Feuilleton
Le feuilleton d'avril

Françoise Sellier a été enlveée par une bande d'inconnus dont elle ignore les véritables motivations. Ses galants ravisseurs lui ont gracieusement offert un "trou à rats puant" en guise de cellule. alors qu'elle commence à trouver le temps long et ennuyeux, Françoise découvre une possibilité de sortie; la jeune fille entame alors une amorce d'évasion. Dans une impasse du labyrinthe dans lequel elle cherche courageusement une issue à sa détention, notre héroïne rencontre Sophie Barjac, une jeune fille remarquable par son discours pour le moins mystérieux.

Les deux jeunes filles discutaient depuis un quart d'heure environ. Sophie n'arrêtait pas de balancer ses "vérités" à cette "jeune fille naïve". De son côté, Françoise ne savait plus exactement où donner de la tête; elle ne savait pas exactement comment interpréter les propos de son interlocutrice. Ainsi donc, elles ne seraient que le fruit de l'imagination de quelque scribe en mal d'être; la virtuelle émanation d'un délire que l'on voulait journalistique? Françoise avait du mal à croire que tout ce qu'elle avait vécu les mois précédents n'était que chimères. Elle avait du mal à croire que sa vie n'avait été qu'un rêve qui s'arrête quand sonne le réveil. Sa vie avait été un enfer, elle avait souvent souhaité que ce ne fût qu'un cauchemar, mais, à présent qu'on lui disait que tout ça n'avait jamais existé, elle n'osait y croire.

Et demoiselle Barjac n'en finissait pas: elle parlait des caves cervicales d'un journaliste qui leur servait à toutes les deux de logis; elle disait avec assurance que tout n'était que néant, que les apparences n'avaient jamais été aussi trompeuses... dès qu'elle y songea un peu, Françoise se rendit compte que les propos de sa mystérieuse interlocutrice étaient un véritable galimatias, un interminable amphigouri, un chapelet d'inepties, au bas mot du charabia.

Nom d'un joint !
Françoise avait déjà vu des gens se comporter de la sorte. Elle se souvenait notamment de Céline, avec qui elle avait eu, jadis, de bonnes relations d'amitié. Céline paraissait normale au réveil; elle avait un discours cohérent, elle appréciait la beauté des mathématiques. Une fosi qu'elle avait effectué la tournée des bars et de quelques rues sombres où elle rencontrait des ami(e)s, Céline était littéralement métamorphosée, dans son apparence, et surtout dans son discours. La mère de Françoise ne supportait pas d'imaginer que sa fille rencontre des gens aussi dépravés; elle avait alors prié sa fille de bien vouloir mettre un terme à sa relation avec Céline.

Françoise n'était pas venue en aide à son amie céline, et elle le regrettait encore aujourd'hui, surtout depuis le décès de cette dernière, des suites d'une overdose. Elle voulait se racheter. Elle ne pouvait pas laisser Sophie dans cet état - Sophie s'était maintenant assoupie en essayant d'expliquer les modalités du système électoral dans le cosmos - et il fallait trouver une solution. Françoise ne savait pas encore ce que Sophie faisait dans ce trou à rats, elle n'avait aucune idée du nom exact de la substance qui la mettait dans cet état. Elle savait une seule chose: elle devait tout faire pour se tirer d'affaire, et essayer de sauver la mise de Sophie.

Association Champis
Fafa! Françoise tenait enfin la clé du problème. Sophie lui avait parlé du garçon qui la rendait folle d'amour (voir épisode précédent). Elle ne savait pas de qui il s'agissait, mais elle avait entendu dire qu'un groupe de jeunes de la région avait constitué une association dénommée "Champis" et dont le but était d'obtenir la libéralisation de toutes les drogues. Cette association, de manière officieuse, avait une section radicale au sein de l'université. Fafa en était le leader. Ses copains et lui ne se contentaient pas seulement de se balader dans les couloirs de l'université en arborant fièrement des T-shirts estampillés "cannabis"; ni de distribuer à profusion des tracts dans les couloirs de l'université. Il leur arrivait souvent d'allumer et de fumer des pétards dans les audioires, pour, disaient-ils, acquérir de l'inspiration. Quelquefois, ils étaient assez généreux pour offrir "de la bonne" à des professeurs dont certains se laissaient tenter, plutôt facilement d'ailleurs.

Ces associés avaient été soupçonnés d'enlever de jeunes étudiant(e)s. Les pères des victimes étaient des politiciens qui s'étaient opposés à la légalisation de toutes les drogues. Les ravisseurs se servaient des jeunes enlevés comme cobayes pour tester les effets des nouvelles combinaisons de leur production. On n'avait jamais pu prouver leur participation à ces enlèvements, car les victimes, lorsqu'on les retrouvaient, étaient tellement atteintes dasn leur psychisme, qu'elles ne se souvenaient même plus de leur nom.

Plutôt mourir
Lorsque Françoise put totalement analyser la situation, elle se rendit très vite compte que Sophie et elle-même se trouvaient dans de bien sales draps. Françoise avait l'impression d'être, avec Sophie, une autre victime de Fafa et associés. Et plus les secondes passaient, plus son impression devenait une horrible mas solide certitude. Elle en avait l'estomac noué. Elle n'osait pas s'imaginer qu'elle finirait peut-être sa vie enfermée dans cette cave, passant ses journées à tester, sans son consentement, tous les produits que l'ingéniosité de ses ravisseurs était capable de fabriquer. Toute son éducation et la vision que sa mère avait su lui montrer des stupéfiants lui interdisaient de s'imaginer en train de consommer ces produits. Plutôt mourir!

Les images défilaient dans la tête de Françoise. De véritables cauchemars avec les yeux grands ouverts. Elle se sentait près de la mort. Toute sa vie défilait devant ses yeux en une poignée de secondes: elle revoyait son enfance, tendre et bourgeoise, sa mère veillant à lui inculquer les bonnes-manières-des-gens-bien-et-comme-il faut; elle repensait à sa joyeuse adolescence, les rencontres familiales du dimanche, et les biscuits de sa grand-mère; elle se souvenait de ses premiers flirts, des battements de coeur, du sentiment de culpabilité, car tout cela ne devait pas se faire avant qu'elle n'ait épousé un riche gentilhomme, comme le lui répétait sans cesse sa mère, madame Sellier.

Françoise se sentait dépérir en imaginant ce que serait sa vie si elle n'y faisait rien. Elle voulait continuer à vivre. Elle ne pouvait compter sur personne d'autre qu'elle pour s'en sortir. Elle décida de se tirer d'affaire, et de sauver la mise à Sophie.

Du fond d'elle, Françoise rassembla une énergie qu'elle n'aurait jamais cru y trouver. D'un coup sec, elle empoigna Sophie des deux bras, la hissa comme une écharpe de soie autour de son cou, et se mit à marcher vers un bout du couloir, où elle croyait apercevoir une porte. Quand elle tendit son bras vers la porte, celle-ci s'ouvrit d'elle-même, laissant entrer une vive lumière qui aveugla Françoise.

William T. Mgbaman

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