Notre site littéraire de nouvelles reçoit de nouvelles propositions de publication de textes, à la suite du roman de Marie de Vivier publié en 1971, « Cent pages d’amour », et des deux premières nouvelles qu’Olivier Mathieu nous a confiées.

Aujourd’hui, nous avons choisi de publier ce très bref récit d’une jeune fille italienne, Armonia Bellini, née en 1980.

Ce texte, qui est une condamnation de la pédophilie sur les tout petits enfants, a été traduit de l’italien en français, par nos soins.

 

Daniel Fattore

 

LE MONSTRE,

 

par Armonia Bellini

 

           

La petite fille que je fus, je l’ai tuée.

Il était nécessaire de la tuer.

La petite fille terrorisée qui avait décidé de détacher son esprit de son corps.

Le monstre horrible voulait tuer mon enfance. Ce maniaque dégoûtant.

Je ne le lui ai pas permis.

Cette petite fille, je l’ai tuée toute seule.

 

Je me sentais seule. Je pensais que, d’une certaine façon, c’était ma faute.

            J’étais fâchée, parce que personne ne s’en apercevait. Ma mère ne voyait pas que ce maniaque entrait chez elle et touchait sa fille.

            Aujourd’hui encore, je parle peu. Normal, que je parle peu.

            Quand j’essayais de faire comprendre que j’étais terrorisée, ma mère se tournait de l’autre côté :

-         Cesse de te raconter des histoires, tu as trop d’imagination !

C’est toujours ce qu’elle me dit, aujourd’hui. Mais aujourd’hui, cela ne me fait plus souffrir.

 

Je me souviens de peu de choses, je me souviens mal.

Je me souviens de la peur, de la terreur de m’endormir et que le monstre, la nuit, s’approche de mon lit. Je ne dormais plus.

Nous étions à la campagne, dans une maison immense. Souvenirs confus. Il y avait aussi ma sœur, et d’autres enfants. Personne ne savait rien. Je me demandais : « Pourquoi moi ? »

Je me le demande encore, sans trouver de réponse. Qu’est-ce que j’avais fait de mal ?

Je devais avoir commis une faute, mais je ne savais pas laquelle. En vérité, je n’avais commis aucune faute.

 

Je ne souviens bien de la dernière fois où il s’approcha de moi. J’étais seule dans le jardin. Il n’eut pas le temps d’arriver face à moi.

Je me mis à courir, à la vitesse de la lumière. Je crois que je n’ai jamais plus couru aussi vite de ma vie.

Au début, je me retournais, et je voyais qu’il me suivait. Puis, peu à peu, il  a disparu à ma vue.

Je courais trop vite. Le monstre rebroussa chemin.

Moi, je continuai à courir à travers la campagne. Je m’en souviens parfaitement bien, de cet après-midi-là.

Je me réfugiai dans un cimetière.

C’était l’unique endroit où je pouvais me cacher. Je demeurai là, cachée entre deux tombes, jusqu’au crépuscule.

Cela pourra sembler étrange, mais je me sentais protégée, je me sentais en sécurité.

Je sentais que je n’étais pas seule.

Je compris que les morts, souvent, valent mieux que les vivants.

Je compris qu’avec les morts, il m’était possible de parler, et qu’ils m’auraient crue. Oui, eux, ils m’auraient crue.

Depuis ce jour, le monstre cessa de s’approcher de moi.

Je songeai que les morts avaient un grand pouvoir, et qu’ils savaient s’en servir.

Ils aidaient qui se confiait à eux.

Je me jurai d’oublier le mal que le monstre m’avait fait. Je me jurai de me souvenir des morts.

 

Je ne sais pas pourquoi je raconte cela, aujourd’hui. Parce que je me souviens.

Je me sens plus légère, maintenant que je l’ai écrit. La blessure demeure, mais elle ne saigne plus.

 

Armonia Bellini.

 

 

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