Olivier Mathieu

dit Robert Pioche

(une voix à l’Académie française)

 

 

Texte intégral d’un livre paru le 31 janvier 2008 :

 

LES POMMES BLEUES

 

( Paris, © 2008 )

 

Ce livre se trouve d’ores et déjà et se trouvera prochainement dans un certain nombre de bibliothèques en France, Belgique, Suisse, Roumanie, Brésil, Italie, etc., etc.

 

Par ailleurs, une importante revue française a (catégoriquement) promis une recension d’une page entière, au sujet de ce livre, pour son numéro du mois d’avril 2008. Dans quelques semaines, donc.

 

Le présent livre, strictement HORS COMMERCE, a été imprimé en six cents (600) exemplaires, se décomposant comme suit: 100 réservés à la presse, marqués S.P. (service de presse) ;  483 de l’édition courante ; et 17 sur grand papier, numérotés en chiffres romains de I à XVII, réservés à l’auteur. Le tout constituant l’édition originale. Aucune réédition, de quelque œuvre que ce soit, d’Olivier Mathieu, n’est autorisée sans l’accord de l’auteur ou de ceux qu’il aura désignés pour faire valoir ses droits. Notamment Daniel Fattore, en ce qui concerne les textes diffusés, par ce dernier, sur son site Internet.

 

Imprimé en France ( 2008 ).

Tous droits réservés, pour tous pays.

Reproduction interdite, y compris sur Internet, sans l’accord écrit et préalable de l’auteur.

 

 

Texte intégral d’un livre paru le 31 janvier 2008 :

 

LES POMMES BLEUES

 

( Paris, © 2008 )

 

 

 

«  Ce n’est pas ung jeu de trois mailles,

Ou va corps, et peut estre l’ame ».

François Villon.

Testament, CLVII, Belle leçon aux enfants perdus.

 

Je suis né le 14 octobre 1960.

Nous voici en 1964, dans la banlieue parisienne. Ce jour-là, un enfant blond d’à peine quatre ans disparaît. Sa mère affolée le retrouvera, quelques heures plus tard, muni d’un bagage léger, sur un quai de la gare de Sceaux. « Où vas-tu ? » lui demande-t-elle. Il répond, très sérieusement : « Je vais à Rome ».

Nous voici en 1969, dans la gare de Florence. C’est mon premier voyage en Italie. « Maman, je voudrais vivre ici », dis-je, très sérieusement. Pourtant mon enfance s’écoulera dans une autre banlieue, ma banlieue parisienne, où j’ai entendu pour la première fois un mot, magique à jamais : Aprem.

Nous voici en 1974, à Berre-des-Alpes, dans l’arrière-pays niçois. Pas encore pubère, je propose très sérieusement à Mireille, une Italienne de quatre ans mon aînée, de nous échapper en direction de l’Italie toute proche. Elle sourit énigmatiquement, me prédit que nous nous reverrons, mais s’esquive. Nous dormirons ensemble beaucoup plus tard, une nuit parmi toutes les nuits du monde, le 29 novembre 1997.

21 décembre 1982. Solstice d’hiver. Ma première fois à Venise. Ce soir-là, au Florian, j’écrirai une « Ballade de la lune aux genoux fins ». Le 5 janvier 1985, je quitterai la Sérénissime, certain d’y revenir une semaine plus tard. J’en resterai éloigné, désormais, plus de vingt ans.

Le 14 octobre 1993, j’ai épousé Claire, alors âgée de vingt-quatre ans. Le 27 juin 1994, je m’installe - je me bannis - à Florence. C’est là que, le 29 novembre 2002, naîtra Alice : sa mère avait à peine plus de vingt ans.

Giulia, née comme moi le 14 octobre, avait vingt-six ans en 1999, et elle est morte ; Fragolina, en 2001, vingt. Je ne demande nul pardon à celles que j’ai évité de citer ici.

Il y a encore en Italie, même s’il tend à s’effacer comme tout le reste, un esprit bon enfant, celui du farniente. M’y serais-je donc exilé parce que c’est le pays de la débrouille ? Peut-être. J’ai choisi l’Italie, en vérité, parce que c’est la terre de l’Empire romain, et de Virgile : j’avais été éduqué, par mes études classiques, dans le goût de l’Antiquité païenne. Parce que c’est le pays de Beniamino Gigli : je me suis assoupi, chaque soir de mon enfance, en écoutant Core ‘ngrato et L’ultima canzone. J’aime les mondes qu’il y a dans chaque grande ville du Bel Paese, j’aime Naples et Beniamino Gigli, Florence et Pontormo, Venise et Carlo Gozzi, Rome et Néron – l’empereur-poète qui n’a jamais incendié Rome.

De 1993 à 2008, ma vie sentimentale a été florentine. « Les femmes italiennes sont les plus belles au monde », disait ma mère. Laquelle n’était pas tendre, en général, avec le beau sexe. Et moi, dès l’enfance, je fus amoureux de la Belle Fée de Pinocchio, la Fata Turchina. D’où mon désir, à l’âge de quatre ans, d’aller à Rome. Aller à Rome ! Tel était mon programme. Roma, palindrome d’Amor. Tempo di Roma, a écrit mon grand ami Alexis Curvers, et j’ai donné à l’un de mes romans le titre de Tempo di Firenze. Temps d’amour.

Il est trop tard pour réécrire l’Histoire. Ou peut-être pas. C’est grâce à mon exil, aussi, que j’ai vécu, pendant sept ans, mon histoire d’amour avec le personnage de tous mes romans, mon fidèle compagnon de misère, l’admirable vieux chien Però. Il dort, depuis le 8 août 2001, sous l’olivier d’une colline toscane, en un endroit connu de moi seul. Puissent les sépultures de Villon, de Cagliostro, d’Antoine et de Cléopâtre, et de tous les grands vaincus, et celle de mon chien, et la mienne bientôt, échapper aux curiosités malsaines des humains.

Je suis né le 14 octobre 1960. Dans les jours maléfiques du calendrier, nei giorni della Coda dello Scorpione, me fait noter Sara, l’astrologue florentine avec qui je fais l’amour depuis 2005 : l’année de ses vingt-quatre ans. S’il y avait encore eu des Empereurs, Sara aurait été l’astrologue de confiance du plus grand d’entre eux. Et si Nietzsche est né, comme moi-même, sous le signe de la Balance et non sous celui du Scorpion, c’est à Auguste que nous le devons.

J’aurai bientôt cinquante ans, même si les filles de dix-sept ans ne m’en donnent pas toujours trente. Je n’aurai point d’autre enfance, d’autre jeunesse, d’autre vie. L’Italie n’est plus dans l’Italie, elle est toute où je suis. Voici la poésie - ma poésie - des pommes bleues. Fragrance de pommades fleurant la pomme, parfum des derniers jours et des ultimes vendanges. Comme le temps passe.

J’ai fait de mon enfance, et de toute ma vie, ab ovo usque ad mala, le Temps des Aprems. Aujourd’hui, rien n’a changé. Je ne joue à nul autre jeu qu’à celui de la vie. Telle est ma vocation. J’obéis à mes Dieux. Plus tard, le temps des pommes bleues est venu. Combien de pommes d’or et de nuages blancs,  aux temps lointains d’enfance ! Il était déjà  tard : je le savais, mais je ne le savais pas. C’est le monde à l’envers, l’hiver d’Europe. Mais, dedans mon cœur, c’est toujours le plus beau mois de mai, celui de l’antique An Quarante du proverbe. O pommes bleues, disséminées comme le Petit Poucet sema ses cailloux, combien de moissons gâchées ! Les feux de la rampe sont éteints. Mes brunes aux yeux bleus sont éparses, l’émoi du cœur se raréfie. Mais tout eut un sens. Je le connais. Pauvre Robert Pioche, Gribouille de l’époque moderne de Couille-Bredouille !

- Que cherchas-tu, Robert Pioche ? Une femme?

- Le monde moderne a abîmé les trop humains.

- Ne te plut-il point ? Tu eus la possibilité de choisir d’autres voies.

- Il n’y avait pas d’autre chemin, pour moi. Tels furent mon amour du drame, ma passion de l’échec, mon idée de la beauté.

