Olivier Mathieu
dit Robert Pioche
(une voix à l’Académie française)
Texte intégral d’un livre paru le 31 janvier
2008 :
LES POMMES BLEUES
( Paris, © 2008 )
Ce livre se trouve d’ores et déjà et se trouvera
prochainement dans un certain nombre de bibliothèques en France, Belgique,
Suisse, Roumanie, Brésil, Italie, etc., etc.
Par ailleurs, une importante revue française a
(catégoriquement) promis une recension d’une page entière, au sujet de ce
livre, pour son numéro du mois d’avril 2008. Dans quelques semaines, donc.
Le présent livre, strictement HORS COMMERCE, a été
imprimé en six cents (600) exemplaires, se décomposant comme suit: 100 réservés
à la presse, marqués S.P. (service de presse) ; 483 de l’édition courante ; et 17 sur
grand papier, numérotés en chiffres romains de I à XVII, réservés à l’auteur.
Le tout constituant l’édition originale. Aucune réédition, de quelque œuvre que
ce soit, d’Olivier Mathieu, n’est autorisée sans l’accord de l’auteur ou de
ceux qu’il aura désignés pour faire valoir ses droits. Notamment Daniel
Fattore, en ce qui concerne les textes diffusés, par ce dernier, sur son site
Internet.
Imprimé en France ( 2008 ).
Tous droits réservés, pour tous pays.
Reproduction interdite, y compris sur Internet, sans l’accord écrit
et préalable de l’auteur.
Texte intégral d’un livre paru le 31 janvier 2008 :
LES POMMES BLEUES
( Paris, © 2008 )
« Ce n’est pas ung jeu de trois mailles,
Ou va corps, et peut estre l’ame ».
François Villon.
Testament, CLVII, Belle leçon aux enfants perdus.
Je suis né le 14
octobre 1960.
Nous voici en 1964,
dans la banlieue parisienne. Ce jour-là, un enfant blond d’à peine quatre ans
disparaît. Sa mère affolée le retrouvera, quelques heures plus tard, muni d’un
bagage léger, sur un quai de la gare de Sceaux. « Où vas-tu ? »
lui demande-t-elle. Il répond, très sérieusement : « Je vais à
Rome ».
Nous voici en
1969, dans la gare de Florence. C’est mon premier voyage en Italie.
« Maman, je voudrais vivre ici », dis-je, très sérieusement. Pourtant
mon enfance s’écoulera dans une autre banlieue, ma banlieue parisienne, où j’ai
entendu pour la première fois un mot, magique à jamais : Aprem.
Nous voici en
1974, à Berre-des-Alpes, dans l’arrière-pays niçois. Pas encore pubère, je
propose très sérieusement à Mireille, une Italienne de quatre ans mon aînée, de
nous échapper en direction de l’Italie toute proche. Elle sourit
énigmatiquement, me prédit que nous nous reverrons, mais s’esquive. Nous
dormirons ensemble beaucoup plus tard, une nuit parmi toutes les nuits du
monde, le 29 novembre 1997.
21 décembre
1982. Solstice d’hiver. Ma première fois à Venise. Ce soir-là, au Florian,
j’écrirai une « Ballade de la lune aux genoux fins ». Le 5 janvier
1985, je quitterai la Sérénissime, certain d’y revenir une semaine plus tard.
J’en resterai éloigné, désormais, plus de vingt ans.
Le 14 octobre
1993, j’ai épousé Claire, alors âgée de vingt-quatre ans. Le 27 juin 1994, je
m’installe - je me bannis - à Florence. C’est là que, le 29 novembre 2002,
naîtra Alice : sa mère avait à peine plus de vingt ans.
Giulia, née
comme moi le 14 octobre, avait vingt-six ans en 1999, et elle est morte ;
Fragolina, en 2001, vingt. Je ne demande nul pardon à celles que j’ai évité de
citer ici.
Il y a encore en
Italie, même s’il tend à s’effacer comme tout le reste, un esprit bon enfant,
celui du farniente. M’y serais-je donc exilé parce que c’est le pays de
la débrouille ? Peut-être. J’ai choisi l’Italie, en vérité, parce que
c’est la terre de l’Empire romain, et de Virgile : j’avais été éduqué, par
mes études classiques, dans le goût de l’Antiquité païenne. Parce que c’est le
pays de Beniamino Gigli : je me suis assoupi, chaque soir de mon enfance,
en écoutant Core ‘ngrato et L’ultima canzone. J’aime les mondes
qu’il y a dans chaque grande ville du Bel Paese, j’aime Naples et Beniamino
Gigli, Florence et Pontormo, Venise et Carlo Gozzi, Rome et Néron –
l’empereur-poète qui n’a jamais incendié Rome.
De 1993 à 2008,
ma vie sentimentale a été florentine. « Les femmes italiennes sont les
plus belles au monde », disait ma mère. Laquelle n’était pas tendre, en
général, avec le beau sexe. Et moi, dès l’enfance, je fus amoureux de la Belle
Fée de Pinocchio, la Fata Turchina. D’où mon désir, à l’âge de quatre ans,
d’aller à Rome. Aller à Rome ! Tel était mon programme. Roma, palindrome d’Amor. Tempo di Roma, a écrit mon
grand ami Alexis Curvers, et j’ai donné à l’un de mes romans le titre de Tempo
di Firenze. Temps d’amour.
Il est trop tard
pour réécrire l’Histoire. Ou peut-être pas. C’est grâce à mon exil, aussi, que
j’ai vécu, pendant sept ans, mon histoire d’amour avec le personnage de tous
mes romans, mon fidèle compagnon de misère, l’admirable vieux chien Però. Il
dort, depuis le 8 août 2001, sous l’olivier d’une colline toscane, en un
endroit connu de moi seul. Puissent les sépultures de Villon, de Cagliostro,
d’Antoine et de Cléopâtre, et de tous les grands vaincus, et celle de mon
chien, et la mienne bientôt, échapper aux curiosités malsaines des humains.
Je suis né le 14
octobre 1960. Dans les jours maléfiques du calendrier, nei giorni della Coda
dello Scorpione, me fait noter Sara, l’astrologue florentine avec qui je
fais l’amour depuis 2005 : l’année de ses vingt-quatre ans. S’il y avait
encore eu des Empereurs, Sara aurait été l’astrologue de confiance du plus
grand d’entre eux. Et si Nietzsche est né, comme moi-même, sous le signe de la
Balance et non sous celui du Scorpion, c’est à Auguste que nous le devons.
J’aurai bientôt
cinquante ans, même si les filles de dix-sept ans ne m’en donnent pas toujours
trente. Je n’aurai point d’autre enfance, d’autre jeunesse, d’autre vie.
L’Italie n’est plus dans l’Italie, elle est toute où je suis. Voici la poésie -
ma poésie - des pommes bleues. Fragrance de pommades fleurant la pomme, parfum
des derniers jours et des ultimes vendanges. Comme le temps passe.
●
J’ai fait de mon
enfance, et de toute ma vie, ab ovo usque ad mala, le Temps des Aprems.
Aujourd’hui, rien n’a changé. Je ne joue à nul autre jeu qu’à celui de la vie.
Telle est ma vocation. J’obéis à mes Dieux. Plus tard, le temps des pommes
bleues est venu. Combien de pommes d’or et de nuages blancs, aux temps lointains d’enfance ! Il était
déjà tard : je le savais, mais je ne le savais pas. C’est le monde à
l’envers, l’hiver d’Europe. Mais, dedans mon cœur, c’est toujours le plus beau
mois de mai, celui de l’antique An Quarante du proverbe. O pommes bleues,
disséminées comme le Petit Poucet sema ses cailloux, combien de moissons
gâchées ! Les feux de la rampe sont éteints. Mes brunes aux yeux bleus sont
éparses, l’émoi du cœur se raréfie. Mais tout eut un sens. Je le connais.
Pauvre Robert Pioche, Gribouille de l’époque moderne de
Couille-Bredouille !
●
- Que cherchas-tu, Robert Pioche ?
Une femme?
- Le monde moderne a abîmé les trop
humains.
- Ne te plut-il point ? Tu eus la possibilité
de choisir d’autres voies.
- Il n’y avait pas d’autre chemin, pour
moi. Tels furent mon amour du drame, ma passion de l’échec, mon idée de la
beauté.
- Un jour fut, où tu n’étais pas seul.
- Au-delà de l’instant, la connaissance
détruit.
