Cette nouvelle littéraire est purement imaginaire. Toute ressemblance
avec des noms ou des événements réels est ou serait purement fortuite.
Les notes à ce texte sont, elles aussi, de la plume d’Olivier
Mathieu.
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Le mari de
merde,
nouvelle
littéraire,
par Olivier
Mathieu
C’était un jour d’été. Virginie prononça ces mots :
- Au revoir, Pietro Bocher…
Huit mois plus tôt, Pietro Bocher avait épousé Virginie.
C’aurait été un mariage éclair.
Et donc c’était l’été, le peut-être dernier été. Pietro Bocher venait
de dilapider lamentablement une année de sa vie, l’été était irrémédiablement
gâché. Le bel été dont il avait rêvé, où était-il? Nulle part. Il n’existait
pas. Il n’existait plus. Virginie lui pourrissait le soleil, la chaleur, le
ciel bleu. Il était anéanti. Ou l’enfer conjugal, ou la misère. Il songeait à
s’enfuir. Mais d’ailleurs, où serait-il allé? Et un été comme ça, et la vie
avec Virginie, c’était tout simplement crever d’ennui.
On ne sait pas toujours pourquoi on dit « je t’aime », et
encore moins pourquoi on l’a dit, autrefois – à supposer qu’on l’ait dit. Voilà
une expression susceptible de toutes les interprétations, quand on y songe et
surtout que l’on y songe après, lorsque l’histoire est finie ou qu’elle
s’enlise dans l’horreur. Il est plus facile de s’apercevoir, sans l’ombre d’un
doute, que l’on ne s’aime plus, et que, ici, il n’y a jamais eu le moindre
amour.
Il eût été stupide, de la part de Pietro Bocher, de se demander si
Virginie l’aimait, elle qui, dès leur première entrevue, l’avait trouvé vieux,
malade, infréquentable, énervant. Au demeurant, Pietro Bocher ne se posait même
pas cette question.
Ce mariage avait duré, officiellement, huit mois. Pietro Bocher regrettait les époques où, même
affamé, gelé, en lambeaux, il avait des émotions. Il avait convolé en injustes
noces avec Virginie par erreur, peut-être par désespoir, certainement par
illusion lucide, ou par volonté de continuer à croire en l’amour. Mais Virginie
et l’amour, ça faisait deux. Il était clair que Virginie avait épousé Pietro
Bocher pour infliger un camouflet à son précédent amant, le violoncelliste
sodomite Gérard Darnise1.
Virginie avait épousé Pietro Bocher parce qu’il savait le latin et qu’elle
espérait qu’il l’aide à finir la thèse universitaire dans laquelle elle voyait
l’œuvre de sa vie, l’aboutissement d’une jeunesse destinée à ce médiocre
couronnement. Elle l’avait épousé parce qu’elle le croyait capable de la guérir
de ses névroses et, notamment, de son habitude de se faire dégueuler après
chaque repas. Ce n’était pas très poétique, il faut l’admettre. C’était
Virginie.
Mais enfin, Pietro Bocher entendit les mots libérateurs:
- Au revoir, Pietro Bocher.
Au milieu de l’après-midi, tels furent les tout derniers mots qu’eut
pour lui Virginie, donc, quand il ferma sur elle, en silence, la porte de
l’ascenseur qu’elle avait rempli de ses encombrants bagages. C’était aussi les
plus gentilles des paroles qu’il aurait entendues, venant d’elle, depuis
plusieurs mois qu’elle le traitait, avec sa délicatesse ordinaire, de
« connard ».
Virginie s’en allait. Pietro Bocher ne savait où, et il s’en
préoccupait fort peu. A ses diplômes, à ses colloques universitaires, à son
pognon, à sa famille Vieille France, aux crucifix de sa maman, à son ambition
suprême d’obtenir une « bonne situation » dans la société
contemporaine. Pietro Bocher, lui, allait de nouveau tenir, dans sa main, la
main de son éternelle compagne, la faim.
Ce mariage aurait ainsi duré moins d’un an. Il fallait un courage
certain pour recommencer à vivre, ainsi que Pietro Bocher l’avait fait pendant
vingt ans, voire toute sa vie, en exil, en cavale, comme un paria, sans
domicile fixe, en refusant de travailler, sans le moindre argent, souvent sans
manger, riche en tout et pour tout d’une petite valise - et pour avoir fait ce
qu’il avait fait.
Quand il avait rencontré Virginie, il était clochard. Ils étaient
passés devant Monsieur le Maire. Pietro Bocher avait songé:
- A dire vrai, le jour de ma naissance sera surtout, si tout va bien,
celui de ma mort.