- Un jour fut, où tu n’étais pas seul.

- Au-delà de l’instant, la connaissance détruit.

- Si chercher, c’est mentir : pourquoi chercher ?

- Pour ma solitude d’après que la foudre a tonné.

- Tu ne regrettes rien ?

- Je suis né après la mort de la dernière promesse de beauté.

- A quoi bon agiter une lanterne dans la nuit ?

- Pour le beau geste. L’espoir, c’est bon pour les cochons. Vaincre est écœurant.

- Seul acteur et seul spectateur, donc. Les femmes, des miroirs ? Un écho ?

- Des passantes.

- Les femmes, des romans ?

- Je plains qui refusa l’occasion d’en être un.

- Mieux les occasions perdues, ou saisies ?

- Le séducteur pleure les papillons pas épinglés. S’il menace sa solitude, déjà sa liberté lui manque.

- Vivre, pour quoi ?

- J’ai 343 souvenirs sublimes, 49 douleurs, 7 instants de vie en beauté. Les moments de mon cœur.

Traqué de traque à l’homme traqueur de pommes bleues, mon ambition fut le trop difficile. Comme quiconque veut historier et historiciser sa vie, j’ai privilégié l’instant où la fleur tremble du désir d’être cueillie. Regards qui illuminent le cœur. La seconde d’avant le frémissement de la veine bleue.

            Il est deux façons de vivre. La première est de garder pour soi, dans le secret du cœur, les instants de beauté. L’autre, c’est de donner un écho à ce qui fut vécu. Tel fut mon choix. Ce fut toujours la dernière Aprem de Robert Pioche, la der des ders. Je dis qu’il vaut mieux, car cela fait plus mal, être le dernier du Temps d’Avant. D’accord et tant pis. Il est déchirant mais indispensable d’écrire - bien que j’en sache l’impossibilité ultime - ce qui ne peut être transmis, ce qui n’appartient qu’à moi, ce qui est né avec moi et avec moi mourra, ce à quoi j’ai atteint dans les occasions où ma conscience a littéralement coïncidé avec la réalité atmosphérique.

Le Temps des Aprems se relie aux ciels pommelés, aux pommes bleues, à la mort. Il n’y eut aucune contradiction entre mes idéaux et mon style de vie. Tout naquit, en moi, d’une même recherche de l’Emotion. Vous saurez trop tard, ô pommes bleues, ce que j’ai su trop tôt : les morts pleureront le temps perdu. Ce qui compta, fut de rêver. Pommes bleues, mes yeux sont d’autres mains. J’aurai été fidèle aux larmes de mon enfance. Une longue, une interminable nuit de Walpurgis : telle fut ma vie.

            Qui fut heureux un jour, qui jamais ne le fut. Nul ne reviendra vers l’instant qui aurait suffi, et qui n’aurait jamais suffi. La mémoire s’effiloche, le vent érode les nuages. Il faudrait dire seulement, de chaque histoire, la plus belle image. Voici ce que j’ai vu. Voici un livre où, parfois, des ombres du passé se croisent. La mort est comme les draps de lit, sans mémoire. Rien ne fut-il ? Pommes bleues, proies et ombres, images, mirages. En une époque sans rêve et d’histoire incolore qui a oublié la mort, vous fûtes les plus belles du Bal des filles à marier.

Au seuil de sa Mort, il restera de moi un homme qui regarde ses mains, et qui rit en larmes.

            Je me souviens, le dernier jour de mars 1974, de Mireille, la jeune Italienne qui m’apparut en pleine lumière, sous les glycines éclatantes de l’hôtel Bellevue à Berre-des-Alpes. Je me souviens des chastes amitiés amoureuses de mes vingt ans bercés par l’Inachevée de Schubert, l’Héroïque et la Mondscheinsonate de Beethoven sous les doigts de Wilhelm Kempff - et, le 30 octobre 1978, sur la falaise d’Arromanches, du vent dans les tresses brunes de Corinne, à contre-jour de l’horizon éclaboussé par le soleil couchant rubicond, rayonnant.

Le Soleil n’a pas vieilli, je traverse l’été au hasard des trains de nuit. Les rails sont un collier dont les villes sont les perles. Le paysage déferle. O saisons d’hier heureuses ! Je n’ai plus beaucoup de temps, ô voyageuses qui aurez vingt ans demain. Je sens la mort à l’affût, mais la lune est blondoyante. Souvenirs de ce qui fut, qu’efface le vent des dunes. Vivre déchire mon cœur. Voici le rythme et le bruit, comme les sons des sept couleurs, des bielles des trains de nuit. L’horizon est un silence dont les prénoms sont les pierres, écrins de toutes nuances. C’est dans mes départs en guerre que, me plaisant à conjuguer les verbes courir et mourir, je départis mon temps dans l’entre deux  du voyage, l’éternité du passage. Les yeux qui se défient, les mains qui se délient, tout meurt. Les filles oublient. Je vois sur les quais du ciel danser des Dieux et des corps, les silhouettes des morts. L’aurore tourne au pastel, comme le serment d’été des amoureux.

L’horizon est le fil que file la princesse, où la princesse file dont dansent les images à l’horizon, sans cesse. Hélas, les reines mages s’effacent approchées, je m’en souvins souvent, comètes chevauchées qui s’en vont dans le vent. Le poète repoussé de la fête poursuit jusqu’à l’aube, le cœur rompu d’un rire, cette couronne d’or dont le désir le mord comme un rêve d’Empire. Ni échelle ni corde ne viendront donc se tendre, si ce n’est pour me pendre. Les fenêtres s’éteignent, nulle reine n’y peigne sa toison de magicienne : la douleur seule est mienne.

L’aurore tardera peu. Dans l’église sauvage, un cierge après un autre allume les tableaux. L’extase du saint a des traits d’orgasme. Les pas chuintent sur le marbre blanc des tombeaux. Trois mots, tracés à la craie sur un mur, ont résumé un drame : Vivre, c’est commencer. Trois mots de Cesare Pavese, qui n’avait jamais vu jouir de femme sous lui, trois mots avant de se suicider. A l’horizon, voici un morceau de ciel bleu : celui dont parlait Legrandin. Finir est mourir. Il faut fermer la porte. Bientôt, cette nuit aussi rejoindra les nuits mortes. Derrière moi, je laisse les orgues et les cloches sur les toits de glycines où l’aube s’accroche. Vivre, c’est commencer. J’aurais voulu rester. Je sais aussi que vivre est devoir s’en aller.

Sot qui écoute la haine de la femelle à l’haleine que la semence ensemence. J’ai su, chère Suzon, que vous n’eûtes nul remords à téter le suçot autant que vous le pûtes, ainsi que les bonnes sœurs et les bourges dames très dignes. Et à  lécher jusqu’au bout, à tout bougre, la courge, en aspirant chaque asperge au plus près du prépuce et en vous faisant payer, comme les putes. Je voulus que tu suces mon vît gratis, Suzon. Avant que d’être mort, Suzon, dedans ma fosse, je te voulus punie en ce délice qu’on appelait quelquefois, jadis : Semen in os, quand la trompe se membre entre le gosier et le con. Tu sus, tu sais, Suzon, sucer le mort en vie : quand la bite déconne et que le vivant bande, évite le sillon vulgaire et fait de la bouche l’objet de son envie, avant que de s’éloigner dans la mortelle bande. Suçote la sucette, Suzon, fût-ce une seule fois, aux pendus de François Villon, aux frères d’André Baillon. Je voulais, ô Suzon, que tu busses mon nectar. Et chantons la chanson des cent Suzon qui sucent. « Greluche te truffant des couilles des ordures, pourquoi téter les glands des glands, niquer des lopes ? Mais si je vois danser autour de mon dard dur ton bel œil nyctalope, alors tu es Salope ». J’ai aimé nicher la bite dans la bouche à la langue agile qui mouche le gland, introduire mes mains dans une chevelure brune parfumée sur mon ventre quand un grillon chante à la lune, avant que le plaisir ne m’éventre, les yeux souriants qui m’observent en l’instant de la haute verve. Verge bandante, admiration de ta prière en soumission. J’ordonne que tu boives toute la giclée, Suzon, goutte après goutte. La femme diligente à sucer a le droit de causer d’amitié. A quoi rêvent les jeunes filles ? Mon cher Alfred, je vous défie de nier que cet animal ne soit atteint de trouble hormonal. Peut-être à rien, tout bonnement. Et à coup sûr, je ne mens point si je dis que la pucelle rêve à la pine. J’en ai vu tant, de ces jeunes filles à la recherche d’émotions, disaient-elles. La fin d’une telle quête coïncidait avec la messianique découverte de la quéquette du premier rustre venu. Que dire, alors, à ces dames, sinon : suce ou crève ? Je ris, si la femelle croit taire le moins secret de ses mystères, voulant toujours faire le coup du bon ami. Ami, mes couilles. Il faut d’abord tirer ton coup, en chienne offrir la fente qui mouille. Au membre fouaillant ta chatte, Suzon, tu devras montrer patte blanche. Il faut donc m’écarter les jambes, que ma queue et mon rut t’enjambent, te bourrer les trous de ma poutre, te faire avaler mon foutre. La Femme moderne ne geint point quand il faut divulguer son vagin et que, pour sa vulve,  on la paye. Pour une très grasse oseille, elle écarte le trou du cul, puis disserte de sa pudeur. C’est très artistique, le nu, et puis le fric n’a pas d’odeur. Ne me prenant pas pour un bon, tu sauras, embouchée au con, femme qui pompe et que je nique, que je suis vraiment romantique. Malheur à moi si je n’eusse point su cette vérité : les femmes sucent.