- Si chercher, c’est mentir :
pourquoi chercher ?
- Pour ma solitude d’après que la foudre
a tonné.
- Tu ne regrettes rien ?
- Je suis né après la mort de la
dernière promesse de beauté.
- A quoi bon agiter une lanterne dans la
nuit ?
- Pour le beau geste. L’espoir, c’est
bon pour les cochons. Vaincre est écœurant.
- Seul acteur et seul spectateur, donc.
Les femmes, des miroirs ? Un écho ?
- Des passantes.
- Les femmes, des romans ?
- Je plains qui refusa l’occasion d’en
être un.
- Mieux les occasions perdues, ou
saisies ?
- Le séducteur pleure les papillons pas
épinglés. S’il menace sa solitude, déjà sa liberté lui manque.
- Vivre, pour quoi ?
- J’ai 343 souvenirs sublimes, 49
douleurs, 7 instants de vie en beauté. Les moments de mon cœur.
●
Traqué de traque
à l’homme traqueur de pommes bleues, mon ambition fut le trop difficile.
Comme quiconque veut historier et historiciser sa vie, j’ai privilégié
l’instant où la fleur tremble du désir d’être cueillie. Regards qui illuminent
le cœur. La seconde d’avant le frémissement de la veine bleue.
Il
est deux façons de vivre. La première est de garder pour soi, dans le secret du
cœur, les instants de beauté. L’autre, c’est de donner un écho à ce qui fut
vécu. Tel fut mon choix. Ce fut toujours la dernière Aprem de Robert
Pioche, la der des ders. Je dis qu’il vaut mieux, car cela fait plus mal, être
le dernier du Temps d’Avant. D’accord et tant pis. Il est déchirant mais
indispensable d’écrire - bien que j’en sache l’impossibilité ultime - ce qui ne
peut être transmis, ce qui n’appartient qu’à moi, ce qui est né avec moi et
avec moi mourra, ce à quoi j’ai atteint dans les occasions où ma conscience a
littéralement coïncidé avec la réalité atmosphérique.
Le Temps des
Aprems se relie aux ciels pommelés, aux pommes bleues, à la mort. Il n’y eut
aucune contradiction entre mes idéaux et mon style de vie. Tout naquit, en moi,
d’une même recherche de l’Emotion. Vous saurez trop tard, ô pommes bleues, ce
que j’ai su trop tôt : les morts pleureront le temps perdu. Ce qui compta,
fut de rêver. Pommes bleues, mes yeux sont d’autres mains. J’aurai été fidèle
aux larmes de mon enfance. Une longue, une interminable nuit de
Walpurgis : telle fut ma vie.
Qui fut heureux un jour, qui jamais
ne le fut. Nul ne reviendra vers l’instant qui aurait suffi, et qui n’aurait
jamais suffi. La mémoire s’effiloche, le vent érode les nuages. Il faudrait
dire seulement, de chaque histoire, la plus belle image. Voici ce que j’ai vu.
Voici un livre où, parfois, des ombres du passé se croisent. La mort est comme
les draps de lit, sans mémoire. Rien ne fut-il ? Pommes bleues, proies et
ombres, images, mirages. En une époque sans rêve et d’histoire incolore qui a
oublié la mort, vous fûtes les plus belles du Bal des filles à marier.
Au seuil de sa
Mort, il restera de moi un homme qui regarde ses mains, et qui rit en larmes.
●
Je me souviens, le dernier jour de
mars 1974, de Mireille, la jeune Italienne qui m’apparut en pleine lumière,
sous les glycines éclatantes de l’hôtel Bellevue à Berre-des-Alpes. Je me souviens
des chastes amitiés amoureuses de mes vingt ans bercés par l’Inachevée
de Schubert, l’Héroïque et la Mondscheinsonate de Beethoven sous
les doigts de Wilhelm Kempff - et, le 30 octobre 1978, sur la falaise
d’Arromanches, du vent dans les tresses brunes de Corinne, à contre-jour de
l’horizon éclaboussé par le soleil couchant rubicond, rayonnant.
Le Soleil n’a
pas vieilli, je traverse l’été au hasard des trains de nuit. Les rails sont un collier
dont les villes sont les perles. Le paysage déferle. O saisons d’hier
heureuses ! Je n’ai plus beaucoup de temps, ô voyageuses qui aurez vingt
ans demain. Je sens la mort à l’affût, mais la lune est blondoyante. Souvenirs
de ce qui fut, qu’efface le vent des dunes. Vivre déchire mon cœur. Voici le
rythme et le bruit, comme les sons des sept couleurs, des bielles des trains de
nuit. L’horizon est un silence dont les prénoms sont les pierres, écrins de
toutes nuances. C’est dans mes départs en guerre que, me plaisant à conjuguer
les verbes courir et mourir, je départis mon temps dans l’entre deux du voyage, l’éternité du passage. Les yeux
qui se défient, les mains qui se délient, tout meurt. Les filles oublient. Je
vois sur les quais du ciel danser des Dieux et des corps, les silhouettes des
morts. L’aurore tourne au pastel, comme le serment d’été des amoureux.
L’horizon est le
fil que file la princesse, où la princesse file dont dansent les images à
l’horizon, sans cesse. Hélas, les reines mages s’effacent approchées, je m’en
souvins souvent, comètes chevauchées qui s’en vont dans le vent. Le poète
repoussé de la fête poursuit jusqu’à l’aube, le cœur rompu d’un rire, cette
couronne d’or dont le désir le mord comme un rêve d’Empire. Ni échelle ni corde
ne viendront donc se tendre, si ce n’est pour me pendre. Les fenêtres
s’éteignent, nulle reine n’y peigne sa toison de magicienne : la douleur
seule est mienne.
L’aurore tardera
peu. Dans l’église sauvage, un cierge après un autre allume les tableaux. L’extase
du saint a des traits d’orgasme. Les pas chuintent sur le marbre blanc des
tombeaux. Trois mots, tracés à la craie sur un mur, ont résumé un drame : Vivre,
c’est commencer. Trois mots de Cesare Pavese, qui n’avait jamais vu jouir
de femme sous lui, trois mots avant de se suicider. A l’horizon, voici un
morceau de ciel bleu : celui dont parlait Legrandin. Finir est mourir. Il
faut fermer la porte. Bientôt, cette nuit aussi rejoindra les nuits mortes.
Derrière moi, je laisse les orgues et les cloches sur les toits de glycines où
l’aube s’accroche. Vivre, c’est commencer. J’aurais voulu rester. Je
sais aussi que vivre est devoir s’en aller.
●
Sot qui écoute
la haine de la femelle à l’haleine que la semence ensemence. J’ai su, chère
Suzon, que vous n’eûtes nul remords à téter le suçot autant que vous le pûtes,
ainsi que les bonnes sœurs et les bourges dames très dignes. Et à lécher jusqu’au bout, à tout bougre, la
courge, en aspirant chaque asperge au plus près du prépuce et en vous faisant
payer, comme les putes. Je voulus que tu suces mon vît gratis, Suzon. Avant que
d’être mort, Suzon, dedans ma fosse, je te voulus punie en ce délice qu’on
appelait quelquefois, jadis : Semen in os, quand la trompe se
membre entre le gosier et le con. Tu sus, tu sais, Suzon, sucer le mort en
vie : quand la bite déconne et que le vivant bande, évite le sillon
vulgaire et fait de la bouche l’objet de son envie, avant que de s’éloigner
dans la mortelle bande. Suçote la sucette, Suzon, fût-ce une seule fois, aux
pendus de François Villon, aux frères d’André Baillon. Je voulais, ô Suzon, que
tu busses mon nectar. Et chantons la chanson des cent Suzon qui sucent. « Greluche
te truffant des couilles des ordures, pourquoi téter les glands des glands,
niquer des lopes ? Mais si je vois danser autour de mon dard dur ton bel œil
nyctalope, alors tu es Salope ». J’ai aimé nicher la bite dans la
bouche à la langue agile qui mouche le gland, introduire mes mains dans une
chevelure brune parfumée sur mon ventre quand un grillon chante à la lune,
avant que le plaisir ne m’éventre, les yeux souriants qui m’observent en
l’instant de la haute verve. Verge bandante, admiration de ta prière en
soumission. J’ordonne que tu boives toute la giclée, Suzon, goutte après
goutte. La femme diligente à sucer a le droit de causer d’amitié. A quoi rêvent
les jeunes filles ? Mon cher Alfred, je vous défie de nier que cet animal
ne soit atteint de trouble hormonal. Peut-être à rien, tout bonnement. Et à
coup sûr, je ne mens point si je dis que la pucelle rêve à la pine. J’en ai vu
tant, de ces jeunes filles à la recherche d’émotions, disaient-elles. La
fin d’une telle quête coïncidait avec la messianique découverte de la quéquette
du premier rustre venu. Que dire, alors, à ces dames, sinon : suce ou
crève ? Je ris, si la femelle croit taire le moins secret de ses mystères,
voulant toujours faire le coup du bon ami. Ami, mes couilles. Il faut d’abord
tirer ton coup, en chienne offrir la fente qui mouille. Au membre fouaillant ta
chatte, Suzon, tu devras montrer patte blanche. Il faut donc m’écarter les
jambes, que ma queue et mon rut t’enjambent, te bourrer les trous de ma poutre,
te faire avaler mon foutre. La Femme moderne ne geint point quand il faut
divulguer son vagin et que, pour sa vulve,
on la paye. Pour une très grasse oseille, elle écarte le trou du cul,
puis disserte de sa pudeur. C’est très artistique, le nu, et puis le fric n’a
pas d’odeur. Ne me prenant pas pour un bon, tu sauras, embouchée au con, femme
qui pompe et que je nique, que je suis vraiment romantique. Malheur à moi si je
n’eusse point su cette vérité : les femmes sucent.
