Deuxième épisode : entre sommeil paradoxal et hypersomnie hallucinatoire.

Cirrus aviaticus

Résumé du premier épisode : le jour de la rentrée universitaire, Françoise Sellier, étudiante en économie, subit une douloureuse rupture sentimentale. Un peu plus tard, elle se voit expulsée de son appartement par sa logeuse, pour de sombres motifs économiques. Plus seule que jamais, elle décide d’aller passer la nuit sous le pont de Zaehringen, faute de mieux.

Durant la nuit du 20 octobre, Françoise Sellier rêva qu’elle jouait une longue partie d’échecs avec un homme au visage indiscernable. A la fin de la partie (je crois), celui-ci dit : « Quand on se nomme Françoise Sellier, on ne fait pas une licence en économie ! ». Quand elle se réveilla, Françoise ne se souvint plus si elle avait gagné ou perdu la partie d’échecs.
Il était huit heures du matin. Françoise décida de ramasser ses quelques affaires pour ensuite regagner l’Université. En chemin, elle jeta les livres qu’elle avait pris la veille, lors de son expulsion : quand on s’appelle Françoise Sellier, on n’a besoin ni de trois manuels d’économie d’entreprise ni du célèbre guide Le droit et vous, sans parler du dernier best-seller de Paul-Loup Sulitzer. Elle conserva toutefois les rares vêtements en sa possession, tout comme la vieille casserole, qui pourrait servir à l’occasion.
Françoise, son carton sous le bras, atteignit rapidement la place du Tilleul et s’engagea dans la rue de Lausanne. Le souffle court, elle s’arrêta une première fois devant la vitrine d’un magasin d’informatique. En se retournant, Françoise remarqua avec effroi qu’elle n’avait parcouru que quelques mètres de la vertigineuse montée. Elle poursuivit avec détermination sa pénible ascension, tout en évitant soigneusement le regard inquisiteur de quelques étudiants qui semblaient la reconnaître et qui la dépassaient d’un pas léger. Elle s’arrêta une deuxième fois cinquante mètres plus loin, alors qu’elle entrevoyait déjà au loin la prometteuse Place Python. Françoise s’accorda une longue pause : à cet instant, ses yeux se posèrent sur une feuille de papier délavée, sur laquelle était griffonnée une bien curieuse phrase : « Ce qui déclenche l’interprétation symbolique, c’est le hiatus véritable entre la quantité minimale requise par l’économie narrative et la quantité maximale déployée par l’auteur. ». Elle saisit le morceau de papier, le mit dans sa poche et décida de remercier la Providence, qui avait placé sur son chemin cet étrange message, par la donation de sa fidèle casserole, qu’elle posa au milieu de la rue. Le cœur léger, elle gagna rapidement la Place Python, puis l’Université.