Regarde ! Cette nuit, c’est la nuit d’une éclipse. L’ombre terrestre prend possession de la lune, le ciel borgne cligne de l’œil, l’astre s’assombrit, tout l’espace est noir l’espace d’un instant. Sens-tu monter l’odeur des roses, dans les jardins? Belle éclipse, celle que nous aurons vue ensemble.

- « On croirait l’été », m’a dit Sara.

- « La prochaine fois, ce sera dans vingt ans ».

Vingt ans, l’âge de toute pomme bleue. Pour moi, déjà l’hiver. La nuit a la couleur des pommes. Pommes vertes, rouges et bleues, jeunes pommes du temps de mon long exil. Et puisque mon cœur a battu, à la fin mon cœur cassera. Quoi passait, et puis quoi restait ? J’ai une idée d’un tel secret. La fin de mon âge approche, exilé chasseur de nuages. Je les dissémine dans ces pages : afin qu’il reste un rien de grâce. Rien ne put durer qu’un instant : un diamant au cœur du temps. Mais voici au fond de mes mains hier, germe du seul demain. Semeur d’émotions incomprises, ma destinée est dénuée à tout jamais d’autres nuées. Si je me suis parfois assis à ma table d’écriture en évitant de laisser appréhender trop de choses de moi-même, je n’ai point trahi mon cœur en pleurs, qui se fend. Images d’hier et des nues reviendront-elles inconnues ?

Les pommes bleues étaient l’écho de quelque inaccessible ballerine. Ou alors mes pas, au bout de la nuit, furent l’ombre d’une prison de tulle. Douceur des jours, rougeur des joues, les yeux d’argent vif d’une enfant, des astres d’or au fond du ciel, des rires et des voix dans l’air du soir, des parfums sucrés de vanille, des glaces à l’eau parfum citron acide. O pommes bleues, vous qui étiez beauté, recherche et innocence, mirage, attente et tromperie, ô pommes bleues, si vous saviez tout ce qu’il vous faudrait pleurer ! L’émotion à cueillir au hasard d’un instant, les papillons multicolores amoureux des nuages, les coquelicots le long de la voie ferrée, le Soleil sur ma peau. Mes poings hélant le ciel, pleurant l’absence  des Dieux. J’ai su, je vous le dis, l’affliction de leur attente. Qui ne fut dernier souvenir n’aura jamais plus d’avenir. Le soleil et la lune, aux cieux, sont comme jours neufs et jours vieux. Ah ! c’est le printemps, c’est le temps que je déflorai follement ! Dans mon cœur est la jeunesse, qui s’éloigne.

Je me souviens, le 20 novembre 1999, de la tache de couleur joyeuse et lumineuse que peignit soudain, dans la ville, la minijupe de Giulia. Voici au seuil mortel de l’éternel néant, en ce désert obscur de glace et de silence tissé de jours perdus et de mots inutiles, une jeune fille aux yeux riants de Soleil. Sous la lune un sourire, un hymne à la mélancolie, un geste esquissé d’azur inachevé. Une ballade de Chopin, col fuoco, en sol mineur. C’est jeunesse du monde, et c’est jeunesse blonde et c’est brune jeunesse, et la mienne s’enfuit. C’est le temps qui s’envole : le parfum des roses, éternel, éphémère, est si beau que je n’ose.

Il arrive que le temps et l’oubli nous rendent vaguement, sur les femmes d’un lointain passé, des illusions pareilles à celles que nous nourrissions au temps où nous ne les connaissions pas encore. Je me souviens de ma promenade, le 22 mai 2001, au bord du fleuve, avec cette jeune fille que je surnommais Fragolina : Fraise des Bois. Les lèvres ont fané de printemps en printemps, mais le rire est intact qu’a entraîné le vent avant qu’il n’ait le temps de me l’arracher, cette rose lilas saumon, la mauve violette. Le désir virginal court là-bas, au sublime horizon des images d’hier que la lumière irise, en une chevauchée d’astres lactescents à la beauté cachée. Les romans pas écrits ressemblent à ces robes que le Soleil effleure, puis qui se dérobent. Les yeux des villes furent miroirs des pluies de toutes mes saisons. Les ciels des filles furent trottoirs des yeux, cerfs-volants et arc en ciel. Ciels bleus, ciels verts et ciels noisette de ma jeunesse en larmes, en rire. C’est le temps que les cieux, c’est le temps que les yeux des filles défleuriront. Crève mon cœur,  de crève-cœur.

Me souviens-je de la même histoire que toi ? Te souviens-tu, dis-moi, du Soleil, ce jour-là,  quand tu courais, quand tu dansais - et déjà nous disons : « C’était il y a dix ans » - sur les ponts des saisons ? Et le temps s’est enfui. Chacun de nos adieux ressemblait au dernier salut qu’on fait aux Dieux. Tu me reviens, parfois. Et demain nous dirons : « C’était il y a vingt ans ». Et nous nous sourirons. Le temps n’a rien changé, nos cœurs ont le même âge. Là-haut dans le ciel bleu, là-bas dans les nuages, quelque part dans mon cœur, je t’emportais toujours. Et quand tu disparais, c’est peut-être à jamais. Un jour, nous mentirons en disant l’au revoir de ceux qui ne doivent plus jamais se revoir. Te souviens-tu de la même histoire que moi ?  Nous nous sommes aimés et je n’oublierai pas. Et si ce devait être un seul jour chaque année, je sais le jour d’automne où sont nées les roses. Tu sais le jour d’octobre où flétriront les choses. Et toujours nous saurons ce qu’ignorent les autres. Je te salue, ô Mort. Belle histoire, la nôtre. Tu me reviens, parfois. Et demain nous dirons : « C’était il y a vingt ans ». Et puis, nous pleurerons.

Secrets ensoleillés, vêpres du crépuscule, deux cœurs se souviendront, et puis un cœur tout seul. La nuit viendra, tout sera effacé. Tout sera écrit. Il faudra que notre temps s’enfuie : nous aurons été les gouttes d’une ondée, dans une flaque d’eau décolorée. Un bref instant, un rond de pluie. Tu m’oublieras, Sara, et tes cris dans l’orgasme se mélangeront dans l’aube rose d’été, sous le regard de l’étoile luciférine, aux cris doux des pigeons douloureux sur les toits. Regarde : le ciel s’ouvre. La terre recouvre la tombe d’un amour. Deux s’aimèrent, un jour. Les nuages pleurent. C’est la dernière heure. Passant, si tu savais ! Sur l’épitaphe on lit ces deux mots : Mon toujours. Tandis que le soir tombe, le Soleil impassible luit sur la tombe des amours impossibles.

- « Mais moi, je tins la main en chaque aube d’été d’une fille de vingt ans qui a nom Liberté ».

