L’éternité, c’est
long, surtout vers la fin.
WOODY ALLEN.
Rencontre du troisième type
« Quand on vit, il n’arrive rien ».
Sacré Sartre. Après avoir hanté mes pires cauchemars l’année de mon bac, il
faut encore qu’il rapplique le jour de ma mort.
L’épisode précédent : Françoise Sellier, notre héroïne préférée,
menait une vie aussi belle que dans une pub pour la lessive depuis qu’elle
avait rencontré l’HDSV (Homme De Sa Vie), répondant au doux nom de Gédéon, à la
cafèt de la BCU. Rien n’était encore vraiment conclu, mais elle se sentait
l’âme d’une poétesse. Ce fut donc à son plus grand étonnement que le Spectrum la condamna… tout simplement à mort, ceci parce qu’on n’avait plus
trop les moyens et qu’on ne pouvait pas simplement la vider, vu le paquet
d’infos croustillantes concernant la boîte qu’elle avait accumulées au fil des
épisodes. Elle se trouvait donc au sommet de l’université, au bord du vide, la
boule à l’estomac…
Elle avait aussi longtemps pensé que pour que
l’événement le plus banal devienne une aventure, il suffisait de la raconter.
Ou plutôt qu’on le raconte. Quel leurre. Y’a que Voici qui soit à la hauteur, comme disait si bien sa grand-mère
pilote d’hélico, mannequin à ses heures perdues. Au moins eux, ils te font plus
de coups bas, une fois qu’ils t’ont bien rendue dépressive. Quelques photos
auraient suffi à me rendre célèbre, à me faire aimer de toute la gent masculine
de l’uni, et tout ça contre rémunération. Sauf que je n’ai ni piscine au bord
de laquelle poser, ni bodyguard siliconé. Dur retour à la réalité.
Il fallait cependant bien admettre que jusqu’à
présent, sa vie se rapprochait plus d’un roman de Mailer que d’un bonbon
acidulé framboise bien chimique (il est de notoriété publique que les bonbons
acidulés ont des vies relativement heureuses, surtout ceux à l’arôme framboise.
Pourquoi, on n’en sait trop rien, et d’ailleurs ce n’est pas l’objet de cet
article). Et c’est bien ce qu’on lui reprochait, à notre Françoise : à
force de vivre sa petite vie d’étudiante férue d’économie politique, de soirées
karaoké au supermarché du coin et de cinéma polonais d’avant-guerre, elle en
avait oublié l’essentiel : garder le lecteur assidu, penser à son futur,
faire de sa vie une explosion de joies multiples et multicolores, sortir avec
des gars musclés, faire du spinning quatre fois par semaine, manger des salades
aux pousses de soja et des yaourts allégés. Et tout ça avec le sourire. C’est
ça qui tient le lecteur assidu. Tout le monde s’en tape de ses problèmes
hormonaux, de ses échecs amoureux et de ses chaussettes en poils de yak. Le Spectrum voulait de la magie, de
l’émotion, du suspense. De l’amour avec un grand H. Plus de Gauloises écrasées
sur la moquette en poil de léopard du Spectrum,
plus de vomissures intellectuelles, plus de propos acerbes et malvenus sur la
gent masculine (ces chiens). De la féminité, diantre. Du rêve, quoi. Et tout ça
parce que la vie n’arrivait pas à satisfaire le 80% des étudiants boutonneux
qui lisaient ce journal pourri. Et pour quasi pas un kopek
- Donnez-lui de l’eau, dit Numa Gilliéron, qui,
la fourche à la main, eut un relent de tendresse quasi paternelle (il est vrai
qu’il se faisait vieux, l’énergumène). C’était d’ailleurs la seule chose qu’on
pouvait lui offrir à boire, dernières volontés ou pas, because problèmes
financiers. Voilà.
Mais qu’est-ce qu’il veut que je fasse d’un
pichet d’eau, se dit Françoise. La mort ça ne donne pas soif, à moins d’avoir
reçu un coup de poignard après s’être envoyé une boîte de harengs portugais. Non,
ce dont j’aurais besoin, c’est d’un avocat pas trop cher, ou alors d’un
parachute.
***
- Dites donc, vous n’auriez pas un verre
d’eau ?
Arrêter le Voltarène et l’alcool à plus de 60
degrés.
