« Crève, salope ! »

Lettre à celle qui va mal finir

«Quantus tremor est futurus
Quando judex est venturus
Cuncta stricte discussurus»
Messe des morts, séquence « Dies Irae »

«Good girls go to heaven,
Bad girls go everywhere.»
Proverbe américain

Résumé : Françoise Sellier, la tête pleine d’idées heureuses où dominent les romans de Marie Hingalls, vient en retard au bureau du Spectrum. Elle ne sait pas qu’au moment où elle entrera dans le bureau, on lui fera sentir qu’elle serait cent fois mieux parmi les amish.

Chère Françoise,

Je suis assise sur un banc, dans la cour de l’université. C’est l’été indien. Près de moi, un garçon en chemise et cravate potasse quelque ouvrage de littérature, peu soucieux du drame qui se déroule devant moi. Ce drame, c’est toi qui en es le centre. Tu es debout sur une planche sortant d’une fenêtre du quinzième étage de l’université. Derrière toi, un garçon plutôt grand, le rédacteur en chef Numa Gilliéron peut-être, te pousse à l’aide d’une rapière. Devant toi, le vide. Eh oui, Françoise, tu es condamnée à mort. Et cette fois, je ne peux rien faire pour toi. Désolée.

Laisse-moi te dire, pourtant, que si tu m’avais écoutée, les choses seraient différentes. Je comprends que tu aies eu de la peine à me croire quand je t’ai dit que nous n’étions que des créatures naviguant à vue dans la tête d’un journaliste fou en mal de prix Interallié. Peut-être m’aurais-tu mieux comprise si tu avais lu le vieux Platon, qui voyait le monde comme des ombres projetées sur la paroi d’une caverne par quelque lanterne magique. J’ai voulu te démontrer cela, t’expliquer que si une réalité existe, ce n’est pas celle dans laquelle tu évolues. Cette dernière a été créée de toutes pièces par un démiurge. Fafa, Menno Simonsz, Allah, Stephen Hawking, Lafayette Ron Hubbard si ça te chante, appelle-le comme tu veux mais c’est du carton-pâte.

Tout à l’heure, tu as frappé à la porte du bureau. C’est Gilliéron lui-même qui est venu t’ouvrir. Un brin nerveux, il t’a invitée à le suivre dans le dédale qui mène au Saint des Saints du journal pour lequel tu travailles, volontairement si j’en crois le contrat que tu as signé : le bureau du chef. En marchant, Numa te parle de choses et d’autres, du tirage du journal qui dégringole, des publicités qui augmentent, permettant un tirage en couleurs. Les nouvelles sont bonnes, mais tu ne sens pas ce bonheur dans la voix du patron.

Le jugement dernier
Tu comprends mieux cette nervosité latente quand tu entres dans le bureau du chef, profond de cinquante mètres, avec des moulures au plafond et une grande porte-fenêtre ouverte. Les murs sont tapissés d’anciens numéros du Spectrum. Tu as pu constater que certains, reliés dans des volumes imposants, sont antérieurs à l’invention de l’imprimerie. Rapidement, tu as songé à l’armée de copistes qu’il a fallu pour publier un journal mois après mois. Peut-être, as-tu aussi pensé, les étudiants étaient-ils moins nombreux qu’aujourd’hui, justifiant un tirage moindre. Mais rapidement, tu sens que pour toi, un mauvais quart d’heure s’annonce. Quarante personnes, les membres de la rédaction, te regardent d’un air désolé ou hostile. Tu y distingues des amis : Fafa, mon ancien fiancé ; Arthur Brunschwicg, qui a cherché en vain à se rabibocher avec toi ; Gédéon, que tu as aimé ; l’étudiant bourré de tics qui t’a pilotée dans les leçons d’hagiozoonymie. Mais dans leurs yeux, tu ne lis aucune trace d’amabilité. Leurs visages fermés te disent que le pire, de leur part, est encore à venir.

L’ancien caissier, Charles Roubignac, prend la parole.
- Cette fois, pas de Neuchâtel bien pisseux, Mademoiselle Sellier. Nous avons à vous parler de choses sérieuses. Vous n’êtes pas sans savoir que notre journal a des problèmes de finances, que le salaire réel des rédacteurs s’est effondré de quelque 30% au cours de la dernière année, sans compter qu’il n’a jamais été indexé à la hausse du coût des études.
Anacleto Rucola, nouveau responsable de l’élévation du débat, continue :
- Et le lecteur, de nos jours, veut comme vous le savez du sang et du sexe à la une. Or, force est de constater que vous n’avez pas été capable de tuer qui que ce soit, ni de vous trouver un amant au fil des dix-sept épisodes écoulés. Vous ne vous êtes pas conformée au cahier des charges, et nous ne pouvons le tolérer. Vous auriez pu au moins tenter quelque chose avec un kebab.
Silvio Klingelberg intervient :
- J’y avais pensé. J’en avais discuté avec un ami l’hiver dernier. Le fétichisme, c’est assez vendeur comme concept, non ?
Numa Gilliéron conclut :
- Nous avons examiné les possibilités qui s’offraient à nous. Vous garder est exclu. Nous avons reçu, de vos propres mains, le manuscrit des aventures de Sylvie Lafuma, et nous comptons les publier prochainement en lieu et place des vôtres. Mon comité de lecture l’a trouvé d’une étoffe supérieure à votre histoire. Donc vous n’êtes plus, dès à présent, membre de l’équipe du Spectrum. On pourrait vous inscrire au chômage, et vous laisser sans souci tenter votre chance ailleurs. Nous croyons savoir que vous avez des accointances avec Rolling Stone. Un journal qui paie bien, aux dires de certains. Le problème, c’est que vous connaissez trop de choses au sujet de notre gazette. Résultat, nous sommes obligés de vous condamner à mort.
Là, tu as dû rester sans voix. Les mots, je pense, se sont arrêtés sur tes lèvres sans pouvoir les franchir. Les arguments se sont bousculés dans ta tête sans trouver un ordre établi. Je vois ta bouche s’ouvrir et se fermer sans émettre un son. Gilliéron aura sans doute enfoncé le clou en déclarant que l’ensemble des membres du staff étaient d’accord avec cette décision, prise démocratiquement. Personne n’a dû élever une protestation. Pas même Gédéon, ton amoureux secret. Pas même Fafa, qui veut secrètement te descendre depuis un bon bout de temps parce qu’il en a marre de ton caractère de pauvre petite fille lower middle-class brimée par la vie. Pas même Arthur, cet être finalement veule.

Ascenseur pour l’enfer
Bruno Pastor t’a allumé une dernière cigarette. Jacques Branduardi, ancien préposé à l’élévation du débat, t’a tendu un verre de whisky et, peut-être, un joint tiré de sa réserve personnelle. Puis Jeanne Raskolnikov a noué un foulard autour de tes yeux. Enfin, Numa Gilliéron a pris sa rapière et, te piquant le dos, t’a poussée sur la planche. Docile, tu as marché droit.

Et maintenant, je te vois apparaître à la fenêtre. Tu sembles fière, telle la victime incomprise d’une machination qui te dépasse. Mais quand on entre dans une histoire comme le feuilleton du Spectrum, on est toujours la victime d’une machination. Je le sais, j’ai eu le script en main avant toi. Je l’ai refusé pour faire du Molière avec Giorgio Strehler.

Je te vois faire des pas sur la planche, avançant la tête haute. Puis ton pied ne rencontre plus rien. Dommage, Françoise. Je t’aimais bien… Prie pour moi. Adieu.

Sophie Barjac

A suivre !

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