ARTICLE DE JEAN-PIERRE FLEURY

 

(février 2008) au sujet du livre

« LES POMMES BLEUES » d’Olivier Mathieu



Jean-Pierre Fleury est né en 1951 sur la côte atlantique, au sud de la Bretagne historique ; il a obtenu un doctorat de sociologie, à Nantes en 1980 ; il se veut polygraphe ; il est l’auteur de trois ouvrages et de divers articles spécialisés plus ou moins amples, centrés sur l’étude de La Grande Brière (son sujet de thèse, laquelle est restée inédite), la Haute et Basse Bretagne et l’Ouest de la France en général, plus particulièrement dans les domaines de l’histoire locale, de l’ethnographie et de la dialectographie ; ou encore de la lexicographie comparée des langues latines ; il est l’auteur de plusieurs plaquettes de poèmes, aphorismes, nouvelles encore totalement inédites ; il traduit ou met en forme de la poésie roumaine dont une partie seulement a été éditée ; il collabore (poésie, histoire littéraire, traduction) à diverses revues poétiques tant françaises que roumaines et a participé à la réalisation de livres d’artiste ; il a actuellement une demi-douzaine d’ouvrages divers plus ou moins conséquents, achevés ou en cours d’achèvement. Il pratique également la photographie qui peut servir à illustrer ses ouvrages et, depuis quelques années, il met des mélodies sur les vers de  poètes français méconnus ou anciens, mais sans rien publier pour l’instant.

 

 

DES POMMES BLEUES AU PAYS D’AVALON.

 

 

Si as amour (...)

Tu goûteras cestui petit écrit.

Petit je dis, de parole et d’essence,

Mais excellent et très grand de substance.

(Victor Brodeau ; 1500-1540) 

 

 

Bernard-Henry Voltaire, le fameux ferblantier plagiaire – l’ancêtre de Jean-Saül Partre, le prestigieux auteur du Traité des Vomis et autres Nobles Salissures – celui qui mouchardait Jean-Jacques et finalement encouragea le brûlage en place publique de deux des ouvrages rousseauistes, aima beaucoup, toute sa vie de mondain, baiser les mains poudrées des tricoteuses en or et des demoiselles à rouet d’argent. Mais il avait surtout propension à « licher le train » des princes et des dames de bonne compagnie. Il en finit tellement courbé en deux qu’on dut lui construire, au sein de l’église Sainte-Geneviève rebaptisée Panthéon, un sépulcre spécial, surhaussé pour que sa dépouille en arc de cercle y logeât en entier. Charmante attention.  On dit aussi – mais ce n’est qu’un « on dit » – qu’il est mort moins encore de sénilité servile que d’une gangrène incurable de la langue qui finit par lui faire dégringoler, moisi, cet appendice buccal. 

De même à notre époque décadente, les petits marquis de l’incroyable décrépitude, les médiocres scribouillards du néant, les merveilleuses de l’esbroufe servile, les lansquenets à quenottes en fausse porcelaine, les écrivaillons à la gomme et sans don, enfin tous ceux qui ont pignon sur rue, savent tellement bien conjuguer prébendes et débandade intellectuelle que les patentés du désastre démocratico-totalitaire leur en savent gré et leur entretiennent un pont d’or pour vanter les mérites de la médiocrité ambiante et de la nullité existentielle. À fréquenter les parties fines (qu’elle crotte !), les ringards de l’Art se refilent entre eux la chaude pisse copie au cœur même des pissotières chromées de la « Démocrassie ».

Ces tourne-veste, déchets d’incurie, photocopistes attaliesques et titanesques, bénis oui-oui d’inculture et de cynisme froid et sans limite, ces « artisses » subventionnés au talent néant, ces chercheurs fonctionnaires prudents et couards, ces ennemis intérieurs et acharnés de la France et d’une Vraie et Vieille Europe de Culture, enfin tous ces barbeaux et autres pourceaux de la république moribonde, que pourraient-ils comprendre des Pommes Bleues et de son auteur qui s’acharne, depuis que conception fut, à Vivre Debout.

Rien, bien sûr ; et comme de bien entendu.

Et qu’attendre d’eux ? Ils resteront muets à demeure ; d’indifférence, de bêtise satisfaite et de lâcheté. Bêlant des borborygmes d’immondes « immondicités ». 

Alors, laissons les médiocres et les jobards de l’entourloupe médiatiser à « mère veux-tu ? » et à « pignouf que voilà ! ». Laissons les racistes des cités-états archaïques et leurs épigones « anathémiser » et ânonner leurs tristes lieux communs tribaux. Et lavons au nettoyeur haute pression les déjections des gogos cramoisis ; puis causons entre nous, Gens de Civilisation.  Prenons Olivier Mathieu là où il convient de le saisir, de le tenir.  Assis seul, à la minuit passée, solitaire à sa table de « travail » (il m’excusera si j’emploie ce mot ; j’ai l’esprit taquin), parturiant sans relâche quelque nouveau bébé littéraire.

Évoquons donc le dernier-né.

Tout d’abord, rappelons que cet ouvrage, qui se présente sous la forme d’une forte plaquette de prose poétique, a une diffusion extrêmement restreinte.  Ce qui limite la diffusion du livre mais devrait émoustiller le bibliophile avisé.  Et le sincère bibliophile est toujours avisé. Ce compte d’auteur, je ne sais pas trop à quoi cela tient ; sans doute à la consonance trop franchement du cru, du terroir des nom et prénom d’Olivier Mathieu. Ce qui lui ferme d’office un grand nombre de portes de l’édition courante. Tout le monde n’a pas la chance, de nos jours, d’être un exilé en France. Et il se fait de plus en plus dur pour les indigènes d’avoir droit au chapitre et d’obtenir les mêmes égards que le premier martien venu.    

Aussi, Olivier Mathieu souvent s’inquiète. « Serai-je encore lu, moi qui fus lu à grand tirage, autrefois, avant guerres – il s’agit bien sûr de la guerre du Golfe et de la guerre fratricide yougoslave – il y a vingt ans – une jeunesse révolue, l’éternité ? »  À cela rappelons quelques petits faits au hasard de l’histoire artistique. Que Rimbaud ne serait plus rien, paumé sans oeuvre, sans l’aide chaleureuse du Pauvre Lélian et de Germain Nouveau qui ont recopié religieusement ses manuscrits.  Que les Illuminations, à moins que ce ne soit Une Saison en Enfer – je ne sais plus, mais peu importe – édition originale à compte d’auteur, jamais payée à l’imprimeur, ne fut jamais diffusée.  Que les deux seuls petits ouvrages, à tirage confidentiel, de Lautréamont n’existent plus, en édition originale, qu’à nombre infinitésimal.  Que Gaspard de la Nuit, ouvrage unique et remarquable d’Aloysius Bertrand, livre aimé de tous les vrais poètes, fut édité post mortem. Que Vincent « le crucifié » n’a jamais vendu que deux tableaux, dont l’un à une « peintresse » belge compatissante ou éclairée, alors même que son frère aimé était marchand de tableaux à Paris. Que Cézanne ne fit guère mieux et que plusieurs de ses toiles s’empoussiérèrent jusque dans les années vingt, perdues au fond du grenier de l’ancienne maison de Zola, ami de collège assez salaud pour s’être servi de Cézanne comme modèle du peintre raté dans son oeuvrette intitulée L’Oeuvre.  