Les amis de Virginie, des « tolérants », n’avaient pas
étudié les questions que Pietro Bocher soulevait, et auxquelles ils lui
reprochaient de répondre d’une façon qui choquait leur ignorance, leur lâcheté
ou leur conformisme. Ces preux sycophantes avaient tout de suite averti
Virginie, les idées de son mari étaient « nauséabondes ». Diantre.
Ils devaient avoir l’odorat des plus délicats. La meilleure amie de Virginie,
qui s’appelait Julie Vaginet, tout un programme, s’était scandalisée. C’était
évidemment une jeune fille vertueuse, Julie Vaginet, comme son nom l’indiquait.
La belle-mère de Pietro Bocher
s’était alarmée:
- Cet homme n’en veut-il pas à tes biens?
La belle-sœur avait fait écho:
- Ah? Cet homme n’a jamais travaillé?
Et les beaux-frères (celui qui avait une tête d’œuf et un regard
d’âne, et fabriquait des missiles « intelligents »; et l’autre, qui
avait un regard de bœuf et une tête de grenouille, et qui occupait son précieux
temps devant des « jeux de rôle », sur Internet) avaient renchéri:
- Cet homme a de drôles d’idées!
Au moins, cela semblait démontrer, avec une touchante unanimité, que
Pietro Bocher avait des idées. Evidemment, on ne peut pas en dire autant de
tout un chacun.
Il n’était ni aisé, ni nécessaire d’expliquer à tant de braves gens
que « cet homme » avait été un enfant qui passait ses journées et des
années entières dans la seule compagnie des grands nuages blancs aux ventres
gris. Et que, quand un tel personnage vieillit, que son cœur flanche, qu’il est
poursuivi par la sensation physique du temps qui s’enfuit, il ne conçoit ni
n’envisage avoir quoi que ce soit d’autre à faire, sur cette terre, que de
souffler mélancoliquement la fumée de sa cigarette vers le ciel.
« Je m’unis à toi pour la vie », avait affirmé Virginie.
C’était là une idée de cauchemar.
Mais enfin, un an durant, Pietro Bocher avait mangé matin, midi et
soir. Il avait un domicile officiel, des chaussures neuves, des pantoufles, une
baignoire, des vêtements propres, un lit chaud, un toit. Il était fiché à la
sécurité sociale.
Virginie lui avait « donné sa jeunesse », claironnait-elle.
Pietro Bocher n’en demandait pas tant. Il foutait en l’air, lui, quelque chose
de nettement plus important: les dernières années de sa quarantaine.
Il bouffait et il s’emmerdait.
- Plus aucune femme ne voudrait de toi, assurait Virginie.
Ma foi, Pietro Bocher ne trouvait vraiment rien à répondre, à
ça ! Il y avait longtemps que Virginie refusait de lui tenir la main ou de
l’embrasser devant ses parents. Cela ne se fait pas, dans la bonne société de
la banlieue comme il faut. La mère de Virginie était horrifiée et
consternée par l’idée du sexe avant le mariage. La fille, elle, lui était
hostile même après. Le désir naissait, à entendre disserter Virginie,
« d’une promenade ». En effet, Pietro Bocher et elle, ils ne
faisaient jamais de promenades.
Virginie se justifiait, même si Pietro Bocher était le dernier à
souhaiter des justifications. Elle n’avait « pas envie » parce que,
disait-elle, la barbe de son mari risquait d’endommager sa peau. Curieux,
rigolait en son for intérieur Pietro Bocher : curieux, parce que Gérard
Darnise, le musicien polygame qui l’avait introduite de tant de sujets, abordés
par devant et par derrière, pendant un an, était barbu.
Avec son mari, Virginie n’avait « pas envie » parce qu’il
faisait trop chaud. Curieux, car le délicat Gérard Darnise, l’Elu, le bien-aimé
de son cœur, l’avait introduite de tant de sujets, abordés par devant et par
derrière, surtout par derrière, tout au
long d’un été de canicule.
Avec son mari, Virginie n’avait « pas envie » parce qu’il
faisait froid. Il eût été plus rapide d’avouer qu’elle n’avait pas envie,
simplement. Nulle loi n’interdit, à qui que ce soit, d’être coincé. D’ailleurs,
c’est à Pietro Bocher que l’envie était depuis longtemps et définitivement
passée, à supposer qu’elle lui soit jamais vraiment venue.
Surtout depuis le jour où, obéissant à un prurit de charité
chrétienne dont elle espérait probablement toucher les dividendes dans
l’au-delà, Virginie avait proposé à son mari de le branler, de sa main morne et
absente, dans une chaussette moisie. Tel avait été, entre eux, le sommet
envisagé de l’érotisme.
Les derniers temps, la phrase de prédilection de Virginie avait été:
- Remballe ta souffrance.
Est-ce que ma souffrance – se demandait Pietro Bocher - était un
mensonge, un chantage, du cinéma, quantité négligeable?