●
Regarde !
Cette nuit, c’est la nuit d’une éclipse. L’ombre terrestre prend possession de
la lune, le ciel borgne cligne de l’œil, l’astre s’assombrit, tout l’espace est
noir l’espace d’un instant. Sens-tu monter l’odeur des roses, dans les
jardins? Belle éclipse, celle que nous aurons vue ensemble.
- « On croirait l’été », m’a
dit Sara.
- « La prochaine fois, ce sera dans
vingt ans ».
Vingt ans, l’âge
de toute pomme bleue. Pour moi, déjà l’hiver. La nuit a la couleur des pommes.
Pommes vertes, rouges et bleues, jeunes pommes du temps de mon long exil. Et
puisque mon cœur a battu, à la fin mon cœur cassera. Quoi passait, et puis quoi
restait ? J’ai une idée d’un tel secret. La fin de mon âge approche, exilé
chasseur de nuages. Je les dissémine dans ces pages : afin qu’il reste un
rien de grâce. Rien ne put durer qu’un instant : un diamant au cœur du
temps. Mais voici au fond de mes mains hier, germe du seul demain.
Semeur d’émotions incomprises, ma destinée est dénuée à tout jamais d’autres
nuées. Si je me suis parfois assis à ma table d’écriture en évitant de laisser
appréhender trop de choses de moi-même, je n’ai point trahi mon cœur en pleurs,
qui se fend. Images d’hier et des nues reviendront-elles inconnues ?
Les pommes
bleues étaient l’écho de quelque inaccessible ballerine. Ou alors mes pas, au
bout de la nuit, furent l’ombre d’une prison de tulle. Douceur des jours,
rougeur des joues, les yeux d’argent vif d’une enfant, des astres d’or au fond
du ciel, des rires et des voix dans l’air du soir, des parfums sucrés de
vanille, des glaces à l’eau parfum citron acide. O pommes bleues, vous qui
étiez beauté, recherche et innocence, mirage, attente et tromperie, ô pommes
bleues, si vous saviez tout ce qu’il vous faudrait pleurer ! L’émotion à
cueillir au hasard d’un instant, les papillons multicolores amoureux des
nuages, les coquelicots le long de la voie ferrée, le Soleil sur ma peau. Mes
poings hélant le ciel, pleurant l’absence des Dieux. J’ai su, je vous le
dis, l’affliction de leur attente. Qui ne fut dernier souvenir n’aura jamais
plus d’avenir. Le soleil et la lune, aux cieux, sont comme jours neufs et jours
vieux. Ah ! c’est le printemps, c’est le temps que je déflorai
follement ! Dans mon cœur est la jeunesse, qui s’éloigne.
Je me souviens,
le 20 novembre 1999, de la tache de couleur joyeuse et lumineuse que peignit
soudain, dans la ville, la minijupe de Giulia. Voici au seuil mortel de
l’éternel néant, en ce désert obscur de glace et de silence tissé de jours
perdus et de mots inutiles, une jeune fille aux yeux riants de Soleil. Sous la
lune un sourire, un hymne à la mélancolie, un geste esquissé d’azur inachevé.
Une ballade de Chopin, col fuoco, en sol mineur. C’est jeunesse du
monde, et c’est jeunesse blonde et c’est brune jeunesse, et la mienne s’enfuit.
C’est le temps qui s’envole : le parfum des roses, éternel, éphémère, est
si beau que je n’ose.
Il arrive que le temps et l’oubli nous
rendent vaguement, sur les femmes d’un lointain passé, des illusions pareilles
à celles que nous nourrissions au temps où nous ne les connaissions pas encore.
Je me souviens de ma promenade, le 22 mai 2001, au bord du fleuve, avec cette
jeune fille que je surnommais Fragolina : Fraise des Bois. Les lèvres ont
fané de printemps en printemps, mais le rire est intact qu’a entraîné le vent
avant qu’il n’ait le temps de me l’arracher, cette rose lilas saumon, la mauve
violette. Le désir virginal court là-bas, au sublime horizon des images d’hier
que la lumière irise, en une chevauchée d’astres lactescents à la beauté
cachée. Les romans pas écrits ressemblent à ces robes que le Soleil effleure,
puis qui se dérobent. Les yeux des villes furent miroirs des pluies de toutes
mes saisons. Les ciels des filles furent trottoirs des yeux, cerfs-volants et
arc en ciel. Ciels bleus, ciels verts et ciels noisette de ma jeunesse en
larmes, en rire. C’est le temps que les cieux, c’est le temps que les yeux des
filles défleuriront. Crève mon cœur, de
crève-cœur.
●
Me souviens-je de la même histoire que
toi ? Te souviens-tu, dis-moi, du Soleil, ce jour-là, quand tu courais, quand tu dansais - et déjà
nous disons : « C’était il y a dix ans » - sur les ponts des
saisons ? Et le temps s’est enfui. Chacun de nos adieux ressemblait au
dernier salut qu’on fait aux Dieux. Tu me reviens, parfois. Et demain nous
dirons : « C’était il y a vingt ans ». Et nous nous sourirons.
Le temps n’a rien changé, nos cœurs ont le même âge. Là-haut dans le ciel bleu,
là-bas dans les nuages, quelque part dans mon cœur, je t’emportais toujours. Et
quand tu disparais, c’est peut-être à jamais. Un jour, nous mentirons en
disant l’au revoir de ceux qui ne doivent plus jamais se revoir. Te
souviens-tu de la même histoire que moi ?
Nous nous sommes aimés et je n’oublierai pas. Et si ce devait être un
seul jour chaque année, je sais le jour d’automne où sont nées les roses. Tu
sais le jour d’octobre où flétriront les choses. Et toujours nous saurons ce
qu’ignorent les autres. Je te salue, ô Mort. Belle histoire, la nôtre. Tu me
reviens, parfois. Et demain nous dirons : « C’était il y a vingt
ans ». Et puis, nous pleurerons.
Secrets
ensoleillés, vêpres du crépuscule, deux cœurs se souviendront, et puis un cœur
tout seul. La nuit viendra, tout sera effacé. Tout sera écrit. Il faudra que
notre temps s’enfuie : nous aurons été les gouttes d’une ondée, dans une
flaque d’eau décolorée. Un bref instant, un rond de pluie. Tu m’oublieras,
Sara, et tes cris dans l’orgasme se mélangeront dans l’aube rose d’été, sous le
regard de l’étoile luciférine, aux cris doux des pigeons douloureux sur les
toits. Regarde : le ciel s’ouvre. La terre recouvre la tombe d’un amour.
Deux s’aimèrent, un jour. Les nuages pleurent. C’est la dernière heure. Passant,
si tu savais ! Sur l’épitaphe on lit ces deux mots : Mon toujours.
Tandis que le soir tombe, le Soleil impassible luit sur la tombe des amours
impossibles.
- « Mais moi, je tins la main en
chaque aube d’été d’une fille de vingt ans qui a nom Liberté ».