Enfin, comme écrivait Baudelaire à Sainte-Beuve (circa 1843-1845) :

« Stendhal a dit quelque part – ceci, ou à peu près – : « J’écris pour une dizaine d’Âmes que je ne verrai peut-être jamais, mais que j’adore sans les avoir vues. » Ces paroles, Monsieur, ne sont-elles pas une excellente excuse pour les importuns, et n’est-il pas clair que tout écrivain est responsable des sympathies qu’il éveille ? »

 

Ainsi, le nombre des vivants lecteurs, des morts-vivants, importe peu. Écrire, c’est d’abord écrire pour soi, puis pour quelques pairs, quelques esthètes, quelques amateurs à l’esprit ouvert.  Ce qui est déjà beaucoup en ces temps mesquins et délétères.

Mais poursuivons. Pas de sirventès ici. Sans aucun doute, un peu de Cervantès – mais c’est encore une autre histoire. Pas de politique (politicienne ou non), pas de quincaillerie, si peu de raillerie et guère de criaillerie.  En un mot : pas de politicaillerie.  Juste une halte au soir, solitaire, quelque peu fatigué, assis sur un fossé, quand le soleil décline et rougeoie, près de l’étang et du petit bois, pour regarder l’heure, le temps qu’il fait, le chemin qu’il reste à parcourir, le troupeau de moutons qui passe bêlant content, les yeux sans vie, avec juste un regard dans la besace pour vérifier si elle contient encore suffisamment de mots et de rais d’espoir. 

Le présent ouvrage d’Olivier Mathieu ne fait pas dans le pesant pensum, il va donc au direct des choses et des êtres. Ce petit livre se veut testament.  C’est la seule idée qui me paraît ici étrange, comme si l’auteur ne s’accordait plus aucun avenir, comme si la Pensée se mourait en lui. Certes son champion, le gueux Villon, a composé deux oeuvres essentielles qui ont noms : Le Lais et le Grand Testament.  D’ailleurs, comme ce dernier, Olivier Mathieu n’a aucun bien vénal. Il ne possède que l’air du temps, le temps des aprems, les aprems de l’enfance, l’enfance du bonheur, le bonheur disparu, recroquevillé, fondu.

Emmêlé de silence glacial dans le large corridor nocturne, sinistre et morbide des saturnales perdues, Olivier Mathieu nous lègue sa vision de l’étroitesse d’esprit du monde présent, de la pesanteur de la pensée funéraire, de la solitude effrayante des Derniers Hommes non reptiliens et encore doués de bon sens, de la démesure du Déclin, des années borgiaques passées, présentes et à venir, d’un futur sans avenir, des Machiavel de marionnettes, des petits pantins gris de soufre amer et vain, des guignols souffreteux de dernière zone, et plus encore de l’insensibilité épidermique d’une espèce humaine quasi morte et sans âme.  Le constat est sans appel : « Ce qui manqua le plus s’appela émotion, et donc perspective historique ».  

 

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Évoquons un peu la forme. Ce poème en prose, qui démarre doucement comme une biographie ordinaire, prend rapidement un élan, un rythme incantatoire, à la fois déchirant et serein, qu’il est bien difficile d’arrêter (mais d’ailleurs pourquoi l’arrêter ?) ; sur le ton de la nostalgie, des pleurs, des courts et rares « petits bonheurs », des regrets parfois, de la mélancolie sans que le mot – jamais – « Désespoir » ne soit, ni moins encore le mot « Bonheur », car le Bonheur, le Grand Bonheur est mort ; il est du temps d’antan, du temps béni des jeunes années.  Du temps de la naissance de Robert Pioche. 

Olivier Mathieu a du style, son style. Fait beaucoup de classicisme, et de versification régulière en prose.  Il nous propose un nombre très important de vers blancs, des alexandrins – mais aussi des vers en d’autres pieds.  Des rimes internes et des assonances.  Du rythme, répétons-le, c'est certain. De la musique en de longues cadences. De la fureur contenue, de la fierté du dur chemin parcouru, et des écrits accomplis.

C’est un poète. Ce n’est pas un mot que j’emploie souvent, il est tellement galvaudé et pris en mauvaise part ; il y tellement de gens sans âme et sans souffrance, tellement de pantins amorphes, indifférents – de nantis de la vie, de « petits enseignants obtus », de fumistes même qui se déclarent poètes, et dégoûtent les non-poètes de la Poésie.  Pour Olivier Mathieu l’écriture, la Poésie est à la fois jeu de mots et de maux ; à la vie à la mort.  Jamais au grand jamais, jeu de morale. Jeu de dégoût, c’est autre chose.

Pourquoi le cacher, j’y ai pris du plaisir d’écrivain à lire, dans la tristesse tendre, désabusée peut-être, sa façon d’agencer et de choisir les mots, les rythmes, les assonances, les rimes. Il n’y a pas de fausse note. Les pièces se juxtaposent mais ne se mélangent pas. Olivier Mathieu semble ignorer le fondu-enchaîné. D’où cette crudité parfois inattendue et abrupte, qui peut surprendre car elle arrive sans transition, comme chez son vieux poteau, le "pouvre escholier". Il fait germer une curieuse opposition de mots entre le non-érotique (sans mots "vulgaires") et l'érotique (avec des mots tout crus).  Sans transition, le menuet violoneux fait place à la fanfare à timbales, cymbales et hélicon.  Il y a chez lui de la culture, de l’érudition, du vocabulaire, du plaisir d’écrire. Je ne cache pas que je ressens ce qu’il écrit et que je fais miens un grand nombre de ses vers libres tout emplis de sensations et de sentiments à dégorger. Bien que sombre, ce poème musical et tant lyrique, redonne vie aux pessimistes, aux réalistes désespérés, aux nostalgiques de tous les instants, aux ratés de toujours. Il redonne espoir, bien que son poème soit, sur le fond, si loin des Dieux et sans Avenir apparent, sans transmission, sans lendemain immédiatement perceptible. Moi j’aime bien. J’ai le ferment de son esthétique et son esprit de connivence.  Et puis, Olivier Mathieu ne nous rappelle-t-il pas que la poésie est un métier, un noble et difficile métier de sensibilité, mais jamais au grand jamais une carrière.

 

§

 

Donc, les Pommes Bleues ? Curieux titre, où le Tintin des Oranges Bleues rejoint le phénomène jugé occulte des "pommes bleues" qui consiste en l'apparition, autour de la période du 17 janvier et aux alentours du midi solaire, d'images arrondies projetées par le Soleil au travers de l'un des vitraux de l'église de Rennes-le-Château, dont les amoureux d’ésotérisme ont fait leur temple précieux et privilégié. Ces taches plus ou moins bleues, plus ou moins rondes, font référence à quelque vieux parchemin, quelque vélin usé qui est sensé nous dire : « Par la croix et ce cheval de Dieu, j’achève ce démon de gardien, à midi, pommes bleues ».  

Olivier Mathieu, qui aime beaucoup le jeu trouble des allusions, les analogies et les correspondances, la marelle enfantine des nombres et la vie déferlante des concordances et du non-hasard, entend rappeler que le 17 janvier est le jour de la mort de sa grand-mère Marie de Vivier, celle qui lui consacra un roman (« Cent pages d’amour, lettre à un petit garçon », Paris, 1971, que l’on peut lire, sur Internet, sur le site littéraire de l’écrivain suisse Daniel Fattore).  Mais pour lui, ces Pommes Bleues sont tant et tant de choses.