Un jour, petite Alice, un beau jour, dans cette florentine Via Ghibellina que j’ai surnommée « Rue Jolie », au coin de Rue Jolie, au beau temps de la vie, nous nous sommes assis sur ce banc au printemps. Nous avons regardé le Soleil, au soir, perdre son sang. Et nous marchions ici, la main dedans la main, et je te promettais : hier, aujourd’hui, demain. Il aura fui, demain, le temps des filles jolies. Ils auront disparu, au coin de Rue Jolie, les premiers rendez-vous, les derniers rendez-vous, le soleil de novembre et la lune au mois d’août. Tu auras grandi. Tu songeras au passé, à ce qui pouvait être, à ce qui aura été. Et dans le déchirant crépuscule vieil or, tu te répéteras : Robert Pioche est mort. Et puis un jour encore, un beau jour de la vie, le cœur ne battra plus de nulle des pommes bleues pour qui mon cœur jadis battit à la folie. Restera l’eau de la fontaine, et dans un nuage une tristesse hautaine, et le pavé des trottoirs, et la mélancolie du beau temps de ma vie au coin de Rue Jolie. Ci-gésira un très pauvre poète mort qui n’aura d’autre fête qu’une fleur d’Alice, sa fille. J’eus, ma petite, un sort mauvais. N’ayant rien d’autre que la vie, je t’offris tout ce que j’avais. Je n’aurai point de royal tombeau, à grand peine un petit caveau sans défense et sans nulle fleur. Mais que, pour moi, ton cœur batte. Peut-être…

J’ai aimé reposer aux pieds d’un olivier, allongé dans le foin odoriférant. Et suivre du regard  la course du Soleil, du matin jusqu’au soir, instant après instant, de saison en saison, dans sa descente lente au bout de l’horizon. Clepsydre fatale scandant les destinées, Grand Maître de l’extase enfuie ou jamais née, je l’ai vu choir, rouge et noir, le grand astre d’or. C’était une larme de lumière, une goutte du sang des roses, l’annonciateur ici du sort de toute chose. L’heure délicieuse, en mon âge d’enfance, était précisément l’Aprem, temps du déclin.

J’ai vu les Dieux morts s’envoler par tes lèvres criant l’orgasme, Sara, et le Temps reculer devant orchestre de juillet, cocktail goûté à la paille, les lampions au bord du fleuve dans le miroir des yeux qui brillent, les gouttes de l’averse d’été, au loin la chanson des grillons, l’aboi d’un chien à l’horizon, l’herbe profonde et fraîche et chaude sous les remparts de la ville, les parfums du foin et les roses, l’aurore éclose et, sous la lune, un olivier agitant l’argent de ses feuilles. J’ai entendu parler les Dieux dans le dernier soupir des morts.

Quelques destins au cœur qui bat, quelques ports. Tant de naufrages. O mes compagnons de voyage, où est le temps de mes vingt ans ? Les quais de plus d’une gare ont su mon cœur. Combien de mouchoirs agités, de l’un ou de l’autre côté ? Joueur à la roulette un peu, ce fut le jeu de mon hasard, de l’horloge et des coins de rue et des beautés entr’aperçues. Je m’en vais goûter la saison d’au-delà l’ultime horizon. J’ai cueilli toutes mes histoires, conté toute fleurette rare. Du livre beau que fut ma vie, toutes les pages sont finies. J’ai tracé, depuis le temps des aubades jusqu’à celui des sérénades, dans des prénoms de jeunes filles, les géographies de mon cœur. L’exil de ma libre existence eut un goût de grandes vacances. Combien de rues inconnues, au-delà du bel horizon ! L’horizon fera silence. Le temps de la vie sera fini, où les nuages étaient musique. Voici les voix d’hier qui mentent ; les images se mélangent. J’ai vu parfois l’or du soleil effacer l’argent de la lune sur la peau de ton ombre nue, dans les draps bleus de ton sommeil. J’entends ton rire de cristal ricocher encore sur mon drame. La mort connaîtra mes yeux en quête du bel horizon. Tous auront rebroussé chemin : le pauvre Robert Pioche sera mort. Que la longue route fut brève !

Je me souviens, le 27 juillet 2005, du premier regard que j’échangeai avec Sara : nous étions déjà Philippe et Jeanne à qui le poète, en décembre 1918 à Grenade, consacra une élégie belle.

Le vent de novembre a soufflé, il a dispersé tant de feuilles mortes. Souvent je me suis en allé, j’ai erré devant les portes closes. Le vent de toutes les saisons a frémi dans tes cheveux. J’eus, pour toute raison, la couleur du ciel de tes yeux. Il faudrait au moins douze strophes pour peindre tous les alizés au cœur battant de Robert Pioche, et mes rêves réalisés. Le vent de mai a tremblé. Nous n’aurons duré qu’un instant. Mais un instant, m’a-t-il semblé, nous aurions pu avoir le temps. Les lumières du port brillaient. Je l’atteindrai quand je serai mort. Que le vent d’automne emporte les feuilles d’or, et les filles mortes !

Robert Pioche, dernier page, voici tes dernières pages. Mes romans du cœur cassé, oui, tous mes romans sont passés. Je voudrais, quand je serai mort, des bassins octogonaux, mon voilier glissant sur l’eau, des bottes de sept lieues et beaucoup de pommes bleues. Cœur de Robert Pioche, qu’on t’aime : haine ou amour, tu fus toi-même. Et de toi seul tu fus l’extrême.

Le Temps a délavé les robes de couleur et les jours de soleil sur mon calendrier, les parfums des saisons et les jours de la pluie qui brilla sur les quais de mes gares enfuies. Robert Pioche reposera, qui fut épingleur de papillons, laboureur de jeunes sillons, mouilleur de tant de tirelires (vol plaisant qu’on dit à la tire). Il récolta du sable au fond des paumes. Car le Soleil, quand vient le lendemain qui gâche toujours un bal joli, flétrit le marbre tant poli et fige la grâce des statues : c’est la vie, à la fin, qui tue. Entre mes deux dates, mes mains éraflées auront reçu, griffées par les jolis tétons, leurs stigmates.

Jeunes filles de vingt ans, si peu de cœur, vraiment ? Le siècle où je suis né a trahi son Printemps : or, j’ai dû vivre en un tel temps. Passant qui passeras, tu pisseras sur ma tombe. Mais dans le ciel, mon nom sera l’écho des colombes !

La vie me harasse. J’emporterai dans la besace de mon voyage outre-Achéron sourires beaux et gestes ronds, quelque phrase marquante qui me rendit plus supportable de vivre en ce siècle étranger, que l’avenir devra venger. Robert Pioche eut cet hérétisme de prêter aux pommes bleues, en un monde où régnait disette, le rêve et l’âme et l’érotisme. Bien entendu, souvent,  rien ne lui fut rendu. Il était né condamné à mener la dernière bataille. Il chercha l’Emotion dans la philosophie, partout ou nulle part, une émotion de taille. Toute heure, pour lui, fut celle du dernier carré. Pas d’autre choix. L’abysse, ou bien les cimes. Ses semelles de vent franchirent mille lieues. Pays des pommes bleues, qui l’accueillis vivant, tu le recevras mort dans les terres d’Empire. Comme par hasard, Robert Pioche eut l’art d’aimer tout ce qui était  interdit. J’ai la certitude que les Dieux en ont les larmes aux yeux.

Profite, enfant, des Jeux des Grandes Terres. Profite, enfant, du Soleil des Aprems. Un jour, enfant, l’exil viendra. Profite, enfant, du Soleil de l’exil. Un jour, les portes des prisons se fermeront. Au cercueil, ils t’enfermeront. Un jour tu seras mort, enfant.

