Troisième épisode entre rêve et réalité

La vie devant elle

Résumé du deuxième épisode : Après avoir  passé la nuit sous le pont de Zaehringen (premier épisode), Françoise Sellier se ressaisit. Elle ouvre le Guide des Etudes 1998-99 au hasard et tombe sur une page qui propose un cours d’hagiozoonomie, donné hebdomadairement dans la salle 666 à Miséricorde. Elle s’y rend le jour même et décide d’abandonner ses études en économie afin de se consacrer à cette nouvelle science. D’emblée, elle sollicite un entretien avec le professeur Jorge Bulafez qui lui conseille vivement de devenir son assistante…

Quand elle sortit du bureau enfumé du professeur Bulafez, Françoise eut envie de pleurer. Elle avait soudain l’impression d’avoir été larguée dans le pays des mauvais rêves où elle faisait un voyage saumâtre. Elle sentait un goût amer dans la bouche et la nausée grimpait à grande vitesse le long de son œsophage. Ce malaise était peut-être causé par ces espèces de petits cigares qui dégageaient une odeur de clou de girofle mélangé à une sorte d’encens parfumé à la rose. Ecoeurant. Et Bulafez en avait fumé trois en dix minutes ! A vrai dire, elle ne savait trop que penser de ce petit barbu fortement cocotté à l’allure new age ; il ressemblait à un de ces gourous de secte miteuse, ceux-là même qui savent si bien amadouer les gens paumés, comme Françoise en cette période, justement… Certes, ce poste d’assistante que lui proposait Jorge (il lui avait dit de l’appeler ainsi, par son prénom) était une aubaine pour elle et l’idée de ne pas avoir à subir d’examens l’alléchait, mais Françoise sentait dans cette histoire un je-ne-sais-quoi de scabreux qui l’étourdissait méchamment. En ce moment, elle se sentait plus seule et plus désorientée que jamais. Sous ses pieds, tous les repères qu’elle possédait s’effondraient peu à peu. Un gouffre abrupt s’affaissa devant elle. Ses jambes vacillèrent. Le sol devint meuble et elle commença à s’y enliser, comme dans un marécage vaseux et terriblement lourd. Le décor verdâtre se troubla, prit une forme concave et mobile. Elle sentit s’écraser sur ses épaules un poids immense qui l’enfonça plus encore. Tout se mit à tourner autour d’elle, à la manière d’un charivari, de plus en plus vite, de plus en plus à l’envers. « Ca y est, je vais mourir », s’écria-t-elle affolée. Sa vue se brouilla. Ses oreilles bourdonnèrent. Le souffle court, elle s’entendit sourdement crier « Au secours ! » et elle s’effondra.

***

- Comment dites-vous ? Vous avez mis Françoise à la porte ? Mais, madame Plancherel, cela est totalement illégal. Vous n’avez aucun droit de jeter vos locataires sans préavis hors de leur appartement ! Ce ne sont pas de vieilles chaussettes sales que l’on met au panier, que je sache ! Et puis, la moindre aurait été de m’avertir, je suis tout de même sa mère et j’aime savoir où crèche ma progéniture, ça me semble naturel, non ? !
- Françoise me devait une année de loyer. Madame Sellier, j’estime que cela est trop. Mon avocat m’a dit que j’étais en droit de choisir mes locataires à mon gré. Vous ne savez pas ce que c’est, vous, d’être propriétaire ! C’est bien joli d’envoyer sa fille ailleurs, mais il faudrait voir pour assurer ses loyers.
- Je vous conseille de me parler sur un autre ton et votre avocat, vous pouvez vous le mettre…
Mais Madame Plancherel avait déjà claqué sa porte au nez de Madame Sellier.
- Vieille vache ! cria cette dernière.
Cela faisait trois jours que Véronique Sellier essayait de joindre sa fille par téléphone et l’absence prolongée de Françoise avait commencé à l’inquiéter. Elle avait ainsi décidé de se rendre à Fribourg afin d’éclaircir la situation, qui semblait du reste bien plus compliquée que prévu. En effet, depuis son dernier passage à l’appartement Françoise n’avait, apparemment, laissé aucune trace derrière elle. Véronique Sellier avait fait des téléphones, mais personne n’était au courant de ce qui avait pu lui arriver, ni Arthur, son ex-copain, ni Pascale, sa meilleure amie, ni sa famille ni personne d’autre. « Elle ne sera tout de même pas allée dormir sous un pont ! », s’exclama, de plus en plus anxieuse, Madame Sellier. Comment faire, maintenant, pour retrouver Françoise ? Elle décida de se rendre à l’université, qui était après tout la deuxième maison de Françoise (peut-être même la seule, maintenant, se dit-elle horrifiée et bourrée de remords) pour y placarder des avis de recherche.
Elle en était à son troisième panneau d’affichage lorsqu’un jeune homme ventripotent, celui-là même qui avait fait à Françoise sa théorie pédante sur l’herméneutique des formes des nuages, surgit devant elle.
- Vous êtes la mère de Françoise Sellier, apparemment ?
- Oui, vous la connaissez ?
- Alors, comme ça, elle a déjà disparu, rétorqua-t-il en ricanant. Soyez au courant que les gens qui suivent des cours d’hagiozoonymie dans la salle 666, chez le professeur Bulafez, en ressortent rarement indemnes. C’est tout ce que je puis vous dire.
- Hé, mais attendez, dit-elle à l’énergumène qui déjà s’enfuyait à toutes jambes.
« Maudits souliers ! », lança-t-elle à ses hauts talons qui l’empêchaient de se lancer à ses trousses. « Tant pis, j’irai voir le recteur pour obtenir des  informations sur ce professeur, comment déjà ? Bufalo, non, Bufalez, ou peut-être Bulafez… et cette salle, 666 ? J’ai déjà entendu ce nombre-là quelque part… Il me semble que ç’a quelque chose à voir avec le diable, ah ! Mon Dieu ! »
Le recteur demeura stoïque lorsque Madame Véronique Sellier lui raconta l’histoire saugrenue de la disparition de sa fille, du professeur Bulafez et de la salle 666. En vérité, il croyait se trouver en face d’une folle. Mademoiselle Françoise Sellier était effectivement immatriculée à l’Université de Fribourg, mais en faculté d’économie et non dans une espèce de secte diabolique qui n’avait rien à faire dans ces nobles bâtiments !
- Ecoutez, Madame, primo cette salle, là, 666, n’a jamais existé et n’existera évidemment jamais ! c’est encore pire qu’une place numéro 13 dans un avion, elle serait toujours vide ! Or, vu le nombre croissant d’étudiants et les problèmes de salles inhérents, vous pensez bien que nous ne pouvons nous permettre de posséder une salle vide à Miséricorde ! Secundo, je n’ai jamais entendu parler de ce professeur Bulafez. Etes-vous sûre que cette histoire s’est déroulée ici, à Fribourg ?
- L’inconnu m’a aussi parlé d’un cours d’hagiozoonymie, je crois, avança timidement Véronique Sellier.
- Hagiozoonymie, vous dites ? L’onomastique des saints animaux, quelque chose comme ça ? Non, je suis désolé, Madame, mais je ne connais pas cette science. Cela dit, je ferais un tabac si je lançais cette branche sur la scène universitaire… de la théologie scientifique ! Merci pour le tuyau, Madame. Maintenant, écoutez-moi. Je ne suis ni un saint ni un animal, moi, qu’on peut berner si facilement, alors vous me ferez un plaisir de quitter cette salle et d’aller voir la police pour raconter vos balivernes.
Et Véronique Sellier se retrouva une nouvelle fois sur le palier, en face d’une porte fermée. Epuisée, vidée, elle s’assit sur la chaise la plus proche. Elle avait l’impression de faire un cauchemar. « Qui me rendra ma Françoise ? », sanglota-t-elle en se prenant la tête dans les mains.

