Un livre de Jean-Pierre Fleury,
docteur en sociologie de l’Université de Nantes, va paraître très prochainement
(2008).
L’ouvrage - une vaste anthologie -
est consacré au poète nantais Emile Boissier.
C’est un livre, aussi, qui est
précédé par un avant-propos d’Olivier Mathieu. On lira, ici, cet avant-propos.
RÉFLEXIONS SUR LES RATÉS
par Olivier Mathieu
« Écris-moi
quelque chose sur les ratés, en poésie, en art, en écriture. Cela conviendra
parfaitement pour Boissier ». Je recueille avec
une réelle émotion l’invitation que m’a faite Jean-Pierre Fleury de rédiger une
ouverture à son ouvrage, axé autour d’une anthologie de ce poète nantais
totalement oublié, inconnu, ami des derniers jours de Paul Verlaine, qui a nom
Émile Boissier.
§
Il y a des gens
qui, dans la vie, « réussissent » ou croient réussir. Il y en
a d’autres qui sont des ratés. Bien sûr, ces notions sont assez subjectives.
J’ai connu, dans ma jeunesse, des gens pour qui « réussite »
signifiait trouver un travail lucratif et gagner de l’argent, beaucoup
d’argent. Ils doivent me considérer comme un raté. Pour moi, réussir signifiait
écrire des poèmes et des livres, crier ma vérité, penser à ma manière à moi et
pas à celle d’autrui, collectionner des émotions.
Un ami
communiste, le romancier André Viatour (1), s’est
suicidé en 1987. Il n’en a gagné que davantage une réputation de raté.
Pourtant, moi, je savais qu’enfin, après tant et tant de tentatives ratées, il
avait réussi à se supprimer.
On est toujours
un raté pour l’autre, pour l’un ou l’autre autre. Le plus grave est sans doute
d’être un raté à ses propres yeux. Heureusement, ce n’est pas mon cas.
En 1982, pendant
les « trois jours » du service militaire, je fus déclaré apte. Bon
pour le service. En sortant de la caserne, je vis un malheureux jeune homme, en
larmes, qui se cognait la tête contre le sol. Je tâchai de l’en empêcher, et de
le réconforter:
- Je sais ce que
tu ressens. Allons, courage. Ce ne sera qu’une mauvaise année à passer.
J’aurais mieux
fait de me taire. Le malheureux jeune homme me répondit par ces mots :
- Connard. Je
suis réformé. Au pays, ils vont dire que je ne suis pas un homme.
Après quoi, il se
jeta sur moi avec l’intention avouée de me « casser la gueule ». Je
représentais, malgré moi, tout ce qu’il ambitionnait au monde : être apte.
Et moi qui avais
tout fait pour convaincre les médecins militaires d’être un raté !
§
« Ratés » et « demi-ratés ». Si la deuxième espèce – dans laquelle on
pourrait englober les « demi-réussis » -
est vertigineusement nombreuse, la première l’est nettement moins. J’entends
par là, les ratés aux yeux d’autrui, les gens que tout le monde appelle
« ratés » mais qui, eux, se considèrent parfaitement réussis.
Quelque chose en
effet me fait penser qu’il existe beaucoup de demi-ratés
(ou, si l’on préfère, de demi-réussis), mais que les
grands ratés soient rarissimes. Et que ces grands ratés-là soient, dans
l’époque de l’inversion totale des valeurs, les seuls qui aient triomphé. Que
personne ne doive jamais s’en apercevoir, même cela n’a aucune importance.
Virgile a écrit, dans l’Enéide (II, 353) « Una
salus victis nullam sperare salutem » :
« L’unique voie de salut, pour les vaincus, est de n’espérer en aucune
voie de salut ».
Et ceux-là - les
vrais ratés, les grands ratés, les ratés complets, les ratés parfaits, les
ratés de la vie, de l’Histoire, de la littérature - ratent tout.
C’est d’eux que
je voudrais dire, ici, quelques mots rapides. Les grands ratés ratent leur
naissance, et le pays et l’époque où ils voient le jour. La liste serait
interminable des poètes, des écrivains, des penseurs, des artistes de toutes
sortes qui furent bâtards, indésirés, fils de pères
inconnus, orphelins, enfants mal aimés.