Du côté de la lumière, elles sont de jolies femmes palestiniennes recouvertes du voile bleu et trouble de l’amour. Les pommes bleues, « an avalou glaz » en breton, les pommes magiques et mystiques du jardin du Bonheur perdu et du Paradis des Celtes, à l’île d’Avalon du côté des Atlantes. Elles sont encore quelques seins fermes et rebondis, fruits précieux bons à croquer, et au sang bleu des îles de La Félicité. 

Du côté de l’ombre, se profile « la caouno de la poôu », la caverne de la peur, celle qui rendit riche en une nuit et vieilli avant l’heure, un petit curé aventureux de contrée occitane. Celle qui harcèle, à ses heures de désespérance, Olivier Mathieu le banni, l’enfant encore et toujours inquiet devant la mort, devant le non-sens, voire l’inutilité de la Vie, ses peines quotidiennes et ses errances anachroniques en des rêves de déchu.  « La caouno de la poôu » est un faisceau de sens qui accompagnera les malheurs de notre auteur jusqu’au dernier jour, du moins l’envisage-t-il ainsi ; nous le prédit-il.

Dix-sept janvier.  Le mois de janvier – januarius1 – est dédié à Janus, le dieu aux deux visages, le dieu du passage d’un monde à l’autre, de la mort hivernale aux premiers relents d’énergie solaire « mithraïenne ».  Chaque porte – janua – lui est consacrée ; et le 17, nombre premier est le jour propice du passage, le seuil privilégié et interlope entre deux mondes. Ainsi, dans la mythologie égyptienne, Set enferma Osiris dans une arche-cercueil le 17 du mois d’Athyr. 

 Quant à la pomme, Pomum, elle est le symbole charnu et juteux de l’Amour charnel ; elle est aussi le symbole de la sagesse traditionnelle des vieux celtes. Chez les Grecs anciens, pour qui Olivier Mathieu a forte sympathie, Dionysos créa la pomme et l´offrit à Aphrodite. La chrétienté, rabat joie, ravale ce fruit divin – fruit de vérité au Paradis primordial – au rang de symbole du péché de l’Homme qui se voulut prométhéen. Heureusement, en ces jours pourtant difficiles, Némésis traîne encore ses guêtres d’airain dans les derniers bosquets discrets et consacrés, et connaît bien le secret des vieilles déités, pour offrir aux héros une branche de pommier enfantée à l’été de son cher fruit sacré.  

Et à cette heure encore, cette heure crépusculaire, Krishna le berger de l’Amour, est bleu de la pelure bleue des pommes, comme est bleu le voile de la Vierge, incarnation de quelque divinité tutélaire pré-chrétienne ; comme est bleu également le manteau céleste d´Odin, le dieu germanique de la guerre, de l’écriture et de la poésie ; ce magicien, ce chaman rusé.

 

La guerre.  L’écriture.  La poésie.  Trois mots de convenance pour notre poète.  « Notre temps ne connut pas la guerre », nous confie-t-il. Pourtant Olivier Mathieu s’en souvient comme si c’était d’hier.  Ces vieux amis, sa mère lui en firent tant et tant le récit.  À cinq ans il clama aux nuages attentifs : « Je déclare la guerre ! » Il fait maintenant le constat : « Heureuse l’Europe qui, forgée par les guerres, donnait naissance à l’art et à la beauté ».

À l’inverse d’Arthur Cravan énonçant « Qu’on le sache bien une fois pour toute, je ne veux pas me civiliser », Olivier Mathieu énonce sans relâche : « Qu’on le sache bien une fois pour toute, je ne veux pas me « déciviliser » ». 

§

 

Olivier Mathieu épelle un chant discrètement désespéré ; un souffle fin et chaud dans le malheur ; un vent de suet désuet – lévitation au voyage ; aquarelles de jeunes filles en fleurs et en pleurs – une forme de tendresse, contenue, retenue, circonstanciée ; des louanges renouvelées aux vieux morts ; il évoque Tempo di Roma d’Alexis Curvers ; la Mort défalquée et déconfite. Inquiet de tout, Olivier Mathieu a la Nostalgie dans la peau, dans le sang et l’orgueil justifié du fier et long labeur accompli, malgré tout, malgré tous, à l’écart du mensonge moutonnier et de la désolation. S’il refuse, par principe essentiel, primordial, existentiel, le tripalium de l’esclavage salarié, il ne saurait échapper à la besogne, au labeur cruel, à la lourde peine dans la tâche et dans le malheur, à oeuvrer sans relâche, à être traversé par la souffrance, par la douleur, à succomber parfois – souvent, même – de fatigue, à être en mal d’enfant (littéraire), à s’éclipser comme un astre, à s’inquiéter, se tourmenter, se torturer l’esprit et façonner de la belle ouvrage. En latin, il n’y a qu’un mot qui unisse tous ces sens. C’est le verbe « laborare2 ». « Labeurer », labourer une terre ingrate, sillon après sillon, saison après saison de peine et de tourment ; avec au bout des mains, tirée difficilement par une vache efflanquée aux pis morts, la vieille araire au simple soc de bois dur. 

C’est un nostalgique intégral, radical, Olivier Mathieu ; et comme tout nostalgique, il aime retenir et contenir les heures vécues, jusqu’à plus soif et en toute irréalité. Les heures pleines ou particulières. Il prend date du doux farniente des nuits italiennes, des tendres fellations des Suzon entre-vécues.  La « suçation » n’est-elle pas une variante masculine (le côté « y » de l’homme) de la maternelle tétée ? – « fellare3 », un seul mot pour les deux en latin – une relation de «mammino» (sic) à «bambina» ?  Notre poète, ce jeune enfant encore naïf, s’enchante des cons et des coins plaisants, et racle délicatement de puissants et amers regrets adultes et éternels. Car hélas, « jamais deux fois ne renaît la magie ».  Et il comptabilise les âmes féminines à jamais perdues en nous disant : « j’ai un couteau planté dans le cœur » ; car « jamais ne reviendra nulle occasion perdue ».  Il prend acte de la jeunesse et de l’enfance qui furent.  Ses galoches sonnent sur le pavé moyenâgeux et renaissant des cités enchantées.  « Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé » déclinent ses semelles usées. Les souvenirs d’hier. Les souvenirs revisités. Les nombreux romans vécus, écrits sans relâche et d’énergie. Les souvenirs appris et encore exacerbés. « Hier ! c’est toujours hier que l’on cracha sur les femmes tondues ! » 

Comme fredonne le chansonnier : « La belle qui couchait avec le roi de Prusse / A eu le crân’ rasé complet comm’ Rasibus, / Complet comm’ Rasibus ».  Mais n’allez pas vous imaginer que les courageux Figaro d’alors innovaient.  En d’autres temps déjà, l’humiliation fut la même.  Sous la Révolution bourgeoise par exemple. Il suffit de lire L’Ensorcelée de Jules Barbey d’Aurevilly (oui je sais, il n’appréciait guère les Bleus, mais je crois qu’il aimait encore moins les lâches).  Il fait dire à son héroïne Clotilde Mauduit, dite La Clotte : « Ils m’ont prise à quatre, un jour de décade, et ils m’ont  « tousée » sur la place du marché, à Blanchelande, avec les ciseaux d’un garçon d’écurie qui venait de couper le poil à ses juments. »

 