Vingt ans d’exil : que de souliers j’aurai usés en pauvreté, depuis ma parigote enfance et tout au long de mon errance. Il y en eut avec des clous (mes amis, où étiez-vous, et mes amies, où étaient-elles ?) dedans mes tragiques semelles. Mes souliers couraient à la morgue. Les filles jolies les regardaient avec grand morgue. Et seulement les plus polies firent parfois semblant de rien. Les gens, eux, me causaient du « Bien ». Et en guenilles, je m’endormais tout habillé, jour et nuit je portais les mêmes fringues qui me donnaient des airs de dingue, car je n’avais aucun rechange. Mes nippes sortaient des poubelles. A mon passage, tant de belles faisaient la moue à Robert Pioche, qui était parfumé de cloche. Puis, elles marchandaient leur croupe béante aux gorets empestés d’or idolâtré. Vingt ans d’exil, la faim au ventre, les mollets douloureux de crampes, il me fallut marcher encore, et mettre un pas devant un autre. Et  souvent, comme le font les pauvres mômes, quémander l’aumône aux passants, lesquels par bonheur ne savaient rien de ce que je pensais du « Bien ». Sombrant dans un sommeil hanté de cauchemars où mes mille ennemis me poursuivaient encore, je m’éveillais en pleurs et en sueurs de rage : la nuit était noire, l’aube lointaine. Les pointes de fer qui meurtrirent mes pieds, le gel, la faim, l’usante attente des gens d’armes sont une douleur moindre que la vieillesse ricanante et les souvenirs d’hier, qui naufragent dans l’oubli. Aucune pitié pour les anges.

- « Mais moi, dans mes lamentables godasses et mes accoutrements miteux, en exil, en vingt ans, j’ai écrit vingt romans ».

Pour un homme pauvre, il n’est rien d’autre que des fantômes. De par le trou de la serrure du cachot où la geôlière nous tient morts vifs, on jurerait aisément que la liberté est un bien. Notre complice c’est elle, la geôlière, qui fut jadis apparition. La liberté, c’est la vision au travers de nos meurtrières. Souvent nous scions les barreaux pour voir que l’échelle de corde menait à un autre bourreau, sans que la douleur ne démorde. Si la pomme bleue est instant, la pomme bleue est clé des champs. Viendra l’ultime sentinelle : cette cellule-là est celle dont on sort les deux pieds devant. Seul un nuage est libre au vent. La pomme bleue est saison, mais pomme bleue est de prison.

Et dire que jadis, une Aprem fut l’ultime: et sans que je le sache, ce fut le dernier jour des jeux de cache-cache. J’y jouais à la vie, aux mystères de lune. Nuages argentés, comètes et fantômes, éclats d’ombre, reflets rêvés de silhouettes. Je revois la lumière des Aprems dans l’éclat des pommes bleues, chacune pourrait être la dernière. C’est la lumière bleue que j’aime. Et c’est soudain, toujours, la même. Qu’importent mes cheveux blanchis? La mer est vaste à mon filet, je le lance en vif défi dans les eaux d’ardente beauté, qui jamais ne vieillissent. Que nul ne renonce à l’émotion, car c’est son arrêt qu’il prononce ! C’est toujours une nuit de cache-cache, enfant. Je cherche une aiguille dans une botte de foin. Celle de la montre tourne. Masques fatals décochés aux étoiles, la magicienne périt et la passante trépasse. Je joue à la vie, aux mystères de lune, je poursuis un brin de fleur dans la gerbe d’aiguilles. Pommes bleues, cœurs de l’Occasion, papillons et colombes, bulles de savon, statues moussues, l’infini du ciel : j’ai le cœur criblé de flèches. Au jeu des coins de rue et de l’horloge, il faut un long art, de la patience et de la chance, que les Dieux sourient. Un filet percé, aussi, à lancer aux comètes ! La lumière bleue et la ruine belle, voilà ce que j’ai pourchassé, jamais en vain. La dernière Aprem achevée, c’est une sérénade extrême, peut-être sans que je le sache, qui viendra clore à jamais mes jeux de cache-cache.

Voici le terme des mésaventures de Robert Pioche, qui eut le malheur de naître, amant de la première ligne, en une époque sans guerres. D’aventurières, je ne vis guère. Ce sont les temps du cœur bredouille. Le printemps n’est qu’un instant, les filles de seize ans l’ignorent. A vingt ans, pour elles, il est trop tard. Mon cœur fut ma palette aux bals d’une et mille jupettes. Pétales de fleurs, papillons au vent, la lune en pleurs, cerfs-volants d’enfants. Soleil en lampions, pommeau de mon épée ou de ma canne, mon cœur en lambeaux. Allumettes croqueuses,  allumées et croquées, craquantes allumeuses, la nuit est tendre et cruelle. Fin de l’histoire, et nulle n’aura changé la mienne. Puisque plus rien ne sert à rien, ce livre encore n’est pas rien. Elle a fui du côté d’hier, Francis Scott, l’ultime flapper.

Hier ! C’est toujours hier, pour moi, qu’Antigone enterra son frère. Hier, que fut Waterloo. Hier, que s’écroula l’Empire. Hier, que l’on cracha sur les femmes tondues. Hier, que Don Juan souffrit sa passion. L’amour donjuanesque est la tentative désespérée - un instant - de mettre en scène et d’écrire sur l’eau du Temps, à deux, le drame nécessairement solitaire. Les pommes bleues n’érigent la gaule que pour la plus éphémère des verticalités. Je remercie qui eut le courage et l’intelligence de partir en pleurant. Je suis allé plus loin que ce que je pensais. Me voici broyé par trop de salauderie. Aurai-je un ami, une amie pour prendre un peu soin de l’histoire du pauvre écolier Robert Pioche ? Je ne vieillirai plus très longtemps. J’eus peu d’amis, que l’on y pense. A mes amis au cœur couillu, la bonne chance des couilles au cul ! Aux trous du cul et aux cocus, et puis aux connes, le mot que n’a jamais dit Cambronne.

Quand le soir viendra, le ciel me semblera le bercail de mes lettres d’amour morcelées en étoiles : pétales de fleurs, silence des choses, voiles blanches. Sur la mer, déchirée, la photographie du grand amour dans un miroir criblé de gouttes de pluie. Ce sera une nuit chaude. Celle du rendez-vous que personne n’éludera. Trop tard, et aucun train n’aura encore de temps, Venise de déesse, jardin de statue. J’entendrai le frôlement d’un pas.

- « Te voilà ? »

- « Oui ! » me répondra la Mort.

Ma mort. Je sentirai son souffle sur ma nuque. Au cœur de cercles lents, comme un caillou dans l’eau, de soleils en soleils, la nuit engloutira mon secret ricochet. Puis, l’aube effacera jusqu’à l’ultime trace. L’ultime belle fête aura eu les charmes des perles de la nuit, et d’un regard en larmes. Toute rose fane, ô enfant, que l’on cueille. Il ne restera rien, juste mon cœur, et personne. Le lendemain, dans le Soleil riant, à l’heure de l’aube où s’éveillera le vent, le sang aura séché, comme les pleurs et l’encre. Mon voilier de bois d’olivier aura hissé l’ancre. Destination, le grand voyage d’absence.

Jamais ne reviendra nulle occasion perdue. L’amour est un précipice où toute âme éperdue aime à précipiter. La mort est la vacance que nous accorde le Temps entre vie et silence. Comme une saison brève dans la course à la mort, l’amour est un palais qui dort dans la nuit et où sait glisser parfois, en secret, une robe sur l’échelle de corde, un corps rejoindre un cœur. Temps de voleurs, d’amants au goût de confitures escamotées. Le temps passe, des yeux qui frémissent de s’entendre. Le temps passe, de l’alchimie où deux instants s’effleurent. Le temps passe, des fleurs qui retroussent leurs jupes sur le pré d’insouciance, où la brise les trousse. Et la passante, et la passagère, passent. Et puis, face à la mort, un homme rit et pleure.

Autour de l’horizon, le bronze des corsages clôt le cercle, en valsant la ronde de mon âge. Le ciel est orageux. Jamais, deux fois, ne renaît la magie. J’ai un couteau planté dans le cœur. Mon bonheur d’enfant fut de marcher dans la rue, une œillade apparue, une autre disparue, la bille qui brillait et dont le rire sonnait  comme le son du sou neuf dans la tirelire. Grand mythe vrai, secret de l’extase dans l’urne, le cœur transi et travesti de belle heure nocturne. C’est un destin enchanteur que celui que l’on forge en quelque rare instant celé dans une gorge. Chantez, harpes et luths, un requiem de flûtes pour moi, qui vécus ma vie encore cinq minutes. Où donc a fui le temps, pommes bleues, chers fruits d’or, des vendanges ?

