No man, no money, no home, no…
Spectrum, le journal le plus lu dans les Wohngemeinschäfte (et de loin !), vous propose à nouveau un feuilleton inédit !
Premier épisode : Journée ordinaire de rentrée
- Tu sais, Françoise, je ne suis plus tant sûr de toi et
moi… enfin, je ne sais pas si je t’aime encore… Enfin ! euh, je t’aime
bien, mais je ne sais plus… la passion n’est plus la même…
- Ça va, j’ai compris, Arthur. Tu viens de me plaquer. Ben retourne
avec cette bêcheuse de Sylvie Lafuma, ses yeux sont plus assortis
que les miens avec tes jeans, t’arrêtes pas de la reluquer pendant
les cours à Joseph Deiss, et du coup elle se sent plus pisser, ça
se voit clair comme l’eau de roche qu’elle a envie de toi, ben moi je veux
plus te voir ! T’as bien profité, maintenant tu me plaques, alors
sors de ma vie ! Je ne veux plus te voir ! A propos, je te laisse les consos,
j’ai plus une thune dans mon porte-monnaie et ma Visa est à peu
près vide…
Et Françoise Sellier se lève de la table du Belvédère
où Arthur Brunschwicg l’a conviée à s’asseoir pour
parler « de nous », comme il le lui a mystérieusement
dit au téléphone.
Même à jouer les filles qui ont la rupture cynique, elle
ne peut s’empêcher de penser avec émotion aux vingt-deux mois,
deux semaines et quatre jours qu’ils ont vécu ensemble dans la plus
tendre des passions : leur rencontre lors d’un cours de finances publiques
chez M. Bernard Dafflon, où un travail de groupe leur a servi de
prétexte à se connaître mieux, leur premier baiser
sur le petit balcon de la cafétéria des Lettres, ces escapades
où plus d’une fois, l’amour lui a fait tourner la tête : Venise
l’été dernier, Vérone celui d’avant, les sports d’hiver
à Courchevel et puis… en ce jour de rentrée universitaire,
il la poignarde dans le dos.
Quelle vache !
Passablement ébranlée, elle remonte vers le palais de
Miséricorde, cette université de Fribourg qu’elle fréquente
depuis maintenant trois ans ; le moment était venu pour elle de
rechercher un sujet de mémoire de licence. M. Dafflon, qu’elle avait
approché, lui avait proposé de parler des conséquences
de la mondialisation sur les petites exploitations agricoles de la Haute-Gruyère
; elle lui avait répondu fort diplomatiquement « qu’elle allait
réfléchir », peu désireuse de se colleter avec
l’économie du monde agricole. Elle pensait à d’autres sujets
: « Politique de marketing d’un petit disquaire », «
industrie du jansénisme au XXe siècle », etc. ; mais
ces préoccupations bassement carriéristes ont fait la place
à ce moment-là au sentiment de vide causé par la rupture
d’Arthur. D’accord, ça fait longtemps qu’il tourne autour de cette
petite salope de Lafuma, mais enfin ça fait toujours quelque chose…
C’est dans cet état d’esprit qu’elle revient à Miséricorde.
Dans la cour, elle rencontre Pascale Lemaître, sa meilleure amie.
Quelques phrases d’usage, puis Françoise lui raconte la mésaventure
qui vient de lui arriver. A parler de tout ça, elle sent monter
dans sa gorge quelques tonnes de chagrin. Mais Pascale la console ; puis
elle lui propose d’aller boire quelque chose de fort dans un café
de la place.
- N’importe où, mais pas au Belvédère ! lui répond
Françoise.
***
Françoise est seule à une table du bar. Pascale l’a lâchée depuis longtemps, appelée par le devoir et surtout par un examen de statistiques dont la préparation lui donne du souci. Françoise lui a répondu que c’est pourtant facile les stats ; mais Pascale, pas d’accord, l’a quittée vers 20 heures 30. Françoise est donc restée au Criblet, un double scotch devant elle. Elle s’en commande un nouveau, le douzième, après le départ de son amie, le vide tout en lisant un vieux numéro de Jeune et jolie (« Mon mec m’a plaquée, guide de survie ») avant de partir en titubant.
***
C’est dans cet état qu’elle arrive à la porte de son appartement.
Devant chez elle, elle trouve une pile de meubles… avec des cartons par-ci,
par-là. Elle jette un œil dans les cartons, et reconnaît,
à travers les vapeurs du whisky, ses vieux bouquins d’économie
politique, abondamment annotés. Cela la dessaoule un peu. Elle décide
de descendre chez la propriétaire, une vieille dame acariâtre,
pour voir de quoi il retourne… Autant dire que les négociations
n’iront pas sans difficultés !
Françoise sonne la proprio. Celle-ci vient ouvrir, en peignoir,
la tête couverte de bigoudis.
- C’est quoi ? Ah, c’est vous Mademoiselle Sellier ? Vous êtes
à la porte !
Françoise ressent quelques difficultés à piger
ce qui se passe.
- Une année d’arriérés de loyer, Mademoiselle
! Ca finirait par se voir dans le budget de Bill Gates ! Hors de chez moi,
allez baiser un autre proprio !
Et la vieille lui claque la porte au nez.
Effectivement, Françoise n’a jamais été très
régulière dans le paiement de ses loyers. Mais elle éprouve
quelque peine à réaliser qu’elle a laissé filer une
année entière sans payer un sou à la propriétaire…
Elle remonte à son appartement, ramasse tout ce qui lui semble indispensable
(quelques bouquins, deux trois fringues, une casserole et deux boîtes
de singe) et quitte le vieil immeuble du Boulevard de Pérolles.
Ainsi chargée, sa serviette sous le bras, elle se met à errer
un peu dans la ville de Fribourg. Ses pas la mènent au Pont de Zaehringen.
L’idée de se foutre en bas l’effleure un instant, mais elle se ravise
assez vite : bon, pas de mec, pas d’appart, pas de fric, c’est la cata,
mais c’est pas grave, ça s’arrange, non ? Et puis, hein, on aurait
pu lui couper une jambe, au cours de cette putain de journée, pas
d’accord ? On a vu pire, comme situation !
Tout en pensant aux vicissitudes que pourrait avoir un homme-tronc
aveugle affublé d’un bec-de-lièvre dans le même guêpier
qu’elle, elle descend sous le pont de Zaehringen. Elle arrive au pied d’une
pile, qui lui semble assez abritée du vent pour l’accueillir le
temps d’une nuit. Après, se dit-elle, quand elle aura cuvé
son whisky, elle avisera. Pour le moment, elle dépose une couverture
au sol, pose son carton de bouquins à côté d’elle,
s’allume un petit feu grâce auquel elle se prépare le contenu
d’une des deux boîtes de singe, qu’elle consomme illico directement
dans la casserole avant de se déshabiller pour tomber, pour une
part grâce à la fatigue, mais aussi à cause du retour
de flamme du whisky, dans les bras de Morphée…
Daniel Fattore