Le kebab : grossière erreur

Résumé des derniers épisodes. Françoise Sellier a vu le monde entier s’abattre sur sa tête : le jour de la rentrée, son petit ami la laisse tomber pour s’enticher de Sophie Lafuma. Françoise décide de se venger en informant « qui-veut-lire » des pratiques pour le moins blâmables de cette empêcheuse d’aimer en rond. Françoise est alors tour à tour expulsée de son domicile et sollicitée comme assistante de son prof d’hagiozoonymie qui est lui-même compère et complice d’une équipe de Russes, dont les traits caractéristiques sont : ils puent l’ail et la vodka ; ils en veulent à notre héroïne. Après une course-poursuite folle dans la ville de Fribourg et des rêves agités, Françoise découvre au sortir du lit, émanant de son paillasson provençal, un homme qui se déclare être son protecteur.

Frank Brédine, officier de la brigade spéciale de l’AGEF, était comme un de ces nombreux puceaux que l’on rencontre à longueur de journées, de semaines, et de semestres dans tous les couloirs de l’université. Le cheveux gras et gominé, la tenue impeccable, l’allure tantôt fière, souvent apeurée, le regard sans aucune conviction. Le tout donnait un personnage « normal », qui ne savait pas faire la différence entre la simple amitié d’une fille, et les hypothétiques sentiments qu’elle pourrait lui témoigner. Il était enveloppé d’une odeur à filer le mal de mer, curieux mélange du dernier parfum à la mode et de ses exhalaisons personnelles. « Nez sensibles s’abstenir ! » Françoise Sellier avait déjà été saisie par la violence de la senteur que dégageait ce personnage lorsque ce dernier avait surgi comme par enchantement de son paillasson provençal. A vrai dire, c’est même cette odeur qui l’avait sortie de ses rêves. Elle avait à peine eu le temps de sortir de sa stupeur que déjà il l’avait obligée à se vêtir « convenablement », entraînée au restaurant, passé les commandes, le tout sans arrêter de parler.
Il travaillait pour le compte de la brigade spéciale de l’AGEF, celle-là même qui est censée veiller sur les multiples intérêts des étudiants. Sa nouvelle mission – puisqu’il l’avait acceptée – était de protéger Françoise, de jour comme de nuit, en tous les lieux et par tous les temps, comme un ange gardien, l’odeur en plus. Il aimait ce nouveau job qui lui permettait enfin de faire des choses concrètes. Avant cette promotion, il avait d’abord travaillé à la Section Surveillance Informatique, dans un bureau inconnu des étudiants, quelque part dans le labyrinthe de sous-sols de l’université, il ne pouvait d’ailleurs même plus en retrouver le chemin, tellement la salle était secrète. Il était alors chargé, avec quelques autres collègues spécialisés comme lui en la matière, de contrôler les réseaux informatiques de l’université et de les protéger des infiltrations et des tentatives d’écoutes émanant des services d’espionnages russes et américains. Le travail avait été de longue haleine, mais grâce à ses indéniables compétences, il avait fait du réseau informatique universitaire le net le plus fiable de la planète, et cela pour longtemps encore…
Un problème nouveau avait surgi : la façon dont les étudiants utilisaient l’outil informatique à leur disposition, et les sites peu recommandables et peu édifiants, sur le plan académique, sur lesquels ils se rendaient régulièrement. Il a alors élaboré un moyen de contrôle de tous les réseaux : il savait en temps réel sur quels sites quel étudiant allait faire ses recherches, pendant combien de temps il y restait, tout ce qu’il y faisait : le tout bien entendu, à l’insu dudit étudiant, qui se retrouvait tout simplement exmatriculé sur-le-champ.
Mais, toujours selon ses dires qui n’en finissaient pas, c’était un travail peu gratifiant et surtout peu stimulant. Il avait opté pour un poste où il serait plus actif, moins « Big Brother », et travaillerait du même coup réellement à la protection des intérêts des étudiants, et de Françoise, pour revenir à elle, au lieu de passer toute la journée dans l’intimité virtuelle de l’étudiant.