Hier, il était temps. Un cahier neuf était posé sur la berge de juillet, ses pages étaient de toile vierge. L’eau coulait en silence et le fleuve était d’encre. Que de papillons blancs, que de vaisseaux à l’ancre ! Les ponts menaient au ciel et la fontaine chantait. Et cette fleur de roi, cette rose était reine comme un grand parchemin où écrire la nuit. Puis la lune de minuit sonna douze coups. L’horloge se vidait à grands traits de son Temps. Mon cœur était une blessure où pulsait tout le sang. Le vent a presque toujours éteint la magie, à l’aurore : et l’ensorcellement s’est dissipé encore. Le coq avait chanté, il avait rompu le charme. Au bord de mes cils brasillait une larme. Quand revint le Soleil, les ponts de ma jeunesse étaient des miroirs fracassés.

Aujourd’hui, c’est trop tard. Le Soleil chute. Tes seins aussi tomberont. Le cimetière, au soir, compte une tombe neuve où fleurit une fleur. La terre est meuble comme tendre est ta chair. La fleur est déflorée. L’eau du vase, au Soleil, s’évaginera vite. Virevoltent les saisons, fane le souvenir. Mais l’homme mort a su comme change le féminin visage d’ange, dans l’amour, tel un vif démon. Chair traître, cœur fidèle, il a su la douleur dont il fut le maître. D’une pomme bleue, l’autre. Les saisons se dérobent et s’envolent au vent. Ma vie est un immense deuil de robes.

Le moment est venu des adieux que chantera pour moi l’écho des pommes bleues, lorsque m’auront absous les corps peints en absence auxquels je parlerai, d’outre tombe, en silence. A la belle qui fut image si réelle, prénom qui survécut aux cent saisons nouvelles, et qui aura ému tous les temps de mon âge, Mort, c’est à toi que je veux destiner ces pages.

Si l’on n’avait banni mon âme européenne et apatride loin du pays où je suis né, mon cœur eût ignoré les firmaments d’automne aux arômes châtain, les corps qui tremblent de désir et se cabrent de plaisir, l’or noir des toisons de Calabre, les crépuscules blonds qui enivrent les madones d’or de Venise. J’ai su les regards émeraude, azur, ébène, les chignons dans la brise, les tendres trésors de Florence, le timbre des pianos de pluie des amantes jolies. Et j’ai pleuré l’inutilité qu’il y aurait à avertir, de mille choses, les princesses de dix-sept ans. Il n’y a plus ni Empereurs, ni princesses. Il n’y a plus rien.

           

Vous, chevalier coquillart cavaleur, mon grand frère au jeu des gens d’armes et du voleur, dormez en paix, François Villon ! Il ne fut bon bec, il ne fut beau sillon que des coeurs et des corps des filles de l’Italie.

Voilà qu’il faut fermer ce livre. Et que le vivant Mort délivre ! Je vous dédie, François Villon, mes Pommes Bleues. Cher Villon, grand poète et mauvais garçon, ce bon à rien de Robert Pioche a réuni, pour vous, ces quelques strophes. Nous fûmes lointains dans le temps, et je vous écris d’un siècle sans harpes ni luths. L’époque a changé, mais mon art fut celui du dernier coquillart. Ce que vous dira ma prière est qu’en vous, j’aurai eu un frère.

Pucelle et garce vous connûtes, moi aussi. La pucelle est pute. Combien de morts seront cocus après avoir rejoint Charon ! Ce qu’a fait femme de son con, c’est trop tard que le veuf l’a su. Cocufiés ou bien cocufiants, François Villon, nous aurons vécu en riant. La salope offerte aux gorets crèvera, ridée comme une vieille pomme, en mortels rets. D’éloge mâle, en la venelle, la prude femelle s’offusque. La même, quand elle est en rut, est prompte à lécher tous les culs.

Où est la levrette de seize ans qui s’offre en un instant unique à un vieux poète au cœur jeune ? Qui aime émotion, souvent jeûne ! Nous l’avons su, vous et moi, François Villon, et on s’en fout. Elle se fourre, la pucelle, le majeur là où je ne dis pas, si elle se flatte que ce soit juste elle que l’on désire foutre au lit. Gamine, c’est pas à toi qu’on souhaite embouteiller le con. Et la Mort se met, bourge malpropre, un doigt dans son anus pas propre, si elle s’imagine que j’aurais plus envie que cela de rester en vie.

Donc, vive le vol à la tire et l’effraction des tirelires ! Ah ! Nous aurons tous deux bien ri, François de Montcorbier, dedans la ville de Parouart. Vous écriviez dans la langue française alors naissante, ou en argot de Pontoise. Je vous confesse, à être franc, que je vis au temps des céfrans. La langue bientôt sera morte, c’est moi qui fermerai la porte. J’ai lu en pleurs le Testament, ri de vos tours de chenapan. Pour ce qui est de la potence, ou de quelques affreux pissats, je veux vous confesser que j’ai su le vrai de vos sentences. Oui, nous aurions pu nous entendre, je le crois, en cynisme tendre. Adieu et merci à vous, François Villon, soutien de l’ultime vagabond, l’Européen errant.

- Tu n’as pas tout dit, je suppose ?

- Je plains qui, en mourant, aura tout dit.

- Ta lanterne tremble. Tu sembles ivre.

- Douceur amère, avoir été le dernier Astre du Désastre.

- Es-tu fou ?

- Fou, qui meurt maître de sa folie.

- Les pommes bleues : prétexte à la lâcheté de ne pas se suicider, ou au courage de vivre ?

- Certitude ou illusion, quelqu’une se souviendra de ce qui fut. Ou de ce qui ne fut pas. Nulle ne sera empêcheuse de mourir en dernier carré.

- A qui adresser un salut ?

- Mélancolie du début de l’aprem, mélancolie du plein milieu de l’aprem, mélancolie de la fin de l’aprem. Il me faudra trouver la force de partir. Perdu pour perdu, je serai seul à lancer ma dernière bataille, la der des ders. J’ai fait ce que j’ai pu. Je me suis bien amusé. Tout est fini depuis longtemps. Les Dieux savent.

- Qu’as-tu donné aux pommes bleues ?

- Peut-être l’unique occasion, de toute leur vie, de croire grâce à moi dans l’amour et, donc, de ne plus y croire.

Je me précipite vers le drame final, comme cet enfant qui allait à Rome. Lecteur qui ne toisas point le juge érigé pour lire le verdict qui allait t’écraser, tu ne pourras savoir l’âme d’un tel moment. Noble qui, dans les yeux, au temps pauvre d’enfance, eut déjà la lueur de ceux qui marcheront la tête haute au gibet, pour entrer dans l’Histoire, quand le géant comprend soudain: tout est fini ! Moi, je connais toujours dans le regard d’un juste les plus purs sentiments, quand l’ignoble sentence des censeurs condamne un poète à la potence. J’ai subi cette heure où l’ultime arme secrète s’appelle un testament, un sourire, un silence. Et je suis votre frère, ô pendus de François Villon ! J’ai partagé un jour avec vous cette peur. Courroux, surprise, rage, dédain, douleur. Grognards de Waterloo et des derniers carrés, et vous, Empereurs recouverts de huées, qui avez affronté les crachats de la plèbe, rois qui avez senti autour de votre gorge la corde impitoyable, vous qui êtes morts sous les ricanements obscènes des ingrats, vous, les derniers héros dans la fierté du Drame, votre cœur jusqu’au bout battra dedans mon cœur. Jamais ceux que j’aimais n’ont vaincu nulle guerre. P.J.G., grand astre du pur Désastre, vous m’avez perdu, vous m’avez sauvé. Je vous devrai la fierté de mourir en aimant ce pour quoi l’on me hait : ce que j’aimais, enfant. Je serai devant vous, juges, un jour ou l’autre. Et c’est vous, juges, qui avez banni Villon ; vous, qui avez condamné Baudelaire ; vous, qui avez traqué le Déserteur de Vian ! Et que grande est ma peine : ma peine capitale.

