PREFACE.

 

« FRAGMENTS D’UN DISCOURS

SUR ROBERT PIOCHE »,

 

par Jean-Pierre Fleury.

 

Se faire connoître tel que l’on est, fait le bonheur de peu de gens ; les autres ont intérêt de cacher ce qu’ils sont.

(Du Puy ; Caractères, pensées, maximes et sentimens dédiez à Monseigneur le duc de la Rochefoucault ; 1694 ; XIII).

 

Être homme est facile, être un homme est difficile.

(Proverbe arabe).

 

Parler d’Olivier Mathieu, dit Robert Pioche, n’est pas chose aisée. Je parlerai donc “de l’un” et “de l’autre”: et je me disperserai. Volontairement. Nécessairement. Et j’emprunterai certaines des pistes - innombrables, vraiment - qu’Olivier Mathieu ouvre par ses livres comme par son existence; et je reviendrai sur mes pas, et je me perdrai moi-même dans ce labyrinthe, en vous y invitant pourtant à me suivre; et certes sans espérer “tout dire” sur Olivier Mathieu et Robert Pioche, j’évoquerai aussi quelques sujets en apparence sans rapport avec lui, pièces d’un puzzle qui aideront pourtant le lecteur à la recherche du fil d’Ariane...

Robert Pioche joue, encore et toujours, à la vie, dans les quartiers de traîne-amour, de garde-élans, de faute-oublis, de juste-au-coeur. Robert pioche avide dans les gravats de sa cité troyenne à lui. Et les ruines ne sont jamais vides, mais emplies de si lourds fatras, de si tendres fardeaux, de délicats fracas.  Et ses livres en dégorgent et s’encolorisent fort justement de fatrasies éparses, de morceaux de vie reconstitués, revisités, retravaillés, revécus, embellis de déraison sans doute ou réachevés en d’autres fins moins sinistres, d’espoir ou de rêverie. Et le passé vécu, ou raconté par d’autres, et le présent, et le futur mythique même, s’entremêlent et s’entr’harmonisent. Le langage est largement classique non sans néologismes, la prosodie elle-même aime en certains textes poétiques les alexandrins et les octosyllabes, mais déjà les images sont moins sobres, libres et enlacées, charmantes et délicates, rabelaisiennes et crues, villoniennes, et pour finir le résultat est un ouvrage totalement baroque. Les souvenirs sont livrés en désordre, les strates archéologiques s’emmêlent, on recherche en priorité les trésors perdus, les belles pièces de musée, on en oublie de répertorier scientifiquement les redécouvertes accessoires ou annexes, les traces infimes de poussière du temps, on néglige de dresser les plans exacts des archives éclatées, des tables d’argile éparses, incomplètes et brisées, brûlées au foyer des passions éternellement mourantes, des feux grégeois d’autrefois ou des brûlis barbares des raisonniers.

         Voilà pourquoi cette préface sera intitulée: “Fragments d’un discours sur Robert Pioche”. Début d’un labyrinthe, d’un jeu de pistes.

Du côté de Sils-Maria, perdu, perclus sur les sentiers pentus de Haute-Engadine, un spectre hante encore, à coupe rosée, les petits matins virils, au détour d’un angle de « grippa » (nom collectif désignant « les rochers », en romanche), en ces rocailles d’où sourd, d’un coin de fougères, une eau vive et si pure. Sous la frondaison des arbres, hauts comme cieux des montagnes enneigées, surgit ainsi Dionysos le crucifié ou son aède et double Zoroastre, le voyant danseur de cordes oriental. En limite des prairies, au-delà des forêts, les aigles attendent sa sortie du bois, mais lui boit à sa timbale, insatiable, une eau glacée qu’il transmue, par quelque science enchanteresse, en eau solaire de ses idées ; et au retour, dans ses pénates empruntés, revenu sur le sol à bas, il assume « humain, trop humain », sa soif de savoir et d’air vif en des contingences trivialement terre à terre.  La philosophie réclame d’être incorporée, longuement mâchée ou bue, digérée ou distillée, apurée en fin. Passée au crible ou régurgitée. Tout l’art de la rumination zoroastrienne. Friedrich l’hellène oriental et indo-européen martela ainsi de ses gros souliers de marche, à l’orée d’un siècle de bruits, de fureurs et de brutes, ses dithyrambes angéliques et aériens, ses aphorismes de “psychologue” comme il se dénommait lui-même, destinés aux heureux et rares lecteurs attentifs et bienveillants, ses quelques et frêles contemporains.

Vos, o clarissima mundi

Lumina, labentem coelo quae ducitis annum,

Liber, et alma Ceres (...)

Et vos, agrestum praesentia numina, Fauni,

Ferte simul Faunique pedem Dryadesque puellae :

Munera vestra cano.

(Virgile, Géorgiques, I).

En nos jours crépusculaires comme encre de sèche, autre part en contrée latine, un autre nomade, Olivier Mathieu – prénom prédestiné, l’olivier n’est-il pas l’arbre emblème des bucoliques ? –  un romain européen indigent s’est mis, lui, martel en tête, comme Charles le preux chevalier, de bouter, hors du monde des songeries et des espoirs toujours incommensurablement déçus, l’affligeante réalité contemporaine faite de tournis abrutis et du pouvoir des cancres, lorsque traînent à l’affût des cancrelats experts en putasseries grotesques et assassines, et autres salauderies. Car...  “Le monde est un vrai commerce d’apparences d’amitié, de bonne foi, de reconnoissance, de tendresse &c. celui qui donne des realités au lieu des apparences est pris pour dupe, semblable à un homme qui donneroit de la bonne monnoye pour de la fausse” (Du Puy, pensée II).

Olivier Mathieu cherche, seul et parfois hagard, la lumière sous l’ombre calmée d’une ruelle amicale séculaire ; la lumière au jour même où la nuit polaire des idées s’abat sur notre espèce occidentale en de décadents vomis givrés d’intellectocrates confortables, n’ayant plus un chouia de fierté, plus du tout une goutte de « sang intellectuel » dans les veines, et tellement fonctionnarisés, étatisés que leurs cerveaux vils, engourdis et embrumés, brament en rut saisonnier des rodomontades pitoyables de têtes molles de la pensée servile.

La recherche quasi-solitaire d’Olivier Mathieu, toute en cynisme grec, est récurrente et obstinée, tatillone et tenace, coriace et maudite. Dolente et douloureuse. Elle emprunte certaines sentes de la vie difficile d’un Villon ; elle met en pratique l’axiome bloyien : « La douleur est l’auxiliaire de la création. »

Dors, dor d’or !  Il est un curieux mot roumain d’une riche polysémie – dor – simple mot de trois lettres, de trois lettres d’or, qui à lui seul, prétend réunir les sens de : nostalgie, regret, mal du pays (le peuple roumain fut si longtemps un peuple de bergers transhumant), mais aussi soupir tendre ou mélancolique et, finalement, désir (peut-être vain).  Ce mot vient du latin dolor  où il a, à la fois, le sens de douleur physique morale, de souffrance et de chagrin, de dépit et de ressentiment et même de colère. Dolor a donné douleur en français, il est de la famille de « dolent, indolent, indolence ». En ancien français, « dol » ou « duel » signifia  « souffrance, chagrin » et finalement deuil, l’expression même de la souffrance.  Et bien, il me semble que ce dolor latin, ce dor roumain et ce dol vieux français expriment parfaitement à eux trois, en leurs diversités et confluences, l’intégralité des expressions de la nostalgie.

« Ce monde-ci, ma chère Adèle, est une peine perpétuelle ».

(Joseph de Maistre – 1753-1821, lettre à sa fille, 1803).

La physiologie de la Nostalgie est simple ; simplissime. Nostalgie.  Nostalgie qui ronge à se morfondre seul, en solitaire.  Passé, présent, futur.  Tout y passe, tout s’y perd et s’y transfigure.  Dor, dolor, dol.  Deuil de ce qui fut, est et sera. Ce jeu, faire son deuil, peut prendre toute une vie. Il en est ainsi de celle d’Olivier Mathieu qui n’en finira jamais de « doler » contre un certain passé d’avant naissance et d’enfance, contre la vie, contre la mort aussi et contre ce bel Âge d’Or, qui ne demandait qu’à éclore ou à perdurer, d’enfance et de jeunesse. Et qu’il n’a de cesse de souffrir et regretter.  Et de frapper, de la doloire des mots, les échansons de la décrépitude, du moche, du faux et de la médiocrité instituée.      

La nostalgie – première occurrence, 1678 – est cette “maladie du retour” que l’on appelle également regret mélancolique, la « mérancolie » – comme on disait en ancien français – pour ce que l’on n’a pas vécu et dont le représentant poétique moderne le plus distingué est Nerval ; la mélancolie pour notre passé révolu, pour ce que l’on a conquis, pour ce que l’on a raté ; les désirs passés insatisfaits, différés, perdus, négligés, pas rencontrés ; par naïveté, timidité, bêtise, mauvaise chance, hasard mauvais ; et qui ne reviennent jamais, si ce n’est en regrets éternels ; le mal d’un ou de plusieurs pays perdus pour toujours.

La nostalgie est une mélancolie motivée. C’est une mélancolie raisonnée.  À la fois pire car elle contient des regrets, et à la fois plus rassurante car elle est rationnellement explicable, explicite. Mais tout aussi lancinante. C’est le passage à côté, la rencontre avortée qui reste toujours aussi vive, la présente à l’esprit de sensations vivaces et fraîches d’un vécu, d’un rêvé, d’un raconté uniquement douloureux, même si la nostalgie peut être parfois pondérée de tendresse, souvenance d’instants ou d’un temps heureux, car de toute façon tout est perdu fors la mémoire, la fidèle ou la folâtre qui nous harcèle. Et qui est le plus communément du monde, impartageable.  