Les grands ratés ratent leur vie sociale et
professionnelle, à supposer même qu’ils en aient une, ou veuillent en avoir
une. Ils ne travaillent pas comme on l’entend habituellement, ils ne veulent
pas être « insérés ». Tiens, si vous le voulez bien, je parlerai un
peu de moi. Je me souviens d’un jour, en 1986, où je présentai mes démissions
d’un journal auquel je collaborais depuis trois mois. A vingt-cinq ans, je
gagnais quinze mille francs par mois, pour trois heures de
« travail » par jour. C’était davantage que je ne pouvais en
supporter. Mon directeur me demanda si je voulais une augmentation. Je lui
répondis que non, je préférais ma liberté. Je vis, sur son visage, se peindre
une sorte d’inquiétude. Quand je traversai Paris, le cœur joyeux, je croisai
une manifestation de chômeurs qui réclamaient que soit reconnu leur « droit
au travail ». J’ai toujours beaucoup admiré qu’il se trouve des masses
pour réclamer de travailler. Alors que les esclaves de l’Antiquité, eux,
réclamaient d’être libres, voyez Spartacus. Je me mis à crier, avec eux, pour
que le vœu de ces manifestants soit exaucé. Ce doit être mon côté social.
Les grands
ratés ratent leurs amitiés, ils ratent leurs amours. Ils ratent toutes les
relations qu’ils instaurent (ou, souvent, qu’ils n’instaurent pas) avec les
hommes, avec les juges, avec les lois, avec les institutions et les dogmes de
leur temps.
D’emblée et pour toujours, les grands ratés
sont étrangers, partout étrangers, rejetés, ostracisés, guelfes aux gibelins,
gibelins aux guelfes. Ils affirment volontiers qu’ils auraient voulu vivre en
une autre époque. Sans doute, en vérité, n’est-ce là qu’une illusion lucide.
Car les grands ratés savent que, où que ce soit et quand que ce soit, ils
auraient été à part, dans la marge, et, plutôt, rebelles à trouver une place
dans la marge des fausses marginalités.
Les ratés sont,
semble-t-il, des erreurs. Des « erreurs de la nature », des erreurs
des âges, des erreurs d’une société qui ne les a nullement produits, dont ils
ne reconnaissent pas la légitimité et au milieu de laquelle ils étonnent et
détonnent. Cette société a des règles. Mais eux, ils ne les reconnaissent pas.
Les ratés - les
vrais ratés, les vrais de vrais - sont généralement pauvres, quand ils ne sont
pas misérables.
Les grands ratés
ratent systématiquement leurs choix politiques. Quand succèdent les conflits,
ou les guerres dites civiles, les ratés n’ont en rien l’opportunisme de deviner
qui va gagner, afin de choisir le camp des vainqueurs. Ou alors, comme Caton
d’Utique fidèle jusqu’au bout à Pompée contre César, ils n’ont jamais davantage
de flair que pour choisir le camp des vaincus. Les ratés, au fond, ne sont
peut-être que des gens qui désirent passionnément réussir ce qui, aux yeux des
majorités, est synonyme de « ratage ». Lucain (I, 128) l’a exprimé
dans ce vers admirable qui a baigné mon enfance. « Victrix
causa deis placuit, sed victa Catoni » :
« La cause des vainqueurs plut aux dieux mais, à Caton, celle des vaincus
(2) ».
S’ils sont
écrivains, les grands ratés sont moqués, incompris, ignorés, victimes de la loi
du silence ou des censeurs. Ils ont trois lecteurs. Ils ne trouvent pas
d’éditeurs. Nietzsche a vendu, de son vivant, trois cents exemplaires de ses
œuvres. Leur talent est tantôt méconnu, tantôt pillé.
Seuls les plus
chanceux d’entre eux ont le bonheur d’avoir une tombe qui recueille leur cadavre.
La plupart – exemples notoires, Villon et Cagliostro - n’ont pas de sépulture
connue. Ou ils doivent se contenter de la fosse
commune.
§
La ville de Venise, au dix-septième siècle,
eut deux figures de proue. Voyons comment on les traita après leur mort.
Le premier,
l’avocat raté Carlo Goldoni, fut un écrivain magouilleur et sans vocation,
auteur de deux cents pièces qui sont autant de monuments à la démagogie, à
l’illettrisme, à la vulgarité, à la « gynécratie »
d’alcôve et de « petites maisons » ou d’harengères, à la
commercialisation de la littérature, au « progrès » et aux
« Lumières » finalement bien embourgeoisées, bien respectueuses des
tyrans qu’ils prétendaient combattre.
Goldoni, était franc-maçon, comme tous les puissants de l’époque, qu’ils
fussent d’origine noble ou bourgeoise. Cet ami de Voltaire – le plus grand
faquin courtisan, couard, plagiaire, dénonciateur et roué que le XVIIIème siècle littéraire nous ait légué, et qui a fui
l’Encyclopédie dès les premières vagues de la grande marée de la répression –
fut le promoteur du théâtre le plus convenu, mécaniste aux ficelles, pour ne
pas dire aux cordages usés et petit-bourgeois qui soit. « Théâtre
social », on appelle ça, pâle copie du théâtre de Molière ou de Regnard,
voire de Piron.
