… une remise en question qu’elle mène en grillant la première
clope de la journée, celle qui est censée désengluer
les neurones le matin, quand l’esprit fait la colle. Comme si elle pouvait
déchiffrer son avenir dans les volutes de ses Gauloises bleues sans
filtre au papier maïs impressionnant, elle lève les yeux au
ciel. Elle pense à l’humanitaire, ces grandes machines qui prétendent
sauver le monde, que ce soit Kaiser ou Richard ; elle a une pensée
fugitive pour ces gens qui placardent depuis quelque temps des affiches
n’importe où, même sur les vitres… comment s’appelaient-ils,
déjà, c’était un acronyme agressif… l’ATTAC, voilà
! Mais leurs méthodes la dégoûtaient. Elle songe un
peu plus profondément à Spectrum, le journal des étudiants
; mais à la réflexion, cela ne la captive pas plus que ça.
« Ouïe ! », dit Françoise. En effet, elle avait
un peu oublié qu’elle avait une cigarette dans ses mains, et celle-ci
lui avait brûlé le bout des doigts. Cela la ramena sur terre,
et la motiva à aller vider la boîte aux lettres. C’est à
ce moment-là qu’elle entend deux coups de sonnette à sa porte.
Elle se lève, va ouvrir. Le facteur l’attend sur le seuil, porteur
de deux journaux, d’une lettre, d’une carte postale et d’un pli recommandé.
Elle prend le tas de papiers, et invite l’employé des postes à
en rincer un petit… Il accepte volontiers : les « jamais pendant
le service ! » hypocrites, c’est pas pour lui. Elle l’invite à
prendre place dans le petit salon, et lui demande ce qu’il désire.
- Ce que vous avez !
Bon.
Françoise va donc chercher dans le fond de son armoire à
bouteilles le machin qu’elle planque derrière le Malibu, derrière
la vodka, derrière les whiskies pur malt, derrière les bas-armagnacs
: la bleue ! Elle sort deux verres, et prend son temps pour préparer
l’affaire : une cuillère sur le verre, un sucre sur la cuillère,
l’eau à travers le sucre… Pendant l’opération, elle a tout
le temps d’observer le facteur. Plutôt beau gosse, le mec ! Eh, hé
! A le voir, on sentait le gars qui faisait un kilomètre de nage
tous les soirs après le boulot, et ne dédaignait pas un parcours
Vita le dimanche s’il fait beau. Il avait des cheveux noirs impeccablement
coiffés, et des yeux verts d’une rare profondeur – elle s’y serait
volontiers noyée. Elle lui demande :
- Vous aimez la bleue, j’espère ?
- Certes… j’en ai eu bu quand elle était encore autorisée
! Mais elle est bien meilleure maintenant, si vous tombez sur de la bonne…
Françoise ne saisit pas tout de suite l’incongruité de
cette réponse. Elle cherche cependant à se rappeler quand
l’absinthe a été interdite. La réponse lui vient assez
vite : 1908, suite à une votation populaire !
Non mais là on la fait marcher…
Elle lui pose la question :
- Non mais vous me faites marcher là…
- Pas du tout ! Ah, j’en ai sifflées, ma vieille !
Ma vieille. Il l’a appelée Ma vieille. Avec un
sourire malicieux et des étoiles dans les yeux, il poursuit son
récit :
- Y en avait de la fameuse du côté de Pontarlier, à
la fin du siècle dernier… Mais bon, le truc le plus fameux que j’aie
éclusé, ma vieille
(il remet ça !)
, vous voulez le savoir ?
- Ben, euh, dites toujours…
- C’est le Falerne de la cave à Néron !
- Néron,… euh, là je vous suis plus… vous blaguez, là
?…
- Dis tout de suite que je déconne, ma vieille !
(décidément !)
- Ma vieille par-ci, ma vieille par-là… pis vous, vous avez
quel âge ?
- A peu près deux mille ans, ma vieille !
Allons bon, c’est le cauchemar qui recommence. Pas besoin d’en faire
un drame, le rêve de tout à l’heure n’était qu’un rêve
dans un rêve, mais maintenant je vais me réveiller et tout
sera normal et je boirai un café et je fumerai une clope et j’irai
potasser les bouquins à Joseph Deiss et j’irai boire des binches
avec les cops et je me marierai à un mec tranquille qui a les pieds
bien sur Terre et qui me fera des tas de mouflets… Elle met quatre ou cinq
secondes pour se rendre compte que c’était la réalité,
la vraie, celle qu’on peut toucher et qui ne s’évapore pas quand
on la tripote. Elle finit par lui poser LA question qui l’intrigue depuis
un moment :
- Mais vous êtes qui, vous, à la fin ?
Lui, sur l’air de la confidence :
- J’ai plusieurs noms. Mon premier était Ahasvérus, ensuite
on m’a nommé Shylock, Esperendios, un Français a même
eu la bonne idée de m’appeler Simon Fussgänger – faut le faire
non ?…
- …
- Je suis le Juif Errant.
C’est quoi ce bordel ? Une machination inventée par un journaliste
à la con de Spectrum qui essaie de lui faire vivre n’importe
quoi, comme sa copine Lulu l’année passée ? Non mais ça
ne va pas se passer comme ça ! Et d’abord, qu’il le prouve, qu’il
est Juif, et errant en plus !
Psychologue, il intervient :
- Je vois que vous ne me croyez pas… Je vais vous montrer mes papier,
si on peut appeler ça comme ça, hé hé…
Et il sort quatre tablettes de marbre de sa poche. Elle les parcourt,
y lit le nom d’Ahasvérus gravé, ainsi qu’une date de naissance
: Cicerone consule… Dément ! Ça mène directement
à la Rome classique… Il lui explique un autre truc :
- Et je vais te dire un truc, ma vieille : je suis condamné
à l’immortalité.
- C’est cool ça…
- Ouais, mais c’est long, surtout vers la fin. Et surtout quand tu
sais pas quand c’est, la fin. C’est comme si t’allais à un film
et que les bobines se déroulaient, se déroulaient… sans que
tu connaisses la durée du film, sans que tu puisses sortir de la
salle !
- Vous avez essayé de vous suicider ?
- Bien sûr, ma vieille ! J’ai tout essayé. Mais même
l’arsenic, ça marche pas ! Comme Raspoutine, bordel !
Temps mort ! ! ! !
Françoise lui demande alors de lui raconter quelques anecdotes…
- Ah, des anecdotes ! J’en raconte à tous les coins de rue !
T’as qu’à lire Eugène Sue ou ce frouze, là, je sais
plus son nom…
- D’Ormesson ?
- Ouais, c’est ça. Qu’est-ce que tu voudrais savoir sur ma chienne
de vie ?
- Ben, euh…
- Tu savais qu’avec Casanova, on a fait les quatre cents coups ?
- Euh…
- Ben tiens, la Manon Baletti, je l’ai eue bien avant lui ! Ah, ces
soirées dans les bistrots, à boire des bières dans
des tasses grosses comme mon bras… ça, ma vieille, t’as pas pu connaître.
Et pour cause ! ha, ha, ha…
Non mais ça va le bocal ? Françoise Sellier se demande
dans quel machin elle est tombée. Se retrouver nez à nez
avec le Juif Errant, c’est limite incroyable ! Et en plus, il passe son
temps à l’appeler « ma vieille », c’est barge ! Que
faut-il faire avec ce sympathique visiteur ?…
A suivre…
Daniel Fattore