Feuilleton

 

Back in Fribourg

 

Résumé de l’épisode précédent : Françoise Sellier, l’héroïne de notre trépidant feuilleton, se trouva fort dépourvue quand, en guise de dénouement d’une sordide et interminable (environ 4 épisodes…) mascarade, on lui proposa gaiement de se faire toucher les nichons par de vils figurants avant de se faire trouver la peau (dans cet ordre, je vous prie). ET tout ça pour assouvir les fantasmes de quelque réalisateur de deuxième zone. Qui d’ailleurs n’était autre que Frank Brédine, dit Frack dans les milieux du porno fribourgeois, son bodyguard d’antan. Mais le pire c’était qu’il avait lui-même été salement utilisé par ces salopiots de Spectrum… On savait qu’ils étaient mal payés, mais admettez que c’est quand même une sale façon d’arrondir ses fins de mois. Histoire de sauver l’honneur du feuilleton et entre autres de la charmante personne qui lui donne vie ce mois, elle refusa tout net. Merci Sophie.

 

Encore un matin grisailleux pour Françoise, seule dans son plumard de 3 m sur 3. Pas facile le célibat, surtout quand il n’y a rien dans le frigo, se dit-elle en écrabouillant ce qu’il restait du réveil reçu de sa grande tante Léonie, celle qui pue du bec. Ce fut sur ces considérations et d’autres un peu plus métaphysiques (que grailler ce soir, douche ou pas douche, où sont mes Gauloises…) qu’elle s’extirpa du lit encore tiède. Elle décida de se lever du bon pied, dommage que ce fût sur Chipie, son chat obèse tétraplégique et de mauvais poil qui, en guise de réponse, lui griffa le mollet qu’elle venait de s’épiler la veille au soir. Je sens la question fatidique brûler vos petites lèvres de lecteur assidu… eh oui, elle était sur le coup du siècle, mais ça ne l’empêchait pas de se dire qu’on ne la reprendrait plus à se faire le maillot (ndlr : pour tous les mecs, tentez l’expérience, vous m’en direz des nouvelles). Le coup en question s’appelait Gédéon et était un beau spécimen mâle bien bâti pour tout ce qu’il y avait de visible, avec juste ce qu’il faut de supplément d’âme et de vivacité d’esprit pour rendre la chose possible (y’a pas que le …). Mais remontons un peu dans le passé…

 

La veille

Ce fut la morve au nez qu’elle avait laissé sur le carreau le lieu de tournage et ses 27 figurants dégoulinants de testostérone. Elle marchait en quête d’un but, d’un endroit où déverser sa rage, tout hagarde. Et ce fut aussi la morve au nez qu’elle le rencontra, LUI, l’H. D. S. V. (Homme De Sa Vie). Bon d’accord, c’est abrupt, mais que voulez-vous, on ne commande pas ses hormones, surtout le quatorzième jour du cycle féminin. Il était là, à lui tendre son roman au service du prêt de la BCU, l’œil mouillé et la lèvre frémissante. Tapie au fond d’elle-même, une petite voix s’égosillait : « Non, pas lui, t’as pas déjà eu assez d’emm… dans ta vie ? », mais les hormones en folie guidaient ses instincts de femme en manque de tendresse (s’il y a des enfants qui lisent le Spectrum). Et par le mystérieux et complexe langage du corps, il comprit qu’il ne lui restait plus qu’à lui offrir un cappuccino à deux balles, et que l’affaire serait dans le sac. Il avait raison, le bougre : le cappuccino tiré, il se lança dans de grandes envolées romantiques :

- C’est dingue, c’est la première fois que je vous vois… vous avez sur moi l’effet d’une tornade, je n’ai jamais osé rêver une chose pareille (blablabla) et votre visage blabla soleil couchant voyage au bout du monde blablabla relation stable, Renault Espace, chiens et pique-nique…

Enfin la rengaine habituelle, sauf que là il était chou, même qu’il ne jura pas quand il se renversa la boisson chocolatée sur son pantalon. Comme la probabilité d’avoir une famille nombreuse se réduisait comme une peau de chagrin – je me félicite de la pertinence de cette image. Mettant en doute le projet d’une famille nombreuse, Françoise tenta cependant le tout pour le tout et osa :

