au terme de nos palabres, nous avons décidé, en journalistes que nous sommes, que l’information primait tout scrupule. C’est pourquoi nous avons confié à quelques-unes de nos meilleures plumes la mise en feuilleton de vos aventures – que nous comptons bien, d’ailleurs, poursuivre cet automne à la rentrée.
Pour ce qui est de l’histoire de Sylvie Lafuma, évidemment qu’elle nous intéresse beaucoup ! Amenez-la nous un de ces quatre matins. Nous lui donnerons la lecture qu’elle mérite ; et si nous la prenons – ce qui ne fera pas un pli, nous en sommes certains, au vu de ce que vous nous laissez entendre de son contenu, nous la glisserons dans les recoins discrets de notre site Internet, où il nous manque justement un grand récit d’imagination. Pour ce qui est de votre paiement, nous nous permettrons de régler cela d’une façon décontractée au Zaehringen, qui est un établissement que nous devinons être fait pour vous bien plus que les abominables bureaux de la rédaction, autour d’une bouteille de champagne millésimé, à nos frais bien sûr.
Recevez, Mademoiselle, l’expression de nos sentiments les plus cordiaux.

Pour l’équipe de rédaction, les rédacteurs en chef :

Serge K. Keller et Nicolas Geinoz

L’ATTAC à la rédaction

Messieurs,

L’un de vos rédacteurs, Daniel Fattore, a évoqué le nom de notre société en termes peu élogieux ; il se permet de plaisanter d’une façon qu’il croit sans doute fine au sujet de notre nom. Qu’il sache que notre organisation est très sérieuse, que ses buts sont louables voire, à notre avis, nécessaires pour qu’il y ait moins d’abus dans notre bas monde. Nous vous demanderons donc d’introduire un petit mot dans votre journal, rectifiant ce que nous jugeons être une insulte de la part du rédacteur de votre feuilleton – que nous autres, ici à l’ATTAC, trouvons très amusant par ailleurs.
Avec nos salutations les meilleures,

L’ATTAC.

Daniel Fattore

De Jorge Bulafez, titulaire de la Chaire des sciences auxiliaires inutiles, au Rectorat

Monsieur, […]
Suite à la parution du feuilleton dans les colonnes du journal des étudiants, j’ai pu noter une nette augmentation de la fréquentation de mes cours. De ce fait, je souhaiterais vivement que ceux-ci aient lieu dans une autre salle, puisqu’il semble que la salle 666 qui m’était attribuée jusqu’à aujourd’hui ne puisse accueillir tous mes étudiants dans de bonnes conditions.
Dans l’espoir […]

De Jorge Bulafez à la rédaction de Spectrum

Chers étudiants,
Comment vous remercier ?
Grâce à votre feuilleton, la fréquentation de mes cours n’a cessé d’augmenter. Je vous suis profondément reconnaissant d’avoir remis au goût du jour un domaine scientifique tombé dans l’oubli académique depuis des lustres. Je pourrais enfin obtenir un nouveau bureau ainsi qu’une nouvelle salle de cours plus spacieuse.
En guise de remerciement, je propose d’inviter toute votre équipe dans ma modeste demeure afin de bavarder autour d’un verre, d’une bonne assiette de calamars frits et d’une bonne tortilla.
En espérant […]

De Bertrand Tourneur, professeur de la Chaire de finances publiques à la rédaction du Spectrum