La nostalgie et sa complice la mélancolie sont les deux mamelles auxquelles tout vrai Poète s’abreuve et se lie à la vie, sans étancher jamais sa soif.  La nostalgie, c’est boire à la tétée, comme un poupon sans dent aucune, en résurgences inattendues et traînardes, ou brèves fulgurances, un lait terrestre, à goût de glaïeuls, jamais rance.  Des idéaux, des femmes, des chiens, de vieux amis, un soleil couchant, une dégringole ridicule de pantin ; que sais-je encore.  La nostalgie est un deuil sans fin du Passé, un deuil de la Mémoire.  Certains jours, on se prend à rêver que l’on puisse déconnecter les neurones, que la pensée fasse une pose, que les rêves de nuit ne soient pas, si souvent, autant épuisants ; vains et répétitifs ; affligeants et dérisoires ; tenaces et nullement assouvis ; insaisissables.  Crispante obsession.  

La nostalgie, c’est la mélancolie ; mais la mélancolie à l’envers, les rêves d’un passé jamais maquillé, le Temps qui ne veut jamais faire demi-tour, le temps qui fuit de ce qui fut, alors que l’Utopie s’éloigne mélancoliquement. La mélancolie rétroflexe, tournée vers ce qui a été, et non vers ce qui vient. Les regrets ressassés, les passage à côté de l’essence de la vie.  Melancholia, melankholia : bile noire, humeur noire.  Idées noires. Merancolie en ancien-français. La nostalgie est à la fois l’impossibilité de faire son deuil de la vie qui s’écoule inexorablement et l’apprentissage, au berceau, des prémisses de la décrépitude et de l’agonie. Céline disait que certaines personnes préparent leur mort quinze ou vingt ans avant leur heure. 

MIROIRS IMBRISABLES

(LES DOUBLES, LES COMPLÉMENTAIRES, LES EXTRÊMES)

Et l’on ne peut parler vraiment d’Olivier Mathieu sans prononcer ce mot: nostalgie.

Deux figures familiales féminines ont profondément marqué Olivier Mathieu. Deux femmes fortes et indépendantes. La grand-mère maternelle, qui consacra à son petit-fils tout un ouvrage. Et la mère plus encore. Une fille-mère de talent en un temps, 1960, où ce n’était guère prisé.  La mère d’Olivier Mathieu, Marguerite Marie-José Mathieu, est née en 1925 à Bruxelles. Elle fut une élève surdouée. Remarquée par ses enseignants,  elle bénéficia d’un « fonds de soutien aux mieux doués ».  Marguerite collectionna trois doctorats. Elle fut l’auteur d’une thèse sur Robert Guiscard. Elle fut enseignante universitaire, tout d’abord en Belgique à l’Université Libre de Bruxelles, puis en Italie où elle demeura le plus souvent entre 1948 et 1960 (une de ses activités y était de collecter des dialectes italiens en voie de disparition) et finalement en France, à l’université de Nanterre-Paris-X, de 1966 à sa mort survenue en 1988; une carrière de linguiste riche en publications.  Elle eut également une activité de traductrice de plusieurs langues dans diverses maisons d’édition ; polyglotte, elle connaissait dix-sept langues D’origine belge, elle fut naturalisée française en 1974, et par là, c’est à quatorze ans qu’Olivier Mathieu acquit cette citoyenneté française.  C’est également vers cette époque qu’il connaîtra une crise (évoquée notamment dans son roman La Quarantaine) avec sa mère, qui s’achèvera lorsque les choses sérieuses furent venues.  Je veux dire, lorsque sa mère tomba sérieusement malade: deux ans plus tard, elle n’était plus de ce monde.

Elle qui avait dit à son fils (cette phrase est citée dans plusieurs romans d’Olivier Mathieu, et de nouveau ici, dans le “Passage à niveau”) : «On aurait dû se suicider à la fin de ton enfance».  Cri du coeur que l’on pourrait prendre, en un premier temps, comme une marque extrême d’égoïsme maternel, mais que je comprends comme une manière d’interrogation inquiète sur le pourquoi d’une maternité et sur l’avenir d’un fils dont elle semblait présentir les malheurs prochains. Une forme glaciale d’expression d’amour à la margelle du puits, tout en se penchant, s’épenchant, lorsque la voix sourde accompagne la mort dans un seau en bout de chaîne, et reflète un serment, un sarment de vie en ondes concentriques, et balance de tournis sans fin, venant frapper les suaires de pierres imbibées de mousses tragiques, et troubler le silence frigorifié de l’araignée vive et mortuaire, d’indicible blancheur, quelque translucide albinos furtif.

Des figures familiales masculines, aussi, ont marqué Olivier Mathieu : le Comte d’Orsenne, et André Baillon. Il a passé son enfance dans le culte et la légende du Comte Le Paige D’Orsenne, général de la Grande Armée, celui qui tournait le dos à l’artillerie ennemie pour mieux mener ses troupes. Il a été également fasciné par un autre personnage hors du commun, l’écrivain communiste d’origine belge André Baillon (1875-1932). Ce dernier est probablement le grand-père d’Olivier Mathieu.  En effet, s’il semble assuré que sa grand-mère maternelle, Marie Jacquart, belge également, infirmière de profession, puis écrivain et dont le nom de plume fut Marie de Vivier (1899-1980), eut en 1923 un fils d’un dénommé Mathieu, tribun d’une certaine importance au sein du parti communiste (il connut la Russie dès 1917), il est probable que cette dernière eut, en 1925, de son amant André Baillon, une fille qui n’est autre que la mère d’Olivier Mathieu. André Baillon était un personnage excentrique, en marge, vivant en ermite un peu à l’écart de Paris, à Marly-le-Roi.  Un fou, dirent les psychiatres. Il avait 24 ans de plus que son admiratrice littéraire et charnelle Marie de Vivier. Leur liaison fut folle, débridée, romantique à l’excès, et se termina, en 1932, pour quelque temps, par l’hôpital psychiatrique pour Marie de Vivier. Et par le suicide pour André Baillon.

PATER PATATRAS

Le père naturel d’Olivier Mathieu, celui qui devait pension alimentaire, celui qui resta à l’écart de son fils, de son fait et du fait de Marguerite à la fois, est un maître de l’érudition historique et archéologique, René Louis (1906-1991). Ce père français adultère, absent, a 54 ans le 14 octobre 1960, lorsque naissent les jumeaux, deux vrais jumeaux, de Marguerite Mathieu. 

Olivier Mathieu est l’aîné des deux, du moins l’aîné supposé, car on parle d’un possible mélange de bracelets, et donc de prénoms entre lui et son frère. « Vous savez, j’avais un frère jumeau.  Nous étions nés, nous avons été condam-nés le 14 octobre 1960. On n’a jamais bien déterminé lequel était reparti, cinq jours plus tard. L’un s’appelait Olivier, l’autre Jean-Philippe. C’est comme ça que j’ai décidé : mes pairs m’appellent Robert Pioche » (Olivier Mathieu, Une Cicatrice; 1997).  Jean-Philippe décède le 19 octobre 1960. Olivier Mathieu est lui-même fragile et c’est un miracle qu’il persiste à vivre.  

L’un de ses pères spirituels, celui que sa mère a rêvé parmi les “géniteurs idéaux” de son fils, celui qui appelait Olivier Mathieu « mon fils italien », était ce Giuliano Bonfante (né en 1904) que le moindre étudiant en linguistique, même le plus jovialement ignare, connaît au moins de nom. 

Première image du double avec ce frère jumeau qui ne vit pas.  Olivier Mathieu est-il Abel, est-il Caïn ?  Est-il Romulus ou Remus ?

Problèmes d’identité et de pérennité. Olivier est-il Olivier ? Sa mère accouche de deux vrais jumeaux.  Cinq jours plus tard, l’un des deux meurt.  Et donc départ difficile pour l’Olivier nourrisson, le survivant.  On lui réservait une mort rapide ou une vie chétive. Et c’est pour cela que, depuis, il répète sans cesse : « La principale des raisons... est simplement, comme toujours, que le temps presse ».  L’écriture comme une lutte contre la Mort qui lui fait peur, et la hantise de ne pas finir l’oeuvre entamée. Le désir d’achever le cycle de ses Aventures, le désir fou de vouloir vaincre Domina Mors et peut-être l’ambition de raconter un jour, plus tard, sa propre mort, de l’enregistrer sur un grimoire en direct et in extenso. 

Olivier Mathieu est un enfant sans père, l’enfant d’un père marié ailleurs. L’un des bonheurs de gosse d’Olivier Mathieu fut peut-être d’avoir toujours ignoré celui qui met la mère à distance, ou se l’accapare. Et ce fut, la sienne, une enfance à deux.  Délicate, difficile, de logement en logement, mais heureuse.  D’autant plus que sa mère a l’idée - originale, de nos jours - de ne pas envoyer son rejeton à l’école.  C’est elle qui assure son apprentissage de la lecture, de l’écriture, des  lettres classiques. Un acte d’amour réciproque et de grande connivence. Olivier Mathieu ne parle jamais des mathématiques modernes: et pour cause, il ne les a jamais étudiées.  Sa mère était une littéraire.  C’est aussi, rappelons-le, une femme d’âge mûr qui a enfanté tard. Une indépendante, une solitaire qui ne voulait pas de mari et s’est fait faire un enfant par un érudit qui a l’âge d’être son père. Telle Marie de Vivier, qui enfanta d’une fille dont le père avait l’âge d’être son père.  L’histoire bafouille.