Mais Goldoni a
réussi. Goldoni n’est pas un raté. Il est enterré à Paris, et la ville de
Venise lui a érigé des statues à tous les coins de ses rues.
Le second, Carlo
Gozzi, l’un des plus grands écrivains et penseurs de tous les temps (son
théâtre a connu un immense retentissement parmi les romantiques allemands),
l’auteur de « La Femme serpent » (dont Wagner fit l’opéra Les Fées),
de « Turandot » (dont Puccini fit l’opéra
éponyme), de « L’amour des trois oranges » (mis en musique par
Prokofiev) et des « Mémoires inutiles », parlait de mythes, de
tradition, de choses merveilleuses, d’enchantements, de contes de fées. Il n’a
aucune statue dans sa ville, où sa maison natale tombe en ruines dans
l’indifférence générale. Il est vrai qu’il avait eu le tort évident d’être à
contre-courant du temps et de parler de « démocratie physiquement
impossible » aux instants extatiques de la Révolution française. Il avait
réussi le tour de force d’être menacé des « Plombs », censuré et
interdit de publication par les trois pouvoirs antinomiques - l’oligarchie
vénitienne jusqu’en 1797, Bonaparte cette année-là également, l’Autriche à
partir de 1798 - qui se succédèrent, pendant sa vie, à Venise…
A peine fut-il
enterré à Venise (en 1806), très peu d’années plus tard du moins, que l’on jeta
le cadavre de Carlo Gozzi à la mer. Voilà qui établit, sans l’ombre d’un doute,
qui, de Goldoni et de Gozzi, était le « raté ».
§
Il ne fait jamais
bon être à contre courant ou à contre temps, hors normes, ou à contre émoi
commun, en ce cycle perpétuel de va et vient d’ouverture ou de fermeture, de
libéralisme ou d’autoritarisme, qui caractérise la respiration de la
civilisation et la lutte perpétuelle entre ces deux entités constamment
changeantes, fluctuantes et dénommées Bien et Mal, sans jamais nulle nuance.
Il est à parier
que le charmant Francis Scott Fitzgerald, écrivain délicat qui chanta ses
amours ratées (celles de jeunesse, dans le Cycle de Basil
Duke Lee, gagneraient à être mieux connues), soit aujourd’hui moins
célèbre, moins aimé et moins lu qu’Ernest Hemingway. Ce dernier, outre qu’il
trahit de façon ignoble son ami Fitzgerald, a été apprécié pour des motifs qui
n’avaient souvent rien de littéraire et qui, en un mot, tenaient surtout au
fait qu’il ait choisi, comme tant d’autres, le camp des vainqueurs. Mais moi,
j’ai toujours aimé Fitzgerald et ses récits de petting
et de flappers, et pas cet Hemingway qui
démontre qu’il ne suffit pas de se suicider pour être un raté. Le
« raté », c’est Francis Scott (3).
Et comme j’aime
Fitzgerald, Jean-Pierre Fleury aime Boissier. Ce sont
là des choses qui se sentent encore mieux qu’elles ne se savent, et qu’il n’est
pas nécessaire d’expliquer.
§
Mais alors, me
direz-vous, qui jauge du talent des ratés ? Je veux dire des vrais ratés
talentueux. Qui augure du véritable élan artistique ? Comment reconnaître
les faux ratés sans valeur (mauvais poètes dont le seul génie tient à une
histoire personnelle originale, ou triste ou pathétique ; ou à une
renommée usurpée) des vrais ratés précieux ? Qui les consacre le mieux,
sinon en premier lieu leurs pairs en « ratage » ? Les Repues franches de maître François Villon
et ses compagnons (4) en est un très
vieux témoignage d’admiration. Et des auteurs de talent tels Marot (dont la fin
de la vie fut un ratage notoire) et Rabelais (qui fleureta avec les bûchers des
sorbonnards ignifugeants), puis d’autres encore aidèrent au vrai renom. Puis vint le temps de l’oubli classique, et
enfin le renouveau romantique définitif, en ses poètes et érudits – certains de
ces derniers sans censure, ne jugeant pas, d’autres, plus réservés, soupesant,
triant, rognant ou délirant sur l’oeuvre et sur l’auteur.
§
Une fois qu’ils
sont morts, enfin, les grands ratés ont encore le choix entre deux destins.