***

Françoise dut faire preuve d’ingéniosité et de patience pour mettre la main sur le Guide des Etudes 1998, qu’un étudiant bienveillant accepta finalement de lui prêter pour un instant. Elle décida de l’ouvrir au hasard, et de suivre le cours qui se présenterait sur la page ainsi désignée par la Main divine. Le choix du Très-Haut se porta sur un cours d’hagiozoonymie intitulé « Saint-Bernard, Saint-Pierre et Coquilles Saint-Jacques : panorama critique de la zoologie moderne ». Le cours avait lieu tous les mardis, de 10h00 à midi, dans la salle 666. Françoise, qui n’avait pas la moindre idée du lieu où se trouvait cette salle, décida tout de même de s’y rendre. Pour ce faire, elle demanda son chemin à plusieurs reprises, mais elle se perdit à plusieurs reprises. Finalement, elle se laissa guider par un panneau, qui la conduisit au fond d’un couloir obscur, où se trouvait une salle minuscule (comment en aurait-il pu être autrement, songea-t-elle) dans laquelle cinq étudiants étaient déjà assis. Françoise prit place dans l’unique siège encore libre et demanda poliment à son voisin, un jeune homme ventripotent, de lui prêter un stylo et une feuille. Celui-ci lui tendit non moins poliment un stylo dont le manche était couvert de traces de morsures et s’excusa de ne pouvoir lui fournir une feuille. Françoise se souvint alors du papier ramassé dans la rue de Lausanne et le sortit aussitôt de sa poche.
« Voilà un bien curieux support pour prendre des notes ! dit alors son voisin. D’habitude, les étudiants exhibent leur plus beau cahier et leur plus belle plume : j’admire votre sens de l’économie.
- D’abord, si je n’ai pas une belle plume, c’est bien de votre faute. Vous n’aviez qu’à me prêter autre chose que ce stylo dégoûtant ! répondit Françoise, un peu agacée. Ensuite, comme vous ne me prêtez pas une feuille décente, j’utilise les moyens du bord.
- En premier lieu, sachez qu’on ne dit pas « d’abord » mais « en premier lieu ». C’est à la fois pédant et maniéré, ce qui convient parfaitement à la situation.
- Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle en guettant du coin de l’œil les autres étudiants, qui ne prêtaient pas attention à leur dialogue socratique.
- Je veux dire que d’habitude, les étudiants, sauf moi, n’ont aucun sens du dialogue, du discours oral, si vous préférez. A l’inverse, si vous lisez quelques pages de leurs travaux écrits, vous voyez fleurir toutes sortes de formules académiques, du genre « il convient de », « précisons que », « à cet égard », etc. Pour ma part, je préconise une inversion de ces habitudes discursives : il faut adopter un discours oral pédant et laisser les imprécisions du langage parlé usuel aux travaux écrits, qui ne sont de toutes façons pas lus.
- C’est pour ça que vous étudiez l’hagizoologie ?
- On dit « hagiozoonymie ». Non, je suis ici par hasard : j’ai laissé tomber le Guide des études qui s’est ouvert sur la page hagiozoonymique. J’ai considéré que c’était un signe du Destin qu’il fallait respecter.
- Parce que d’habitude, vous étudiez quoi ?
- Je suis quelques cours à gauche et à droite, mais rien de sérieux. Je tente de promouvoir un type nouveau d’étude, mais le corps professoral n’est pas très sensible à mes arguments.
- Ah oui ? De quoi s’agit-il ?
- D’une herméneutique des formes des nuages. Vous savez que l’on peut prévoir le temps qu’il a faire en regardant la forme et la couleur plus ou moins foncée des nuages. N’importe qui peut faire ça : lorsque vous voyez un nuage noir, vous savez qu’il va probablement pleuvoir et qu’il faut prendre votre parapluie. Moi je m’intéresse plutôt à une interprétation de type esthétique : c’est en fait une forme particulière de found art. Je photographie des nuages dont la forme et la disposition dans l’espace me paraissent intéressantes, puis j’organise des expositions. Mais pour tout vous dire, je n’ai pas rencontré pour l’instant un très grand succès.
- Et vous espérez que je vais vous croire ?
- Il y a bien des gens qui étudient l’influence des hormones sur notre vie quotidienne. Pourquoi ne pas considérer les nuages, dont les manifestations esthétiques touchent tout le monde ? Les effets d’un altocumulus radiatus sur l’humeur sont indéniables, sans parler des nimbostratus praecipitatio qui provoquent souvent un sentiment de panique. Dernièrement, je me suis intéressé au cirrus aviaticus, vous savez, ces traces longilignes que laissent les avions derrière eux. C’est un cas très intéressant, puisqu’il s’agit de nuages « artificiels » créés par l’activité humaine qui n’ont presque aucune signification sur le plan météorologique. Vous saviez que les pilotes anglais de la Deuxième Guerre les appelaient ironiquement « les traînes de la mariée » parce que ces longues traces les rendaient particulièrement visibles aux yeux de la DCA allemande ?
- Je ne comprends pas bien : il s’agit d’une analyse phénoménologique de notre perception des nuages ou d’un discours critique sur une esthétique des nuages ? demanda Françoise sans comprendre sa question.
- Je vois que vous avez saisi toute l’ambiguïté de ma démarche. »
A cet instant précis entra un petit homme aux cheveux grisonnants, vêtu d’un long manteau qui touchait presque le sol, qui s’assit face aux six étudiants tout en arborant un large sourire.
« Mesdames et Messieurs, le cours de cette année ne sera sanctionné par aucun examen final, c’est pourquoi je vous invite à le suivre avec assiduité et à écouter attentivement ce qui sera dit pendant ces quelques mois ».

***

« Vous savez, Mademoiselle Sellier, avec un nom comme le vôtre, je crois que l’on est prédestiné à l’étude des Sciences auxiliaires inutiles. Je vous recommande de considérer mon offre le plus sérieusement du monde… ». Le professeur Jorge Buláfez (est-ce aussi un nom prédestiné ? s’était demandé Françoise) se leva, prit un épais dossier dans sa bibliothèque et se rassit. Quelques heures plus tôt, Françoise avait assisté à son cours et avait décidé à la fin de celui-ci d’abandonner ses études en économie. Elle avait sollicité un entretien auprès du professeur Buláfez qui l’avait aussitôt invitée à prendre un café dans son bureau.
« Voici une liste de tous les mémoires de licence et de thèses que je dirige. Cela peut vous surprendre, mais malgré le nombre limité d’étudiants de notre département, nous sommes néanmoins très actifs. Il est vrai que mon enseignement est quelque peu alternatif, ce qui rend ma position auprès du Rectorat délicate. Vous n’avez qu’à voir la salle de cours que j’ai obtenue… je crois d’ailleurs que c’est un ancien débarras. D’ici quelques années, nous n’existerons probablement plus : les bourses et les subventions se font rares dans notre domaine, qui n’intéresse guère les entreprises privées et le monde académique, qui nous perçoit d’ailleurs avec méfiance. Vous le voyez, nous avons besoin de gens comme vous… d’autant plus que vous pourrez commencer vos recherches dès maintenant. Non, ne dites rien, j’ai bien compris votre situation. Vos années d’études ne vous serviront à rien, mais le cursus au sein de notre département est grandement facilité pour les étudiants et les étudiantes qui désirent passer tout de suite au vif du sujet. Pas d’examens, juste quelques cours à suivre et un travail de rechercher (mémoire de licence, si vous préférez ce terme, Mademoiselle Sellier) d’un millier de pages qui doit être l’aboutissement de vous études et peut-être la promesse d’une belle carrière. De plus, je vous propose de devenir mon assistante.
- Mais… je… balbutia Françoise.
- Non, ne dites rien, epoche, epoche, suspendez votre jugement, Mademoiselle. Je ne vous demande pas de prendre une décision tout de suite. Vous commencez dema