- Ça vous dirait que je vous lave votre jeans, je squatte une mansarde à la Rue des Alpes, c’est à deux pas…

Un siècle de féminisme pour en arriver là, c’était lamentable. Mais le jeu envalait la chandelle, car le type, d’ici la fin de l’épisode (tous les moyens sont bons pour vous tenir en haleine…) se révélera, eh oui, être une affaire sur tous les plans. Enfin, on se comprend.

 

Petit poisson…

Arrivés chez elle, alors qu’elle tâtonnait à la recherche de l’interrupteur, elle se rappela qu’elle s’était un peu négligée les six derniers mois, et que ce serait rédhibitoire, toute transie que fût la bête. Et le moment fut venu de trouver une diversion lorsqu’il lui tendit ses Levi’s dernier cri (l’homme semblait être un fashion victim). Ce fut alors qu’Henri, son poisson rouge anémique, tomba raide mort dans son aquarium de luxe. En temps normal, elle n’y prêtait guère attention. En effet, le cuistre avait l’habitude de lui faire le coup chaque fois qu’un mâle pointait le bout de son nez, simulant une crise de tétanie. Il faut bien avouer que cette fois, ça tombait à point nommé.

- Mince alors, mon poisson vient de mourir. Ça vous fait rien qu’on remette ça à demain soir ? Désolée pour votre jeans.

L’homme était en plus sensible. Ayant compris le tragique de la situation, il s’en fut en s’étant assuré de l’heure du rencard.

 

Elle se remettait juste de ses émotions, lorsqu’on sonna à sa porte. Ce fut avec sa délicatesse accoutumée que Sylvie Lafuma entra en trombe dans le studio, la larme à l’œil.

- Quel chien galeux, rahhh, j’vais l’tuer…

C’est décidément un bon jour, se dit notre héroïne, alors qu’elle sirotait son Ovomaltine. Saisie d’un élan de bonté, certainement dû à sa récente rencontre, elle décida de laisser de côté sa rancœur et de consoler celle qui s’était avérée être la pire grollasse de tous les temps, sa rivale, quoi.

- Assieds-toi, j’te fais une Ovo chaude. Alors, comment va ta carrière dans le « cinéma » ? Tu sais que je t’envierais presque.

- Figure-toi que ça n’a rien à voir avec ma carrière. C’est ce salaud d’Arthur. Il me quitte, c’est fini, bouhouhou, dit-elle en se dégageant les naseaux bruyamment. Il ne support pas de me voir simuler l’amour avec d’autres hommes.

- Arrête le porno, c’est en amie que j’te dis ça. Ça n’a jamais été bon pour le couple. OK, ça paie mais rien ne remplace l’amour avec un grand H.

- Tu peux parler comme ça, toi, t’as été la vedette d’un reality show. J’vais enfin être célèbre et riche, ça compte pas, ça ?

Françoise tenta de lui faire comprendre que ça valait bien la peine de lui avoir piqué son mec, si c’était pour bousiller leur relation à cause d’une vulgaire histoire de cinéma. Ce qui énerva profondément son interlocutrice, qui lui balança son Ovo à la tronche, ratant de peu le pauvre Henri qui revenait de loin, d’ailleurs. C’en était trop. C’était trop de boissons chocolatées pour une seule et même journée, et puis quel culot elle avait cette tarte de venir l’importuner chez elle. Elle réussit à s’en débarrasser en lui proposant de tenter une réconciliation avec Arthur. Sylvie finit donc par sortir après un dernier sanglot, toujours aussi théâtrale… Quelle pauvre fille.

Enfin, la journée avait été riche en émotions et Françoise avait bien besoin d’un bain. Mais décidément, impossible d’avoir la paix, après le coup de foudre, le cappuccino, le poisson rouge et la névrosée nymphomane, c’était au tour du téléphone de la déranger.

 

Joëlle Rohner

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