●
Un jour, petite Alice, un beau jour,
dans cette florentine Via Ghibellina que j’ai surnommée « Rue
Jolie », au coin de Rue Jolie, au beau temps de la vie, nous nous sommes
assis sur ce banc au printemps. Nous avons regardé le Soleil, au soir, perdre
son sang. Et nous marchions ici, la main dedans la main, et je te
promettais : hier, aujourd’hui, demain. Il aura fui, demain, le temps des
filles jolies. Ils auront disparu, au coin de Rue Jolie, les premiers
rendez-vous, les derniers rendez-vous, le soleil de novembre et la lune au mois
d’août. Tu auras grandi. Tu songeras au passé, à ce qui pouvait être, à ce qui
aura été. Et dans le déchirant crépuscule vieil or, tu te
répéteras : Robert Pioche est mort. Et puis un jour encore, un beau jour
de la vie, le cœur ne battra plus de nulle des pommes bleues pour qui mon cœur
jadis battit à la folie. Restera l’eau de la fontaine, et dans un nuage une
tristesse hautaine, et le pavé des trottoirs, et la mélancolie du beau temps de
ma vie au coin de Rue Jolie. Ci-gésira un très pauvre poète mort qui n’aura
d’autre fête qu’une fleur d’Alice, sa fille. J’eus, ma petite, un sort mauvais.
N’ayant rien d’autre que la vie, je t’offris tout ce que j’avais. Je n’aurai
point de royal tombeau, à grand peine un petit caveau sans défense et sans
nulle fleur. Mais que, pour moi, ton cœur batte. Peut-être…
●
J’ai aimé
reposer aux pieds d’un olivier, allongé dans le foin odoriférant. Et suivre du
regard la course du Soleil, du matin
jusqu’au soir, instant après instant, de saison en saison, dans sa descente
lente au bout de l’horizon. Clepsydre fatale scandant les destinées, Grand
Maître de l’extase enfuie ou jamais née, je l’ai vu choir, rouge et noir, le
grand astre d’or. C’était une larme de lumière, une goutte du sang des roses,
l’annonciateur ici du sort de toute chose. L’heure délicieuse, en mon âge
d’enfance, était précisément l’Aprem, temps du déclin.
J’ai vu les
Dieux morts s’envoler par tes lèvres criant l’orgasme, Sara, et le Temps
reculer devant orchestre de juillet, cocktail goûté à la paille, les lampions
au bord du fleuve dans le miroir des yeux qui brillent, les gouttes de l’averse
d’été, au loin la chanson des grillons, l’aboi d’un chien à l’horizon, l’herbe
profonde et fraîche et chaude sous les remparts de la ville, les parfums du
foin et les roses, l’aurore éclose et, sous la lune, un olivier agitant
l’argent de ses feuilles. J’ai entendu parler les Dieux dans le dernier soupir
des morts.
Quelques destins
au cœur qui bat, quelques ports. Tant de naufrages. O mes compagnons de voyage,
où est le temps de mes vingt ans ? Les quais de plus d’une gare ont su mon
cœur. Combien de mouchoirs agités, de l’un ou de l’autre côté ? Joueur à
la roulette un peu, ce fut le jeu de mon hasard, de l’horloge et des coins de
rue et des beautés entr’aperçues. Je m’en vais goûter la saison d’au-delà
l’ultime horizon. J’ai cueilli toutes mes histoires, conté toute fleurette
rare. Du livre beau que fut ma vie, toutes les pages sont finies. J’ai tracé,
depuis le temps des aubades jusqu’à celui des sérénades, dans des prénoms de
jeunes filles, les géographies de mon cœur. L’exil de ma libre existence eut un
goût de grandes vacances. Combien de rues inconnues, au-delà du bel
horizon ! L’horizon fera silence. Le temps de la vie sera fini, où les
nuages étaient musique. Voici les voix d’hier qui mentent ; les images se
mélangent. J’ai vu parfois l’or du soleil effacer l’argent de la lune sur la
peau de ton ombre nue, dans les draps bleus de ton sommeil. J’entends ton rire
de cristal ricocher encore sur mon drame. La mort connaîtra mes yeux en quête
du bel horizon. Tous auront rebroussé chemin : le pauvre Robert Pioche
sera mort. Que la longue route fut brève !
●
Je me souviens,
le 27 juillet 2005, du premier regard que j’échangeai avec Sara : nous
étions déjà Philippe et Jeanne à qui le poète, en décembre 1918 à Grenade,
consacra une élégie belle.
Le vent de
novembre a soufflé, il a dispersé tant de feuilles mortes. Souvent je me suis en
allé, j’ai erré devant les portes closes. Le vent de toutes les saisons a frémi
dans tes cheveux. J’eus, pour toute raison, la couleur du ciel de tes yeux. Il
faudrait au moins douze strophes pour peindre tous les alizés au cœur battant
de Robert Pioche, et mes rêves réalisés. Le vent de mai a tremblé. Nous
n’aurons duré qu’un instant. Mais un instant, m’a-t-il semblé, nous aurions pu
avoir le temps. Les lumières du port brillaient. Je l’atteindrai quand je serai
mort. Que le vent d’automne emporte les feuilles d’or, et les filles
mortes !
Robert Pioche,
dernier page, voici tes dernières pages. Mes romans du cœur cassé, oui, tous
mes romans sont passés. Je voudrais, quand je serai mort, des bassins
octogonaux, mon voilier glissant sur l’eau, des bottes de sept lieues et
beaucoup de pommes bleues. Cœur de Robert Pioche, qu’on t’aime : haine ou
amour, tu fus toi-même. Et de toi seul tu fus l’extrême.
Le Temps a
délavé les robes de couleur et les jours de soleil sur mon calendrier, les
parfums des saisons et les jours de la pluie qui brilla sur les quais de mes
gares enfuies. Robert Pioche reposera, qui fut épingleur de papillons,
laboureur de jeunes sillons, mouilleur de tant de tirelires (vol plaisant qu’on
dit à la tire). Il récolta du sable au fond des paumes. Car le Soleil, quand
vient le lendemain qui gâche toujours un bal joli, flétrit le marbre tant poli
et fige la grâce des statues : c’est la vie, à la fin, qui tue. Entre mes
deux dates, mes mains éraflées auront reçu, griffées par les jolis tétons, leurs
stigmates.
Jeunes filles de
vingt ans, si peu de cœur, vraiment ? Le siècle où je suis né a trahi
son Printemps : or, j’ai dû vivre en un tel temps. Passant qui passeras,
tu pisseras sur ma tombe. Mais dans le ciel, mon nom sera l’écho des colombes !
La vie me
harasse. J’emporterai dans la besace de mon voyage outre-Achéron sourires beaux
et gestes ronds, quelque phrase marquante qui me rendit plus supportable de
vivre en ce siècle étranger, que l’avenir devra venger. Robert Pioche eut cet
hérétisme de prêter aux pommes bleues, en un monde où régnait disette, le rêve
et l’âme et l’érotisme. Bien entendu, souvent,
rien ne lui fut rendu. Il était né condamné à mener la dernière
bataille. Il chercha l’Emotion dans la philosophie, partout ou nulle part, une
émotion de taille. Toute heure, pour lui, fut celle du dernier carré. Pas
d’autre choix. L’abysse, ou bien les cimes. Ses semelles de vent franchirent
mille lieues. Pays des pommes bleues, qui l’accueillis vivant, tu le recevras
mort dans les terres d’Empire. Comme par hasard, Robert Pioche eut l’art
d’aimer tout ce qui était interdit. J’ai
la certitude que les Dieux en ont les larmes aux yeux.
Profite, enfant,
des Jeux des Grandes Terres. Profite, enfant, du Soleil des Aprems. Un jour,
enfant, l’exil viendra. Profite, enfant, du Soleil de l’exil. Un jour, les
portes des prisons se fermeront. Au cercueil, ils t’enfermeront. Un jour tu
seras mort, enfant.
