Résumé : Françoise Sellier s’est fait enlever par de mystérieux ravisseurs. Au terme de l’épisode signé Joëlle Rohner, on la voit en train de croupir miteusement dans une cellule glacée, « trou à rats puant » comme elle le décrit elle-même.
« Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps… ? »
médite Françoise. Autour d’elle, une cellule qui peut la
contenir – un cube arrondi sur les bords, d’environ trois mètres
de côté. C’est du moins l’impression qu’elle a en mesurant
les lieux à l’aide de ses petites mimines. Continuant l’exploration,
elle découvre une plaque de cuivre posée sur le mur, fixée
à l’aide de quatre vis. Gravé dessus, le texte suivant :
« Cellule fabriquée le 14 février 1974 par les ingénieurs
Fattore & Sonney ». Plus bas, en tout petit, les mots suivants
: « Appuyez sur le bouton pour sortir ». Tiens, une porte de
sortie ! « Ça l’air trop facile », se dit Françoise.
Néanmoins, quelques secondes de réflexion dans sa petite
tête lui révèlent que finalement, après tout,
hein, elle n’a rien à perdre alors tant qu’à faire, autant
essayer.
Mais où se trouve le bouton, bordel ?
Françoise Sellier se met à tâter les murs, un peu
humides et suintants, qui l’entourent. Finalement, elle trouve une protubérance
à peine sensible, un peu plus dure au toucher que le reste. Clic
! Et dans le mur, une porte, invisible quand elle est fermée, s’ouvre.
« Chic, je vais pouvoir m’évader », se dit Françoise.
Evasion
Elle passe précautionneusement la porte, craignant peut-être
de se faire salamétiser par des lames de métal venues du
plafond comme dans un film à petit budget qu’elle avait vu à
l’époque où Xenakis était encore de la rédaction
du Spectrum. Rien ne se passe, toutefois.
Devant elle, s’ouvre un couloir confortable à mesure humaine.
On peut s’y croiser facilement. On n’a pas besoin de se baisser pour l’arpenter
confortablement, et même y courir. Du plafond, la lumière
coule d’ampoules à incandescence. Certaines ont sauté, créant
des zones sombres ; mais se balader dans le conduit ne pose aucun problème.
Françoise décide de s’y avancer. Ses pas résonnent
dans le vide. Personne ne s’aventure dans la zone.
Périodiquement, elle voit des objets accrochés aux parois
du corridor. Ce sont des plaques de cuivre identiques à celle qui
se trouvait dans sa prison, sauf peut-être la date. Françoise
Sellier trouve étrange, en revanche, l’indication posée sur
une plaque plus vaste qui dit : « Artère provisoirement désaffectée
– passage interdit ». Des portes sont régulièrement
pratiquées dans les parois. Certaines d’entre elles sont condamnées.
Dessus, des plaques ejusdem farinae, avec des informations tout aussi bizarres
inscrites dessus : « Centre des psychotropes – ne pas ouvrir »,
« Atelier de créativité mathématique »
et autres bizarreries. Une d’elles retient deux minutes son attention :
« Local des sciences reliées aux formes des taches d’huile
». Mais baste ! Ce n’est pas drôle. Quelques mètres
plus loin, s’ouvre une trifurcation. Où aller, Françoise
? Une flèche indique « Passage à vide », l’autre
« Bulbe rachidien ». Le « passage à vide »
monte, le « bulbe » descend. Comme elle vote hardiment libéral-socialiste,
elle choisit de prendre la troisième voie, celle du centre. Ici,
il y a seulement une plaque indiquant : « Allée des amours
mortes ».
La troisième voie
« Tiens, tiens, se dit Françoise, quelque chose
d’un peu romantique dans ces conduits à la con ! » Descendant
en pente douce, eclairé à la bougie, le couloir est plus
sombre et étroit que celui qu’elle vient de quitter. Une boîte
accrochée au mur retient son attention. Indication : « En
cas d’urgence, briser la vitre ». Mais qu’y a-t-il derrière
la vitre dépolie ? Encore une fois, Françoise choisit le
courage et fracasse la glace. Derrière, elle trouve une lampe de
poche. Wow, excitant ! On se croirait dans Space Quest : tu prends des
objets, tu les collectionnes et le scénario se charge de te montrer
ce qu’il faut en faire. Françoise essaie la mag-lite, s’aperçoit
qu’elle fonctionne, l’empoche.
Les ouvertures portent ici des noms de personnes. Françoise
peut y lire : « Céline Gripari », « Dorine Adenauer
», « Laure Slowinski ». Elle décide de frapper
chez Adenauer (une porte un peu plus grande). Personne. Elle ouvre donc,
promène sa mag-lite dans les lieux. Des objets sont posés
ou jetés dans la pénombre : un pull-over irlandais, un soutien-gorge
à carreaux Vichy, une flûte traversière, une paire
de lunettes Afflelou. Allons bon… Françoise Sellier se demande ce
qu’elle fout là, et surtout où diable on l’a enfermée.
