Et si on en troublait une ?...
L’éternité, c’est long, surtout vers la fin.
WOODY ALLEN
Résumé du troisième épisode : Françoise Sellier se réveille d’un mauvais rêve où un professeur lui propose un poste incroyable dans une chaire totalement farfelue, inconnue des services académiques. Tout cela la pousse à une amorce de remise en question de son existence…

… une remise en question qu’elle mène en grillant la première clope de la journée, celle qui est censée désengluer les neurones le matin, quand l’esprit fait la colle. Comme si elle pouvait déchiffrer son avenir dans les volutes de ses Gauloises bleues sans filtre au papier maïs impressionnant, elle lève les yeux au ciel. Elle pense à l’humanitaire, ces grandes machines qui prétendent sauver le monde, que ce soit Kaiser ou Richard ; elle a une pensée fugitive pour ces gens qui placardent depuis quelque temps des affiches n’importe où, même sur les vitres… comment s’appelaient-ils, déjà, c’était un acronyme agressif… l’ATTAC, voilà ! Mais leurs méthodes la dégoûtaient. Elle songe un peu plus profondément à Spectrum, le journal des étudiants ; mais à la réflexion, cela ne la captive pas plus que ça.
« Ouïe ! », dit Françoise. En effet, elle avait un peu oublié qu’elle avait une cigarette dans ses mains, et celle-ci lui avait brûlé le bout des doigts. Cela la ramena sur terre, et la motiva à aller vider la boîte aux lettres. C’est à ce moment-là qu’elle entend deux coups de sonnette à sa porte.
Elle se lève, va ouvrir. Le facteur l’attend sur le seuil, porteur de deux journaux, d’une lettre, d’une carte postale et d’un pli recommandé. Elle prend le tas de papiers, et invite l’employé des postes à en rincer un petit… Il accepte volontiers : les « jamais pendant le service ! » hypocrites, c’est pas pour lui. Elle l’invite à prendre place dans le petit salon, et lui demande ce qu’il désire.
- Ce que vous avez !
Bon.
Françoise va donc chercher dans le fond de son armoire à bouteilles le machin qu’elle planque derrière le Malibu, derrière la vodka, derrière les whiskies pur malt, derrière les bas-armagnacs : la bleue ! Elle sort deux verres, et prend son temps pour préparer l’affaire : une cuillère sur le verre, un sucre sur la cuillère, l’eau à travers le sucre… Pendant l’opération, elle a tout le temps d’observer le facteur. Plutôt beau gosse, le mec ! Eh, hé ! A le voir, on sentait le gars qui faisait un kilomètre de nage tous les soirs après le boulot, et ne dédaignait pas un parcours Vita le dimanche s’il fait beau. Il avait des cheveux noirs impeccablement coiffés, et des yeux verts d’une rare profondeur – elle s’y serait volontiers noyée. Elle lui demande :
- Vous aimez la bleue, j’espère ?
- Certes… j’en ai eu bu quand elle était encore autorisée ! Mais elle est bien meilleure maintenant, si vous tombez sur de la bonne…
Françoise ne saisit pas tout de suite l’incongruité de cette réponse. Elle cherche cependant à se rappeler quand l’absinthe a été interdite. La réponse lui vient assez vite : 1908, suite à une votation populaire !
Non mais là on la fait marcher…
Elle lui pose la question :
- Non mais vous me faites marcher là…
- Pas du tout ! Ah, j’en ai sifflées, ma vieille !
Ma vieille. Il l’a appelée Ma vieille. Avec un sourire malicieux et des étoiles dans les yeux, il poursuit son récit :
- Y en avait de la fameuse du côté de Pontarlier, à la fin du siècle dernier… Mais bon, le truc le plus fameux que j’aie éclusé, ma vieille
(il remet ça !)
, vous voulez le savoir ?
- Ben, euh, dites toujours…
- C’est le Falerne de la cave à Néron !
- Néron,… euh, là je vous suis plus… vous blaguez, là ?…
- Dis tout de suite que je déconne, ma vieille !
(décidément !)
- Ma vieille par-ci, ma vieille par-là… pis vous, vous avez quel âge ?
- A peu près deux mille ans, ma vieille !
Allons bon, c’est le cauchemar qui recommence. Pas besoin d’en faire un drame, le rêve de tout à l’heure n’était qu’un rêve dans un rêve, mais maintenant je vais me réveiller et tout sera normal et je boirai un café et je fumerai une clope et j’irai potasser les bouquins à Joseph Deiss et j’irai boire des binches avec les cops et je me marierai à un mec tranquille qui a les pieds bien sur Terre et qui me fera des tas de mouflets… Elle met quatre ou cinq secondes pour se rendre compte que c’était la réalité, la vraie, celle qu’on peut toucher et qui ne s’évapore pas quand on la tripote. Elle finit par lui poser LA question qui l’intrigue depuis un moment :
- Mais vous êtes qui, vous, à la fin ?
Lui, sur l’air de la confidence :
- J’ai plusieurs noms. Mon premier était Ahasvérus, ensuite on m’a nommé Shylock, Esperendios, un Français a même eu la bonne idée de m’appeler Simon Fussgänger – faut le faire non ?…
- …
- Je suis le Juif Errant.
C’est quoi ce bordel ? Une machination inventée par un journaliste à la con de Spectrum qui essaie de lui faire vivre n’importe quoi, comme sa copine Lulu l’année passée ? Non mais ça ne va pas se passer comme ça ! Et d’abord, qu’il le prouve, qu’il est Juif, et errant en plus !
Psychologue, il intervient :
- Je vois que vous ne me croyez pas… Je vais vous montrer mes papier, si on peut appeler ça comme ça, hé hé…
Et il sort quatre tablettes de marbre de sa poche. Elle les parcourt, y lit le nom d’Ahasvérus gravé, ainsi qu’une date de naissance : Cicerone consule… Dément ! Ça mène directement à la Rome classique… Il lui explique un autre truc :
- Et je vais te dire un truc, ma vieille : je suis condamné à l’immortalité.
- C’est cool ça…
- Ouais, mais c’est long, surtout vers la fin. Et surtout quand tu sais pas quand c’est, la fin. C’est comme si t’allais à un film et que les bobines se déroulaient, se déroulaient… sans que tu connaisses la durée du film, sans que tu puisses sortir de la salle !
- Vous avez essayé de vous suicider ?
- Bien sûr, ma vieille ! J’ai tout essayé. Mais même l’arsenic, ça marche pas ! Comme Raspoutine, bordel !
Temps mort ! ! ! !
Françoise lui demande alors de lui raconter quelques anecdotes…
- Ah, des anecdotes ! J’en raconte à tous les coins de rue ! T’as qu’à lire Eugène Sue ou ce frouze, là, je sais plus son nom…
- D’Ormesson ?
- Ouais, c’est ça. Qu’est-ce que tu voudrais savoir sur ma chienne de vie ?
- Ben, euh…
- Tu savais qu’avec Casanova, on a fait les quatre cents coups ?
- Euh…
- Ben tiens, la Manon Baletti, je l’ai eue bien avant lui ! Ah, ces soirées dans les bistrots, à boire des bières dans des tasses grosses comme mon bras… ça, ma vieille, t’as pas pu connaître. Et pour cause ! ha, ha, ha…
Non mais ça va le bocal ? Françoise Sellier se demande dans quel machin elle est tombée. Se retrouver nez à nez avec le Juif Errant, c’est limite incroyable ! Et en plus, il passe son temps à l’appeler « ma vieille », c’est barge ! Que faut-il faire avec ce sympathique visiteur ?…

A suivre…
Daniel Fattore

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