●
Vingt ans d’exil : que de souliers j’aurai usés en pauvreté, depuis ma parigote enfance et tout au long de mon errance. Il y en eut avec des clous (mes amis, où étiez-vous, et mes amies, où étaient-elles ?) dedans mes tragiques semelles. Mes souliers couraient à la morgue. Les filles jolies les regardaient avec grand morgue. Et seulement les plus polies firent parfois semblant de rien. Les gens, eux, me causaient du « Bien ». Et en guenilles, je m’endormais tout habillé, jour et nuit je portais les mêmes fringues qui me donnaient des airs de dingue, car je n’avais aucun rechange. Mes nippes sortaient des poubelles. A mon passage, tant de belles faisaient la moue à Robert Pioche, qui était parfumé de cloche. Puis, elles marchandaient leur croupe béante aux gorets empestés d’or idolâtré. Vingt ans d’exil, la faim au ventre, les mollets douloureux de crampes, il me fallut marcher encore, et mettre un pas devant un autre. Et souvent, comme le font les pauvres mômes, quémander l’aumône aux passants, lesquels par bonheur ne savaient rien de ce que je pensais du « Bien ». Sombrant dans un sommeil hanté de cauchemars où mes mille ennemis me poursuivaient encore, je m’éveillais en pleurs et en sueurs de rage : la nuit était noire, l’aube lointaine. Les pointes de fer qui meurtrirent mes pieds, le gel, la faim, l’usante attente des gens d’armes sont une douleur moindre que la vieillesse ricanante et les souvenirs d’hier, qui naufragent dans l’oubli. Aucune pitié pour les anges.
- « Mais moi, dans mes lamentables godasses et mes accoutrements miteux, en exil, en vingt ans, j’ai écrit vingt romans ».
Pour un homme
pauvre, il n’est rien d’autre que des fantômes. De par le trou de la serrure du
cachot où la geôlière nous tient morts vifs, on jurerait aisément que la
liberté est un bien. Notre complice c’est elle, la geôlière, qui fut jadis
apparition. La liberté, c’est la vision au travers de nos meurtrières. Souvent
nous scions les barreaux pour voir que l’échelle de corde menait à un autre
bourreau, sans que la douleur ne démorde. Si la pomme bleue est instant, la
pomme bleue est clé des champs. Viendra l’ultime sentinelle : cette
cellule-là est celle dont on sort les deux pieds devant. Seul un nuage est
libre au vent. La pomme bleue est saison, mais pomme bleue est de prison.
Et dire que
jadis, une Aprem fut l’ultime: et sans que je le sache, ce fut le dernier jour
des jeux de cache-cache. J’y jouais à la vie, aux mystères de lune. Nuages
argentés, comètes et fantômes, éclats d’ombre, reflets rêvés de silhouettes. Je
revois la lumière des Aprems dans l’éclat des pommes bleues, chacune pourrait
être la dernière. C’est la lumière bleue que j’aime. Et c’est soudain,
toujours, la même. Qu’importent mes cheveux blanchis? La mer est vaste à mon
filet, je le lance en vif défi dans les eaux d’ardente beauté, qui jamais ne
vieillissent. Que nul ne renonce à l’émotion, car c’est son arrêt qu’il
prononce ! C’est toujours une nuit de cache-cache, enfant. Je cherche une
aiguille dans une botte de foin. Celle de la montre tourne. Masques fatals
décochés aux étoiles, la magicienne périt et la passante trépasse. Je joue à la
vie, aux mystères de lune, je poursuis un brin de fleur dans la gerbe
d’aiguilles. Pommes bleues, cœurs de l’Occasion, papillons et colombes, bulles
de savon, statues moussues, l’infini du ciel : j’ai le cœur criblé de
flèches. Au jeu des coins de rue et de l’horloge, il faut un long art, de la
patience et de la chance, que les Dieux sourient. Un filet percé, aussi, à
lancer aux comètes ! La lumière bleue et la ruine belle, voilà ce que j’ai
pourchassé, jamais en vain. La dernière Aprem achevée, c’est une sérénade extrême,
peut-être sans que je le sache, qui viendra clore à jamais mes jeux de
cache-cache.
●
Voici le terme
des mésaventures de Robert Pioche, qui eut le malheur de naître, amant de la
première ligne, en une époque sans guerres. D’aventurières, je ne vis guère. Ce
sont les temps du cœur bredouille. Le printemps n’est qu’un instant, les filles
de seize ans l’ignorent. A vingt ans, pour elles, il est trop tard. Mon
cœur fut ma palette aux bals d’une et mille jupettes. Pétales de fleurs,
papillons au vent, la lune en pleurs, cerfs-volants d’enfants. Soleil en
lampions, pommeau de mon épée ou de ma canne, mon cœur en lambeaux. Allumettes
croqueuses, allumées et croquées, craquantes allumeuses, la nuit est
tendre et cruelle. Fin de l’histoire, et nulle n’aura changé la mienne. Puisque
plus rien ne sert à rien, ce livre encore n’est pas rien. Elle a fui du côté
d’hier, Francis Scott, l’ultime flapper.
Hier !
C’est toujours hier, pour moi, qu’Antigone enterra son frère. Hier, que fut
Waterloo. Hier, que s’écroula l’Empire. Hier, que l’on cracha sur les femmes
tondues. Hier, que Don Juan souffrit sa passion. L’amour donjuanesque est la
tentative désespérée - un instant - de mettre en scène et d’écrire sur l’eau du
Temps, à deux, le drame nécessairement solitaire. Les pommes bleues n’érigent
la gaule que pour la plus éphémère des verticalités. Je remercie qui eut le
courage et l’intelligence de partir en pleurant. Je suis allé plus loin
que ce que je pensais. Me voici broyé par trop de salauderie. Aurai-je un ami,
une amie pour prendre un peu soin de l’histoire du pauvre écolier Robert
Pioche ? Je ne vieillirai plus très longtemps. J’eus peu d’amis, que l’on
y pense. A mes amis au cœur couillu, la bonne chance des couilles au cul !
Aux trous du cul et aux cocus, et puis aux connes, le mot que n’a jamais dit
Cambronne.
●
Quand le soir
viendra, le ciel me semblera le bercail de mes lettres d’amour morcelées en
étoiles : pétales de fleurs, silence des choses, voiles blanches. Sur la
mer, déchirée, la photographie du grand amour dans un miroir criblé de gouttes
de pluie. Ce sera une nuit chaude. Celle du rendez-vous que personne n’éludera.
Trop tard, et aucun train n’aura encore de temps, Venise de déesse,
jardin de statue. J’entendrai le frôlement d’un pas.
- « Te voilà ? »
- « Oui ! » me répondra
la Mort.
Ma mort. Je
sentirai son souffle sur ma nuque. Au cœur de cercles lents, comme un caillou
dans l’eau, de soleils en soleils, la nuit engloutira mon secret ricochet.
Puis, l’aube effacera jusqu’à l’ultime trace. L’ultime belle fête aura eu les
charmes des perles de la nuit, et d’un regard en larmes. Toute rose fane, ô
enfant, que l’on cueille. Il ne restera rien, juste mon cœur, et personne. Le
lendemain, dans le Soleil riant, à l’heure de l’aube où s’éveillera le vent, le
sang aura séché, comme les pleurs et l’encre. Mon voilier de bois d’olivier
aura hissé l’ancre. Destination, le grand voyage d’absence.
Jamais ne
reviendra nulle occasion perdue. L’amour est un précipice où toute âme éperdue
aime à précipiter. La mort est la vacance que nous accorde le Temps entre vie
et silence. Comme une saison brève dans la course à la mort, l’amour est un
palais qui dort dans la nuit et où sait glisser parfois, en secret, une robe
sur l’échelle de corde, un corps rejoindre un cœur. Temps de voleurs, d’amants
au goût de confitures escamotées. Le temps passe, des yeux qui frémissent de
s’entendre. Le temps passe, de l’alchimie où deux instants s’effleurent. Le
temps passe, des fleurs qui retroussent leurs jupes sur le pré d’insouciance,
où la brise les trousse. Et la passante, et la passagère, passent. Et puis,
face à la mort, un homme rit et pleure.
Autour de
l’horizon, le bronze des corsages clôt le cercle, en valsant la ronde de mon
âge. Le ciel est orageux. Jamais, deux fois, ne renaît la magie. J’ai un
couteau planté dans le cœur. Mon bonheur d’enfant fut de marcher dans la rue,
une œillade apparue, une autre disparue, la bille qui brillait et dont le rire
sonnait comme le son du sou neuf dans la
tirelire. Grand mythe vrai, secret de l’extase dans l’urne, le cœur transi et
travesti de belle heure nocturne. C’est un destin enchanteur que celui que l’on
forge en quelque rare instant celé dans une gorge. Chantez, harpes et luths, un
requiem de flûtes pour moi, qui vécus ma vie encore cinq minutes. Où
donc a fui le temps, pommes bleues, chers fruits d’or, des vendanges ?