***

Il parlait toujours sans faire de pause, ni pour respirer, ni même pour s’inquiéter de son état à elle. Il n’avait pas entamé son repas. Françoise, elle, avait eu plus que le temps nécessaire pour achever son menu, pendant que Frank Brédine, « Grand officier devant l’Eternel », racontait narcissiquement ses nombreux exploits professionnels. Il avait faim mais, vu qu’il avait enfin trouvé quelqu’un – Françoise Sellier – pour l’écouter et pour rire de ses gags à sept centimes, il en profitait. Mais riait-elle réellement de ses gags et de la beauté de ses exploits, ou était-elle plutôt sonnée, abasourdie et encore incrédule devant l’ampleur qu’avait pris sa modeste vie ces derniers jours, qui semblaient être une succession d’horribles éternités, tellement elle voulait que tout cela s’arrêtât.
Pour lui, c’était bien clair, elle était sous le charme – car il y pensait de plus en plus : si elle ne l’avait pas encore renvoyé à son dentifrice, elle devait être en train de succomber à ce qu’il nommait son charme – et il ne lui restait plus qu’à concrétiser.
Françoise Sellier avait rendez-vous dans l’après-midi à l’agence de voyage de l’université, qui organisait des voyages d’agrément pour tou(te)s les étudiant(e)s de l’université, qui voulaient voir autre chose que la grisaille du ciel fribourgeois et ce qu’ils/elles prenaient pour la constante oppression de certains professeurs. Lesdit(e)s étudiant(e)s pourraient y rencontrer d’autres personnes et d’autres systèmes ; les comparer à tout ce qu’ils/elles avaient pu voir à Fribourg, pour mieux se rendre compte qu’on est forcément mieux dans cette université, symbole de la perfection.
Françoise savait bien que cette ville où elle étudiait n’avait pas son pareil. Toutefois, dans la situation où elle se trouvait, elle était prête à vivre l’enfer chez les autres, dans ces pays étrangers où il régnait forcément l’insécurité, la maladie, un enseignement médiocre…
Elle était prête à le supporter, en lieu et place de ce qui avait été sa vie ces dernières semaines.
Le rendez-vous avait été fixé quelques jours avant que ne se présente Frank, et depuis qu’elle l’avait rencontré, elle se posait la question du bien-fondé du voyage qu’elle s’apprêtait à solliciter. C’est vrai qu’elle en avait vu de toutes les couleurs avec les événements des derniers jours ; c’est vrai qu’elle a failli y laisser sa peau plus d’une fois ; mais depuis ce matin, depuis l’apparition (mal)odorante de Frank Brédine, elle venait de vivre une matinée d’accalmie : pas l’ombre d’un Russe ni celle d’un quelconque autre agresseur ! Si cet officier, Frank, était aussi compétent qu’il le déclarait, il n’y avait plus aucun risque que ses agresseurs osent encore montrer leur nez.
Pendant qu’elle y réfléchissait en marchant vers la gare, son garde du corps commençait à avoir réellement très faim. Il s’excusa de devoir aller chercher un kebab. Il s’était pourtant promis de ne plus en manger : leur ingestion lui infligeait des douleurs stomacales insoutenables. Il savait qu’un kebab lui serait un grand malheur ; mais présentement, il n’en pouvait plus d’envie. Pourquoi n’obligeait-on pas les vendeurs de kebabs à prévenir les clients-victimes du danger qu’ils risquaient, comme sur tous les paquets de cigarettes ? Pourquoi ne fournissait-on pas à chaque acheteur des pastilles sédatives, du dentifrice, et le numéro du médecin de garde ? Voilà des questions d’une extrême importance, qu’il examinerait une fois sa mission menée à bien. Il se mit dans les rangs, devant le kiosque du vendeur de kebabs.
Françoise attendait à l’abribus, en pensant avec effroi à l’haleine qu’aurait son ange gardien une fois le kebab ingurgité ; cette haleine, déjà putride, rendrait plus inextricable encore l’alchimie des senteurs de Frank Brédine ; et lui qui parlait sans cesse !

***

Elle aperçut soudain une fourgonnette noire aux vitres teintées qui s’approchait. Deux hommes en cagoule sortirent du véhicule en marche et s’emparèrent de Françoise avant qu’elle ait eu le temps d’appeler Frank au secours ; en un temps trois mouvements, elle était évanouie et allongée dans le bolide qui repartait en trombe.

T. William Mgbaman

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