Dire l’enfance et la jeunesse d’Olivier Mathieu, c’est décrire un enfant sauvage au pays des arts, et des amis de famille déjà vieux. D’où un goût prononcé pour un temps qui le précède. Comment s’étonner que dès cinq ans il ait pris conscience de la mort et de l’insanité de la vie?

Je pense à mon enfance, aux livres adorés mais rares, aux livres longtemps restés enfantins, à mon enfance sans tourne-disque mais à la TSF omniprésente, à celle des Beaux Jeudis, du temps où le jour sans école était le jeudi.

Olivier Mathieu lit les auteurs adultes très jeune, peut-être en même temps ou même avant moi, qui ai presque dix ans de plus que lui. En des réunions avec des lettrés, avec des artistes, avec je ne sais qui encore, la mère d’Olivier Mathieu pouvait affirmer : « Il a raison », au grand dam de certains.  Moi, je n’ai pas le souvenir d’avoir eu voix au chapitre et j’ai vécu mon enfance comme une prison, prison dorée avec récréations, moments de liberté bénie avec des copains ou seul à bouquiner ou à farfouiller au fond d’un sombre grenier, mais prison sans fin. Cependant, curieusement, je me sens des affinités essentielles, de comportements et de compréhension de la vie, avec lui.         

Olivier Mathieu a la fidélité tenace et accomplie. La fidélité à la mort même. Non seulement à de vieux amis, mais à leurs idées et à leurs goûts, source d’une bonne partie de ses malheurs, car ses amis étaient du camp des vaincus.  Jamais des neutres, mais des combattants de la vie; des artistes. 

Labyrinthe. Je parlerai d’héritage, de fidélité familiale, amicale, artistique, de lignage, d’aristocratie, de « gueuserie » et de « bâtard ».  Famille d’extrémistes du sentiment.. Famille d’artistes, où des femmes s’affirment.  D’enfants sans père ou sans vrai père.  Sa mère est au centre de tout ; de la beauté, de l’intelligence, et de la marge. L’intelligence liée à la culture libère, parfois. 

Olivier Mathieu est le type même de l’héritier sans fortune pécuniaire, sans aucun patrimoine foncier ou mobilier. On peut dire de lui qu’il a hérité d’une fortune uniquement morale – un héritage d’idées et, plus encore, un héritage d’infortune sociale, politique, idéologique. De bâtardise (déclaration de naissance effectuée par la grand-mère) et de déclassement. Et pour finir, d’une conception du monde désuète et vaincue. Mais rien n’est jamais joué, sur le champ de la vie et de la mort des civilisations.    

Son héritage est donc éthique et esthétique. C’est également un héritage d’attitudes, de poses ou de formules qu’il entend reconnaître et rendre pérennes à travers certains ancêtres qui lui semblent glorieux, artistes, originaux. Il s’agit d’un héritage tout culturel.  Et chez lui, il y a un goût de la lignée.  Avérée ou supposée, probable.  Et dans tous les cas, mûrement choisie. Réservée. Auguste Villiers de l’Ile-Adam, dont la noblesse remontait, disait-il, à l’époque de Saint-Louis et des croisades, chercha désespérément, sa vie durant, à être reconnu comme un héritier des temps mythiques.  Olivier Mathieu est né héritier des siècles passés et d’un bonheur inconnu.

ROBERT PIOCHE

Au jeu des doubles et des générations spontanées, autre flou identitaire. Olivier Mathieu, qui porte le nom de sa mère, pourrait tout aussi bien s’appeler Olivier Louis, du nom de son (probable) père naturel, ou celui d’Olivier Baillon, le (probable) père naturel de sa mère. Il y a un côté « bâtard » dans la lignée d’Olivier Mathieu (dans le même temps, par lignage de femmes, il a les éléments pour remonter ses arbres généalogiques, sur documents historiques, jusqu’au dixième siècle) qui convient parfaitement aussi, qui s’accorde à ravir avec le côté déchu ou décrété « infréquentable » de certains de ses éléments. 

Enfant adultérin, enfant de l’Amour, enfant d’une mère elle-même adultérine, il fait vibrer les flagelles d’un double père perdu. Olivier Mathieu serait-il une chimère partagée entre un père français érudit et un père italien linguiste ? Olivier Mathieu ne voyage-t-il pas depuis toujours avec son double, son jumeau Jean-Philippe, mort à moins d’une semaine, et Robert Pioche, son alter ego? Olivier a-t-il fait bonne pioche en faisant naître Robert ?

PIOCHE

Robert Pioche?! Qui saurait dire les raisons du choix d’un tel pseudonyme, d’un tel double maintenu en dehors de tout état-civil ?

Ouvrons l’ouvrage de Lazare Sainéan : L’Argot Ancien, 1455-1850 (Paris, Champion, 1907).  Nous y apprenons que la pioche désigne un “travail opiniâtre” dont le synonyme est « bûche ».  « Piocher », c’est « bûcher » – « du vieux mot buscher : fendre du bois » – c’est « travailler assidûment ». « Les cours cessent au mois de juillet ; le temps de pioche commence » (La Bédollière) « Tu peux piocher douze heures par jour... une colonne de feuilleton par heure » (L. Reybaud). « Les professeurs établissent deux catégories, celle des élèves forts dans leurs classes, des travailleurs, et celle des faibles qu’on flétrit du nom de paresseux (en style technique, les piocheurs et  les cancres) » (R. Rolland).

Le piocheur est un « homme travailleur et judicieux ». « Le Piocheur. Celui-ci a  pris la carrière au sérieux, il étudie les choses, les hommes, les affaires » (Balzac; cf. Lorédan Larchey ; Les Excentricités du Langage, E. Dentu, libraire-éditeur, Palais-Royal, galerie d’Orléans, 13 ; 1865 ; cinquième édition). 

« Pioche » c’est encore le mot ludique, c’est l’expression consacrée aux jeux de cartes enfantins et familiaux tel « le pisoux » et en particulier au jeu de sept familles ; mais pas au « nain jaune » ni même à la « bataille » – si ce n’est la pioche au talon – pour laquelle Robert s’est de longue date préparé. Le jeu de cette famille, si je puis dire, est le jeu de la propre famille de Robert Pioche avec, à la base, deux femmes remarquables.  Jeu d’une grand-mère adultère, d’une mère intellectuelle libre et sans mari, marginalement celle du père inconnu, et de fil(s) en aiguille, celle du vrai père de la mère, le jeu des sept boules de cristal, pour s’arrimer à la terre ancestrale, le jeu de sept familles en remontant le temps dans la galerie des ancêtres, le jeu des portraits, des nobles blasons ou des médaillons.

Robert a-t-il fait un seul jour « bonne pioche » ?  Parfois ; en des éclairs. Et la « mauvaise pioche » est le pain quotidien de sa vie.  Bien sûr l’Amour, ou l’Amitié. Mais combien d’amis perdus qu’il avait « de si près tenus »? Mais combien de désarrois féminins? D’incompréhensions mutuelles, de désillusions réciproques.  Et pour les amis, combien de lâchetés ?   La détresse est grande.  Cependant impavide, l’envie de ne pas en démordre perdure. Rester enfant quoi qu’il arrive ; et il lui en arrive de belles, des vertes et des pas mûres, des redoutables, des pitoyables, des tragiques. Telle est la loi de la fidélité et de l’héritage ataviques.  On ne doit pas décevoir les mânes des Bons et des Beaux Morts. Question d’humanité, d’humanisme et de Sacré. Il faut se tenir debout, même quand le vent tempête à renverser les arbres séculaires, à déraciner les vieux chênes, qui en ont pourtant vu d’autres. Lorsque la nuit de glace transperce un corps amaigri, lorsque le soleil brûle une peau qui se tanne. Ou lorsque les crétineux se pâment, en leurs salons douillets, en abhorrant la vie et déclinant la haine.   

Robert Pioche pourrait faire sienne cette phrase du roman admirable de Léon Bloy, La Femme Pauvre : « Mon existence est une campagne triste où il pleut toujours ».  Ou cette autre phrase de Bloy, encore plus pathétique (ce ne sont pas que des mots, ils décrivent une réalité tangible) : « Si je ne sentais pas ma misère, comment pourrais-je sentir ma joie qui est fille aînée de ma misère et qui lui ressemble à faire peur ? »

ROBERT / TREBOR / DEBORD / ROBECHE PIOR

Le choix de « Robert » est peut être le fruit du total hasard. Dans son acception argotique de “seins” (les roberts), ce mot provient, dit-on, des premiers biberons, les biberons Robert inventés par Édouard Robert dans les années 1860. « Robert » n’est pas étranger non plus à « robe », cet élément de la vêture, de la parure qui caractérise la femme et qui revient souvent dans les textes d’Olivier Mathieu.  La « robe » c’est aussi le terme argousin (argot des galères) qui désigne le vêtement de forçat.