Très souvent, tandis qu’une époque lègue à la suivante la mémoire des
écrivaillons médiocres qui leur furent en tout inférieurs, les grands ratés
quant à eux tombent dans l’oubli, et disparaissent une dernière fois, corps et
biens. Non seulement, aucune tombe pour leurs corps, mais encore aucun monument
littéraire à leur mémoire…
Leur seule et unique
chance est alors, pour eux, de rencontrer, comme Boissier
aura rencontré en Jean-Pierre Fleury, un frère d’âme né des dizaines ou des
centaines d’années après leur mort, capable de leur rendre hommage, de les
lire, de les comprendre, de les aimer, de les ressusciter.
Les plus immenses
des ratés connaissent, à dire vrai, un sort posthume encore pire. François
Villon en est le plus magnifique exemple. Fréquentateur
de putains, meurtrier, bagarreur, voleur, le voilà emprisonné, torturé,
condamné à la censure et à la potence, banni par les puissants de son temps.
Mais la punition
la plus atroce, c’est celle d’être promu au rang de « génie » par des
pouvoirs publics - ceux d’aujourd’hui -
qui lui dédient des rues. Tandis que les plus conformistes et abrutis
des « intellos » - qui sont, au quotidien, l’exact contraire de
Villon - se mettent à le célébrer. Cela
fait chic, pour les petits bourgeois et les petites bourgeoises des maisons
d’édition, des salons parisianistes à petits fours, pour tous ces petits
légalistes, pour tous ces petits bigots de l’une ou l’autre église ou de l’une
ou l’autre secte, de se pâmer en évoquant François Villon, le rebelle, le
marginal… Ô, ma chère, j’en pâme d’aise, en mon confort méningé !
Et voilà notre
« povre petit eschollier »
édité par des universitaires abstrus, souvent illettrés, doués d’une mauvaise
foi si abyssale qu’ils bâtissent, sur son compte, des théories banales,
stupides ou mensongères.
Ah ! Que dirait, en vérité, François
Villon, s’il savait être devenu un sujet du « bac de français » où
l’on demande à des élèves – et à quels élèves ! – de
« commenter » des textes de lui, des textes où de prudes éducateurs
lui font écrire qu’Abélard fut « châtié » et non châtré… ?
Ah ! Que
dirait-il, François Villon, qui fut l’ennemi intime de l’évêque Thibault d’Aussigny (5) ? Que dirait-il, François Villon - dont
il devrait suffire pourtant de lire les poèmes pour se rendre compte de la
dérision pérenne où il tourne et les conformismes humains, et ceux de l’Eglise
- en voyant que des « docteurs ès Lettres » font
de lui l’archétype même du « bon chrétien » ?
Ah ! Peut-on
imaginer avec quel dégoût Baudelaire, condamné il y a somme toute peu de temps
pour « pornographie », apprendrait qu’il est devenu
- lui aussi - un auteur du bachot ?
§
Mais voilà ce
qu’est peut-être, à la fin, la vie humaine.
Un jeu qui se
joue entre, d’une part, ceux qui veulent « réussir » - réussir quoi,
grands Dieux !? et meurent en croyant sans doute avoir
« réussi », alors qu’ils ont juste réussi à faire croire qu’ils
avaient du talent et du génie à des millions d’individus.
Et, d’autre part,
ceux qui n’ont jamais voulu « réussir » rien d’autre que de vivre en
beauté, d’être authentiquement eux-mêmes, de ne pas trahir la vérité, et qui
meurent sans bonheur et sans illusions. Car être un vrai raté social ou un faux
raté en soi-même, ne veut pas
dire «être heureux ». Pas au sens, du moins, où le monde moderne
entend le mot « heureux ». Moi, par exemple, j’aurai eu de grands
malheurs et de petits bonheurs. Et je ne suis
ni « heureux » ni « malheureux », je suis en
harmonie avec moi-même. Je suis un raté harmonieux et tragique.
Parmi les petits
bonheurs, il en est un d’émoi délicat, du moins pour qui vibre encore en
émotions romantiques, et oublie – quelquefois seulement ! – les
contingences triviales. Et le
banal.
Errol
Flynn. En voilà encore un qui, comme tous les « chats noirs », comme
tous les ratés, courut le risque d’être changé en souris par les gais sots de
l’intolérance. Mais lui, cinquante ans durant (1909-1959), il donna l’assaut
aux chattes noires et aux blondes. Il parvint ainsi, de whisky en whisky, à la
frontière du demi-siècle ; et il fit mieux. A cinquante ans, ses censeurs
je les imagine chauves et obèses. Lui, il trouva encore, parfois, la sœur de
vingt ans désirant qu’au front il la baise. Il arrive en effet que des jeunes
filles, ou l’idée de « la » Jeune Fille, soit la toute dernière
réussite du Raté. Les faux « réussis », les gais sots aux ricanements
séniles, les Trissotin de l’Histoire, peuvent certes condamner les
« ratés » à la geôle et à la censure, à la décadence, à l’oubli, au
destin des pauvres damnés. Mais une chose est vraiment sûre. Jusques aux bords
de la vieillesse, il est des ratés qui continuent à ressembler à un enfant, à
l’enfant qu’ils furent.
