Century feuilleton

Où la gentille Françoise Sellier qui n’a rien fait s’en prend plein la gueule
tragédie en cinq actes

Résumé : Sophie Barjac et Françoise Sellier se trouvent dans un guêpier monstre, à la veille de la Guerre d’Espagne… mais enfin zut à la fin, vous n’aviez qu’à vous procurer le numéro précédent ! Non mais c’est vrai quoi à la fin sans blague !

Acte I. Frank Brédine révèle son vrai visage
Un jeune homme se lève de sa chaise de réalisateur, porte-voix à la main. Françoise Sellier s’interroge deux secondes, le temps pour elle de réaliser qui lui cause. Damned ! C’est Frank Brédine ! Qu’est-ce qu’il glande ici ?
- Ouais, après tout, Frank Brédine, qu’est-ce que tu glandes ici ? lui crache Françoise.
- Bhen tu vois, je tourne un reality show ! Ta vie en 35 millimètres, scope, technicolor, tout le bazar !
(beuâh, il pue encore le kebab !)
- Sans me demander mon avis ?
- J’ai ici quelques commanditaires qui se passent très bien de ton avis, ma cocotte. Avec du fric, on achète tout – et pas que des kebab, pour ta gouverne.
- Et si je ne veux pas ?
- Simple. La rédaction du Spectrum se fera un plaisir de te tuer jusqu’à ce que tu crèves. Songe que chaque rédacteur a consenti (de force, mais quand même) à renoncer à une partie de son revenu pour financer ce tournage.
Merde, se dit Françoise.
Brédine me lâche, le Schpektr me laisse quimper. Les porcs. J’aurais mieux fait de vendre mon histoire à Rolling Stone.
Marionnette entre les mains d’auteurs sans scrupules, fantoche de quelques plumitifs filandreux qui auraient bien voulu se faire publier par Faim de Siècle mais n’ont pas pu, Françoise Sellier se liquéfie. Y a-t-il un flic pour la sauver ? Premier coup dur.

Acte II. Pas de Lafuma sans feu
Assis sur le pliant marqué à son nom, Frank Brédine ne se laisse pas démonter par l’attitude de Françoise. Sourire au poing, casquette de réalisateur aux lèvres, il se lève, prend son ancienne protégée par l’épaule et lui fait faire le tour du propriétaire. Derrière les maisons espagnoles en carton-pâte, elle découvre un fouillis de câbles, des projecteurs derrière les vitres. Frank lui explique le rôle des messieurs derrière les fenêtres :
- Ils sont supposés tirer puis te tirer, dans la scène que nous allons faire dans une heure.
Effectivement, en ce moment, ils font la pause, fumant de la corde à piano séchée. L’un d’eux pérore sur les qualités de la corde Steinway par rapport à l’ordinaire pour pianos droits. Un autre déclare que la corde à clavecin, y’a rien de mieux. « Ca te fait voir les étoiles », rote-t-il, trop près de l’oreille de Françoise.
L’œil de Frank s’injecte tout à coup :
- Sylvie, bondji ! Combien de fois t’ai-je demandé de ne pas traîner du côté des hardeurs !
Dans la tête de Françoise, deux neurones se sont joints pour lui apprendre ce que finalement elle ne savait que trop bien. Sylvie Lafuma était là.
Frank :
- Ah – je te présente Sylvie, ma nouvelle fiancée.
Entre Sylvie et Françoise, la poignée de main est glaciale, le sourire à cran d’arrêt, le regard en forme de Smith and Wesson .44 chargé. Françoise se dit : « Tiens, Sylvie a largué cet abruti d’Arthur. »
Sylvie :
- Il paraît que tu n’es pas tant chaude pour faire ce film à ta dégoulinante image ?
- Ma vie privée ne regarde que moi ! Lis le manuscrit Keller, si tu as besoin de preuves ! Il est publié chez Slatkine.
- Salope ! Faire ça à Frank… !
Et elle débarrasse le plancher. Deuxième coup dur.