« Robert » à l’envers fait « Trebor ».  Trebor, Treborus est le surnom pris par Robert de Ho (ou de Hoo), un poète et littérateur anglo-normand des XIIème et XIIIème siècles (vers 1140 – vers 1210). En 1901, les éditions Picard ont édité Les Enseignements de Robert de Ho, dits Enseignements Trebor. Publiés pour la première fois d’après les manuscrits de Paris et de Cheltenham par Mary Vancer Young (réédité par Slatkine, Genève, 1978). Ce surnom de “Trebor” fait penser à l’ancien français « tribol », mot qui provient du latin ecclésiastique tribulatio, « tourment ».  Il est dérivé de « tribulare » : battre le blé avec le « tribulum », une sorte de herse.  Tribol, tribulation, peine, trouble, agitation. 

« Trebor » fait également penser à « tribord ». Et de Trebor à Guy Debord, il n’y a qu’un pas à franchir, celui d’un bord en moins. Le deux bords est un homme de bord qui déborde sur les marges et borde le lit du torrent.

Si la “pioche est “travail opiniâtre”, Robert Pioche en revanche, comme Guy Debord, peut-être mieux que Debord, n’a jamais travaillé.

Enfin, Robert Pioche, c’est peut-être en écho lointain, mais non en sens de violence et de meurtre, Robèche Pior, Robespierre, l’incorruptible – le curieux homme “afemme” et peu affable, tout en étant à fables et infâme ; le partisan de l’Être Suprême, le terroriste guillotiné par sa propre Terreur, le perdant définitif, le haï.     

UN AVENIR SCELLÉ PRAECOITUS

 

Elle était partie seule ; un mouchoir à la main.

(Légende d’un ouvrage inconnu, feuille illustrée en noir et blanc, envolée au vent, retrouvée sur la place, un midi de brocante)

 

Pour que tous les mots vrais puissent exister,

Je me suis, moi par moi pillé, durement dénudé !

(Armand Robin)

 

Léon Bloy, qui fut un enfant mélancolique, solitaire, poète, torturé et mystique, écrivait en 1889 : « Je me rappelle, qu’étant enfant, un tout petit garçon, j’ai souvent refusé avec indignation, avec révolte, de prendre part à des jeux, à des plaisirs dont l’idée seule m’enivrait de joie, parce que je trouvais plus noble de souffrir et de me faire souffrir moi-même en y renonçant… J’aimais instinctivement le malheur, je voulais être malheureux.  Ce seul mot de malheur me transportait d’enthousiasme. »

Olivier Mathieu est né comme ça.  Il est naturellement malade de la vie.  Ami inquiet et craintif de Madame la Mort, l’insolente, l’insolvable, l’irrémédiable. L’unique présente constante. À cinq ans, il avait déjà écrit son premier testament.  De quoi donc était fait l’héritage ?  De l’air du temps, du vent dans le passage, du froid polaire et de la bise éternelle des incompris.  Du bois mort des legs de François Villon. Dès qu’il eut conscience qu’il vivait, c’est-à-dire qu’il allait mourir, il commença à tout ramasser dans sa besace, petite besace de nomade contenant juste un essentiel fait de quelques photos, de quelques lettres, de vieux souvenirs uniques.  Et il cherche peut-être, depuis lors, à rentrer au bercail fœtal. Le bel avenir est penaud. Les plaques des Regrets Éternels sont brisées par le gel, effacées par le vent et la pluie, recouvertes de mousse par le temps inhumain, renversées dans l’herbe folle, là où les morts meurent à petit feu, de froid et d’effroi. « Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs », chante le vieux poète dont les chairs sont à vif. 

Amour des vaincus, des déchus, de ceux qui en ont bavé, affliction pour les talents méconnus, l’usure du temps des plus coriaces, Olivier Mathieu musique des échos de sa vie, ses “piochéennes aventures”.  Ses aventures de tête de pioche. De tenacité indéfectible, comme un rempart épais, comme la muraille d’une lourde casemate, comme le roc à dent dure d’un été montagnard. Comme un océan de vent en fureur.

 Comment ne pas constater quelques faits patents?  La branche aînée de la famille Mathieu, mâle, “légitime”, d’orthodoxie stalinienne, est parvenue. La branche cadette, femelle, bâtarde, hétérodoxe a déchu. En fait, une partie de l’histoire d’Olivier Mathieu tient en une histoire de bacchantes en des Bacchanales endiablées d’incommensurables nationalistes et de culture populaire européenne en perdition. Oui, il faut se rappeler que, dans les années 30-40, l’Europe se déchirait entre autres joyeusetés, à cause de deux moustachus qui prétendaient tous les deux détenir la vérité.  Résultat : des millions de morts et la victoire, comme en 18, d’un troisième larron, le yankee.

C’était une question de mode, la moustache; certains l’avaient broussailleuse à l’orientale, certains l’avaient taillée plus discrète à l’occidentale.  J’avais un oncle par alliance, médecin radical-socialiste, qui avait le même genre de petite moustache.

 

Il se fait que la branche aînée choisit la moustache à l’orientale, et la branche cadette celle à l’occidentale. Olivier est toujours resté fidèle à sa mère. Quelle évidence !  Pour moi qui commence à mieux connaître sa vie, je le dis et je le redis, qu’il y a l’Olivier d’avant la mort et d’après la mort de sa mère.  C’est pour moi lumineux. Comment s’étonner de la suite de l’histoire d’Olivier Mathieu, comment s’étonner de son romantisme échevelé? 

Olivier Mathieu a connu de vieux amis, les déchus amoureux de l’un ou l’autre des moustachus. Des perdants, jamais des neutres et des modérés.  Qui plus est, il a été le fruit de sa mère intelligente, cultivée et nostalgique de ses vingt ans d’élans rédempteurs. Et dans une moindre mesure de sa grand-mère, qui lui fut souvent empêcheuse de tourner en rond. Toutes deux furent sans doute, à leur façon, des femmes libres, libérées. Et c’est toujours du côté des non-triomphants qu’Olivier tourna son regard.  Il avait intégré à son esprit les pleurs maternels, les longs regrets de la jeunesse d’une autre lui-même. Comment encore s’étonner qu’il y ait de la féminité en lui, peut-être plus marquée que chez beaucoup d’hommes? Je parle ici d’une manière délicate, non agressive, de tout concevoir ; d’une sensibilité à fleur de peau, d’une hyper-sensibilité congénitale à appréhender le monde et les autres êtres humains, d’un emportement jamais violent, mêlant impatience, enthousiasme et certitude de la jeunesse qui perdure encore. D’une délicatesse. Mais d’un ton et d’un don entier. Et d’une fidélité qui ne tolère pas les coups bas, les marques d’inimitié ou de mésamour.  Beaucoup de colère contenue et, avec l’âge, beaucoup d’ « à quoi bon ».

Il serait toujours facile pour des salauds, des haineux, des médiocres, des tondeurs de cheveux, de lâches hommes à queues de rat, de lui faire du mal physiquement, de l’agresser.  Quant au mal moral, il en a encore et toujours sa dose quotidienne. Il ne répliquera que par les mots. Il n’a pas les moyens de se payer des avocats. Alors les hyènes, les chacals, les coyotes aux yeux de fous exorbités l’assaillent en toute bassesse répugnante et impunité, et lui incombent tous les maux de l’humanité. Comme ça, l’affaire est réglée.  La bête immonde démocratique crache son venin.

Pas l’ombre d’une méchanceté chez cet humaniste profond. Olivier Mathieu n’a pas même seulement connu les bagarres dans les cours d’école. D’ailleurs s’il eût dû la fréquenter, l’école, il se serait tenu nécessairement à l’écart. Après avoir, sans doute, pesé la lourdeur d’un coup de poing malencontreux; et la légèreté des propos, l’insignifiance des controverses enfantines courantes.

Olivier Mathieu est gentil. Gentil dans les deux sens du terme : aimable (du latin gentilis, « de famille, de race ») noble de coeur et de naissance ; et ni juif ni chrétien, donc infidèle (du bas latin gentiles, les étrangers, les païens). Ultra-gentil. Olivier Mathieu fait toujours dans l’excès, même dans la gentillesse, diront les sots « baise en riant ». Et alors, la godaille frétille et rit benêt, d’innocence valétudinaire et de l’esprit grossier des beaufs couvre-cheffés de casquettes Ricard à la fête de l’Huma. Car qui sait ? Sa gentillesse n’est-elle pas provocatrice ? Ah oui! “Provocateur”!

OLIVIER MATHIEU ET LES INSTITUTIONS

D’abord, l’Église. Olivier Mathieu qui affirme haut et fort son paganisme doit – bien sûr, il n’y est pour rien – à sa grand-mère communiste d’avoir été baptisé. Après quelques réticences, sa mère y consentit à la condition que ce soit au sein de l’Église Orthodoxe de rite grec. Cela dit, Olivier Mathieu ne fréquenta jamais l’église, ni celle-ci ni une autre.

De même, par volonté maternelle toujours, il ne connut pas l’école, pratiquement pas le lycée; puis, marginalement aussi, l’université. Sa mère se chargea de lui assurer une éducation avant tout littéraire baseé sur les auteurs classiques grecs et latins et sur les langues étrangères (allemand, italien, mais pas l’anglais).

  Il se fit réformer de l’armée. La « Sécu » est également un organisme étranger à ses moeurs. Il s’accorda cependant, une fois pendant six ans et l’autre pendant huit mois, le mariage – devant Monsieur le Maire. 