Hier, il était temps. Un cahier neuf était posé
sur la berge de juillet, ses pages étaient de toile vierge. L’eau coulait en
silence et le fleuve était d’encre. Que de papillons blancs, que de vaisseaux à
l’ancre ! Les ponts menaient au ciel et la fontaine chantait. Et cette
fleur de roi, cette rose était reine comme un grand parchemin où écrire la
nuit. Puis la lune de minuit sonna douze coups. L’horloge se vidait à grands traits
de son Temps. Mon cœur était une blessure où pulsait tout le sang. Le vent a
presque toujours éteint la magie, à l’aurore : et l’ensorcellement s’est
dissipé encore. Le coq avait chanté, il avait rompu le charme. Au bord de mes
cils brasillait une larme. Quand revint le Soleil, les ponts de ma jeunesse
étaient des miroirs fracassés.
Aujourd’hui,
c’est trop tard. Le Soleil chute. Tes seins aussi tomberont. Le cimetière, au
soir, compte une tombe neuve où fleurit une fleur. La terre est meuble comme
tendre est ta chair. La fleur est déflorée. L’eau du vase, au Soleil,
s’évaginera vite. Virevoltent les saisons, fane le souvenir. Mais l’homme mort
a su comme change le féminin visage d’ange, dans l’amour, tel un vif démon.
Chair traître, cœur fidèle, il a su la douleur dont il fut le maître. D’une
pomme bleue, l’autre. Les saisons se dérobent et s’envolent au vent. Ma vie est
un immense deuil de robes.
Le moment est
venu des adieux que chantera pour moi l’écho des pommes bleues, lorsque
m’auront absous les corps peints en absence auxquels je parlerai, d’outre
tombe, en silence. A la belle qui fut image si réelle, prénom qui survécut aux
cent saisons nouvelles, et qui aura ému tous les temps de mon âge, Mort, c’est
à toi que je veux destiner ces pages.
Si l’on n’avait
banni mon âme européenne et apatride loin du pays où je suis né, mon cœur eût
ignoré les firmaments d’automne aux arômes châtain, les corps qui tremblent de
désir et se cabrent de plaisir, l’or noir des toisons de Calabre, les
crépuscules blonds qui enivrent les madones d’or de Venise. J’ai su les regards
émeraude, azur, ébène, les chignons dans la brise, les tendres trésors de
Florence, le timbre des pianos de pluie des amantes jolies. Et j’ai pleuré
l’inutilité qu’il y aurait à avertir, de mille choses, les princesses de
dix-sept ans. Il n’y a plus ni Empereurs, ni princesses. Il n’y a plus rien.
●
Vous, chevalier
coquillart cavaleur, mon grand frère au jeu des gens d’armes et du voleur,
dormez en paix, François Villon ! Il ne fut bon bec, il ne fut beau sillon
que des coeurs et des corps des filles de l’Italie.
Voilà qu’il faut fermer ce livre. Et
que le vivant Mort délivre ! Je vous dédie, François Villon, mes Pommes
Bleues. Cher Villon, grand poète et mauvais garçon, ce bon à rien de Robert
Pioche a réuni, pour vous, ces quelques strophes. Nous fûmes lointains dans le
temps, et je vous écris d’un siècle sans harpes ni luths. L’époque a changé,
mais mon art fut celui du dernier coquillart. Ce que vous dira ma prière est
qu’en vous, j’aurai eu un frère.
Pucelle et garce vous connûtes, moi aussi. La pucelle est pute. Combien de morts seront cocus après avoir rejoint Charon ! Ce qu’a fait femme de son con, c’est trop tard que le veuf l’a su. Cocufiés ou bien cocufiants, François Villon, nous aurons vécu en riant. La salope offerte aux gorets crèvera, ridée comme une vieille pomme, en mortels rets. D’éloge mâle, en la venelle, la prude femelle s’offusque. La même, quand elle est en rut, est prompte à lécher tous les culs.
Où est la levrette de seize ans qui
s’offre en un instant unique à un vieux poète au cœur jeune ? Qui aime
émotion, souvent jeûne ! Nous l’avons su, vous et moi, François Villon, et
on s’en fout. Elle se fourre, la pucelle, le majeur là où je ne dis pas, si
elle se flatte que ce soit juste elle que l’on désire foutre au lit. Gamine,
c’est pas à toi qu’on souhaite embouteiller le con. Et la Mort se met, bourge
malpropre, un doigt dans son anus pas propre, si elle s’imagine que j’aurais
plus envie que cela de rester en vie.
Donc, vive le vol à la tire et
l’effraction des tirelires ! Ah ! Nous aurons tous deux bien ri,
François de Montcorbier, dedans la ville de Parouart. Vous écriviez dans la
langue française alors naissante, ou en argot de Pontoise. Je vous confesse, à
être franc, que je vis au temps des céfrans. La langue bientôt sera morte,
c’est moi qui fermerai la porte. J’ai lu en pleurs le Testament, ri de
vos tours de chenapan. Pour ce qui est de la potence, ou de quelques affreux
pissats, je veux vous confesser que j’ai su le vrai de vos sentences. Oui,
nous aurions pu nous entendre, je le crois, en cynisme tendre. Adieu et merci à
vous, François Villon, soutien de l’ultime vagabond, l’Européen errant.
●
- Tu n’as pas tout dit, je
suppose ?
- Je plains qui, en mourant, aura tout
dit.
- Ta lanterne tremble. Tu sembles ivre.
- Douceur amère, avoir été le dernier
Astre du Désastre.
- Es-tu fou ?
- Fou, qui meurt maître de sa folie.
- Les pommes bleues : prétexte à la
lâcheté de ne pas se suicider, ou au courage de vivre ?
- Certitude ou illusion, quelqu’une se
souviendra de ce qui fut. Ou de ce qui ne fut pas. Nulle ne sera empêcheuse de
mourir en dernier carré.
- A qui adresser un salut ?
- Mélancolie du début de l’aprem,
mélancolie du plein milieu de l’aprem, mélancolie de la fin de l’aprem. Il me
faudra trouver la force de partir. Perdu pour perdu, je serai seul à lancer ma
dernière bataille, la der des ders. J’ai fait ce que j’ai pu. Je me suis bien
amusé. Tout est fini depuis longtemps. Les Dieux savent.
- Qu’as-tu donné aux pommes
bleues ?
- Peut-être l’unique occasion, de toute
leur vie, de croire grâce à moi dans l’amour et, donc, de ne plus y croire.
●
Je me précipite vers le drame final,
comme cet enfant qui allait à Rome. Lecteur qui ne toisas point le juge
érigé pour lire le verdict qui allait t’écraser, tu ne pourras savoir l’âme
d’un tel moment. Noble qui, dans les yeux, au temps pauvre d’enfance, eut déjà
la lueur de ceux qui marcheront la tête haute au gibet, pour entrer dans
l’Histoire, quand le géant comprend soudain: tout est fini ! Moi, je
connais toujours dans le regard d’un juste les plus purs sentiments, quand
l’ignoble sentence des censeurs condamne un poète à la potence. J’ai subi cette
heure où l’ultime arme secrète s’appelle un testament, un sourire, un silence.
Et je suis votre frère, ô pendus de François Villon ! J’ai partagé un jour
avec vous cette peur. Courroux, surprise, rage, dédain, douleur. Grognards de
Waterloo et des derniers carrés, et vous, Empereurs recouverts de huées, qui
avez affronté les crachats de la plèbe, rois qui avez senti autour de votre
gorge la corde impitoyable, vous qui êtes morts sous les ricanements obscènes
des ingrats, vous, les derniers héros dans la fierté du Drame, votre cœur
jusqu’au bout battra dedans mon cœur. Jamais ceux que j’aimais n’ont vaincu
nulle guerre. P.J.G., grand astre du pur Désastre, vous m’avez perdu, vous
m’avez sauvé. Je vous devrai la fierté de mourir en aimant ce pour quoi l’on me
hait : ce que j’aimais, enfant. Je serai devant vous, juges, un jour ou l’autre.
Et c’est vous, juges, qui avez banni Villon ; vous, qui avez condamné
Baudelaire ; vous, qui avez traqué le Déserteur de Vian ! Et
que grande est ma peine : ma peine capitale.