C’est
ça, les tout petits bonheurs qui sonnent à jamais dans le cœur des ratés.
Vraiment, à quoi vous mèneront, Gais Sots, vos vaines
propagandes ? La chose qui jamais ne ment, c’est l’émotion. Pauvres gais
sots sans émoi, sans émoi de coeur s’entend, libre à vous de despotiser au nom
de la liberté. Libre à vous, manipulateurs de consciences, d’étaler votre vile
science. Interdisez, brûlez les livres ! Violents et inconstants censorinets. Soyez dictateurs de mémoire, prêchée en dogmes
et canons. Il suffira d’une fille ivre pour empêcher votre victoire.
Ils
ont pourchassé Villon, oui, vos gens d’armes ; lui était seul, tout seul
contre mille.
Pourtant,
permettez-moi de rire de l’erreur de tous vos mensonges ; de vos mensonges
aussi gros que votre rire est gras de bassesse et de balourdise. Qu’avez-vous
pu contre les beaux songes des grands ratés? Que pourrez-vous contre un
sourire ? Vous, gais sots, maîtres d’un monde sans fêtes, vous n’aurez pas
pu empêcher les petits bonheurs des ratés, leurs gentils « péchés »
d’amour, leurs conquêtes.
Je
me souviens, oui, du cher Errol Flynn, qui avait été
marin, pêcheur de perles, boxeur amateur, puis qui eut un succès si rapide et
un déclin immédiat. Le passage de Paradis en Enfer ne tient jamais qu’à un
fil ; le fil à couper le beurre de madame bonne ou mauvaise renommée, et
des convenances de l’époque. Accusé injustement de viol, soupçonné d’être un
espion nazi – quand d’autres étaient catalogués « affreux
communistes » – que pouvait-il lui arriver de pire ?
Dans ses derniers
films (« Le soleil se lèvera encore », en 1957, et « Les racines
du ciel », en 1959), il jouait son propre personnage : fatigué,
désabusé, vaincu. Un raté. Errol Flynn s’en alla de
la vie par un petit matin gris, avec pour ultime compagnie et pour dernier
baiser baisant une gamine de quinze ans !
§
Peut-on
s’accommoder de l’écart entre la réalité du rêve et la banalité du
réel ? Entre la réalité de son
quant-à-soi et l’absurdité des qu’en-dira-t-on des voisins ignorants, inquiets,
indignés, petitesques ou retors ? Je dirais aussi du refus de l’étrangeté non
conforme ou de la jalousie de l’être enchaîné.
Il est parfois
dur d’échapper au jugement commun. Alors le vrai raté, le raté de talent se
met, au tréfonds, à douter de son beau ratage aux ailes d’ange. Dans les jours les plus noirs, il finit par
croire en la propagande des « autres », en l’illusion de masse qui
lui assène, de jour en nuit,
son « anormalité ». Il est bien seul et perd alors toute
assurance.
Le ratage social
n’est pas toujours bien vécu, la non reconnaissance (reconnaissance ne
serait-ce que de quelque cénacle d’égaux) est un mal honni. L’alcool, la
drogue, l’amour sont moins des recherches de sensations que des palliatifs, la
folie ou le suicide une amère récompense. Et le doute,
le doute sournois et insidieux, cet oiseau de malheur est si peu confortable,
si peu réconfortant, si gibier déplumé réservé aux bannis. Lucides à en faire peur au Diable, aux
diablotins et aux djinns et même à Azraël en
personne.
Le chansonnier affirme : « Au
village, sans prétention, / J’ai mauvaise réputation, / Que je m’ démène ou qu’j’reste
coi, / Je passe pour un « je ne sais quoi ». Pourtant je ne fais de
tort à personne / En suivant mon ch’min de petit-bonhomme. Mais
les brav’s gens n’aiment pas que/ L’on suive une
autre route qu’eux ». Telle est
l’essence même de la mauvaise renommée.
Mais une mauvaise renommée, « une mauvaise réputation » n’est
rien à côté de la pire des sanctions sans doute : celle d’être pris pour
ce que l’on n’est pas, d’être présenté comme l’antinomie même de son être
profond. Et cela guette toujours le raté fidèle.
§
En la triste et
apoétique époque, en la déconfite et anartistique ère
qui est la nôtre, faite d’absence de sensibilité, de moqueries de l’innocence,
de l’amitié et de l’amour, où les
sentiments naïvement purs et désintéressés font sourire, où les sensations sont
avilies, où les oies humaines sont gavées d’ennui et blasées d’émois, où la vie
est usée, le ratage – le vrai, le beau et l’infiniment triste – est, pour moi,
signe d’humanité vraie. Une forme de récompense, de légion d’honneur véritable.