Il y a la nostalgie, mais d’autres choses aussi. Je suis persuadé qu’Olivier Mathieu et quelques autres n’ont pas le cerveau qui fonctionne comme la masse des hommes.  Cela tient à une hypersensibilité. Les autres ne sont pas, comme Olivier Mathieu, des torturés, des tordus peut-être, des malades existentiels de l’écriture, des malades de la vie. Pour les autres - pour tant d’autres - la littérature est une distraction, un passe-temps, qui ne met pas en jeu leur vie. Alors la question se pose (en tout cas, à Olivier Mathieu) : mais pour quoi vivre ? (Pour être lu jne fût-ce que par une personne, voilà peut-être la seule réponse).

C’est pour rejeter ce monde moderne, ce monde contemporain d’égoïsme, de nullité, de falsité, qu’Olivier Mathieu s’est lui-même revêtu des « pires » réputations. Il voulait dire : je ne suis pas comme vous. En effet : Olivier Mathieu n’est pas comme eux.

Ah oui ! « Provocateur » !… Un jour, un soir, une heure, il y a presque une génération, Olivier Mathieu a prononcé deux ou trois phrases, toutes simples, toutes évidentes, sans haine, sans hausser le ton, comme en confidence. Mais depuis, on le voue aux gémonies, on le cisaille et on le crucifie car,  comme le chantait Guy Béart : « Le poète a dit la vérité, il doit être exécuté ».  Exécuté pour de vrai ou en effigie, le sort est le même, le sortilège est sordide.

Combien appellent à la haine contre lui ?  On ne s’acharne pas comme ça sans de vraies raisons.  Or les vraies raisons ne sont pas politiques.  Elles sont avant tout existentielles, elles sont artistiques, elles sont poétiques. Olivier Mathieu reçoit à la figure la haine des veules et des minables, des rassis du cerveau, des rances du combat, des paltoquets du dérisoire, des nuls confirmés, de la médiocrité érigée en art de vivre, en art de la combine, de la déchéance, de la décadence, du déclin de l’intelligence humaine. Du simple bon sens, même.

Or, Robert Pioche n’est ni Méphistophélès, ni Belzébuth, ni Azraël, pas même un diablotin, mais un écube coquin, calin, plaisantin et rebelle. Un être qui a des valeurs affirmées mais qui doute, aussi, de l’utilité de tout.

Olivier Mathieu n’est nanti de rien, ou plutôt si : d’absolu. Et pour ajouter au tableau, depuis l’âge de cinq ans il refuse la mort qui le mine et contre laquelle il lutte sans relâche.

Il y a deux choses que la plupart des hommes sont incapables d’assimiler ou d’accepter : une réelle liberté d’opinion et d’expression, et une réelle tolérance. Je ne parle pas de la démocratie représentative, qui n’est si souvent qu’une pantalonnade, mais du libre débat où chacun amène son expérience, des idées justes ou fausses, contestables par les uns et les autres, débat contradictoire et libre d’où naît, in fine, une prise de position commune, avec des compromis réciproques : la vraie démocratie. À condition que les débattants  ne soient pas trop crétins et bornés.

Aucun sujet de débat n’est censurable, aucun n’est à interdire. Autrement c’est le totalitarisme de facto et l’Inquisition, la chasse aux sorcières. On était sorti du totalitarisme religieux ; je crains qu’on n’y soit retombé. La pire des dictatures est celle que toute majorité, ignorante ou veule, impose à une minorité. C’est la dictature des lâches, des crétins et des médiocres. C’est la dictature des élites avachies dans leur confort de pensée et de vie et dans leur petit pouvoir.  Nietzsche l’a si bien écrit et décrié, en long et en large et en travers. À notre époque, la liberté d’opinion n’est plus qu’aux marges de la société.

Raconter l’histoire d’une mauvaise réputation, surtout quand elle est injustifiée, n’est pas aisé. On est toujours le provocateur volontaire ou involontaire de quelqu’un. Quand je lis « militant d’extrême-droite ou d’extrême-gauche ou d’extrême-centre », moi, ce qui me gêne le plus, c’est avant tout le mot « militant ».

Olivier Mathieu est vraiment particulier. C’est… Tiens ! C’est un soixante-huitôt en retard ! Du moins, il a huit ans lorsqu’il suit des fenêtres de la cité universitaire de Nanterre, où il demeure avec sa mère, l’enchaînements des « événements ». Si l’on y songe, Olivier Mathieu est l’un des ultimes épigones de Mai 68.

Sa « fréquentation de l’extrême-droite » ? Olivier Mathieu était en totale opposition idéologique, existentielle et morale avec cette nébuleuse réactionnaire, médiocre et mesquine. Où personne ne sait écrire correctement le français. Hors lui, il n’était ni réactionnaire ni médiocre, et encore moins mesquin.  Et il sait écrire en excellent français. Encore et toujours un mélange original de conservateur et de révolutionnaire.

Olivier Mathieu est un révolté contre la salauderie et la bêtise. Et aussi un amoureux de certaines traditions artistiques. C’est un idéaliste acharné et constamment berné, mais en parfaite connaissance de cause. Un romantique viscéral.

Voulant et devant se différencier de l’extrême-droite fatalement abhorrée, Olivier Mathieu inventa et propagea quelque temps le terme d’ultra-droite.  Un beau bâton pour se faire taper dessus. Si c’était de la provocation, c’était réussi. Mis à part lui – qui cependant, en ultime analyse, n’en faisait pas partie non plus – je ne sais pas si l’ultra-droite contenait d’autres personnes ! Or voilà, pour ceux qui ne le connaissent pas, l’image qu’Olivier Mathieu traîne encore.

Quelle était la situation de Céline (sympathisant communiste jusqu’à son voyage en Russie) durant la guerre et après-guerre ? L’exclusion et la solitude. Sa collaboration s’est limitée à une demi-douzaine de courriers des lecteurs, dans des gazettes. Et quand il intervenait dans des débats de collabos, il intervenait pour ne pas être d’accord et invectiver la tribune. Il ne lui est jamais venu à l’esprit de dénoncer qui que se soit pour « faits de Résistance ». La personne qui l’a aidé à refaire surface en France était un anarchiste pur et dur : Albert Paraz. Qui saurait dire ce que Céline était politiquement ?

Et qui saurait dire de même qui est Olivier Mathieu? Olivier Mathieu est un homme totalement désintéressé, qui ne demande qu’à rendre service, qu’à aider son prochain, sans aucune-arrière pensée, en échange d’un merci, d’un beau sourire, d’un plaisir partagé, en don et contre-don lorsque c’est possible. C’est un idéaliste intégral. Olivier est avant tout un écorché vif, un poète de race, un sensible, un homme qui n’a pas honte de dire qu’il lui arriva souvent et qu’il lui arrive encore de pleurer, moins sur son propre malheur que sur le malheur des déchus, des perdants, des exclus de qualité. Sa révolte n’est pas dans l’air du temps ; elle est mâle et délicate à la fois. Il rend par les yeux la bassesse, les méchants, les mesquins, les inhumains ; et avec eux tous les relents de bas empire, toutes les vomissures d’égout, celles en particulier qui « cachetonnent » dans les gazettes cramoisies d’indigence béate, de lieux communs, de pensée politiquement correcte, et de néant incommensurable.

Où l’on tentera de montrer qu’Olivier Mathieu fit sienne a parvula aetate cette fière, féminine et artistique maxime de Théophile Gautier : « Tout ce qui est utile est laid » et son corollaire inversé : « Tout ce qui est laid est inutile».  Laid recouvrant tout un ensemble d’états d’absence :  ni émoi, ni émotion, ni émerveillement ;  médiocrité et ennui.

« LE TRAVAIL EST LA PRIÈRE DES ESCLAVES »

Il y a du ressemblant dans la vie de Léon Bloy et d’Olivier Mathieu.  Olivier pourrait la clamer, cette phrase-maxime, l’acclamer.

Le travail salarié ? Olivier Mathieu préfère donner, recevoir, échanger, partager, ne pas s’intégrer à un moule. C’est un acte de rebellion contre le système capitaliste et décadent, c’est un acte vraiment et radicalement révolutionnaire.

Mais c’est fou ce qu’Olivier Mathieu le poète, estampillé par plus d’un médiocre comme un parasite ou un fainéant, et par certaine sommité universitaire comme « trop sublime », et par certaine tête chercheuse comme un « pitre », a pu écrire et produire d’ouvrages.  Je vous renvoie à sa bibliographie, sans préjuger de sa période de jeunesse déjà fertile en poésie toute d’amour romantique. 

En fait, ce que hait Olivier Mathieu n’est point tant le travail en soi que l’esclavage salarié, « l’esclavage libre » comme il le dénomme, et en particulier celui qui lie pour la vie entière à un patron, à une entreprise, à un travail en règle générale non choisi, à un métier sans intérêt et non créatif. Le travail de semi-affranchi, de volontaire de la torture. Le turbin, le boulot, le turf sans envie, sans génie, sans plaisir. Il est dur avec ses contemporains, moi le premier; mais a-t-il tort ? Le tripalium est bien engin de torture, une invention latine ? Non ? Je crois bien qu’Olivier Mathieu nous rappelle au bon souvenir de l’ancestrale devise : « Ni Dieu, ni maître ! »  Ni maître, c’est ici. Ni Dieu, c’est du côté du païen qu’il est aussi, aux dieux multiples et engoncés d’humanité ambivalente. Divinités bâtardes et poétiques.

