Révolution moins une

 

- Une nouvelle de Daniel Fattore -

 

Une chaude soirée d’été. Le soleil couchant baignait d’orange les roches inhospitalières de la contrée. La tribu de Néanderthal-sur-Mer était rassemblée au grand complet autour de la plate-forme de sable, en contrebas de l’amphithéâtre de cavernes. A chacun, ici, une stratégie de communication sans précédent avait promis, pour le jour même, une immense révolution. La plus grande depuis l’invention de la station debout ou de la position du missionnaire. Une première mondiale ! Un phénomène surnaturel ! De quoi faire gloser les historiens jusqu’à la fin des temps ! En cas de succès, cet événement couronnerait de longues recherches, fort coûteuses en sangliers, en plaquettes d’ardoise et en cervoises.

L’affaire avait commencé il y a une ou deux centaines de lunes. Une camarilla de fins matois s’était rendu compte que la vie était devenue trop âpre et qu’il fallait instiller la douce mélodie du progrès dans l’honorable société préhistorique – en bref, lui apporter les lumières des temps modernes. C’est sur la base de cette idée paradoxalement obscure qu’un projet avait été lancé. Trois scientifiques au faciès déterminé, le regard farouche sous des sourcils broussailleux, constituaient l’équipe de pionniers : Pif, Paf et Pouf. Ensemble, ils allaient faire la révolution ! Peu soucieux de l’anachronisme, certains crieurs publics les avaient surnommés « Les Trotski de la Science » Que leur importait ! Leur objectif, c’était d’apporter la lumière au monde. Et, accessoirement, d’améliorer l’ordinaire gastronomique des temps paléolithiques et de réchauffer certaines soirées d’hiver. Conscients de l’immense potentiel de ce qu’ils recherchaient, ils se mirent à l’ouvrage avec ardeur, consommant allégrement les crédits qu’on leur versait, sous forme de produits alimentaires, de festivités parfois justifiées et d’infrastructures onéreuses.

C’est Pif, le plus malin de l’équipe, qui crut trouver la solution avant les autres. Quasi euphorique, il émit un matin l’hypothèse qu’en allant vers le soleil, on trouverait de quoi faire la révolution tant attendue. « De nuit, naturellement, pour ne pas avoir trop chaud ! », avait-il précisé. Mais un rapide état des lieux de la technologie préhistorique disponible, réalisé par l’ingénieur Pouf, suffit à lui démontrer que son projet, si ambitieux qu’il fût, était irréalisable.

Quelque temps plus tard, Paf eut l’impression de toucher du doigt le cœur du problème lorsqu’il proposa, plus pragmatiquement, de marcher vers le sud. Il parvint à s’assurer tous les viatiques utiles, et accomplit sa promenade autour du monde, tantôt au chaud, tantôt au gel, trimbalant sur lui une importante réserve de cervoise et de mammouth confit stockés dans des outres en cuir d’aurochs. Certes, il découvrit ainsi que la Terre était ronde et inventa le tissu polaire, mais à l’époque, tout le monde s’en fichait. On continua donc à admettre communément que la Terre était plate et que le tissu polaire n’était qu’une imposture par rapport à la bonne vieille fourrure naturelle de yack. Et la révolution tant attendue n’eut pas lieu.

Enfin, Pouf subodora que ça marcherait si l’on creusait très profondément dans la Terre. « Cette si précieuse révolution doit être enterrée sous de lourdes strates d’humus et de roches, comme les diamants ou l’or, et jaillir par gisements », avait-il imaginé, à la fois poète et amateur de solutions simples. Mais on l’empêcha bien vite de procéder, personne n’ayant envie de le voir perforer la planète comme un vulgaire ticket de métro.

Tout au long de ces lunes, Pif, Paf et Pouf avaient mûri leur technique en se fondant sur des principes excluant l’échec. Les ratages successifs de l’équipe avaient été autant de leçons. Ils avaient apporté aux villageois de nombreux éléments civilisateurs : passoire étanche, louche percée, scie sans dents, préservatif en dentelle de Bruges, agrafeuse à sifflet, etc. Tout le monde s’en trouvait fort aise. Mais personne n’avait oublié la promesse véritable de l’équipe de révolutionnaires, celle qui leur avait valu des financements en nature prodigués avec largesse par le chef de la tribu – « Tout ça pour nourrir une équipe de bricoleurs du dimanche ! », maugréaient les chasseurs, sommés de pourvoir à l’ordinaire des chercheurs.