Olivier Mathieu est un délicat, un écorché vif.  Il dit toute sa retenue désabusée devant la vie, devant les abus des nantis et des tristes dominants, mais cependant, sans prévenir, au détour d’un paragraphe ou d’une phrase, il appelle toujours un chas, un chas – crûment – et une châsse de source vive, le bijou précieux de la Femme qu’il vénère.  Je ne sais pas s’il divinise ; en attendant, Olivier Mathieu n’est pas mode, mais pas « in ».  Il aime les femmes, combien en perdit-il ? Il ne nous dit jamais pourquoi ? En est-il responsable ? Est-il pêcheur d’absolu impossible ? On l’ignore.  Mais il nous crie avec douceur : « Ma vie est un immense deuil de robes » ; « robe » est synonyme de « femme » chez lui, car il aime la Femme féminine ; autre partiel anachronisme. Nous avouerait-il ici l’échec de toutes ses amours passées, présentes et à venir ?  Toujours les femmes, ne seraient-elles pour lui, que « les belles passantes » chantées par Antoine Pol et mises miraculeusement en musique par Brassens : « Je veux dédier ce poème / À toutes les femmes qu'on aime / Pendant quelques instants secrets / À celles qu'on connaît à peine / Qu'un destin différent entraîne / Et qu'on ne retrouve jamais / (...) / Alors, aux soirs de lassitude / Tout en peuplant sa solitude / Des fantômes du souvenir / On pleure les lèvres absentes / De toutes ces belles passantes / Que l'on n'a pas su retenir ». Il faut lire le poème en prose d’Olivier Mathieu comme en écho. Ces deux poètes sont de même race, celle des nostalgiques, des éternels ressasseurs de « pourquoi ? » 

Ainsi, la plume d’Olivier Mathieu, c’est beau, c’est fin, c’est tendre, c’est sensible et romantique et puis, d’un coup d’un seul, c’est grivois et gaulois. Rabelais ! Vive mon maître Alcofrybas Nasier ! nous dit-il, en fait. C’est du moins authentique, ce n’est pas du pissat blennorragique de poète falot et « pâlotin » de salon.  Non, sa poésie est plutôt dans la nuance « incarnato4 », couleur chair. C’est aussi de la poésie « harpes et luths » à hypocras. Un défi aux grossiers ou aux fins hypocrites.  Un refouloir à gogues de gogos en goguette.  Mais également, un étonnant pagne de discrétion sur des cotillons détonants. Une tendresse délicate si loin des cénotaphes en or frelaté. Ils peuvent en prendre de la graine les farfadets, les korrigans, les feux-follets. Tous les petits amis des poètes en leurs champs, en leurs bois, en leurs prés ; en leurs chants de compagnie.  Son court ouvrage est une incantation lyrique, un cri du cœur, bien élevé ou dru, la rencontre baroque, et quelque peu inattendue, de quelques airs de bel canto au beau milieu d’une ode à Priape ithyphallique imprimée sur toile écrue. Du mélange à la Villon de précieux et de trivial, d’un Villon où la Vierge Marie côtoie sans animosité la Grosse Margot.

Parfois, souvent, il semble nous dire qu’au Rubicon de l’Amour les cons sont des rubis ; et que les corps enrubannés, aux tétons vifs, alertent Cupidon, le doux amant des jours heureux et attendris qui fuient sans bruit, se désagrègent, en quelques instants de tissu grège, plus rapides que l’eau impalpable qui choit, dans la vasque du temps d’une mare qui sourd au pied de la falaise, du côté des Monts Perdus dits des Malheurs et des Pleurs.  Notons la présence des pleurs plusieurs fois réaffirmée en ce poème.  Il y a là quelque chose de féminin, de maternel, d’hypersensibilité en cet homme qui affirme, ô combien, en d’autres passages, sa « mâlité ».  Car Olivier Mathieu pleure sans honte. Sa vie passée, les amis perdus, sa rage devant l’incommensurable fixité imbécile des mœurs et des mentalités. Sur l’inhumanité de l’Homme, sur ses brisures à lui d’élans impatients, naïfs et désintéressés. Sur le manque d’écho à ses appels sans arrière-pensées.  Sur « la bêtise au front de taureau ». 

 

 

§


Mais à quoi bon éterniser encore et encore, pérenniser puisque le malheur naît de la vie qui fuit. Et qu’importe peut-être la rage, rage impuissante, si la trace de la blessure perdure dans un écrit d’écrin chamois et de tendresse délicate, à moins que ce ne soit de tendre délicatesse. Car le bonheur est un vaurien, un gentil voyou, un vieux chien, un enfant mort-né d’agonie, un précieux, une utopie. Le nœud modal de nos malheurs, qui nous conduit d’ante le jour à post la nuit ; et de « posteri » en riquiqui.

Un ami interpellait Ferdinand en train d’écrire, à la plume, et d’entasser, dans un panier à linge, feuille volante sur feuille volante. « Que fais-tu là ? » « Tu vois, je me masturbe » répondait Louis Destouches. Car chacun vit, à sa manière, sa solitude et sa misère. Olivier Mathieu est lui aussi un fada de l’écriture. Elle est l’élément central qui meuble une vie de « solitaire en pleurant ». « La solitude, ça n’existe pas » chantait autrefois, d’une voix intestinale, ce pauvre Monsieur 100.000 volts. Il pouvait bien dire, lui qui vivait en permanence avec son double, le whisky. Olivier Mathieu nous avoue, nous confie que son seul et véritable bonheur (rare fois où il consent à employer ce mot), lorsque tout se rétrécit autour de lui, c’est l’écriture, le témoignage écrit ou partiellement romancé.  Son plaisir est de tenir entre ses mains, le dernier livre imprimé, de préférence un livre à l’ancienne, cahiers cousus, belle couverture, beau papier. 

Olivier Mathieu nous rappelle que la solitude est consubstantielle à la vie ; c’est « le drame solitaire » ; et que chacun mène sa vie, moins comme il l’entend que comme il peut, et surtout comme il doit.  Du moins telle est l’exigence de notre poète. Car c’est un homme du devoir. Lui qui vit dans un monde inconnu du commun, fait de rêves, de ruines apocalyptiques de blockhaus désossés, et de quartiers anciens qui perdurent en quelque ville de longue histoire ou de lente agonie. Loin des adorateurs de la décrépitude, il est l’ange abattu et combattu, dans la nuit vide et « inétoilée » des déchus sans fin. Le témoin, jamais résigné, d’au-delà le témoignage, d’au-delà l’injustice ; le receveur des plaintes et des réclamations des désignés d’office à la dégradation, la déchéance morale et la vindicte populaire ou celle pire, des élites avachies, racornies, consentantes. 

Olivier Mathieu n’a pas été, n’est pas, ne sera jamais de la cohorte de « La Fausse Parole », celles des « Assis » : tous ces gens de lettres et journalistes pour qui l’écriture n’est pas la Vie – n’est pas un acte vital et un cri – pour qui le mensonge est seconde nature, pour qui le peuple doit être crétinisé par souci de bonne chère et de privilèges, pour qui contester est comédie, pour qui la compromission avec les esclavagistes est un art de vivre.  Pour qui écrire n’est pas un Art, n’est pas la Vie, n’est pas un Art de Vivre.