Robert veut bien abattre sa part de tâche sociale, y compris à fond perdu et bénévole,  mais en rapport avec ses capacités et ses talents. Et en aucun cas en une seule « crémerie » tout au long d’une vie.  Il fut journaliste, et éditeur. Mais il n’a jamais entendu déroger à son destin d’homme, à sa tâche essentielle et existentielle. L’émotion, l’indignation, la création, l’affirmation de ses valeurs d’amour, de beauté et de vérité, par l’écriture – par le dessin également. Il affirme bien haut son refus du travail en tant qu’exploitation. D’où un quiproquo, certains ayant compris - à tort - que son but était de glander tout en vivant sur la société.

On a donc en Olivier un acharné – un décharné, un tenace – mais pas une limace comme l’en accusent certains « p’tits profs » de la poétique, les restreints de la maïeutique, les maigrelets et gringalets de la comprenette. Incapables de saisir un poète, ceux-là, pour la simple et bonne raison qu’ils s’imaginent que comprendre un poète, c’est le décortiquer, faire de l’analyse de texte. Non. Comprendre un poète, en vérité, c’est appréhender le pourquoi des textes, leur texture existentielle, émotive, instinctive, ressentie, émotionnée, émulsive, émulsionnée de sentiments et d’amours, de rage ou de haine. Comprendre le style et derrière le style, l’homme et son originalité ; sa mélodie, son rythme, ses harmonies, ses disonnances, son art et sa musique, ses images et ses idées. Le malheur ou les petits bonheurs de sa vie.

Mais ce n’est pas faire le gugusse, en analyste à la petite semaine, tout en défendant des valeurs bassement moralisantes et bourgeoises.  Ce n’est pas faire le pitre pitoyable, mais vivre les mots, et derrière les mots la vie qui est décrite. C’est être à l’intérieur des mots. Ce n’est pas faire oeuvre de fonctionnaire. Qu’est-ce qu’un « petit prof » connaît de la vie, de la vie réelle s’entend ; la dure, l’impitoyable ? Des rythmes de la nuit ? Et des rues désertes? Et des campagnes enneigées? Des gargouillis des anges? Et des démesures existentielles?  Et de la faim, du froid, du malheur?

Bref, Olivier Mathieu est de la lignée des anachroniques.  Quelque Bloy perdu au coin de la venelle des songes.  Un franc-tireur  à la Céline.  Un ennemi juré des partis et du militantisme. Il est, finalement, lui et pas un autre. Tout simplement lui-même.

 

DE LA FEMME ET DE L’ÉMOTION

Olivier Mathieu a eu une attaque cardiaque en pleine quarantaine. Que voulez-vous qu’il lui arrive d’autre qu’une peine ou qu’une panne de coeur? Olivier aime les émotions. Il a longtemps pensé que les autres étaient, comme lui, emplis de châteaux magiques, de rêves incommensurables, et qu’il y avait des êtres d’aventure au coin du chemin, ou à l’orée du bois. Et que le monde féminin était un palais de glaces enchanté, juvénile et argenté, où s’exhalaient tant de fées intarissables d’amour nu, entier et pur.

Il aime la découverte d’un visage, d’un corps et d’une âme. Il peut décrire le détail, le grain de peau d’un front, la marque infime sur la joue, un « point de beauté » qui poétise une lèvre, un regard, un nez.  Son érotisme n’est pas le but ultime de sa quête. Il y a encore et toujours un côté désespéré en son récit le plus érotique. Et finalement, Olivier nous convie toujours à un rite, rarement à une extase. Comme si toute fusion était impossible, l’instant trop bref, le charme déjà estompé.  L’habitude nous guette. La monotonie est au bout des redites.  La découverte est une, unique.  On ne perd son innocence qu’une fois. Chez Olivier Mathieu, le vrai mystère est ailleurs. Déflorer l’indiffère. Effleurer le contente peut-être davantage. Le sentiment est sensations, le sens est mélodie et rythme.

Lorsque ses yeux croisèrent pour la première fois des créatures des Dieux, il fut sans doute Don Juan meurtri, apeuré, transi de désir mais aussi de volonté de ne jamais achever le premier pas, le premier instant, le premier baiser, celui qui lie et délie à la fois. Qui lie à l’autre, à la féminité, mais qui délie des délices de l’être rêvé, divinisé dans son corps, dans son coeur, dans son esprit. Qui achève le rêve, qui tue le mystère et qui dévoile la nudité toute nue et le vide absolu.

Je ressens chez Olivier Mathieu une attitude sacrée en présence de l’amour physique, une rencontre inachevée, une fusion inachevable, un régal à petites touches. Ainsi, c’est moins de la sensualité qu’il nous offre, lorsqu’il évoque le sexe, que la crudité à nu, une femme distante ou absente, et un désarroi final. La crudité cache plus qu’elle ne montre. Elle dit la petitesse de nos petites vies. Nos « petits bonheurs » éphémères.  Olivier Mathieu regrette les femmes perdues, ou plutôt leur image, qui évoque le temps passé. Mais je doute qu’il ait jamais partagé réellement quoi que ce soit, sur le plan intellectuel, avec les femmes.  Si, avec une femme, mais ce n’était pas une amante ; c’était évidemment sa mère ; sa vraie complice. 

Je ferais, de certains vers de jeunesse d’Olivier, le début d’une valse légère au rythme modéré. Ils sont ceux d’un amoureux de la jeunesse, et de la femme et de l’amour lui-même.  De la femme jeune, presque juvénile. Toute ses aventures alors à venir sont déjà là, en germe.  Comme si, depuis toujours, tout son avenir était déjà avenu, totalement échu. Nostalgie. Nostalgie congénitale, atavique, éternelle.  L’emprise, l’empreinte folle du passé, dès vingt ans et bien avant déjà. La faculté de s’émerveiller encore et toujours sur le petit rien de beauté tendre et naïve – naïve, du moins, en apparence. Le merveilleux, embrumé et magique, de l’amoureux.  La folie de l’irréel, loin du sordide, du contingent, de l’ordinaire.  Le médiocre et le banal abolis.  Trente ans plus tard, Olivier n’a pas changé qui clame – à raison – que « toute intensité est absente de ce monde, qui s’effondre dans la médiocrité ».

Le poème de lait écru, ou mieux de petit-lait, qui n’aboutit jamais à la bonne destinée, l’incompréhension des émois, les chemins qui se croisent, vers quoi donc ? Vers le néant, le non-sens, l’absence de but tangible. Voilà dessiné, de nouveau, le Destin vide et flou des hommes. Il y a, dès ses poèmes de jeunesse, des accents prémonitoires, pour offrir une définition de la cage humaine.  Les conventions sociales, l’étroitesse d’esprit, la terre à laquelle on est rivé, les élans vains vers le ciel, la bulle elle-même des cieux. Et le sombre cachot de sa vie, à lui, à venir. Son avenir. L’immuabilité des choses, des idées et des êtres est une revendication essentielle d’Olivier Mathieu. 

   Olivier Mathieu semble nous dire : « Il est vain d’agir, mais j’agis sans retenue ; il est vain d’écrire, mais je m’acharne comme un malade ; et je communie d’amour avec les mots et avec le smorts ; il est vain d’aimer les femmes qui, si rarement, comprennent mon désespoir, ma quête d’absolu, ou mes propos, mais je les aime.  J’en invective les Cieux.  Et au-delà, je sais que tout est vain, puisque la fin, on la connaît tous trop bien.

“Plus on approche de Dieu, plus on est seul.  C’est l’infini de la solitude”.

(Léon Bloy)

 

Dès qu’on est plus de trois,

On est un’ band’ de cons.

Bande à part, sacrebleu !

C’est ma règle et j’y tiens.

(Georges Brassens)

 

La Solitude existe, et elle est là bien présente, subie et recherchée à la fois, pourrait dire Olivier Mathieu. Il ne demanderait peut-être qu’à hanter les foules pour y communier, et à partager son pain d’amour et de vérité, mais désormais il tergiverse, se rétracte, fuit ; les aumôniers sont mesquins, puérils et bas, pourquoi ? Il ne veut pas partager le médiocre.

Comme le vieux sanglier, Olivier est fatalement solitaire. La solitude est souvent dure à vivre, même en compagnie de gens que l’on aime bien; partager est si difficile. Comment cotoyer tous les jours, d’un geste heureux et d’un ton dégagé, « le vide, le désert moral, le néant » ? Le raisonnable et le raisonneur. “Qu’est-ce que le bourgeois ? C’est un cochon qui voudrait mourir de vieillesse”, dit Léon  Bloy (dans L’Invendable). Et ce cochon est infréquentable.

Olivier Mathieu a décidé du pays qui est, maintenant, son pays chéri. Là où le malheur est moins dur à supporter. Le malheur congénital et le malheur de la mauvaise réputation. Mais là, au soleil des beaux jours francs, qui le comprend ? Qui comprend ses tourments ? Qui, là-bas, ici, où que ce soit, comprend cet acharnement hors-saison, contre lui ? Ces yeux de brutes des haineux ? Ces polémiques insensées ?  Olivier Mathieu est dissident. Vous riez? Moi pas. Je fais un constat circonstancié. Un procès-verbal en bonne et due forme. Olivier Mathieu: un homme tout seul, faisant frémir de rage la masse ignorante, la Cosa Nostra des métamorphoses kafkaïennes et ses complices de triste pensée indigente, valetaillesque et vile.

L’exil, Félicité de La Mennais l’a dit en son temps, d’une brillante formule : “On m’a demandé «  pourquoi pleurez-vous ? » et, quand je l’ai dit, nul n’a pleuré, parce qu’on ne me comprenait point.  L’exilé partout est seul”.