Quelques pas plus loin, de la lumière sort d’une porte entrouverte
– la première que Françoise Sellier trouve ainsi. A gauche,
une plaque de cuivre : « Sophie Barjac ».
La porte ouverte
Françoise Sellier décide d’aller y jeter un œil. Elle
frappe doucement : « Y a quelqu’un ? J’avais vu de la lumière,
alors »… Pas de réponse. Putain, c’est le désert ici
dedans !
L’ex-prisonnière pousse doucement la porte « Barjac ».
Une chambre, à peu près identique à celle d’Adenauer
mais avec une peinture plus fraîche, s’offre à ses yeux. Dedans,
une étagère peuplée de livres d’anglais, des œuvres
complètes de Molière, et de Frédéric Dard sur
le rayon inférieur. Une armoire est restée ouverte. Françoise
y entrevoit quelques costumes de bain démodés. A droite en
entrant, un bureau couvert de blocs-notes, avec des stylos en pagaille
et un ordinateur personnel allumé. Françoise jette un coup
d’œil derrière la porte, à gauche.
Une fille en tenue négligée s’y trouve. La tête
enfouie dans un coussin, elle pleure à chaudes larmes.
Françoise a peut-être des couilles, mais elle a aussi
un cœur. Elle adresse donc la parole à la demoiselle.
- Quelque chose ne va pas ?
- Mpf.
- Articulez, s’il vous plaît ! Je peux peut-être vous aider…
- Ça m’étonnerait !
Allons bon.
- Dites-moi… reprend Françoise.
La demoiselle relève la tête.
- Je vais vous dire mon histoire, puisque vous y tenez tant. Mon problème
actuel, c’est que Fafa m’a plaquée…
- Qui est Fafa ?
- Daniel Fattore, le distingué pondeur du Spectrum !…
Françoise se sent en terrain connu (voir épisode 1).
Elle répond :
- Vous savez, des salauds de ce genre, j’en ai connu aussi !
- Ça me fait une belle jambe, rétorque la demoiselle.
Et qui êtes-vous ? Que fichez-vous là ?
- Qui je suis, c’est facile : je suis Françoise Sellier, étudiante
en rupture de ban à l’université de Fribourg. Par contre,
j’aimerais d’abord savoir où je suis, avant de savoir ce que j’y
fais.
La demoiselle semble être au courant.
- Alors bon, moi c’est Sophie Barjac, appelle-moi Soph’, ou comme tu
voudras. Et ici, ma grande et bonne Françoise, nous sommes dans
le cerveau de Daniel Fattore.
Françoise Sellier a peine à croire cette révélation.
Elle le dit clairement :
- NON…
Mais quelque chose lui disait que Sophie disait vrai.
- Et comment est-on arrivées là-dedans ?
Sophie de répondre :
- Pauvre gourde… La vérité, c’est qu’on n’en est jamais
sorties, ni toi ni moi ! Nous sommes des créatures de son esprit
dérangé d’étudiant oisif.
- Mais enfin, balbutie Françoise, je suis immatriculée
à l’université de Fribourg, j’ai passé une nuit sous
les ponts, je me suis fait enlever par des connards alors que Frank Brédine,
qui était censé me surveiller, allait acheter son kebab,
je me suis fait plaquer par un enfoiré de première dénommé
Arthur Brunschwicg… bondji, c’est bien LA RÉALITÉ ça
non ?
- Absolument pas. Que du carton-pâte, des décors
de théâtre, des paillettes, des strass, des accessoires de
pacotille, de la poudre aux yeux ! Je suis sûre que le kebab était
en plastique mou, ou en peluche comme celui que j’ai sur mon plumard, là
(elle montre un truc bizarre tout brun avec des bouts de tissu rouge qui
en sortent). Tous les noms des gens cités dans le premier épisode
ont quelque chose à voir avec Blaise Pascal, c’est un hasard impossible.
Tu ne me crois pas encore ? Viens, je vais te montrer quelque chose.
Sophie Barjac s’assied à son ordinateur. Elle se connecte à
l’Internet de l’université de Fribourg, demande la liste des étudiants
immatriculés. Pas de Françoise Sellier.
- Tu vois que c’est du bricolage ? Qu’on t’a fait apprendre un rôle
que tu as joué pendant des années, au cours d’une grosse
dizaine d’épisodes ? Tu n’es qu’une idée, un truc virtuel,
une créature sans corps condamnée à zoner dans la
tête de ce demeuré de Fafa ! Grmbl ! Ton ex-copain qui porte
un nom imprononçable doit se trouver dans la région appelée
« Délires journalistiques » ou « méchancetés
refoulées » ;
(refoulée bon, mais enfin pour moi, c’était vachement
réel…)
et Fafa avait même tellement peu d’imagination qu’il m’a donné
le même nom que celui d’une actrice de cinéma et de théâtre.
Qu’on ne puisse pas comprendre tout ça. Tu as eu fait du théâtre
dans ta vie ?
- Non…
- Bhen c’est pareil.
Françoise ne perd pas espoir : « Il doit y avoir un moyen
de sortir de cette tête dérangée pour entrer dans la
vraie vie », dit-elle.
Daniel Fattore