Ça sent la rançon...
Françoise Sellier, notre héroïne en herbe (on fait ce qu'on peu) se vit fort dépourvue lors de l'apparition de son nouvel ange gardien envoyé par l'AGEF. Certes, il avait l'oeil vif et le poil luisant, signe de bonne santé, mais il faut bien l'avouer, il n'avait rien du "body guard" qu'elle aurait pu espérer. Apparemment, le jus d'orange pressé frais n'était pas sa seulen source d'énergie liquide, et de plus il coûtait cher en barres de céréales chocolatées. Il faut dire qu'elle commençait même à douter de l'utilité de son mâle protecteur car les derniers jours avaient été plutôt calmes. Depuis le cambriolage du Spectrum, pas l'ombre d'un mafioso russe assoiffé de sang ni d'ex-petit ami en quête de coeur à bousiller. Elle en venait même à douter de la nécessité de prendre le large, précaution que son Hercule lui avait conseillée. Mais alors qu'elle repensait, sous l'abri-bus de la gare, au problème que lui posait la note de bas de page numéro 3678 de son mémoire, elle se fit emporter par des inconnus en fourgonnette noire sous le nez de Frank Brédine qui s'en était allé acheter son 4e kebab de la journée.

C'est en émettant quelques jurons sur les fabricants de coffres d'automobiles japonaises qu'elle reprit conscience. Elle était loin l'époque où l'on tuait proprement et où l'on assommait avec galanterie et respect. Depuis que la femme avait osé réclamer, comble de l'absurde, le droit de vote et une reconnaissance en tant qu'être humain, la fine couche d'apparente galanterie qui auparavant recourait leur stupidité brutale et poilue s'était effritée pour ne laisser place qu'à leur "moi" profond. Et tout ça pour quoi? Pour avoir le droit à la journée de la femme, colossale victoire. Une journée sur 365 pour une bonne moitié de l'humanité. Il faisait bon vivre dans un pays développé.

Bon sujet pour mon prochain mémoire, pensa-t-elle en se frottant la fesse gauche, un engin pointu lui étant rentré dans le postérieur. en plus, la suspension de cette bagnole lui filait la nausée, nausée peut-être aussi due aux sandwich au salami qu'un des ravisseurs avait dû oublier il y a quelques mois dans le fond du coffre.
- Dites donc, les amis, faudrait revoir vos classiques, normalement à la fin vous vous faites tous descendre par un flic très beau qui tombe amoureux de moi, si je me souviens bien. vous êtes sûrs de ne pas vouloir me lâcher au prochain arrêt de bus? J'oublierai tout ça, on n'en parlera plus et vous pourrez retourner graisser vos armes et embrasser vos gosses...

Il faut dire que l'avantage que l'on peut trouver à être enlevée dans une Renault Espace, c'est que le coffre est normalemetn l'endroit où l'on met le matériel de plage et le chien lorsqu'on revient de Palavas-les-flots, et que du coup on ne manque pas trop d'air et que l'on peut hurler des insanités sur ses ravisseurs sans mourir stupidement asphyxiée et célibataire. Cet avantage, Françoise en usa pendant une bonne dizaine de minutes, puis se souvint que finalement non, tous les films n'avaient pas le "happy end" qui faisait qu'elle se retrouverait heureuse, riche et belle. Et à supposer que ce soit un détraqué mental qui l'ait enlevée, il n'en aurait rien à farie de savoir qu'un gonflé des pectoraux viendrait la sauver, puisqu'il avait oublié de prendre ses stabilisateurs d'humeur en s'enfuyant de l'institut. De plus, elle se voyait mal atteindre le flic depuis le fond d'un puits à sec en train de se tartiner de crème pour le corps comme dans Le Silence des agneaux, elle qui était allergique à la Nivea.
- J'suis pas dans la mouise, se dit-elle en comptant les taches de gras sur la veste d'un des ravisseurs.