Je ne peux m’empêcher ici, en ce lieu du récit, d’évoquer un peu longuement Armand Robin, l’auteur de La Fausse Parole.  Ô lui ne connut pas d’êtres d’exception.  Il survécut parmi tant et tant de médiocres de renom.  Il était fils de paysans dont la première langue fut le fissel, l’un des dialectes bretons, la langue des landes et des genêts, et vécut le drame d’un exil intérieur pathétique : « Mes mots n’eurent de bruit que parmi les fougères. » «  Et les poèmes qui parfois tombent de moi / Font à peine le bruit d’une feuille morte dans les sous-bois. » « Par la ville va le bruit que je suis un dément, / Je ne suis qu’un vaincu qui vais me cachant » « On m’accable de haine et de raillerie » «  J’aurai passé mes jours à supprimer ma vie. » « Je ne suis pas « avant », je ne suis pas « pendant », je ne suis pas « après. » « Nous ne pouvons pas tenir notre vie / Sous les chênes et les lieux légendaires. » « Je suis nomade et non contemporain.  » « Je me fuis de vie en vie. » 

Car on ne choisit pas sa vie.  On est choisi par elle.  Elle nous impose son code, ses valeurs et ses normes, même les plus étranges. Du moins en est-il de certains élus au destin tragique, aux vies hors du commun, aux vertus rares – celles qui révèlent la profondeur de l’homme seul et conscient.  Héritier fidèle, Olivier Mathieu nous dit, motu proprio, que la vie nous impose ses fidélités et nous engrange le Mal avec le Bien, tout en psalmodiant des complaintes inconsolables aux morbidesses des vieux amis défunts ou aux vieux démons intraitables.

 

Il a donc de l’Armand Robin, ce rebelle.  De cet « anar fou » de génie, de ce poète qui se dénonçait lui-même à la Gestapo et qui réclama, dès guerre finie, d’être inscrit sur la liste noire de l’Épuration.  Un poète n’épure pas, si ce n’est toujours son style. Et l’apurement mais jamais une épuration ; ni des latrines – fussent-elle en marbre – ni encor moins des hommes. Tous deux – Robin, Mathieu – ont l’amour chamarré pour les vaincus d’hier, d’aujourd’hui, de demain.  Peu leur importe in fine le camp.  C’est un principe secret d’humanité. « J’ai constaté que les gentils étaient les déchus, les vaincus ; et les sans-cœur, sans chaleur, sans amour, sans émoi, sans substance, les vainqueurs arrogants et ivres d’orgueil médiocre » dit en substance Olivier Mathieu.  N’énonce-t-il pas là quelque vérité éternelle ? 

Fréquentant les vaincus, des vaincus de talent, il eut souventefois le « goût de l’échec » ; « longtemps j’ai chéri l’échec » énonce notre poète pacifique (au rameau d’olivier) qui prône un « cynisme tendre ».  Puis un jour le malheur lui tomba dessus.  Patatras !  Toute Vérité n’est pas bonne à dire.  Il reçut en plein visage la bêtise aux yeux de crapauds, celle qui « bannit Villon, condamne Baudelaire, traque le Déserteur de Vian ». L’éternelle bêtise, à groin de brontosaure, des médiocres à vie creuse.  

Alors, depuis que ceux qui devraient veiller semblent parfois fermer les yeux sur certaines violences illégales et terroristes, avec les accordailles et les rires de gorge vulgaires des intellectuels confirmés et des braillards à courte tête, peu lui chaut les cabotins de la baliverne, les pompadours des entourloupes, les phacochères d’herméneutique, les virelais cacochymes, les chéris de ces dames au perroquet, les mandarins pontifiants, les mandrins déficients, les choristes déliquescents ou les sorbonnards évanescents qui faisaient déjà dire à Claude Le Petit, poète athée militant, pendu puis brûlé en place de Grève en 1662 : « Quelle étrange Encyclopédie / De gueux à ceinturons pendants ! / Que de cuistres et de pédants, / Que de rossignols d’Arcadie, / Que de grimauds époussetés, / Que de philosophes crottés, /  Que de discours à tête verte !... » (La Chronique Scandaleuse ou Paris Ridicule, vers 1660, première édition posthume 1668).

 

§

 

L’Art est une aventure individuelle semée d’embûches – et les embûches sont souvent celles que d’autres hommes sèment pour le plaisir de voir déchoir l’albatros à ailes de profond océan – la vie est une comédie grinçante et amère ; la vie est une tragédie. Mais, cela dit, du fond des temps difficiles, notre poète a du courage et de la rage au licol, il a l’amitié délicate, c’est un aristocrate à sa manière. Bon héritier fidèle, il est l’ami des déchus, de ses déchus à lui. C’est un personnage, un inclassable, un En-Dehors, un non-conforme. Si les décors sont là, son vrai monde est ailleurs, dans une autre vie, sur une autre Terre. Il a un côté rêvasseur et nervalien.

Et ainsi donc, des patentés et copies conformes, Olivier Mathieu s’écarte ou se gausse.  Il pourrait faire sienne, une fois encore, cette phrase d’Armand Robin : « Nous ne les haïssons pas, nous les méprisons ; nous ne sommes pas "contre" eux, nous sommes "en dehors" d'eux. Plus exactement encore, nous nous indignons des moments qu'ils nous font perdre en nous obligeant de temps à autre à nous occuper d'eux. » (in Le Libertaire du 29 janvier 1948).

« Eux », ce sont tous ceux dont nous avons déjà parlé : les cuistres snobinards, les petits-messieurs et les petites-dames de la médiocre petite farce en un acte que je joue la petite France déconfite et mollassonne. Adieu Marianne la Fière et l’Indépendante !  Aujourd’hui, la France est propriété des petits chiouaouas, aboyeurs d’artifice, bonzaï d’ancêtres authentiques, heureux et fiers de plastronner sur la grand-place tribale du marché, celle qui semble bien avoir perdu tout parfum, tout relent d’Universalité.  « Grand-place tribale du marché » est encore un bien grand mot lorsque « l’intégration à la française » ne semble plus fonctionner, lorsque des crétins nous disent que « l’heure des idéologies politiques sont dépassées », que le communautarisme doit être développé et que « la religion doit à nouveau prendre le relais ».  Autrement dit, lorsque des crétins prônent le retour joyeux à plusieurs siècles en arrière. Comme si le Sacré était encore affaire de religion.   Comme si le Sacré ne s’appelait pas, de fait, élan vers la Beauté, la Nature, la Vérité, la Liberté des humbles, le Savoir gratuit, le Non-Mensonge organisé ; le franc, le direct et le simple, le gratifiant et le spontané. Comme si le Sacré n’était pas l’un des éponymes de l’Émotion artistique. 

L’Heure devrait être à une Vraie Europe de Vraie Culture, non au démantèlement jusqu’à l’absurde de la vieille Terre européenne en autant de tribus imbéciles qui se haïssent, qui se jalousent, qui s’amenuisent.  Bientôt mortes ces tribus, ces castes, ces corporations décadentes qui construisent leur tombeau sans un sou de fraternité envers leurs voisins, qui comptent bien, par je ne sais quel miracle, échapper au désastre annoncé, attendu, programmé.  C’est là, ce me semble, qu’Olivier Mathieu pourrait reprendre à son compte la répartie de cet autre En-Dehors de talent que fut Albert Paraz :

 

" Il faut que vous vous mettiez tous dans le citron qu'il n'y aurait pas tant de laideurs dans le monde sans le consentement universel.  Dès que vous pensez : tel cloaque est bien assez bon pour ces gens-là, que ces gens-là soient d'un autre continent, d'une autre époque, d'une autre race, d'une autre planète, d'une autre classe, d'une autre religion, d'une autre langue, vous êtes un salaud. Et un salaud pas propre. Un vilain salaud. Un salaud dégoûtant."