Olivier semble cumuler « à plaisir » les malheurs, les solitudes.  Pour parachever le tout, il fut dépouillé de sa fille. C’est Joseph de Maistre, de nouveau, qui vient ici à son secours, pour exprimer la douleur ressentie par un père qui a « droit de visite » à deux mille kilomètres du lieu où vit habituellement son jeune enfant. Lui, Joseph de Maistre, il était en Russie pendant que sa fille grandissait bien loin en France. Mais les sentiments doivent être fatalement les mêmes. Écoutons : “Parmi toutes les idées qui me déchirent, celle de ne pas te connaître, celle de ne te connaitre peut-être jamais, est la plus cruelle... Mille fois j’ai parlé à ta mère du plaisir que j’aurais de former ton esprit, de t’occuper pour ton profit et pour le mien. Je n’ai pas de rêve plus charmant... Tu crois peut-être, cher enfant, que je prends mon parti sur cette abominable séparation ? Jamais, jamais et jamais !... Bien que je ne parle pas toujours de cette triste séparation, j’y pense toujours. Tu peux bien te fier sur ma tendresse, et aussi je puis t’assurer que l’idée de partir de ce monde sans te connaître est une des plus épouvantables qui puissent se présenter à mon imagination. Je ne te connais pas, mais je t’aime comme si je te connaissais. Il y a même je t’assure, je ne sais quel charme secret qui naît de cette dure destinée qui m’a toujours séparé de toi ; c’est la tendresse multipliée par la compassion” (Lettre à sa fille Constance, 1803).

DE L’INUTILE HUMANITÉ

« L’Inutile Beauté » est le titre d’une nouvelle de Guy de Maupassant où une femme s’accuse, auprès de son mari, d’avoir eu un enfant avec un autre que lui. Le couple en possède déjà quelques uns, de jeunes enfants. Mais lequel est le bâtard ? Est-ce lui ?  Est-ce elle ? La Beauté laisse le mari chercher. En échange, elle obtient la tranquillité, l’arrêt des couches à répétition. Chacun fait chambre à part. À la longue, le mari n’y tient plus, il perd le goût de vivre ; et ce dernier s’étiole, en devient presque fou.  Alors, cette Beauté finit par avouer à l’époux de l’ancien temps, qui a du mal à comprendre, que tous ses enfants sont de lui, et que si elle n’avait pas agi ainsi, elle aurait été engrossée tant et plus. À quoi sert d’être belle, si c’est pour passer sa jeunesse à enfanter ? Telle est la thèse de cette nouvelle.

Dans un autre genre, Léon Bloy énonce que « les plaisirs de ce monde pourraient bien être les supplices de l’enfer, vus à l’envers, dans un miroir » (Journal). Sentence énigmatique qui laisse entendre que nos petits bonheurs et nos émois adolescents  sont les images inversées de nos malheurs posthumes. À ce jeu, beaucoup d’hommes ont peu à craindre de l’Enfer.  Car leurs plaisirs sont si bas et si petits qu’il en serait de même de leurs supplices, en un au-delà d’ailleurs improbable.  Pour une fois, je trouve Bloy bon prince et conciliant, et intraitable avec l’Artiste, mais je ne pense pas qu’il ait envisagé la chose sur ce ton. Pour lui le bourgeois était le concupiscent intégral, le dévoyé des grands jours, le puissant abâtardi.    

Ce qui m’étonne le plus chez Olivier Mathieu, l’homme dans sa chair et dans son âme, c’est finalement sa résistance à la souffrance morale doublée des souffrances physiques des gueux, des mendiants et des pauvres hères : la faim, le froid, la solitude indicible.  Les nuits de longue insomnie, la crainte des lendemains et la peur de la Mort, le ressassement des morts.  La longanimité d’Olivier Mathieu est patente. En des temps pas si anciens que ça, certains affirmaient : “Olivier Mathieu joue au martyr”.  Il avait voulu défendre des idées de déchus, une culture de bannis, sans demi-mesure, fermement, clairement, naïvement, avec la naïveté de tous les êtres de vingt ans qui pourraient mourir pour des idées, Candide par amour, par fidélité, par amitié, par constat d’évidence, y compris familiale. Puis un jour vint, où la bêtise humaine à gros sabots, au long nez, à tête rétrécie comme celle d’un dinausaure herbivore, déclama sa réclame étroite, religieuse et totalitaire. Et lui, proférait encore des psaumes et des cantiques païens, en des chapelets d’interdit. Et en d’apparents paradoxes:  puisqu’ils énoncaient des pensées de vaincus.

Depuis, Olivier Mathieu pourrait faire sienne, je le crois, cette phrase de Brassens : « Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente. »

Le seul combat qui l’occupe désormais, le préoccupe, est le combat pour l’Art, son art spécifique : l’écriture littéraire et poétique, en des ouvrages de formes et de contenus bien à lui. Exit, en notre société écartelée, le freudo-marxisme, exit le fonctionnalisme, exit le structuralisme. Seule survit une certaine Poésie.

Robert Pioche est une sorte d’ascète païen. Cette attitude lui vient de sa petite enfance, quand sa mère et lui devaient déménager sans cesse, d’un hôtel l’autre, le plus souvent à la cloche de bois. L’inconfort d’Olivier Mathieu perdure encore, au-delà du désirable, au-delà du désiré. Aussi, ai-je recopié à dessein un passage des Mémoires d’un Père à ses Enfants, le meilleur ouvrage de Jean-François Marmontel (1723-1799), qui fut longtemps secrétaire perpétuel de l’Académie Françoise, passage qui évoque l’utilité d’une certaine souffrance physique pour s’aguerrir dans la vie.  “... et le soir, durant le travail, quand nos doigts engourdis de froid ne pouvaient plus tenir la plume, la flamme de la lampe était le seul foyer où nous pouvions les dégourdir.  Quelques-uns de mes camarades, qui, nés sur la montagne et endurcis au froid, l’enduraient mieux que moi, m’accusaient de délicatesse ; et, dans une chambre où la bise sifflait par les fentes des vitres, ils trouvaient ridicules que je fusse transi, et se moquaient de mes frissons. Je me reprochais à moi-même d’être si frileux et si faible, et j’allais avec eux sur la glace, au milieu des neiges, m’accoutumer, s’il était possible, aux rigueurs de l’hiver ; je doutais la nature, je ne la changeais pas, et je n’apprenais qu’à souffrir.  Ainsi, quand j’arrivais chez moi, et que, dans un bon lit ou au coin d’un bon feu, je me sentais tout ranimé, c’était pour moi l’un des moments les plus délicieux de la vie : jouissance que la mollesse ne m’aurait jamais fait connaître”.  

Robert Pioche - le fidèle d’au-delà la mort, l’amitié, l’amour filial ; le tendre et le bénin sans artifice, un rameau d’olivier à la main - vit dans un rêve permanent, un mauvais rêve ou un cauchemar. Il est debout seul, sur son promontoire, mais la mer le cerne de toutes parts et grignote, à la base, la falaise de son âme en tendre calcaire. Il a le passé inconsolable, et le présent désespérant et froid. Ainsi qu’il appert de son destin, il entend transfigurer son malheur en plaisir d’écrire. En vibrations d’émotion vives. Il entend transcender les prisons invisibles des lieux communs et des conventions vulgaires. Il a l’esprit de contradiction et de rareté. C’est un franc-tireur de l’inutile. Des neurones accomplis.  Aux éclats de voix, il préfère mettre en vers, une bonne tâche ouvrière de l’esprit ; faire acte d’artisan de la pensée ou d’artiste. Avec ses tracas d’écorché vif, avec ses tracas de banni, avec ses tracas de solitude. Avec ses roulis d’ambre rance, et ses amours tellement vivaces au souvenir. 

Mais comment transmettre ? Comment « transmettre une certaine idée de la beauté, de la vérité, de la grandeur, une certaine idée de l’Europe, une certaine idée de l’être humain » ? Olivier Mathieu écrit encore: « Ce qui me gêne dans l’impossibilité de transmettre, c’est que, alors, mourront mes souvenirs ». Mais il semble oublier qu’il transmet, d’ores et déjà, au moins en partie, au moyen de ses livres. « Il est déjà difficile de transmettre aux vivants. Comment, alors, transmettre aux futures générations ? » Certaines idées n’ont pas d’âge.  Elles sont éternelles, même si elles sont mises à mal cycliquement – éternel retour – comme en notre temps pervers, indigne ; où, effectivement, « il n’est possible de transmettre à, et de partager qu’avec un tout petit nombre de personnes. » Quant à l’âme orphique, qui s’en préoccupe encore ? « Le rêve serait de transmettre à des gens immuables ». Mais le progrès de l’Âme est un don réservé à une infime minorité. 

Olivier est un grand sentimental.  Toute action est dans l’émotion.

Il n’y a pas d’heure pour les braves. Ou plutôt il convient de nous réserver les meilleures de ces heures. Chacun à son goût. Création pour soi et pour un autre, voilà un dur labeur d’émotion partagée, ou pour le moins partageable, un labeur d’enthousiasme malgré la fatigue.  Et c’est dans la nuit qu’Olivier vibre le plus. “Les forces ne seront pas éternelles, il faut faire vite. Je fonce”, m’écrit-il.

Calme de la nuit, mais aussi vaste mascarade de pantins fous et de squelettes vespéraux, farandoles des guignols fugitifs, désartiqués, désarçonnés, querelle de Gnafron et du Gendarme aux marionnettes en route vers de cruelles utopies, au creux d’un lit aux draps meurtris, glacés d’embruns, de froid mouillé, d’araignées à toiles rembrunies.