Ô ridicule convoi funéraire, à longs poêles, de Victor Hugo à travers le tout
Paris ! Ô charmante colonne de marbre, rehaussée d’un chien, sur le tertre
mortuaire de Diogène de Sinope !
Aussi, dans la nuit, j’écris ces quelques
lignes désabusées. J’aurai été jusqu’au bout, décidément, étonné – voire blessé
– par l’incroyable quantité de méchanceté, de bêtise, ou d’absence de
gentillesse, que je vois en mes contemporains. Les exemples en
abondent. Je suis effrayé par l’indifférence béate et le silence
incompréhensible, incompressible des personnes que l’on connaît souvent de
près, ou que l’on croit avoir connues ou reconnues autrefois ; amis
aujourd’hui morts, amours peut-être jamais nées.
Grands Dieux, mais en
quel monde vivons-nous ? Grands Dieux, mais qu’est devenu l’être
humain ? C’est abyssal. Je reste
effrayé (pourtant, je devrais m’y habituer…) par l’absence totale de la moindre
gentillesse qui répond à ce que je crois être, de ma part, des gentillesses.
Les jeunes filles d’aujourd’hui, et sans doute de toujours, sont futiles et
changeantes, fuyantes. Partout, je me
heurte à un égoïsme sans nom. C’est l’indifférence, l’absence du sentiment
d’urgence, c’est la grossièreté de certains « amis », c’est
l’incapacité d’une jeune fille à offrir un simple sourire…
Peut-être en
demandé-je trop à cette vie, à ce temps... L’actualité est tellement grotesque
qu’elle ne mérite pas même d’être commentée. Et tout ça, de l’actualité aux
détails les plus sordides de l’existence, relève toujours de la même absence
d’émotion et d’intelligence. Décidément, je ne dois pas être normal. Je suis un
raté.
Quand je vois la pente
savonneuse où glisse l’humanité (en vérité, elle n’y glisse pas, elle se noie
déjà au fond de la mare), je me dis qu’être un raté était le minimum que je pusse faire. Chez la plupart
des gens que je fréquente, que d’inculture, de bêtise. C’est effrayant. Et au
moins, à une jeune fille, on pourrait demander une petite réponse, une jolie
phrase, un sourire. Mais non, même cela est trop, visiblement, la plupart du
temps.
Il reste la lecture,
la musique, la poésie. Plaisirs raffinés et souvent graves de lettré. Pour les
ratés ignoblement accomplis du royaume des ombres où se reproduisent des
animalcules pré-humains, nous sommes, cher
Jean-Pierre Fleury, je le crains, des « martiens ». Nous sommes
peut-être même des erreurs de la nature « humaine » que la
propagande, la science, le clonage humain, les manipulations génétiques
empêcheront de se reproduire, dans l’avenir. Nous flottons, nous surnageons tant bien que
mal, sur l’océan ignoble
des temps présents, sur nos petites bouées. Puis, les petites bouées, un jour,
disparaîtront de la mer étale. Cela passera peut-être inaperçu. Peu importe.
J’admire beaucoup la
sérénité avec laquelle ma mère et mon chien sont morts. Je me souviens des
quelques phrases de ma mère, pendant ses tout derniers jours :
« Quand il y a trop d’hommes sur la terre, les Dieux envoient guerres et
épidémies. C’est dans Hésiode ». « Les gens ont l’air normaux,
parfois, au début. Au bout de cinq minutes, on s’aperçoit toujours qu’il y a
quelque chose qui cloche ». « On a fait ce que qu’on a pu. Ce n’était
pas grand chose, mais on a fait ce qu’on a pu ». « Tu penseras à ta maman, n’est-ce pas, quand je serai
morte ? Oui ? Alors, je suis contente ».
Ces quelques
réflexions résument l’état de délabrement du monde et toute l’impuissance de
ceux, bien rares, qui voudraient élever l’homme, la pensée, la culture.
Partager au milieu du grouillement de la misère sociale et intellectuelle dans
laquelle s’enfonce, comme en des sables mouvants toujours renouvelés, la masse
humaine. Sa petitesse d’élan et d’âme, à cette dernière. Le nombre qui rapetisse l’esprit. La fausse
démocratie qui avilit, qui ridiculise, qui amoindrit les meilleurs et les plus
sages eux-mêmes. Et finalement l’anormalité des gens dits normaux. Leur
puérilité de gens « accomplis et réussis ». Leur acceptation ridicule
de l’inutile et de l’absurde inorganisation des hommes. L’absence sans retenue
et sans calcul de toute fraternité réelle. Et nos petits cris de souris noyées,
à nous, les réprouvés, les vrais ratés. Et pour finir, l’amour profond sans
espérance. Le désespoir, plus noir que le bois d’ébène le plus soutenu, au
temps des négriers les plus sordidement modernes et cyniquement barbares.