Le monde moderne
est malade, l’Occident à l’agonie, l’Europe contaminée – et je retrouve les
signes de cette contamination partout, jusque dans les filles de vingt
ans. Ce qui manqua le plus aux jeunes filles de ce siècle s’appela émotion
et, donc, perspective historique.
●
Tout a eu lieu
entre moi et moi. Le proscrit, au bout de vingt ans, n’est plus celui qui
s’exila jadis. Grande leçon. Si peu de pépites, au fond du crible. Je n’ai
peut-être pas moissonné tous mes rêves. Mais je n’ai négligé aucun d’eux. C’est
déjà beaucoup.
Heureux Schubert, dont les œuvres majeures
furent composées entre 1813 et 1818, années effervescentes. Derrière toute
beauté, se tenait l’Empereur. Les cœurs battaient. Heureux Karajan, aussi, dont
la carrière commença à Berlin, en 1937, dans Fidelio de Beethoven, alors
qu’à moins de trente ans il était le plus jeune directeur de la musique
allemande, à Aix-la-Chapelle. On rêvait. On souffrait. On vivait la passion.
« On chantait, en ce temps-là », a écrit Charles Péguy. On
enchantait. On s’enchantait. Heureuse l’Europe qui, forgée par les guerres,
donnait naissance à l’art et à la beauté.
Malheureux, je
vous le dis, l’enfant qui, né au Vingtième Siècle, obéit aux conseils de vie
que lui dictaient les moments musicaux et les impromptus de Schubert ; les
rêveries de Schumann ; le romantisme essentiel du tzigane franciscain,
Liszt ; les vertiges d’arpèges échappant à la gravitation tonale et la
mazurka ultime de Chopin, composée sur son lit de mort.
Si c’était à refaire, j’agirais exactement comme j’ai agi. D’ailleurs, ma mort va venir : et plus rien ne sera – jamais – à refaire. J’ai lutté seul contre tous. Et eux, ils ont toujours prétendu que je doive aimer d’une autre façon. Mais j’eusse été incapable, voilà, d’aimer d’une manière qui ne fût pas la mienne. La guerre des pommes bleues ne consent ni atermoiement, ni seconde chance, ni retour en arrière. Les doigts se ferment. Sur une pomme bleue qui deviendra rien. Le premier essor a déjà scellé la fatalité de l’écroulement. Car les mains, demain, se tairont. Ou, parfois, tel est le pari, sur un rien dont naîtra une pomme bleue, comme les princesses fiabesques des pommes-oranges du Comte vénitien, qui jamais ne mentit. Me voici. Voici le chemin. Marchons, ivres que le chemin commence. Ou, surtout, qu’il s’achève. Vous savez, ô Dieux, combien cette saison est brève et belle !
●
Le
19 octobre 1960, quand mon frère jumeau, Jean-Philippe, est mort, il n’eut le
temps de rien me promettre. Dans les derniers jours de 1963, mon
arrière-grand-mère Jeanne Du Vivier, née en 1879, me prit entre ses bras. Un
instant plus tard, elle s’affaissa. Je me demandais pourquoi on emportait cette
gentille vieille dame, sous un linceul.
Quelque part en Amérique du Sud, mon
ami le docteur a plissé ses yeux clairs et sereins. « Je n’ai pas beaucoup
de visiteurs ». Son sourire creusa des rides de joie sur ses joues. Il
avait quitté l’Europe, pour la dernière fois, peu avant ma naissance. Existe,
de notre rencontre, une photographie.
Ce
sont les jeunes filles qui ont pris l’habitude de me promettre :
- Nous nous reverrons.
Aimé Donati est mort de froid, dans la
neige, le 5 novembre 1984. En 1987, André Viatour s’est tué. Il annonçait son
suicide depuis quarante ans, et les gens riaient de lui.
Ma mère tenait encore, entre ses
mains, la lettre qui lui avait apporté
la nouvelle. Elle s’est attristée :
- Oh ! Ta marraine Rita est
morte.
Quelques jours plus tard, Marguerite
fut hospitalisée. Cancer. Le médecin:
- Elle est condamnée.
Marguerite me promit :
- Quand je serai guérie, j’irai à
Cracovie.
Le 12 août 1988, c’est au cadavre de
ma mère que j’ai dit que je l’aimais. Il était lointain, le seul bonheur de sa
vie : un voyage, à l’âge de quinze ans, en Allemagne. Pendant son agonie,
je lui avais menti :
- Julien a téléphoné pour avoir de tes
nouvelles.
Julien m’a présenté ses condoléances :
- Mets une couronne de fleurs sur sa
tombe, de ma part. Je te la rembourserai. Choisis la moins chère possible,
naturellement.
Naturellement.
Belles, les dernières lignes que
Marguerite essaya de tracer, quelques heures après avoir été frappée par un
ictus cérébral qui lui avait ôté l’usage de la parole. Quelques mots
illisibles. Quel symbole.
La même année Don Colas Vieilhomme,
vieillard au sourire franciscain, m’écrivit une lettre. Il avait chanté pour
moi, dans sa cellule, pendant la nuit du Solstice d’hiver, un chant de
fidélité.
Les flocons de neige valsaient avec
les statues monumentales des Dieux de l’Olympe. Ce fut ma dernière promenade en
compagnie d’Arno Breker, qui m’honorait de son amitié depuis l’année de mes vingt-quatre
ans. Une voiture pénétra dans le parc. Une Porsche, je crois.
- C’est mon fils… fit Arno.
Il n’ajouta rien. Il parlait avec les
yeux. Des yeux de cristal. Il est mort quelques mois plus tard.
En 1993, je quittai Paris. Personne
n’aurait misé un centime sur moi. Mon ami Xavier a prédit :
- Un jour ou l’autre…
Le 29 novembre 1997 Mireille, en août
2000 Giulia, le 5 septembre 2001 Fragolina m’ont dit : « Nous
nous reverrons ».
Non, je n’ai jamais revu aucune d’elles. Naturellement. On dit cela. Et peut-être, même, quelque fois, y croit-on : « Nous nous reverrons ».
Me voici,
livide, maigre à faire peur, vêtu de hardes, chancelant de faim, ce matin-là,
au Tribunal des Mineurs. Le 13 février 2004, avant l’audience, ma fille âgée de
quatorze mois, dans son berceau, m’a souri. Quelques heures plus tard, quand le
juge eut décrété qu’elle devait m’être enlevée en toute légalité, Alice ne
pépiait plus. Elle s’était endormie. Je m’éloigne, dans la ville, sous la pluie
grise. Quand Alice rouvrira les yeux, son papa ne sera plus là. Nous ne nous
reverrons jamais. Personne, jamais, ne reverra personne.
A l’aube du 8 août 2001, le Temps et
la décomposition des chairs avaient émis leur verdict. Mon chien me regarda ;
ses yeux s’éteignirent. Depuis lors, l’ombre de mon chien mort continue à me
suivre. « Andiamo però ! »
●
Voilà les mots,
les êtres, les phrases, les moments prodigieux de ma vie. Je voudrais, sur ma
pierre, des couronnes de fruits et des comètes de gui, les oliviers et les
cyprès de mon exil toscan, des mûres noircies, des peaux cuites par le Soleil
d’Italie, des yeux écarquillés, des gestes pommés. Je voudrais les plus belles
pommes bleues inoubliées, inoubliables, avant néant, que l’on vît jamais
sourire aux cieux. Obéissant aux lois non écrites que connurent, respectèrent
et inventèrent les Vieux Grecs, j’eus mon idée de la beauté. Chaque jour au
miroir, je soupçonne que jamais nul ciel ne fut plus accablant que celui du
onzième Travail. Et chaque ride m’éloigne, à jamais, du Jardin des Hespérides.
Je pressens, ô Parques, Filles du Destin, la venue de l’ultime saison. Quand
bien même les pommes bleues n’auraient été qu’illusion, nul ne m’empêchera de
les avoir rêvées. L’émotion, ce fut de cueillir l’inaccessible de la façon même
dont je l’avais rêvé, enfant. Et la musique est la jeunesse éternelle de mon
cœur.
A toi, Sara, qui
aimais Cesare Pavese et m’offris l’Amour précieux, je dis que la Mort est
au-delà du pardon. J’implore le don dû aux morts, l’horizon.