***

Françoise se réveilla en sursaut dans son appartement de la rue des Alpes. Elle remarqua qu’elle transpirait à grosses gouttes. « Ouf, tout ça n’était donc qu’un rêve, dit-elle à haute voix, soulagée. Voilà vraiment le genre de rêves qui te mettent mal à l’aise pour toute la journée ». mais évidemment, cela n’était pas une raison pour rester au lit. « Je serais encore capable de continuer ce maudit cauchemar ! ». Françoise se leva donc avec courage. Elle avait presque envie de téléphoner à sa mère pour lui dire que tout allait bien et que ce n’était qu’un rêve, mais cette idée la fit sourire ; « là, elle va vraiment croire que quelque chose ne tourne pas rond ! ». Appeler Pascale ? Ah, mais elle était partie en vacances pour quelques jours. « Moi aussi, je devrais partir, ça me ferait le plus grand bien. Oui, mais avec quel argent, soudoyer maman ?… pourquoi pas, après tout ». Il est vrai que, depuis la rupture avec Arthur, Françoise vivait un peu en marge de la réalité. Il l’avait bien blessée, le petit con. Non, bon, ce n’était pas un petit con, mais la façon dont il l’avait larguée, après quasiment deux ans d’amour, avait été fortement décevante. Elle ne pouvait à présent s’empêcher de ressentir de la colère à son égard. « C’est aussi à cause de lui que je fais des rêves pareils ! Mais tout de même, je suis bien contente de n’avoir pas dû dormir sous le pont de Zaehringen, j’aurais eu trois fois trop froid. Et peur, aussi ! Au fait, où en suis-je avec le loyer (coup de chaleur à cette pensée ? Non, c’est bon, je viens de faire mes paiements, ouf. La proprio n’a rien à me reprocher, ou presque, en tout cas pas au point de me mettre à la porte ».
Après la première cigarette, nécessaire ce matin-là, un petit déjeuner digne de ce nom et une douche revigorante, comme l’indiquait son produit, Françoise repensa à son rêve. Tous ces événements lui revenaient en mémoire, le rejet, l’abandon, la solitude, la rencontre avec un fou, le symbole du nombre 666, l’évanouissement, sa propre disparition, l’inquiétude de sa mère, le je-m’en-foutisme du recteur… C’était un peu comme si elle n’existait pas dans ce monde, ou alors peut-être seulement pour sa mère. « Mais c’est glauque, tout ça ! Qu’est-ce que ça révèle, que je suis indésirable sur cette planète ? Je sens que je commence à déprimer. Il faut absolument que je trouve quelque chose à faire pour cesser de tourner en rond, aujourd’hui et dans ma vie. Je pourrais me rendre utile à une cause, ou à quelqu’un… m’engager au sein d’une œuvre humanitaire et accomplir une mission dans un pays du Tiers Monde ? Essayer de sauver le monde aux côtés de Jean-Marc Richard, ou d’Edmond Kaiser ? Tout abandonner et tout recommencer ? ».
Ce rêve complexe et tumultueux avait déclenché chez Françoise un très fort besoin de changement. Juste maintenant, elle se sentait prête à déployer ses ailes et à tout tenter. Après tout, elle n’avait que 23 ans et la vie devant elle…

Lorence Milasevic

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