Car, la médiocrité ambiante, filandreuse et encore et toujours
flambant neuve, a des relents d’éternels « reviens-y, que l’on t’assassine
à nouveau ».
§
Les grands ratés
finissent souvent par se suicider. Ou bien la vie ne leur prête même pas le
temps d’accomplir ce geste libérateur. J’ai toujours été stupéfait par une
religion chrétienne, dite « d’amour », qui condamne à l’Enfer les
enfants morts avant le baptême et les suicidés. L’acte du suicide inspire, chez
les chrétiens comme chez tous ceux qui croient que la vie humaine serait, en
soi, un absolu, que les suicidés sont des fous, des malades mentaux, des
imbéciles incapables de se rendre compte que « la vie est belle ».
Des ratés, quoi.
C’est amusant.
Pour une fois qu’il a vraiment réussi quelque chose, maintenant qu’il a réussi
sa mort – l’œuvre, chez les vrais suicidaires, de toute une vie – et pour une
fois donc qu’il mériterait qu’on salue définitivement son succès, le grand raté
se voit condamné pour longtemps à conserver sa réputation de raté. Eschyle (Agamemnon,
884-885) le savait déjà : « C’est dans la nature des mortels de
piétiner, encore davantage, celui qui choit à terre ».
§
Je ne connaissais
pas, jusqu’ici, Emile Boissier. Je n’aurai pas non
plus la moindre prétention de le connaître, tant que je ne l’aurai pas lu – et,
donc, tant que Jean-Pierre Fleury ne l’aura pas fait renaître. Mais le très peu
que je sais de Boissier, les rares poèmes de lui que
j’ai consultés, maints détails du sort qu’il eut ou qu’il se choisit, bien des
points enfin de son destin posthume - entre oubli et fausses commémorations -
me font entrevoir, en lui, un grand raté.
Heureux Boissier, je l’ai dit, de rencontrer ce scribe passionné
qu’est Jean-Pierre Fleury. Le plus douloureux est sans doute de songer que les
temps contemporains sont incapables de comprendre tant Boissier
que Fleury, puisque ce sont des temps impuissants à appréhender quoi que ce
soit de profondément et sincèrement beau, grand, vrai. Pour cette raison, je
dis que le travail de Fleury est capital, qu’il est émouvant, qu’il est
passionnant, qu’il est indispensable afin que Boissier
trouve encore dans l’avenir ne fût-ce qu’un lecteur ou qu’une lectrice
véritables – mais qu’il sera probablement, hélas, parfaitement inutile.
Est-ce que le XXIe siècle a encore besoin de poésie ? C’est raté, cher
Jean-Pierre Fleury. Et donc parfaitement réussi.
§
Voilà : en
ces temps de messianique « réussite » dont les pourtant si
lamentables résultats ne semblent être visibles ni aux masses, ni à nos princes
– on n’a pas encore retiré aux grands ratés le droit d’aimer la poésie. Et, en
un mot, le droit à la fraternité réelle, concrète et profonde, à travers les
siècles, entre tous ces « ratés » magnifiques – entre pairs.
Olivier
Mathieu
A
Pontoise, juin 2008.
(1)
André Viatour est l’auteur de trois romans: Amparo (Paris ; A l'Enseigne du Plomb qui fond,
1948), Voyage dans l'impasse (Paris, 1950), L’Étudiant d'Oslo (Paris, R. Julliard, 1953). Elevé
par sa mère, alcoolique chronique, d’abord proche du parti communiste, il
connaît une jeunesse brillante à Bruxelles, et se vante même que son talent ait
été reconnu par Simenon. Mais ensuite, pyromane, il allume un incendie dans le
cinéma bruxellois « l’Agora » (sept morts), ce qui le mènera à
l’asile psychiatrique. En 1983, à la fin de sa vie, il rencontre Olivier
Mathieu à Bruxelles. A cette époque, André Viatour
habite dans l’appartement où, après la mort de sa mère, il est resté seul avec
le fantôme de celle-ci. Il sombre définitivement dans l’alcool, la mythomanie,
les tentations suicidaires et l’impuissance sexuelle, tandis qu’il est
abandonné par tous ses anciens amis communistes de jeunesse et que c’est
Olivier Mathieu qui lui apporte, tous les jours, pendant des mois, de quoi
manger. Entre le vieux romancier communiste André Viatour,
d’une part, et Olivier Mathieu d’autre part, naît donc une amitié littéraire
qui les conduira souvent, jusqu’à l’aube, à maintes nuits d’ivrognerie dans les
cafés enfumés de la capitale belge. Conversations sur le suicide, sur Céline,
sur Montherlant, disputes et réconciliations construiront leur quotidien. Ils
échangeront aussi une correspondance nourrie (dont Olivier Mathieu publiera de
larges extraits dans ses recueils de textes parus entre 1983 et 1985). Leur
toute dernière rencontre aura lieu en 1986. André Viatour
se suicide, en 1987, par barbituriques, dans le petit appartement du quartier
de Schaerbeek. Il travaillait alors à un roman Les Ceintures, dont des
extraits auraient été publiés, dit-on, après sa mort.