Le monde moderne est malade, l’Occident à l’agonie, l’Europe contaminée – et je retrouve les signes de cette contamination partout, jusque dans les filles de vingt ans. Ce qui manqua le plus aux jeunes filles de ce siècle s’appela émotion et, donc, perspective historique.

Tout a eu lieu entre moi et moi. Le proscrit, au bout de vingt ans, n’est plus celui qui s’exila jadis. Grande leçon. Si peu de pépites, au fond du crible. Je n’ai peut-être pas moissonné tous mes rêves. Mais je n’ai négligé aucun d’eux. C’est déjà beaucoup.

Heureux Schubert, dont les œuvres majeures furent composées entre 1813 et 1818, années effervescentes. Derrière toute beauté, se tenait l’Empereur. Les cœurs battaient. Heureux Karajan, aussi, dont la carrière commença à Berlin, en 1937, dans Fidelio de Beethoven, alors qu’à moins de trente ans il était le plus jeune directeur de la musique allemande, à Aix-la-Chapelle. On rêvait. On souffrait. On vivait la passion. « On chantait, en ce temps-là », a écrit Charles Péguy. On enchantait. On s’enchantait. Heureuse l’Europe qui, forgée par les guerres, donnait naissance à l’art et à la beauté.

Malheureux, je vous le dis, l’enfant qui, né au Vingtième Siècle, obéit aux conseils de vie que lui dictaient les moments musicaux et les impromptus de Schubert ; les rêveries de Schumann ; le romantisme essentiel du tzigane franciscain, Liszt ; les vertiges d’arpèges échappant à la gravitation tonale et la mazurka ultime de Chopin, composée sur son lit de mort.

Si c’était à refaire, j’agirais exactement comme j’ai agi. D’ailleurs, ma mort va venir : et plus rien ne sera – jamais – à refaire. J’ai lutté seul contre tous. Et eux, ils ont toujours prétendu que je doive aimer d’une autre façon. Mais j’eusse été incapable, voilà, d’aimer d’une manière qui ne fût pas la mienne. La guerre des pommes bleues ne consent ni atermoiement, ni seconde chance, ni retour en arrière. Les doigts se ferment. Sur une pomme bleue qui deviendra rien. Le premier essor a déjà scellé la fatalité de l’écroulement. Car les mains, demain, se tairont. Ou, parfois, tel est le pari, sur un rien dont naîtra une pomme bleue, comme les princesses fiabesques des pommes-oranges du Comte vénitien, qui jamais ne mentit. Me voici. Voici le chemin. Marchons, ivres que le chemin commence. Ou, surtout, qu’il s’achève. Vous savez, ô Dieux, combien cette saison est brève et belle !

            Le 19 octobre 1960, quand mon frère jumeau, Jean-Philippe, est mort, il n’eut le temps de rien me promettre. Dans les derniers jours de 1963, mon arrière-grand-mère Jeanne Du Vivier, née en 1879, me prit entre ses bras. Un instant plus tard, elle s’affaissa. Je me demandais pourquoi on emportait cette gentille vieille dame, sous un linceul.

Quelque part en Amérique du Sud, mon ami le docteur a plissé ses yeux clairs et sereins. « Je n’ai pas beaucoup de visiteurs ». Son sourire creusa des rides de joie sur ses joues. Il avait quitté l’Europe, pour la dernière fois, peu avant ma naissance. Existe, de notre rencontre, une photographie.

            Ce sont les jeunes filles qui ont pris l’habitude de me promettre :

- Nous nous reverrons.

Aimé Donati est mort de froid, dans la neige, le 5 novembre 1984. En 1987, André Viatour s’est tué. Il annonçait son suicide depuis quarante ans, et les gens riaient de lui.

Ma mère tenait encore, entre ses mains, la lettre qui lui avait apporté  la nouvelle. Elle s’est attristée :

- Oh ! Ta marraine Rita est morte.

Quelques jours plus tard, Marguerite fut hospitalisée. Cancer. Le médecin:

- Elle est condamnée.

Marguerite me promit :

- Quand je serai guérie, j’irai à Cracovie.

Le 12 août 1988, c’est au cadavre de ma mère que j’ai dit que je l’aimais. Il était lointain, le seul bonheur de sa vie : un voyage, à l’âge de quinze ans, en Allemagne. Pendant son agonie, je lui avais menti :

- Julien a téléphoné pour avoir de tes nouvelles.

Julien m’a présenté ses condoléances :

- Mets une couronne de fleurs sur sa tombe, de ma part. Je te la rembourserai. Choisis la moins chère possible, naturellement.

Naturellement.

Belles, les dernières lignes que Marguerite essaya de tracer, quelques heures après avoir été frappée par un ictus cérébral qui lui avait ôté l’usage de la parole. Quelques mots illisibles. Quel symbole.

La même année Don Colas Vieilhomme, vieillard au sourire franciscain, m’écrivit une lettre. Il avait chanté pour moi, dans sa cellule, pendant la nuit du Solstice d’hiver, un chant de fidélité.

Les flocons de neige valsaient avec les statues monumentales des Dieux de l’Olympe. Ce fut ma dernière promenade en compagnie d’Arno Breker, qui m’honorait de son amitié depuis l’année de mes vingt-quatre ans. Une voiture pénétra dans le parc. Une Porsche, je crois.

- C’est mon fils… fit Arno.

Il n’ajouta rien. Il parlait avec les yeux. Des yeux de cristal. Il est mort quelques mois plus tard.

En 1993, je quittai Paris. Personne n’aurait misé un centime sur moi. Mon ami Xavier a prédit :

- Un jour ou l’autre…

Le 29 novembre 1997 Mireille, en août 2000 Giulia, le 5 septembre 2001 Fragolina m’ont dit : « Nous nous reverrons ».

Non, je n’ai jamais revu aucune d’elles. Naturellement. On dit cela. Et peut-être, même, quelque fois, y croit-on : « Nous nous reverrons ».

Me voici, livide, maigre à faire peur, vêtu de hardes, chancelant de faim, ce matin-là, au Tribunal des Mineurs. Le 13 février 2004, avant l’audience, ma fille âgée de quatorze mois, dans son berceau, m’a souri. Quelques heures plus tard, quand le juge eut décrété qu’elle devait m’être enlevée en toute légalité, Alice ne pépiait plus. Elle s’était endormie. Je m’éloigne, dans la ville, sous la pluie grise. Quand Alice rouvrira les yeux, son papa ne sera plus là. Nous ne nous reverrons jamais. Personne, jamais, ne reverra personne.

A l’aube du 8 août 2001, le Temps et la décomposition des chairs avaient émis leur verdict. Mon chien me regarda ; ses yeux s’éteignirent. Depuis lors, l’ombre de mon chien mort continue à me suivre. « Andiamo però ! »

Voilà les mots, les êtres, les phrases, les moments prodigieux de ma vie. Je voudrais, sur ma pierre, des couronnes de fruits et des comètes de gui, les oliviers et les cyprès de mon exil toscan, des mûres noircies, des peaux cuites par le Soleil d’Italie, des yeux écarquillés, des gestes pommés. Je voudrais les plus belles pommes bleues inoubliées, inoubliables, avant néant, que l’on vît jamais sourire aux cieux. Obéissant aux lois non écrites que connurent, respectèrent et inventèrent les Vieux Grecs, j’eus mon idée de la beauté. Chaque jour au miroir, je soupçonne que jamais nul ciel ne fut plus accablant que celui du onzième Travail. Et chaque ride m’éloigne, à jamais, du Jardin des Hespérides. Je pressens, ô Parques, Filles du Destin, la venue de l’ultime saison. Quand bien même les pommes bleues n’auraient été qu’illusion, nul ne m’empêchera de les avoir rêvées. L’émotion, ce fut de cueillir l’inaccessible de la façon même dont je l’avais rêvé, enfant. Et la musique est la jeunesse éternelle de mon cœur.

A toi, Sara, qui aimais Cesare Pavese et m’offris l’Amour précieux, je dis que la Mort est au-delà du pardon. J’implore le don dû aux morts, l’horizon.