 

La « salauderie », tel est le terme - de Léon Bloy - consacré par Olivier Mathieu. La salauderie des pseudo-intellectuels et des faux artistes. La salauderie des fourmis, qui esclavagisent les pucerons.  La salauderie des Temps Modernes, qui emprisonnent l’Intelligence. La salauderie des acariens à tête de nœud syphilitique. La salauderie des métamorphoses kafkaïennes des larves emberlificotées dans les fils de l’araignée sournoise et noire, qui défie le lombric aux dents de plomb, dans les cabanons des esthéticiens de la mort, des contempteurs de l’élan vital nietzschéen, des animalcules ridicules qui ont la prétention grotesque de vouloir diriger l’espèce humaine en vue de l’amoindrir. D’annihiler la Vérité, la Beauté, la Vie elle-même et la Nature.  

Et si Olivier Mathieu est un poète, et comme tout vrai poète un être sensible et souffrant – un révolté, un rebelle de la première heure – c’est bien la société telle qu’elle est, l’affligeante société qui l’y pousse. Car, par hérédité ou par atavisme, il est du dernier carré des vivants, comme en certaines fins mal achevées de batailles napoléoniennes. Du carré d’as. « Le monde moderne est malade, l’Occident à l’agonie, l’Europe contaminée. » Apatride contraint, il est « l’Européen Errant », le zombi des prairies frêles et marécageuses et des embruns inconnus, qui connaît les vîts rabougris des nuits sans feu ni âme. Qui eut toujours des accointances prémonitoires de germanophilie, des atomes crochus d’exil avec certains Boches, Chleuhs, Fritz, Frisés, Fridolins nasillards et casques à pointe infréquentables, ou jugés tels par l’air du temps. Ainsi, Olivier Mathieu (après avoir évoqué aussi son ami André Viatour, romancier communiste suicidé en 1987) entend nous dire qu’Arno Breker le sculpteur, fut un artiste au même titre que Vera Moukhina la russe, que Karajan le musicien, fut un artiste au même titre que Chostakovitch le russe, ou que la cinéaste décriée Leni Riefenstahl, avait tout autant de talent qu’Eisenstein.  D’ailleurs, ses deux principaux films, Le Triomphe de la Volonté et Les Dieux du Stade, n’ont-ils pas été plébiscités par les foules révolutionnées et enflammées du Front Populaire ?

Tous les vrais artistes et amateurs d’art comprendront. Tous les idolâtres de l’Art, les vrais amoureux du Beau et des émois esthétiques de la Vie. Seuls les hémiplégiques de la politicaillerie, et sombres amis de la propagande quelle qu’elle soit, renâcleront ou cracheront leur venin d’insignifiance.  Laissons-les se gonfler le collier à s’étouffer et juter leurs dogmes vicieux, hypocrites et jaculatoires.  Demain, après-demain ils ne seront plus rien.  Et je prends date, mes cocos. 

Au fleuve des années, Breker côtoie la cité de l’Arno.  Et Venise au fond de sa lagune qui déchoit, enfonce lentement son mystère des temps accomplis.  Les déracinés, les exilés ne voient pas les cités comme les autochtones, mais perçoivent la vie à l’aulne du souvenir d’un ailleurs enfantin et de naïfs préjugés culturels. Comme le raconte ce brave Popeck, qui pratique, avec tendre bonheur, l’autodérision dans son rôle de petit artisan, fabriquant de caleçons molletonnés (je cite de mémoire) : « Mon père me disait toujours, quand je viendrai en France, j’irai voir la Grande Synagogue de Notre Dame de Paris et j’irai chez Maxim’s !» C’est touchant. C’est naïf, c’est sincère.  

 

§

 

Mais je crois qu’au-delà des idées, c’est l’homme artiste qui préoccupe avant tout Olivier Mathieu ; ses vieux amis, ses parents écrivains. Il dit que « Pierre Drieu La Rochelle et René Crevel sont morts pour rien ».  Drieu ce libertin collectionneur de femmes, ce socialiste anarchisant (proudhonien et fouriériste) et ce fasciste, ce collaborateur tout en étant un admirateur du stalinisme, ce concentré de toutes les errances politiques du XXe siècle, se suicide en 1945.  René Crevel, ce surréaliste exclu un temps du surréalisme, ce dadaïste, ce communiste exclu du parti en 1933, malade et désespéré de voir le groupe surréaliste exclu du Congrès International des Écrivains pour la Défense de la Culture, se suicide en 1935. Deux exclus, deux inclassables artistes. Crevel, Drieu cherchaient, cherchaient sans relâche où se trouvait le bonheur de l’humanité et, de constat en constat, ils en tirèrent la seule conclusion claire et radicale à leurs yeux. Tandis que l’Aragon impénitent, ce – soyons honnête – quelquefois poète, le dandy à mignons, l’ancien ami de Drieu, le cadavre patriotard, l’incommensurable larbin qui écrivit des bouts rimés à la gloire et en l’honneur de la Guépéou, est mort après avoir répété toute sa vie : « un jour je dirai tout ».  Et son « tout » était du rien.  Le vide abyssal.           

« Au bord de mes cils brasillait une larme. » Olivier Mathieu n’aime pas les gagnants, les satisfaits benêts, les non-recalés à l’examen de la vie. Ses goûts littéraires sont éclectiques, car les poètes et autres artistes snobés, massacrés, maudits sont légion. D’hier, d’aujourd’hui, de demain même.  Il n’aime que l’authenticité. Il a un amour profond pour les déchus sans rémission, ceux que la valetaille plumitive (et primitive) aux ordres des triomphants prudhommesques de retour, courts et satisfaits sans talent, dénomment les abjects ou, au mieux, au quart d’heure d’étonnante bonté, les « petits maîtres » ; ces crétins.  

Les goûts littéraires d’Olivier Mathieu tiennent en une décoction de misère et de mystère, un certain classicisme ou néo-classicisme et la magie des reclus qui prévaut au paradis perdu de la Terre imagée. Celle des Attila, aux éléphants pesants réfrigérés, escarpant sur les cols enneigés, vers un pays anachronique aux dieux éteints ou inattentifs.  

Olivier Mathieu est un tendre d’entre les tendres. L’image même du travail, du tripalium, cet objet de torture barbare indigne d’une quelconque civilisation, et en premier lieu de la civilisation romaine, le rebute et le bute. Olivier Mathieu a mis en pratique le « Ne Travaillez Jamais !» debordien. Un dogme de misère attentive, attenante aux soupirs des morts à crachats. De ceux qui, au temps romain, auraient fini, « encadavrés » dégoûts, dans les égouts secrets et impavides.  Le salariat est esclavage.  Et Attila n’est pas même un condottiere.  Il enfante la Mort par osmose et marcottage, car la mort aventure est toujours au sommet du col, au coin des bois, au détour du regard fraternel d’un tortionnaire ivre de bassesse. La Camarde est toujours le Caïn de quelque Abel, en fuite perpétuelle. « Il se musse le jour, il vague la nuit sombre ; / Il fuit ses doux parents ; il a peur de son ombre ; / Ce qu’il voit lui fait peur ; / il craint tout ce qu’il oit , / Et semble que ce Tout soit pour sa fuite étroit. » (Guillaume du Bartas (1544-1590), La Seconde Semaine (1584))      

« Tout qu‘il est », Olivier Mathieu a donc ses idoles. Certains adorent encore le Che, il n’y a pas si longtemps Staline ou Mao avaient leurs admirateurs inconditionnels. Olivier Mathieu est encore plus vieillot et curieux puisqu’il aime des artistes déchus, certains pas même reconnus artistes, du camp des vaincus. « On a les 68 qu’on peut » (et qu’on veut, ajouterons-nous) chantait autrefois Léo Ferré.