***

C'est le visage plein de lipides lui aussi que Frank Brédine, l'homme de main de l'AGEF, le Schwarzie du canton de Fribourg, vit trois hommes sortir en vitesse de l'Espace noire aux vitres teintées pour enlever Françoise. Il n'eut même pas le temps d'essuyer son Coca Cola Light et le kebab non payé pour courir à la suite de l'automobile, action rendue difficile par ses chaussures neuves italiennes achetées aux soldes. Quelle emmerdeuse, celle-là quand même, se dit-il en s'asseyant au bord du trottoir et en sortant sa bouteille de gin. On ne m'y reprendra plus à protéger des féministes endurcies. Elles ont voulu l'égalité, qu'elles se débrouillent.

***

Au bureau du Spectrum régnait une grande agitation. Depuis que des informations très importantes concernant tout le personnel de l'université avaient disparu de manière trps étrange, la pièce était sans arrêt assaillie par des journalistes on ne peut plus désireux de pondre quelque chose de palpitant. Il est vrai que jusqu'à présent, aucune feuille de chou de la région n'égalait la qualité incomparable et le sens critique des journalistes de l'uni. L'occasion leur était donc donnée de reprendre le dessus en beauté, et tout ça en brisant le peu de réputation qui restait à l'hebdomadaire estudiantin.
- Est-il vrai que votre rédacteur en chef porte des sous-vêtements féminins? Que pensez-vous de cette rumeur? Et où en est l'enquête sur les dossiers disparus? demanda une journaliste, habituellement assignée à la rubrique chiens écrasés qui voyait dans cette interview volée une occasion de booster sa carrière.

Comme toujours, le flegmatique Numa Gilliéron semblait tirer un certain plaisir à l'écoute des accusations que l'on portait sur lui ; il est vrai qu'il commençait à avoir l'habitude des rumeurs qui circulaient à son propos et, il faut bien le dire, il en tirait une certaine fierté. Tout était d'ailleurs répertorié dans un petit carnet à spirale acheté au marché aux puces de la place du Petit-Saint-Jean. Quant aux autres, ils semblaient être assez gênés, mais ils cachaient bien leur jeu, le secret professionnel étant de rigueur. Après avoir tant bien que mal mis à la porte manu militari les deux journalistes insistants, ils se firent un devoir de faire un litre et demi de vin chaud (le chauffage se mourait depuis que les subsides ne rentraient plus) sur le réchaud à gaz situé derrière le lit de camp, entre le grill-barbecue et la TV. En effet, Numa Gilliéron avait installé son campement dans son bureau, sa logeuse ayant eu vent des dernières rumeurs circulant à son sujet.
- Che cherait bien si on pouvait parler tranquillement de tout chel, dit-il en se brûlant la langue au 4e degré. Tous à vos places, et reprenons au point 458, alinéa 24. Le vol du livre interdit ou le début de la fin, à vous de voir. Quels sont les indices dont nous disposons? Je veux dire, à part une paire de chaussettes en poil de yack et des cache-oreilles en fourrure rose?
- Ca tombe bien, ça fait deux mois que je les recherche. Quand j'avais quatre ans, je me suis pris six otites à la suite, et depuis je me méfie. Les chaussettes, par contre, elles ne sont pas à moi, reprit le nouveau caissier que personne ne connaissait bien, il faut bien l'avouer.

c'est en plein milieu de cette session plénière que Frank Brédine, l'oeil vif, la langue pendante et l'oreille aux aguets, entra en trombe dans la salle de rédac. Il leur déballa le récit du kidnapping.
- Il ne nous reste plus qu'à attendre un signe de nos ravisseurs, fit finalement le perspicace Numa. Pauvre Françoise. Vous auriez pas encore un ou deux chips par ahsard, parce que ces émotions m'ont donné faim...

***

C'est dans un petite chambre boisée qui sentait le moisi que Françoise se réveilla. Elle s'approcha de la fenêtre. Après avoir fait fondre le givre grâce à son haleine mentholée aux Stimorols, elle comprit vite qu'il était vain de hurler comme un dromadaire qui se serait foulé une patte. En pleine cambrousse, elle était entourée de sapins et de gonfles de neige. L'horreur glauque, quoi.
- Est-ce que le souper est compris dans l'incarcération ou est-ce que je vais crever de faim dans ce trou à rats puant? dit-elle en retournant se mettre sous sa peau de bête.

Joëlle Rohner

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