Enfin, le moment tant attendu advint. Le processus révolutionnaire allait commencer au coucher du soleil. Assis sur son trône, un sceptre en forme de massue à la main, le chef de la tribu, Nic Premier, observait ceux en qui il avait placé sa confiance. Celle-ci leur restait acquise, même si l’évolution parfois titubante et sinueuse de leurs travaux avait quelque chose de déroutant. Jaloux du patron de la meute et de son statut social, certaines âmes damnées espéraient d’ailleurs secrètement un échec ce soir-là, afin de remettre en cause son autorité, voire de le renverser sans autre forme de procès. Nic Premier était conscient de ces agissements. Sa confiance se doublait donc d’un soupçon d’anxiété. Cela, d’autant plus que ses chercheurs jouaient sans filet : aucune expérience n’avait été réalisée en laboratoire, le chef ayant estimé qu’en général, les révolutions se déroulaient sans répétition générale.

Tous les habitants, pour ainsi dire, s’étaient déplacés. Ils avaient revêtu leurs plus belles peaux de lièvre pour assister à la révolution. Il y eut d’abord une brève incantation propitiatoire à l’adresse des dieux et des esprits des Anciens, psalmodiée par le sorcier du village sur un fond de tam-tams. Puis les scientifiques amassèrent au centre de l’arène un tas de feuilles mortes et de brindilles sèches, qu’ils délimitèrent au moyen de grosses pierres. Enfin, Pouf amena un sac de cailloux de formes et de couleurs diverses. En pédagogue averti, Pif commenta : 

- Ces cailloux, Messieurs-Dames, nous allons en tirer cette découverte révolutionnaire que vous attendez depuis… 187 lunes très précisément. Vous pensez que ce sac ne renferme qu’un tas de pierres jetées en un joyeux désordre, et que nous sommes des anarchistes ? Détrompez-vous. Nous avons recueilli des roches de toutes sortes, granit, serpentine, marbre, silex, gneiss, feldspath, ardoise, calcaire. Nous avons même des diamants : leur extrême solidité pourrait s’avérer utile.

Quelques applaudissements épars accueillirent cette déclaration préliminaire. Eminemment réalistes, préférant les belles réalisations aux belles paroles, les spectateurs attendaient du concret. Et c’est Paf qui entra dans le vif du sujet.

Son succès fut maigre : frottant deux calcaires, il n’arriva qu’à produire quelques craquements faméliques qui n’étaient pas sans rappeler le son du hochet du petit Gloubi, fils de l’opulente Gertrude. Le public se montra patient. Après tout, l’Histoire pouvait bien attendre deux minutes, après s’être déroulée en souterrain si longtemps…

Pouf continua avec les diamants. Un index magistral pointé en l’air, Pif rappela que ceux-ci avaient une dureté qui les prédisposait à l’objectif visé. Mais las ! Rien n’en sortit, malgré les frottements redoublés de Pouf. Une once de déception se fit jour chez les observateurs : si même le diamant ne peut apporter la révolution, quelle pierre sera donc assez bonne pour le faire ?

Paf sortit de la besace deux morceaux d’ambre dans lesquels se trouvaient, fossilisés, de petits insectes qu’on appelait alors « dragons ». Du ton péremptoire de celui qui sait, Pif affirma que c’était la couleur éclatante du matériau choisi qui en faisait un ingrédient idéal. Pendant quinze minutes, Paf s’escrima à frotter. Là encore, on n’arriva à rien. Des murmures se firent dans l’assemblée ; quelques huées se firent entendre, sans qu’on sache si elles émanaient du public ou de quelque charognard nocturne. Déjà, les aspirants régicides ricanaient en sourdine, savourant par avance leur victoire. Le chef intervint :

- Nous auriez-vous menés en pirogue ?