Qu’Olivier Mathieu aime qui il aime n’est, pour moi, finalement, pas plus étrange que d’aduler Marx, Lénine, Trotski, Staline, Mao ou le Che tout en vantant les talents de quelque prosateur à rimes, de quelque poète à la Victor Hugo. Personnellement je préfère Villon, l’artiste et l’homme, au panthéonique républicain, longtemps en exil princier à Guernesey, qui pensait à tort que « l’art d’à présent ne doit plus chercher seulement le Beau, mais encore le Bien ».

J’ai connu autrefois, un anarchiste fervent, violent, friand et jaloux admirateur de Staline et de Mao. Il se déclarait lui-même être « le premier anarcho-stalinien de l’Ouest ». Curieux programme ! Tous les goûts sont dans la nature. Il est des mystères incompréhensibles, des messages codés incompressibles, ou indéracinables pour qui ne les partage pas. 

De ces goûts esthétiques particuliers, de son indépendance totale tant d’esprit que de parti (il eut toujours le parti pris du non-parti) vient une bonne part des malheurs et des exils d’Olivier Mathieu.  Car, on pourrait dire de lui  – recopiant une fois encore l’ami Armand Robin : « Je ne suis pas adroit, / je suis droit. / J’eus partout la même aventure très pure / Et c’était l’aventure à laquelle j’avais droit ». Et il se reconnaîtra lui-même dans cette volonté d’Armand de « sauver / la sincérité, la vérité, l’authenticité » et dans ce cri : « Je ne prends de revanche que dans la connaissance ! » (« Je ne suis pas adroit » ; Ma Vie Sans Moi)

 

§

 

Olivier Mathieu nous évoque « les moments prodigieux de [sa] vie », moments épars, mais n’en dit pas plus, par discrétion, par retenue, par goût du secret, par souci de ne pas disperser le souvenir, par peur d’être mal lu, parce que les mots sont incapables de dire l’impartageable. Je ne sais. Mais notons que chez lui, le bonheur semble rare ou toujours perdu, passé.  Il consent cependant à vivre encore parfois dans le pré. « Si la pomme bleue est instant, la pomme bleue est clé des champs » L’école buissonnière fait la bique, saute les fossés emplis d’eau, enjambe les barrières sans retenue, cueille les fleurs sauvages et libres. 

Chez Olivier Mathieu le mot « amour » est un mot rare : « c’est au cadavre de ma mère que j’ai dit que je l’aimais ».  Et dans l’acte d’amour physique, le corps de la femme est finalement distant, juste esquissé de quelques mots clé. Sexe féminin, « fente mouillée », gouffre à mystère, « caouno de la poôu ».  L’acte charnel est à peine entre-deviné. Au-delà de certains mots crus, de certaines descriptions particulières exposées d’un point de vue masculin, le sexe est sinon tabou, du moins masqué, oublié, travesti, limité, partiel, obvié.  Peut-on dire chaste ?  Les « gros mots » cachent souvent de la retenue, voire même de la pudeur.

On peut être effrayé par l’étroitesse d’esprit de la pensée contemporaine, nous suggère Olivier Mathieu. Les penseurs non-conformes tiennent dans un petit village dispersé aux quatre vents, ici où là, sur notre frêle écorce terrestre, perdus sans voix. Prédestiné au malheur, ce pur, égaré sur les chemins caillouteux des montagnes et des passes, longtemps accompagné d’un vieux chien cancéreux, connaît, subit la grande solitude, parfois émaillée de quelque rencontre furtive et fertile, de quelque brin de lumière ; la lanterne de Diogène au lointain, la chandelle en suif jaune d’un spéléologue des premières heures, la torche enfumée d’un peintre dans une « caouno » égarée.      

Olivier Mathieu recherche la Vérité. Pour lui, qui ne dit pas la vérité déchoit. Ainsi, il aime à réviser le mot de Cambronne que le général nantais n’a, d’évidence, jamais prononcé au Dernier Carré de la Vieille Garde à « Waterloo, morne plaine » ; il nous incite à revisiter la Roma dell’Amore aux temps agités des empereurs « chambranlants », lorsque l’artiste, et despote Néron, entouré de conspirateurs mais amoureux de la Beauté, fit ériger la Domus Aurea, la Maison Dorée, lui qui s’adonnait aux courses de chars ou déclamait ses vers au théâtre, et réprima, ni mieux ni pire qu’à cette époque et en bon païen, les chrétiens des origines : ceux qu’il accusait, non sans un fond de vérité peut-être, d’être les responsables de l’incendie, en 64, de sa cité qu’il adulait. C’est probablement lors de cette sanglante répression, qui débuta en fait en 62, que moururent Saint Pierre, premier évêque et premier pape, le Simon-Pierre du Christ, et Saint Paul, Saül ancien persécuteur de chrétiens, devenu l’Apôtre des Gentils, celui qui universalisa la religion chrétienne encore « ânonnante », peu de temps avant que le Temple de Jérusalem ne soit rasé jusqu’à la dernière pierre (70) et que les derniers résistants Juifs ne soient contraints au suicide par les armées romaines au promontoire de Massaba (73-74).

§

 

Olivier Mathieu passé et présent ? Heureux passé, présent mortifiant et triste d’exilé. Il dit de sa jeunesse « j’y jouais à la vie » et ajoute en-hui : « je joue à la vie, à l’envie. » Mais l’envie est devenue sinistre. « Et puis face à la mort, un homme rit et pleure »  Un homme rit du rire du nourrisson ; son rire est si loin ; puis il pleure des sanglots de qui a perdu ses billes au jeu creux ou curieux de la Vie, au jeu cruel de l’Art péniblement accompli, au jeu dépourvu de sens de ceux qui ont la prétention de dominer les Dieux, au jeu impossible de l’Amour-Toujours, au jeu de la solitude humaine ancrée en chacun de nous. Et à ce jeu, j’y vois l’Ankou familier des campagnes bretonnes qui semble maintenant rôder.  Le squelette à la faux et au suaire est sorti de l’ossuaire, et vaque dans le sanctuaire des champs de la nuit si peu claire et sans lune, se coulant le long des chemins creux, caché par les haies vives, tenant au col une vieille rosse, quelque Rossinante donquichottesque, tirant vaille que vaille, à hue et à dia, une charrette aux cadavres épars, entassés dégoulinant de miasmes aqueux, aux moyeux grinçant de dents déchaussées et aux « aridelles » grimaçantes, dans la brume confuse et myope, mi-crachin des cieux mi-embruns des marées océanes.      

