- Ce que je vais vous
dire n’est pas facile à entendre, impossible à admettre, mais si vous voulez
bien écouter notre histoire, si vous voulez bien me faire confiance, alors
peut-être que vous finirez par me croire et c’est très important car vous êtes,
sans le savoir, la seule personne au monde avec qui je puisse partager ce
secret.
Marc Levy, Et si c’était vrai…
La mort est le
commencement de l’immortalité.
Robespierre.
Morte ou vive ? C’est ce que l’enquête se
chargera d’éclaircir…
La
seconde vie (?) de Françoise Sellier
Résumé : condamnée à mort par la rédaction de Spectrum in corpore, Françoise Sellier rencontre l’envoyé de la mort.
Le lecteur l’abandonne endormie, alors que Saint Pierre discute le bout de gras
avec son âme damnée.
-
‘fait sombre, bordel !
Françoise
Sellier ne savait pas où elle se trouvait. Morte ? Vivante ? C’est ce
que l’enquête se chargera d’établir (comme le dit son oncle Louis, juge
d’instruction), mais là, franchement, il lui manque quelques indices. Ce
qu’elle avait remarqué, c’est qu’elle se trouvait dans un lieu exigu et peu
éclairé – si ce n’est par un rai de lumière vertical qui filtrait face à elle.
Le fait qu’elle puisse le constater plaidait en faveur de son existence
physique. Mais elle conservait en mémoire sa condamnation à mort par le
journal, Numa Gilliéron qui la pousse au bout d’une planche à l’aide d’une
fourche (quel dzozet !), et puis sa chute.
Longue, plus peut-être qu’elle ne l’aurait cru – suffisamment en tout cas pour
qu’elle ait l’impression fugace d’un envol. Puis la réception, plutôt brutale,
dans le bassin peu profond, orné d’une sculpture aux couleurs sombres et
rouillées, création d’un anonyme, qui se trouve au centre de la cour. Peut-être
l’eau a-t-elle en quelque sorte amorti sa chute…
Autour
de Françoise, de la musique s’élevait. Les accents de grandes œuvres musicales,
avec grand orchestre et tout le tralala… Un peu d’attention lui permit de
mettre un titre sur toutes ces notes : il s’agissait du Magnificat de Jean-Sébastien Bach.
Réfléchissant rapidement, l’étudiante se dit que soit les anges sont des stars
du classique qui imitent vachement bien l’Ensemble Vocal de Lausanne, soit
quelqu’un écoute un disque non loin d’ici. Quitter le lieu ? Voir ce qui
se passe dehors ? Ni une ni deux, elle tenta le coup, glissant ses doigts
dans le rai de lumière. Surprise, elle vit qu’elle pouvait pousser…
Psallite in cithara
et voce
Un
tantinet éblouie par la lumière, Françoise Sellier observa.
Face
à elle, se trouvait un parterre de gens attentifs, assis en hémicycle sur des
fauteuils exigus en bois. Semblant oublier leurs postérieurs meurtris, ils
écoutaient religieusement l’Ensemble Vocal de Lausanne et l’Orchestre baroque
de Fulda, interprétant justement Jean-Sébastien Bach. « Quelle oreille
j’ai », se dit-elle, fière d’avoir reconnu le chœur sans le voir. Et là,
elle s’aperçut qu’en fait, elle venait de débarquer, par l’entrée des artistes,
sur une scène fribourgeoise qui lui était familière. Ce qui ne semblait
troubler personne dans le public – les gens restaient attentifs à la musique,
les choristes chantaient sans tiquer, l’orchestre jouait… Seul le chef, un
jeune homme à l’autorité naturelle qui semblait avoir remplacé Michel Corboz (mort ? malade ? retraité à Vuippens ?) semblait avoir remarqué quelque chose. A
moins que ce ne soit un fruit de l’imagination de Françoise Sellier…
En
tout cas, ce gars-là, il lui semblait l’avoir déjà rencontré quelque part à
l’université. Du côté du petit phalanstère des musicologues, croit-elle se
rappeler. Sûrement qu’une fois, en goguette avec une copine, elles ont dû se
retourner sur lui en riant et en se disant : « Nom d’un petit
bonhomme, ce qu’il est beau ! Lui, il a la classe ». Ou
« Lui, il a du chien ». Françoise ne se souvenait plus.
Visibilium omnium et invisibilium
L’héroïne
de ces pages feuilletonnesques s’enhardit, décida
d’aller faire un tour sur scène pendant que les quelque 800 auditeurs présents
applaudissaient à tout rompre. Après tout, s’il y avait eu un problème, il y a
longtemps qu’un gardien l’aurait éjectée. Dans l’indifférence absolue, elle
souffla dans la nuque d’un violoncelliste, posa la main sur l’épaule d’un
trompettiste pour regarder une revue posée sur son lutrin (il s’agissait de Spektrum… mais Spektrum der Wissenschaft !),
osa même embrasser un violoniste sur la bouche, avec fougue. Pas de réaction de
la part de ceux qu’elle courtisait ainsi… c’est comme si personne ne la voyait.
Le
chef, lui, saluait son public.
Une
courbette.
Deux.
Trois.
Puis
l’œuvre suivante… Grande messe en do
mineur de Mozart.
Da robur, fer auxilium
-
Crénom, j’ai une de ces formes tout d’un coup ! Je sens que ce soir,
Mozart est là !
-
Pas exactement, Maestro… mais c’est un de mes plus chers amis. J’ai eu
l’occasion de le rencontrer il y a quelques semaines.
Le
directeur se tourna vers Françoise, lui sourit amicalement, sans l’ombre d’une surprise.
Aucune hostilité dans ses grands yeux bleus… Françoise aima ce regard.
-
Bon, pas de problème, lui ou sa messagère… Venez, on va faire un truc génial
ensemble. Kyrie…
Après
ce dialogue, le chef leva les bras, comme habité, comme inspiré. Puis résonnèrent
cordes, clarinettes, orgue, chœurs…
Françoise
Sellier serait-elle devenue une muse ? C’est la question qu’elle se posait
au moment où, attaquant le Gloria, le
maestro fit rugir son ensemble en un tutti
d’une ampleur inouïe. Plus tard, juste avant le Credo, mutine, elle souffla à celui qui, seul, semblait la voir et
qui, décidément, lui plaisait bien :
-
Bravo ! Vous avez apparemment compris ce que bien peu peuvent comprendre
de Mozart – même parmi les plus grands chefs. Le maître aurait été fier de vous. Je vous laisse continuer… On se voit tout à
l’heure, dans votre loge ?
Daniel
Fattore