Messieurs,
Je tiens à m’élever contre la présence de mon nom dans l’un des épisodes de votre lamentable feuilleton, publié dans ce qu’on ne peut pas appeler un journal, mais qui usurpe avec affront et malhonnêteté cette dénomination, entachant ainsi la noble pratique journalistique exercée avec talent et enthousiasme par la plupart de vos « collègues ».
Je suis particulièrement mécontent de la façon légère et irresponsable dont vous traitez la profonde motivation qui anime la plupart de mes étudiants qui, soit dit en passant, ne sont pas stupides au point d’abandonner une branche pleine d’avenir pour suivre les cours d’un savant fou, dont les élucubrations ne sont même pas soutenues par le Fonds National de la Recherche Scientifique (malgré votre manque de clairvoyance, vous voyez sans doute à qui je veux faire allusion).
J’exige d’une part un droit de réponse dans le prochain numéro de votre feuille de chou, tout juste bon à servir de papier d’emballage. D’autre part, tous les étudiants collaborant auprès de ma chaire seront priés d’abandonner sur-le-champ toutes leurs insignifiantes responsabilités, sous peine de sévères sanctions lors de la prochaine session d’examens.
Veuillez agréer […]

De Bertrand Tourneur, professeur de la Chaire de finances publiques, au Rectorat

Monsieur,
Par la présente lettre, je tiens à exprimer ma profonde indignation […]
Vous comprendrez qu’une telle atteinte à l’image de marque de ma Chaire et à celle de notre partenaire La banque intercantonale du crédit de la Broye est intolérable pour notre faculté et, je le crois fermement, pour toute l’université. Un tel facteur de désordre doit être sanctionné sévèrement avec la rigueur qui caractérise votre gestion de notre établissement. Si une telle action idéologique venait à s’installer dans nos murs, qui sait ce qu’il pourrait advenir ? Vous savez comme moi que les étudiants, qui ne comprennent pas grand-chose aux choses de la vie, sautent sur la moindre occasion pour semer le désordre et l’anarchie (les événements de mai 1968 sont là pour nous le rappeler), d’autant plus s’ils ont le soutien de certains membres du corps professoral. Vous l’aurez compris, je fais ici allusion à Jorge Bulafez, dont le caractère instable et fantasque n’a cessé de faire du tort à la réputation mondiale de notre université, et qui, d’après mes sources, se permet d’intercéder en faveur de ces terroristes. Une telle entorse à la collégialité du corps professoral mérite une sanction exemplaire.
Veuillez agréer […]

Réponse du Rectorat au professeur Tourneur, signée par le Recteur.

Monsieur le Professeur,
Eu égard à la haute qualité de votre enseignement et à  votre irréprochable réputation, nous prenons très au sérieux l’affaire que vous nous avez rapportée dans  votre lettre du… Une telle attitude de la part du Journal des étudiants ne saurait être tolérée plus longtemps : je m’engage personnellement à ce que les intérêts de votre Chaire et ceux de votre partenaire La banque intercantonale du crédit de la Broye soient préservés.
Avec mes salutations les plus respectueuses […]

Réponse du Rectorat au Professeur Bulafez, signée par le vice-responsable adjoint des affaires subalternes.

Monsieur,
Le Recteur étant retenu par une affaire de la plus haute importance, vous comprendrez sans peine que votre requête n’ait pu être traitée dans les plus brefs délais.
Après un examen minutieux de votre demande, nous sommes au regret de vous annoncer que vos cours continueront à avoir lieu dans la salle 666, qui sera cependant démolie au cours du semestre prochain. Comme vous le savez, notre Université souffre de graves problèmes de surpopulation et cette situation exige que nous agrandissions certaines salles : or la très forte fréquentation des cours du Professeur Tourneur demande que la salle qui lui est habituellement attribuée (située juste à côté du local à balais 666) soit agrandie.
Le Rectorat est heureux de vous proposer que votre enseignement soit dispensé en plein air à partir du semestre à venir.
En espérant […]

Convocation des rédacteurs de Spectrum par le Rectorat

Messieurs,
Afin que vous puissiez vous expliquer sur les propos tenus dans les colonnes des derniers numéros de votre journal, vous êtes cordialement invités à la prochaine commission disciplinaire du… La présence de vos avocats est fortement recommandée.
Veuillez agréer […]

Iñigo Atucha
Daniel Fattore

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