Françoise ouvrit avec peine ses yeux. Encore
une nuit d’insomnie. Elle allait prendre son petit carnet rose dans lequel elle
notait depuis trois ans l’évolution de son sommeil, lorsqu’elle sentit un
regard insistant sur sa nuque. La voix appartenait donc bien à quelqu’un. Un
inconnu s’était introduit dans son espace vital. Saperlipopette, m’aurait-on
droguée ?
- Non, ça c’est dans le 234e épisode
que l’on vous drogue et que l’on vous enlève.
- Je vous demande pardon mais auriez-vous
l’amabilité de ne pas lire dans mes pensées avant que j’aie bu un café et que
j’enfile un pull-over ? C’est un peu gênant tout de même. Et déjà, hein,
qui êtes-vous ?
- La Mort. Ça m’ennuie de me répéter, surtout
par respect pour le lecteur, mais vous n’auriez pas un verre d’eau ? J’ai
fait un bout de chemin et il fait rudement chaud chez vous.
- Si j’avais su que vous viendriez, vous pensez
bien que j’aurais préparé de la citronnade et que j’aurais fait le ménage. Fond
du couloir, vous pouvez pas vous tromper, y’a pas d’autre pièce.
- C’est drôlement joli chez vous. Petit mais
douillet. Ah, vous avez même du Coca light. Super.
- Dites donc, j’en reviens pas que vous soyez
la Mort.
- Et alors quoi, la cape noire, la faux, la
mine blafarde ? ça vous suffit pas ?
- Oui bon mais…
- Est-ce qu’on est Halloween ?
- Non. Mais je pense cependant qu’il doit
s’agir d’une erreur.
- Ils disent tous ça. Sellier Françoise, 26
ans, cheveux auburn, rue des Alpes 31, c’est bien vous ?
- Je crois bien que voui.
Je vous rappelle juste que vous étiez plutôt en
mauvais termes avec vos associés. Et que le dernier endroit où on vous a vu
c’était le 34e étage de l’uni avec une fourche dans le dos. Vous
étiez plutôt mal barrée… vous devriez plutôt être fière de mourir pour des
idées, non ? Je vous ai vu faire preuve de beaucoup plus de courage que
dans certains de vos épisodes.
- En fait… je me situe plus près de la lâche
moyenne que de l’héroïne, vous voyez… c’est d’ailleurs ça qu’on me reproche…
Mais notez qu’on peut difficilement faire mieux avec… (elle chuchota le montant
à l’oreille de son interlocuteur), non ?
- Par mois ?
- Non, par année.
- Ouais, en effet, c’est pas brillant. Mais je
vois bien que vous essayez de m’entourlouper. Vous verrez, le trajet n’est pas
trop long, en plus j’ai la climatisation et des pastilles anti-nausées.
- Mais je ne suis pas prête ! Enfin, je
veux dire… je suis jeune, et d’ailleurs j’ai même pas fini mon mémoire !
5467 notes de bas de page corrigées, vous vous rendez compte ? Ce serait
dommage d’abandonner en si bon chemin… Et en plus je viens de tomber amoureuse…
Pour une fois que je ne tombe pas sur un ringard. Avec lui, ma vie s’est
transformée… J’ai même parfois envie de fredonner du Rieu sous la douche, c’est
vous dire… Et vous pensez que je vais accepter d’abandonner tout ça pour suivre
un gaillard en robe ? Je suis sûre que vous n’avez même pas d’ordre de
perquisition… Attention, vous allez renverser votre Coca sur mon tapis afghan.
Mais la Mort ne semblait pas rigoler.
- Vous vous arrangerez là-haut avec qui de
droit. Moi, je ne suis qu’un employé et d’ailleurs mon service se termine
bientôt alors si vous voulez bien me suivre…
***
- Monsieur Saint Pierre, vous ne pensez pas que
ce serait le moment de réveiller cette jeune personne ? J’ai cours de yoga
à cinq heures.
- Laissons-la tranquille encore un moment, de
toute manière on ne sait qu’en faire, on a déjà un tas de dossiers sur les bras
aujourd’hui. J’ai même pas eu le temps de m’envoyer un sandwich. Tempus fugit irreparabile. Au fait, vous
allez à quelle salle de remise en forme ?
Joëlle Rohner
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