(2)
Lucain, en latin Marcus Annaeus
Lucanus, né le 3 novembre 39 à Cordoue, mort le
30 avril 65, était le petit-fils de Sénèque le rhéteur - auteur d’ouvrages sur
les guerres civiles - et le neveu de Sénèque le philosophe, qui avait composé
un florilège de pièces oratoires. Une seule œuvre de Lucain nous
est parvenue ; il s’agit de La Pharsale, une épopée sur la guerre
civile ayant opposé, au Ier siècle avant
J-C, les partisans de César à ceux de Pompée.
(3)
Francis Scott Fitzgerald, né en 1894, parcourt l’Europe après la Première
Guerre mondiale et fréquente, en compagnie de sa femme (folle) Zelda, aussi bien Ezra Pound et Dos Passos
qu’Ernest Hemingway. Dès les années 30, sa santé se fit de plus en plus
mauvaise, et il plongea dans la misère, tandis que sa réputation d’écrivain
décroissait. Sa femme Zelda fut de plus en plus
fréquemment hospitalisée en psychiatrie. Il fut lui-même atteint, vers 1936,
par une gravissime dépression nerveuse. Il mourut en 1940, après avoir en outre
été ignoblement trahi par son ex-ami Hemingway. Francis Scott Fitzgerald fut
l’écrivain de l’Age du Jazz, du petting (caresses, pelotage) et des flappers (jeunes filles et jeunes femmes
délurées des années folles, telles que le cinéma muet nous en en a montré plus
d’un type). Il a écrit, avec Ezra Pound, les pages en vérité les plus parfaites
de la littérature américaine. Exceptionnel est, notamment, son « Cycle de Basil Duke Lee » (publié en France dans La fêlure),
qui met en scène – autobiographiquement – Basil Duke Lee et le personnage féminin de Minnie Bibble. En un mot,
Fitzgerald est le symbole même de la « génération perdue » des
artistes américains, aux idées desquels en revanche Hemingway ne donna jamais
son adhésion.
(4)
Villon disparut en 1463, après que sa condamnation à être pendu eut été commuée
en un bannissement de la cité parisienne. Divers
« témoignages », en vérité des
légendes, ont circulé dès le début de la Renaissance française sur la
suite de sa vie, mais on n’a jamais rien su de sa fin et de sa mort, que l’on
peut en toute logique situer avant 1489, année de la première édition connue
d’une part substantielle de son oeuvre (Le grant testament Villon et le petit, Son Codicille, Le
Jargon et ses Balades, Paris, impr. de P.
Levet). Rappelons
que Villon était né vers 1431. En 1489, il aurait eu 58 ans, âge plus que
vénérable en ces temps. La première édition connue des Repues
franches de maître François Villon et ses compagnons, qui
relatent en vers ses exploits supposés, date de 1495 environ et ne peut nous
renseigner sur la date de la mort de notre poète. Mais elle nous dit qu’une
légende ou un « culte poétique » autour de Villon était déjà actif et
vif en cette fin du XVème siècle. L’édition Marot des
Oeuvres de Villon date de 1533, soit un siècle environ après la naissance de
Villon. Certains attribuent également à Villon Le
Monologue [comique] du Franc Archier de Baignollet, dont une édition ancienne date de 1532.
(5) Thibault d’Aussigny, évêque d’Orléans, plusieurs fois cité dans
les textes de l’écrivain, fut le grand ennemi de François Villon. « Il a
composé – nous dit le Grand Dictionnaire Universel de Pierre Larousse – une
Histoire du siège d'Orléans et des faits de Jeanne la Pucelle, qui se trouve à
la bibliothèque Vaticane, n° 770. C’est le même qui fit emprisonner à
Meung-sur-Loire le poëte Villon, et dont celui-ci a
dit : ‘... Jacques Thibault, / Qui tant d'eau froide m'a fait boire’ ».
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