Olivier Mathieu n’est point trop un gai. Il dialogue avec la Mort qui lui fait peur, avec ses morts, sa nostalgie et ses regrets. Et ses amertumes sans doute. Alors, dans la nuit noire d’encre des déchus sans bornes, il répète sa complainte, sa hantise de la mort, de la mort perdue là dans un coin d’ombre égaré, sans gloire, sans histoire et sans mémoire. Sans souvenance. Il aime à dire que, dès cinq ans – à destin scellé – il prit conscience de la fatuité de la vie et de la prégnance de la mort.  Peut-être se demande-t-il pourquoi, lui tout petit enfant chétif, ne fut pas destiné, comme son double, son frère jumeau, à la mort péri-natale. Fut-il épargné, enfant, pour mieux souffrir, adulte ? Pour mieux achever la tradition de la lignée ?   

Mais lorsque la « médiocrassie » accourt au galop, que les sycomores jouent aux platanes, que les néants satisfaits et comblés adorent ostensiblement le Veau d’Or en des vespasiennes au coulis de nacre argentin, que les contempteurs de la saine et sainte révolte narguent – au petit-jour – les gens sans aveu, que les décadents décrépis et turpides – humanoïdes sans rate, ni âme – désespèrent les derniers vivants, alors il se dresse superbe. Fier animal blessé. Et il clame, ravigoté, tout son ostensible dégoût.  Le grand refus du fils de la Terre.  De cette Terre figée dans sa course au néant qui fait dire à Conchine, dans La Magicienne Étrangère :  « Sortant du noir séjour des malheureux esprits, / Je viens derechef voir ce terrestre pourpris » (1617, acte II, scène 2, tragédie attribuée à Pierre Matthieu).  Le pourpris – mot encore usité au temps de Littré – est l’enceinte, l’habitation, l’enclos.  Le « pour pris ».  La Terre et le Ciel sont notre prison obligée. 

La Mort aux yeux de lynx, aux accents de vaurien, aux pieds de loup. La Mort bruissements d’ailes, la Mort qui égratigne dans les buissons, la Mort qui chante au matin morne, par la voix d’oiseaux criards, hésitants ou doucereux.  La Mort ironise toujours sans retenue.  Elle ricane comme une hyène auprès de sa charogne. Mais il y a l’Art. Ars Perennis : cet hymne à la Beauté, à la Nature, à la Vie, à la Vérité, à la Liberté, au Savoir, mais aussi défi à la Mort. Un brevet fou d’immortalité. Le seul sens que l’on puisse donner à la Vie, amère destinée. Car si l’ « on meurt le même jour que l’on commence à naître », « jusqu’au dernier soupir l’homme a désir d’apprendre » (in : Tablettes de Pierre Matthieu (1563-1621) ou (Cent) Quatrains sur la Vie et la Mort, 1613).  Du moins, certains hommes.

Puis, les vains soliloques, les soliloques du pauvre – ces cris du coeur vers quelques âmes égarées comme lui – s’apaisent.  Et Olivier Mathieu se surprend à murmurer : « Il n’y a plus rien ».  J’ignore si notre poète reprend ici consciemment le vers de Ferré ; je crois, en vérité, qu’il le recrée. Je ne suis pas surpris : sur ses photographies, les yeux tristes et la bouche attentive d’Olivier Mathieu, dès le premier instant, me l’avaient déjà dit.  La solitude, la misère matérielle, la souffrance physique et morale – la faim, le froid, le mal-être – sont le lot commun, le ferment journalier de sa vie, de sa désespérance en l’Homme, en la Société, mais jamais en l’Art, et de son dégoût de la « salauderie ».  Et il tient du miracle que sa poésie soit aussi fermement construite, si chantante et finalement si peu révoltée, ou plutôt révoltée en sourdine, mezzo forte, mezza voce, à demi-mot – comme pour s’excuser de souffrir. Quelquefois une phrase plus vive éclate, mais le bon ton des convenances – un paradoxe pour qui s’en moque – reprend le dessus.  Olivier Mathieu n’est pas méchant ; il a, il a eu autrefois les colères et les insultes juvéniles et sauvages des marcheurs rectilignes et des cœurs droits. Et si depuis, les Assis « Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues /  Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs / Le sinciput plaqué de hargnosités vagues / Comme les floraisons lépreuses des vieux murs » lui « oraisonnent » encore la sérénade des insultes des nantis, du fond de leurs conforts douillets, de leurs gras salaires fonctionnaires, de leurs mensualités à jour, de leurs concessions mortuaires acquittées et de leurs tombeaux de marbre déjà prêts, alors le mieux est de dire « Taisez-vous et laissez-le tranquille, vous les baveux de suffisance parvenue ! ».         

 

Il est même jusqu’à un « spécialiste » (quel mot affreux, quelle bêtise) qui a fait carrière des sublimes Rimbaud et Lautréamont et qui n’a pas été capable de déceler, en Olivier Mathieu, le poète. Que valent alors ses études d’universitaire ?  Et que valent depuis ses réflexions moralistes d’un conformisme déprimant ?  Que peut-il comprendre de la poésie, ce cœur-froid et sans âme, amoureux des chiffres et des certitudes, et fatalement ennemi de l’Art?

 Celui-là, et son ris faux, jetons-le à la trappe. « Merdre ! Mère Ubu ! À la trappe, à la trappe ! De par ma chandelle verte ! À la trappe l’ennemi de l’Art ! À la trappe ses écrits ! À la trappe le je-sais-tout, et laissons-le pérorer dans son trou ! Merdre et merdre et merdre ! »  Ricanons !  Et passez muscades, muscadets et muscadins ! L’Esprit divague ; il a perdu tout son sens commun. Les intellocrates s’affaissent de décrépitude et de turpitude. Leur tête se dilate alors que tous s’épient / « Et leur membre s'agace à des barbes d'épis ».  Bien vu l’Arthur ! Bien résumé. Broutez, petits pantins de bois, Pinocchio au long nez, mais sans âme, ni fée bleue. 

En attendant, moi, je dis à Olivier Mathieu : « Salut l’artiste ! » tout en laissant jaser les crétins à sornettes et à sonnettes sans timbre, suffisants « médiocrates », rejetons monstrueux nés du coït incestueux des médiats, blablabla, et de la médiocrité, poil aux atrocités.  Et je  conclurai, en compagnie du poète, avec la dernière phrase, désabusée ou accomplie, de ses Pommes Bleues : « À la fin, il faudra que tant de chagrin cesse ». 

 

 

Écrivons, attendant de plus fermes plaisirs,

Et si le temps domine encor sur nos désirs,

Faisons que sur le temps la constance domine.

(Jean de Sponde – 1557-1595 –  26 Sonnets d’Amour, première édition : 1599)

1. Januarius (ou «ianuarius »), adjectif, « de janvier ». Les « Ianuarie » étaient la fête des calendes de janvier. Janus (en latin, Ianus) est l’antique divinité italique représentée avec deux visages. Dieu des portes (« ianua ») et des passages, Janus présidait à tous les débuts et, en particulier, au début de chaque année. Il a donné son nom au mois de janvier.

2. Le verbe latin laboro, as, are, signifie : « travailler, se fatiguer, peiner » ; « lutter », « être en péril » ; « souffrir », être malade », etc.
3. Le verbe latin « fello, as, are » signifie aussi bien « téter le sein » (pour un nourisson) que, dans le sens qui est réputé « obscène » par les dictionnaires, « prodiguer une fellation » (par exemple chez Catulle).

4. « Incarnato », en italien dans le texte. Adjectif. Signifie « incarnat ». Exemples : « Rosa incarnata » : « rose incarnate ». « L’incarnato delle guance », « l’incarnat des joues ».

 

 

 

Jean-Pierre Fleury.

23 février 2008.

 

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