- Que nenni ! Nous avons sélectionné nos roches sur la base de recherches extrêmement pointues, en fonction de leurs couleurs, de leur dureté, de leur prix et de leurs propriétés.

- … et du taux de cervoise dans votre sang le samedi soir ! gronda le chef en brandissant sa massue d’une manière menaçante. Si la révolution n’arrive pas dans notre village au milieu de la nuit, vous serez pendu au gibet, et votre dépouille sera abandonnée aux vautours.

« Fini de rire ! », se dit Paf, pourtant le plus jovial du trio. Les scientifiques poursuivirent leur travail. Il ne leur restait plus beaucoup de temps : l’ombre avait envahi la plaine depuis un moment déjà. Bientôt, la Lune culminerait au-dessus des monts, annonçant le changement de jour. Ce serait le moment de vérité.

Pouf sortit les morceaux de granit et les frotta hâtivement l’un contre l’autre. Mais sa nervosité l’empêcha de réaliser quoi que ce soit d’intéressant. Paf avait du reste déjà annoncé à Pouf, au cours des recherches, que le granit ne serait pas idéal pour arriver au but recherché. Mal choisi, ce matériau alla donc rejoindre les autres roches aux oubliettes de la révolution. « Je te l’avais bien dit », lui lâcha Paf, tendu, le front perlé de sueurs froides.

Le tuf, l’obsidienne, le spath, tout y passa ensuite, sans plus de succès. Déjà, de nombreux villageois abandonnaient la place, décrétant que « le matin du grand soir à minuit n’est pas encore venu » ou lâchant d’autres phrases amères au sujet d’une révolution qui n’adviendrait, selon eux, jamais. Les opposants au chef s’étaient dressés dans la nuit devenue noire et oppressante. Ils affûtaient leurs armes de pierre en les frottant contre d’autres pierres avec frénésie : « C’est à ça que ça sert, de frotter des cailloux, pas à changer la face du monde ! », avait déclaré l’un de ces séides.

Et à minuit moins cinq, il ne restait plus que deux minuscules silex dans le sac. Les scientifiques se concilièrent un instant. Pif les prit en main, les soupesa, les trouva soudain bien misérables.

- C’est fichu, notre révolution, dit Pif.

- Tant pis. Nous aurons au moins essayé, dit Paf.

- Tout ça pour en arriver à n’avoir pas même une sépulture digne, dit Pouf. 

Alors Pif s’avança vers le chef. Très digne face à lui, il déclara :

- Nic, ô notre vénérable chef, force nous est de constater que nous avons échoué dans la mission que tu nous as confiée. Nous avons trahi ta confiance, mettant en péril ta position de premier Néanderthalien. Pour cela, nous devons payer. Dès à présent, tu disposes de nos vies.

Et en un geste théâtral, il lança derrière lui, par-dessus son épaule, les deux silex qu’il avait conservés dans la main. Ceux-ci s’entrechoquèrent sur une des pierres qui entouraient les feuilles mortes et les brindilles, puis roulèrent l’une sur l’autre. Une fois, deux fois.

Et une immense lumière éclata soudain dans l’épaisse ténèbre. On n’y croyait plus : la révolution venait de se mettre en marche ! De partout, des applaudissements nourris se firent entendre. Alors qu’une douce chaleur envahissait la place soudain lumineuse, alors que chacun s’en allait joyeusement chercher ses biftecks pour en faire des viandes révolutionnaires, à la fois tendres et savoureuses, Nic Premier s’adressa à ses scientifiques : 

- Il était moins une, mes braves.

- Certes, répliqua Pif, le cœur soulagé. Alors, cette révolution orange, allons-nous lui donner un nom pour la postérité ? Nous-mêmes n’y avons pas pensé.

Alors, le chef fit cette déclaration solennelle, prélude à une liesse débordante :

- Vous avez raison. Alors, de même que vous êtes passés à un souffle d’une mort indigne, je propose que la révolution de ce soir prenne, pour les générations à venir, un nom qui évoque le souffle de la vie. Cette révolution, nous l’appellerons le FEU.

 

Daniel Fattore

Fribourg, le 26 mai 2007

 

Retour à la rubrique des Nouvelles Littéraires

Retour au sommaire