Mais oui, pommes
bleues : au printemps prochain, nous nous reverrons. La première brise
soufflera. L’hiver aura fui : sa dernière averse grisera mon jeune cœur,
qui aura un an de plus. Où seront les yeux qui brillent, les filles cheveux au
vent, les paillettes que les jeunettes se mettent sous la lune, au bal d’un
rendez-vous fatal, quand les joues rougissent et que les désirs
rugissent ? Où, les bouches de pêche qui en doux secret pèchent ?
A dix-sept ans,
on croit pour toujours à l’amour. Et puis, l’on apprendra que rien n’est pour
toujours. L’existence ne fait que trois tout petits tours. Heureux, qui aura
fait de son jour un beau jour. Le Soleil se meurt, clamant son chant pourpre et
d’adieu dans le couchant. Souveraine tristesse. Il reste peu de temps. Où est
ma jeunesse ?
Nous nous souvenons d’une histoire au beau nom d’amour du temps des beaux jours. Les beaux jours ont fui, happés par la nuit. Quand l’amour s’en va, ou qu’il manqua, il ne revient pas. Il ne redevient pas un roman d’amants. Combien de lendemains, pommes bleues, en vos ventres ? Et la vie m’éventre. Plus de havres. Robert Pioche, toi à qui les hymens ont laissé tant de bagues de sang, tu finiras cadavre. Que la mort me crève !
Une émotion j’ai imploré, un baiser
donné au passé, l’illusion de recommencer. Un geste tendre à l’exilé, une
réponse en beauté. Ce fut en vain. Au pauvre, ils n’ont jamais donné ni
pardonné. Lorsqu’un malheureux est châtré à la nuit, très souvent j’ai pu
l’éprouver : pas de pitié aux réprouvés. Ils furent tant à exiger que
j’abdique ma liberté. Ce fut en vain.
Je fus Robert Pioche : des trous dans les poches, mon cœur aux nuages, avocat du Diable pendant tous mes âges. Le grand bonheur fut mon cœur de vingt ans, pour toute vertu. Chaque nouveau jour loin de la prison, en chaque saison, m’enivra toujours. Sans or ni maison, pour toute raison j’ai longtemps chanté, libre, en liberté. Dans l’exil sans fin, le comble a été de ne pas bander, de froid et de faim. Je mourrai en exil. C’est avec les pommes bleues, que j’aimai, que je courrai comme un libre nuage, de livre en livre. Epargnez-moi donc votre Bible. Car moi, j’aurai rejoint Minnie Bibble.
Avant de partir, je vous ai offert un beau livre. Qu’en ferez-vous, amis, demain ? N’avez-vous rien compris ? N’avez-vous rien appris ? Pierre Drieu La Rochelle et René Crevel sont morts pour rien.
O toi qui rendras visite un jour à ces pages, et ne m’auras point oublié, sache-le lorsque sonnera la plus belle heure du crépuscule : les pauvres morts des cimetières ont peu de visiteuses. Je voudrais te savoir heureuse, Sara. Quand expire le Soleil, et qu’ôte ses voiles la Vénus que l’on dit vespertine parce que le dieu grec du Soir, Hesperus - né de Jupiter et père des trois Hespérides filles de la nuit, ondes de l’océan ou écume des nuages peut-être, et frère d’Atlas qui partit en quête des fruits d’or de Ladone - appela l’Italie Hesperia Terra comme je l’ai baptisée pays des pommes bleues, alors par amour, par douleur, par jeu, Sara, reviens donc me voir quand tu veux.
●
- A vingt ans, Robert Pioche ?
- A vingt ans, j’ai refusé que l’amour tue
l’amour. J’ai aimé profondément la recherche, le rêve, l’échec. Heureux les
âges où les parfums et les couleurs d’une saison remplissent l’univers, mais où la présence de
la pomme bleue dérange les rêves qu’elle inspire.
- Tu l’avais deviné, mais tu as dû éprouver que la
pomme bleue ne peut avoir d’autre destin que d’être cueillie et croquée dans
l’instant, ou de sûrir ?
- J’ai aimé le regret – qu’avais-je à regretter,
moi qui n’ai jamais rien regretté sinon le temps plein de l’enfance, le royaume
du Soleil perpétuel – et le risque.
- Il ne doit pas être facile de concilier l’amour
des pommes bleues et une telle soif de liberté. Les pommes chues étant aigres,
tu as continué à osciller entre les images de l’innocence et celles de la
nostalgie ? A fuir la réalité ?
- J’ai perdu des années de ma vie avec des
personnes dont j’ai oublié de quelle couleur étaient leurs yeux.
- Te souviens-tu mieux de celles qui
s’esquivèrent ?
- Nulle pomme n’est restée plus sucrée, dans le
souvenir, que celle qui n’est jamais tombée. Je désirais la nostalgie d’images
et de 78 tours rayés, griffés, blessés par l’éternité. J’étais né pour l’aube
et pour le crépuscule, ainsi que lo bel pianeto che d’amar conforta.
J’ai frappé les branches de mon bâton, mais les proies bleues épuisaient leur
saveur dans la seconde de leur chute. Je préférais les métamorphoser en ombres.
La pomme ramassée avivait l’attrait des autres.
- Combien de pommes bleues furent-elles la seule ?
- Décidément, nulle tâche ne fut plus
exaltante et ingrate que celle du géant bramant de récolter toutes les
pommes bleues d’Atlantide. Je n’ai plus jamais su, moi, après l’enfance, de
circonstance qui ne finisse. Ou la pomme bleue est morte, ou je l’ai
assassinée. Je me dissipais dans le vertige des pommes bleues mais, en une
seule, je me desséchais. La mort sera la saison qui ne passera plus. Toutes les
choses, à la fin, auront été comme elles devaient être. Chaque pomme bleue fut
un chapitre et, pour certaines, moi aussi j’aurai été cela : un chapitre.
Etre un chapitre, quoi de plus beau ? Puis, le livre de la vie s’achèvera
dans la déchirante mélancolie d’être né immortel.
- Qu’est la vie, alors, maintenant qu’il
faut lever l’ancre et voir s’éloigner, à l’horizon, derrière toi, le rivage des
jours anciens et des amours mortes ?
- Ma vie fut le défi lancé, par ma conscience d’être, à ma certitude de devoir mourir. Tandis que le Temps s’égrenait, de saison en saison, et que renaissaient les pommes bleues à la futilité d’airain. Ce qui n’a jamais changé aura été, à cinq ans, à vingt, et à l’heure de ma mort, l’élan vers le front de la grande bataille tragique. Le privilège de l’avant-garde est d’être mitraillée et décimée dès le premier printemps de guerre. Les derniers héros de l’Histoire l’ont toujours affrontée, cette guerre, en espérant secrètement la débâcle. Ils n’ont eu, comme il se devait, aucunes funérailles.
●
D’une vie, et de
cette ville, Florence, où les ombres étincelantes de quelques exilés
s’entrelacèrent secrètement à travers la nuit des âges et deux millénaires de
ténèbres, subsistent quelques portraits en noir et blanc que les futures
générations ne pourront comprendre, des images de choses qui furent :
silhouettes figées par le hasard d’un déclic, regards tristes des enfants
perdus, chevelures auréolées de soleil, peaux adornées de lune.
L’oubli est
fulminant et hilare. La douleur sonne. A la rescousse, personne ne court. Tout
s’éprend, se déprend, meurt. La bourrasque des tempêtes a dispersé ma vie
errante, pauvre et libre. Où s’est dissimulé le Soleil des premiers âges ?
Maintenant qu’ont vieilli toutes mes jeunes filles, quel destin fut celui de
tant de robes blanches ?
Toi, lune turquoise des jardins en pente d’un dernier été fiésolan, si tu as su lire en mon cœur que grande et lourde est ma douleur, alors qu’entre deux seuils tu portes le deuil de Robert Pioche, qui fut longtemps un absent et sera, à la fin, un mort. Tu apprendras cette nouvelle aux pommes bleues du Grand Refus, d’un geste jamais répété, de l’abandon - et aux premières bluettes qui embraseront, demain, l’incendie de l’aurore que je ne verrai plus.
Les colombes se
taisent. Un silence fatal s’étend sur le monde : qui sera la fée des échos
citronnés de ma joie étouffée, dans le crépuscule ultime où froufroutent les
princesses ? A la fin, il faudra que tant de chagrin cesse.
FIN
OLIVIER MATHIEU.
Paris, © 2008.
Livre publié le 31 janvier 2008.
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Nouvelles Littéraires