Acte III. Jorge Buláfez, mou de la fesse (et non pas le contraire)
« Buláfez ne me laissera pas tomber, lui, se dit Françoise. Même si je lui ai collé une beigne. Ça faisait un peu chienne de garde, mais je ne suis ni chienne ni garde, I am a good girl, je vais aller lui baiser les pieds, lui expliquer… »
Au bord du pétage de plombs, l’héroïne se traîne comme une larve vers l’éminent professeur d’hagiozoonymie. Elle lui dit :
- Excusez-moi pour tout à l’heure Monsieur, c’est parti tout seul. Cela dit, vous avez accepté de jouer dans cette mascarade ?…
Lui, reprenant un morceau d’Epoisses bien coulant arrosé d’une goutte de Sidi-Brahim d’avant le Front de Libération Islamique offerts par la production :
- Bhen oui (miam), pourquoi pas ? (groumph) C’est cool, et puis le réalisateur il est sympa, mignon et tout et tout…
- Sans considération pour moi, marionnette entre les mains d’auteurs sans scrupules, fantoche de quelques plumitifs filandreux qui auraient bien voulu se faire publier par Faim de Siècle mais n’ont pas pu (j’ai déjà écrit ça quelque part il me semble…) ?
- Vous savez, à l’heure de Loft Story (slict) et de Big Brother, la vie, même privée (gnap), est devenue un grand spectacle (schlorp) ! Et ça me faisait envie de faire un film (gloup). Ça vous ennuie (eurk) ?
- Vous n’avez aucun respect pour moi !
Lui, dépité :
- Et que faites-vous de mon rêve de faire du cinéma ? Gourgandine ! Troisième coup dur.

Acte IV. La production s’en mêle.
Numa Gilliéron intervient sur ces entrefaites.
- C’est quoi ce bigntz ? Françoise, va à ta place ! Tu dois te faire dégommer dans la scène 4'156'083'972 ! Qu’est-ce que tu attends ? La venue du Messie ?
- Non ! Mais j’en ai marre d’être une marionnette entre les mains de… (ndla : TA GUEULE, ON SAIT MAINTENANT !)
- Te ficherais-tu de la première superproduction du journal Spectrum ?
- Si je dois en être le centre, OUI !
- Et des sacrifices financiers de ses collaborateurs ? intervient la voix grêle de Charles Roubignac, pourtant démissionnaire.
- Oui ! Rien à foutre !
- Eh bien, DEGAGE ! Sylvie Lafuma remplira très bien ton rôle.
Et il s’en retourne dans la cabine de production afin de continuer à téter avec délectation le cohiba qu’il avait allumé 32 heures plus tôt avec le contrat de Françoise. L’art de faire durer le plaisir. Quatrième coup dur.

Acte V. Sophie Barjac se dévoile.
Le postérieur marqué Pointure 46, made in Italy, Françoise Sellier s’en revient vers celle qu’elle considère comme une amie depuis deux épisodes, après l’avoir considérée comme une des marionnettistes. Les larmes aux yeux, elle lui dit :
- Sophie, foutons le camp d’ici ! Ils veulent me dégommer pour les besoins du film, et après je dois me faire entuber par toute la figuration, Frank Brédine veut faire un remake de Romance X avec des relents de Die Hard III ! Bouah !
- Et y’a un problème ?
- Ouais ! J’ai pas demandé à participer à ce foutu tournage ! Et c’est MA vie à moi qu’on met en scène !
- Prouve-le ! Tu as fait la guerre d’Espagne ?
- Non, mais j’y ai passé un épisode entier…
- Et t’as pas envie de crever l’écran ?
- Plutôt crever ! Je veux devenir économiste, renouer avec ma vocation du premier épisode, suivre les cours à Joseph Deiss, avoir un homme dans ma vie pour le gâter comme un nounours, et puis je n’ai jamais demandé à être l’héroïne d’un feuilleton, flûte !
- D’abord chez nous, quand on est furax, on dit merde, on ne joue pas les Saintes Nitouche. Et alors on n’a pas envie de faire du cinéma ? T’es vraiment une gourde ! Moi, on m’offrirait ça, je signerais des deux mains ! Tu parles, être la vedette d’un film biographique produit par Spectrum, le journal le plus lu dans les WG de Fribourg à New York, de façon sporadique certes mais quand même… ! J’en rêve depuis que je joue !
- Attends, t’as déjà eu fait du cinéma toi ?
- Retourne voir A nous les petites Anglaises, espèce de mijaurée ! Refuser un rôle-titre, quel gâche-métier !… Fi, poua, la vilaine !
Et Sophie Barjac retourna à sa place de script-girl, plantant là l’ex-actrice principale. Cinquième coup dur. J’espère qu’il y en aura encore.

Daniel Fattore

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