Mais oui, pommes bleues : au printemps prochain, nous nous reverrons. La première brise soufflera. L’hiver aura fui : sa dernière averse grisera mon jeune cœur, qui aura un an de plus. Où seront les yeux qui brillent, les filles cheveux au vent, les paillettes que les jeunettes se mettent sous la lune, au bal d’un rendez-vous fatal, quand les joues rougissent et que les désirs rugissent ? Où, les bouches de pêche qui en doux secret pèchent ?

A dix-sept ans, on croit pour toujours à l’amour. Et puis, l’on apprendra que rien n’est pour toujours. L’existence ne fait que trois tout petits tours. Heureux, qui aura fait de son jour un beau jour. Le Soleil se meurt, clamant son chant pourpre et d’adieu dans le couchant. Souveraine tristesse. Il reste peu de temps. Où est ma jeunesse ?

Nous nous souvenons d’une histoire au beau nom d’amour du temps des beaux jours. Les beaux jours ont fui, happés par la nuit. Quand l’amour s’en va, ou qu’il manqua, il ne revient pas. Il ne redevient pas un roman d’amants. Combien de lendemains, pommes bleues, en vos ventres ? Et la vie m’éventre. Plus de havres. Robert Pioche, toi à qui les hymens ont laissé tant de bagues de sang, tu finiras cadavre. Que la mort me crève !

Une émotion j’ai imploré, un baiser donné au passé, l’illusion de recommencer. Un geste tendre à l’exilé, une réponse en beauté. Ce fut en vain. Au pauvre, ils n’ont jamais donné ni pardonné. Lorsqu’un malheureux est châtré à la nuit, très souvent j’ai pu l’éprouver : pas de pitié aux réprouvés. Ils furent tant à exiger que j’abdique ma liberté. Ce fut en vain.

Je fus Robert Pioche : des trous dans les poches, mon cœur aux nuages, avocat du Diable pendant tous mes âges. Le grand bonheur fut mon cœur de vingt ans, pour toute vertu. Chaque nouveau jour loin de la prison, en chaque saison, m’enivra toujours. Sans or ni maison, pour toute raison j’ai longtemps chanté, libre, en liberté. Dans l’exil sans fin, le comble a été de ne pas bander, de froid et de faim. Je mourrai en exil. C’est avec les pommes bleues, que j’aimai, que je courrai comme un libre nuage, de livre en livre. Epargnez-moi donc votre Bible. Car moi, j’aurai rejoint Minnie Bibble.

Avant de partir, je vous ai offert un beau livre. Qu’en ferez-vous, amis, demain ? N’avez-vous rien compris ? N’avez-vous rien appris ? Pierre Drieu La Rochelle et René Crevel sont morts pour rien.

O toi qui rendras visite un jour à ces pages, et ne m’auras point oublié, sache-le lorsque sonnera la plus belle heure du crépuscule : les pauvres morts des cimetières ont peu de visiteuses. Je voudrais te savoir heureuse, Sara. Quand expire le Soleil, et qu’ôte ses voiles la Vénus que l’on dit vespertine parce que le dieu grec du Soir, Hesperus - né de Jupiter et père des trois Hespérides filles de la nuit, ondes de l’océan ou écume des nuages peut-être, et frère d’Atlas qui partit en quête des fruits d’or de Ladone - appela l’Italie Hesperia Terra comme je l’ai baptisée pays des pommes bleues, alors par amour, par douleur, par jeu, Sara, reviens donc me voir quand tu veux.

- A vingt ans, Robert Pioche ?

- A vingt ans, j’ai refusé que l’amour tue l’amour. J’ai aimé profondément la recherche, le rêve, l’échec. Heureux les âges où les parfums et les couleurs d’une saison  remplissent l’univers, mais où la présence de la pomme bleue dérange les rêves qu’elle inspire.

- Tu l’avais deviné, mais tu as dû éprouver que la pomme bleue ne peut avoir d’autre destin que d’être cueillie et croquée dans l’instant, ou de sûrir ?

- J’ai aimé le regret – qu’avais-je à regretter, moi qui n’ai jamais rien regretté sinon le temps plein de l’enfance, le royaume du Soleil perpétuel – et le risque.

- Il ne doit pas être facile de concilier l’amour des pommes bleues et une telle soif de liberté. Les pommes chues étant aigres, tu as continué à osciller entre les images de l’innocence et celles de la nostalgie ? A fuir la réalité ?

- J’ai perdu des années de ma vie avec des personnes dont j’ai oublié de quelle couleur étaient leurs yeux.

- Te souviens-tu mieux de celles qui s’esquivèrent ?

- Nulle pomme n’est restée plus sucrée, dans le souvenir, que celle qui n’est jamais tombée. Je désirais la nostalgie d’images et de 78 tours rayés, griffés, blessés par l’éternité. J’étais né pour l’aube et pour le crépuscule, ainsi que lo bel pianeto che d’amar conforta. J’ai frappé les branches de mon bâton, mais les proies bleues épuisaient leur saveur dans la seconde de leur chute. Je préférais les métamorphoser en ombres. La pomme ramassée avivait l’attrait des autres.

- Combien de pommes bleues furent-elles la seule ?

- Décidément, nulle tâche ne fut plus exaltante et ingrate que celle du géant bramant de récolter toutes les pommes bleues d’Atlantide. Je n’ai plus jamais su, moi, après l’enfance, de circonstance qui ne finisse. Ou la pomme bleue est morte, ou je l’ai assassinée. Je me dissipais dans le vertige des pommes bleues mais, en une seule, je me desséchais. La mort sera la saison qui ne passera plus. Toutes les choses, à la fin, auront été comme elles devaient être. Chaque pomme bleue fut un chapitre et, pour certaines, moi aussi  j’aurai été cela : un chapitre. Etre un chapitre, quoi de plus beau ? Puis, le livre de la vie s’achèvera dans la déchirante mélancolie d’être né immortel.

- Qu’est la vie, alors, maintenant qu’il faut lever l’ancre et voir s’éloigner, à l’horizon, derrière toi, le rivage des jours anciens et des amours mortes ?

- Ma vie fut le défi lancé, par ma conscience d’être, à ma certitude de devoir mourir. Tandis que le Temps s’égrenait, de saison en saison, et que renaissaient les pommes bleues à la futilité d’airain. Ce qui n’a jamais changé aura été, à cinq ans, à vingt, et à l’heure de ma mort,  l’élan vers le front de la grande bataille tragique. Le privilège de l’avant-garde est d’être mitraillée et décimée dès le premier printemps de guerre. Les derniers héros de l’Histoire l’ont toujours affrontée, cette guerre, en espérant secrètement la débâcle. Ils n’ont eu, comme il se devait, aucunes funérailles.

D’une vie, et de cette ville, Florence, où les ombres étincelantes de quelques exilés s’entrelacèrent secrètement à travers la nuit des âges et deux millénaires de ténèbres, subsistent quelques portraits en noir et blanc que les futures générations ne pourront comprendre, des images de choses qui furent : silhouettes figées par le hasard d’un déclic, regards tristes des enfants perdus, chevelures auréolées de soleil, peaux adornées de lune.

L’oubli est fulminant et hilare. La douleur sonne. A la rescousse, personne ne court. Tout s’éprend, se déprend, meurt. La bourrasque des tempêtes a dispersé ma vie errante, pauvre et libre. Où s’est dissimulé le Soleil des premiers âges ? Maintenant qu’ont vieilli toutes mes jeunes filles, quel destin fut celui de tant de robes blanches ?

Toi, lune turquoise des jardins en pente d’un dernier été fiésolan, si tu as su lire en mon cœur que grande et lourde est ma douleur, alors qu’entre deux seuils tu portes le deuil de Robert Pioche, qui fut longtemps un absent et sera, à la fin, un mort. Tu apprendras cette nouvelle aux pommes bleues du Grand Refus, d’un geste jamais répété, de l’abandon - et aux premières bluettes qui embraseront, demain, l’incendie de l’aurore que je ne verrai plus.

Les colombes se taisent. Un silence fatal s’étend sur le monde : qui sera la fée des échos citronnés de ma joie étouffée, dans le crépuscule ultime où froufroutent les princesses ? A la fin, il faudra que tant de chagrin cesse.

 

FIN

 

OLIVIER MATHIEU.

Paris, © 2008.

Livre publié le 31 janvier 2008.

 

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