Alors, Olivier Mathieu ne fait pas mine lorsqu’il rencontre à la nuit, tout seul, ses grands morts à lui, inconnus du nombre, ou trop connus déchus, vieux amis partis, mère et chien, amours mortes ou avortées. Tant de fantômes vivants. Aussi, n’est-il pas rare de le voir écrire : «Nuit de tristesse. Une parmi tant d’autres».

DE LA MORT ET DU SUICIDE

La pensée omniprésente de la mort est Olivier Mathieu.

Encore et toujours: “A cinq ans, je rédigeais mon testament”...  Ou encore : “J’ai été obsédé, depuis mon enfance, par l’idée du suicide”.

Moi aussi, je pense souvent au suicide ; depuis l’adolescence.  Pendant de très longues périodes, ce peut être tous les jours; mais c’est l’idée seulement; et, comme on dit, « penser au suicide, cela peut aider à vivre, à survivre », c’est une porte que l’on maintient ouverte.  Un choix que l’on s’accorde.  Après, il faut le vrai courage d’en finir réellement. Et le bon choix des armes.  Pour moi, en l’état actuel de ma vie, suicide serait égal à échec.

Mais pour Robert Pioche, l’échec n’est plus à démontrer, le ratage est patent, et seule le préocuppe la Mort sournoise. Le vent d’ivraie. La faucille des chemins tors. Répétons la sentence désabusée et aimante de sa mère : "On aurait dû se suicider à la fin de ton enfance". Croyez-vous que beaucoup de mères aient pu dire ce genre de chose à leur fils ? On est là dans la tragédie antique, ou d’époque et de style classique. Aussi, logiquement et en héritier fidèle et filialement aimant, Olivier affirme : « Je me suicide à la fin de mon enfance. »  C’est pourquoi je lui demande de rester le plus longtemps possible jeune, éternellement enfant « jusqu’à la fin de sa mort » comme disait Coluche, qui n’était pas qu’un pitre et qui disait également : « A choisir, j’aimerais mieux mourir de mon vivant ». Et c’est ce qu’il a fait ; il est mort de son vivant.

Et Olivier Mathieu, je crois qu’il mourra, lui aussi, de son vivant.

Robert Pioche a donc été présenté comme une sorte de “monstre”.  Au pays du compagnonnage - pratiquement éteint, de nos jours -  quant à moi je le nomme Robert Coeur  Fidèle. Il tient en la main droite une plume, en la gauche le rameau d’olivier ci-avant évoqué. Je le vois comme un personnage héraldique, se tenant tout dret, bien au centre d’un tableau luminescent et de mystères de Gustave Moreau, le roi des peintres symbolistes, l’oublié de génie. Robert Coeur Fidèle, c’est son nom de bon compagnon. Comme son chien fidèle, bon et philosophe, eut pour nom Però, parce qu’il était l’incarnation même de l’espèce canine bienheureuse, mais triste. Un Bouddha bienveillant au pays des Dieux Chiens.

Olivier Mathieu est un être délicat et sensible, de sensations et de sentiments, et depuis toujours. Mais aussi, depuis bientôt vingt ans, un animal qu’on a voulu blesser dans sa chair et dans sa tête. Et fidèle d’entre les fidèles à l’amitié vraie.  Et amoureux des actes gratuits. Quelqu’un qui a beaucoup reçu de quelques vieilles personnes aimées – célèbres ou sans nom, il importe peu – étant enfant ou un peu plus tard, puis qui a beaucoup donné, par pure fidélité et sans arrière-pensée, sans beaucoup recevoir en échange de tous ceux qui auraient dû donner à leur tour pour ne pas interrompre la chaîne. Pour moi, il est réellement humain, c’est l’essentiel. 

C’est par sentiment et puis sans doute par raisonnement qu’Olivier Mathieu est arrivé au constat que ses vaincus à lui étaient finalement plus humains, plus ouverts et plus doués d’intelligence réflexive – plus progressistes finalement – que les vainqueurs fats et sans coeur.  Robert Pioche, autrement dit, idéalise et esthétise un Passé qu’il n’a pas même connu, mais juste entrevu, deviné, entredeviné, découvert au travers de récits de vieux témoins, de vieux messieurs  charmants, charmeurs et artistes – de gens de qualité.  Je suis persuadé qu’il aurait pu devenir un admirateur de Joseph le « petit père des peuples » si au lieu de connaître les artistes créateurs qu’il a connus, ou si sa mère avait été sa grand-mère, ou s’il avait cotoyé une diaspora stalinienne qui, in fine, a péri elle aussi dans l’oubli ou dans le mauvais souvenir.

A ce point, j’aimerais évoquer ce tableau où Olivier Mathieu me dit qu’il vit Marguerite, sa mère, pleurer à l’évocation de l’exécution, en 1927, année suivant de deux ans sa naissance, de Sacco et Vanzetti, les deux immigrés anarchistes italiens, ces deux bruns maîtrisant mal l’anglais, accusés à tort de meurtre par l’Injustice américaine, alors que le pays gringo était confronté à une vague énorme de grèves et d’attentats et que les étatillons yankees étaient obsédés par les Rouges et par les Noirs d’idées. La Solidarité Internationale immense n’y fit rien – pourtant elle fut belle et unique, sans plus aucune notion de gauche ou de droite, avec la seule notion d’humanité – et n’empêcha pas leur exécution. Mussolini même se mit de la partie.  Innocents anars, italiens bronzés au pays des angles et des saxes aphones en métal d’airain.  L’électrocution finale fut leur lot.

Rappelons la jolie réponse, verbalisée pour l’éternité, de Vanzetti à un juge peu avant sa mort :  Si cette chose n’était pas arrivée, j’aurais passé toute ma vie à parler au coin des rues à des hommes méprisants. J’aurais pu mourir inconnu, ignoré : un raté. Ceci est notre carrière et notre triomphe. Jamais, dans toute notre vie, nous n’aurions pu espérer faire pour la tolérance, pour la justice, pour la compréhension mutuelle des hommes, ce que nous faisons aujourd’hui par hasard. Nos paroles, nos vies, nos souffrances ne sont rien. Mais qu’on nous prenne nos vies, vies d’un bon cordonnier et d’un pauvre vendeur de poisson, c’est cela qui est tout ! Ce dernier moment est le nôtre. Cette agonie est notre triomphe”.

L’agonie de Robert Pioche est peut-être son triomphe à lui, voilà.

Se remuer les sangs et les sentiments sur les sentiers non battus, non corrompus, et à la machette de l’Espoir, en ignorant à chaque fois les déceptions à venir, inévitables. Olivier Mathieu en fait un état permanent, torturant.

Olivier voit dans la Vie, essentiellement, la Tragédie. La pantalonnade tragique de la Vie. La Vie Tragique. Olivier Mathieu fait partie des « rêvasseurs bardiques », comme Céline, ou comme Villiers. La vie est tragédie.

La vie n’est que roman. Autrement dit, le roman, c’est la vie. Le roman est le procès-verbal des vrais et des faux témoins de la vie. Olivier Mathieu écrit des tranches d’autobiographie poétique et romantique légèrement romancée. Sans début ni fin tranchés. Les aventures de son double, Robert Pioche, relèvent à la fois de la poésie, des mémoires, des sentences, de l’histoire et de la critique de l’état du monde.

Le tout épars et dans un style pas toujours discussif, ni chronologique, souvent allusif, tout en juxtapositions d’aquarelles à touches rapides, en digressions et retours en arrière brisant la chronologie, en bouts de vie. Tout va, vient, repart et se mêle comme en un rêve. Quand on croit tenir une histoire, elle s’achève brusquement pour passer à un tout autre moment, un autre lieu, un autre objet. Olivier Mathieu ne doit pas aimer les transitions.  La transition est peut-être, à ses yeux, une forme de non-vie, de concession, de compromis.

Olivier Mathieu - qui se trouve une situation tellement plus périlleuse et précaire que la mienne - et moi-même, nous avons un peu le même caractère. On est complètement à côté du sentiment général. Et lui, Robert Pioche, il le paye. Il le paye cash !

 

En pays nantais, mai 2008.

JEAN-PIERRE FLEURY

 

LE PREFACIER : Jean-Pierre Fleury est né en 1951 sur la côte atlantique, au sud de la Bretagne historique ; il a obtenu un doctorat de sociologie, à Nantes en 1980 ; il se veut polygraphe ; il est l’auteur de trois ouvrages et de divers articles spécialisés plus ou moins amples, centrés sur l’étude de La Grande Brière (son sujet de thèse, laquelle est restée inédite), la Haute et Basse Bretagne et l’Ouest de la France en général, plus particulièrement dans les domaines de l’histoire locale, de l’ethnographie et de la dialectographie ; ou encore de la lexicographie comparée des langues latines ; il est l’auteur de plusieurs plaquettes de poèmes, aphorismes, nouvelles encore totalement inédites ; il traduit ou met en forme de la poésie roumaine dont une partie seulement a été éditée ; il collabore (poésie, histoire littéraire, traduction) à diverses revues poétiques tant françaises que roumaines, et a participé à la réalisation de livres d’artiste ; il a actuellement (2008) une demi-douzaine d’ouvrages, achevés ou en cours d’achèvement. Il pratique également la photographie qui peut servir à illustrer ses ouvrages et, depuis quelques années, il met des mélodies sur les vers de  poètes français méconnus ou anciens, mais sans rien publier pour l’instant.

 

 

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