Dans ses jours de bonté, Virginie lui balançait rageusement par terre
un billet de cinq euros. Il se baissait pour le ramasser. Il aurait dû
s’estimer trop heureux de tant de générosité. Ca rappelait ce que Léon Bloy a
si souvent remarqué, quant à la charité chrétienne.
De l’un de ses amis, un baryton octogénaire et libidineux du nom de
Laurent Walter, elle avait reconnu qu’elle aurait pu avoir une relation avec
lui.
Virginie acceptait, en pleine rue, les avances du Père Audin, un
inconnu de soixante ans qui se prétendait « artiste » (tout le monde
est artiste, de nos jours) et peintre, un gribouilleur qui l’invitait chez elle
et, dès le premier jour, la surnommait « ma Desdémone ».
Gérard Darnise avait eu droit, après leur rupture à une lettre où
elle lui déclarait qu’elle l’aimerait « toujours » et, en prime, à
une pipe. Pietro Bocher ne serait jugé digne ni de l’une, ni de l’autre. Ce
fut, pour lui, un vrai bonheur.
- Le sexe me dégoûte, répétait inlassablement Virginie. Si tu en
rencontres une autre, j’espère qu’elle te sucera. Et bien.
Virginie se voulait, probablement, ironique. La fellation était sa
phobie. Elle lui donnait, en l’excluant par principe, une importance
outrancière. La seule idée de sucer l’écœurait. Soixante-huitarde quand elle se
pâmait en écoutant Ma liberté, c’était une pseudo-libertaire qui se
croyait libérée et libre parce qu’elle prétendait aimer Boris Vian, et qui
votait Chirac. Preuve vivante de ce qu’il n’y a aucune différence notable entre
une féministe et une bigote réactionnaire, elle blablatait:
- L’amour est anti-social.
Pietro Bocher, lui, ce qui le faisait gerber, c’était les intellos
illettrés, qui se disaient amateurs de musique lyrique mais dont la culture
musicale semblait curieusement s’arrêter à Bocelli et à Patrick Bruel, et les
étudiants américains (« étudiants américains » ?) que
Virginie se plaisait tant à fréquenter, bien qu’il échappât à Pietro Bocher ce
que ces petits messieurs étudiaient, sinon la vertu de leurs compatriotes, le
caractère sublime et sacré du rock and roll des discothèques, ou les effets
scientifiques du pop corn et du Coca Cola sur la minceur de leurs tailles ou
les performances inouïes de leurs cerveaux.
Les intellos amis de Virginie, directeurs de thèses pluri-diplômés de
l’Université, peinaient à écrire trois phrases sans y faire douze fautes
grossières d’orthographe, et n’arrivaient pas à conjuguer les verbes être et
avoir au subjonctif présent. Quant au subjonctif imparfait, l’Université est
comme les jeunes filles : on ne peut leur demander que ce qu’elles peuvent
donner.
Quand ce beau monde allait au restaurant, c’était à ces gens-là de
décider si la présence de Pietro Bocher serait acceptée ou non. Ce qui avait
pour effet de l’ennuyer beaucoup, Pietro Bocher. Non pas qu’il rêvât vraiment
de fréquenter cette crème des hommes et des femmes. Mais il n’avait pas envie
de sauter un repas.
C’était drôle, tout ça, cocasse.
- Va te faire foutre ! disait Virginie.
C’était une des plus grandes amabilités dont elle fût
capable. Puis, les lamentations:
- J’aurais dû épouser un homme avec une bonne situation.
On y était. Le fric. Pietro Bocher ne gagnait pas de
pognon. Virginie renchérissait:
- Tu vis d’expédients, de combines. Tu es immoral.
Pietro Bocher croyait pourtant avoir expliqué à la très
douce et très intelligente, et dans le détail, pourquoi et comment la société
moderne ne lui manifestait pas beaucoup de sympathies. Pour toute réponse, elle
lui reprochait de « vivre d’expédients ». Aurait-il donc dû crever de
faim, la gueule ouverte? Et lui, s’il cherchait un peu de nourriture en se
mêlant aux soupes populaires offertes aux clochards et aux immigrés, avait-il
tort? Etait-il « immoral »? L’immoralité, pour Virginie, devait
consister à ce que des hommes cherchent à résister aux lois des gais sots.
L’immoralité était que Pietro Bocher, que Virginie avait épousé, n’ait pas une
« bonne situation ».
- Et tu es athée!
Curieux qu’une titulaire de l’agrégation, une toute
prochaine Docteur de l’université accuse son mari païen et qui vénérait les
Dieux grecs d’être athée, « sans Dieux ». Au nom de quelle suprématie
du christianisme voulait-elle que Pietro Bocher se convertisse à sa
superstition? Ce devait être un mystère de la religion, et Pietro Bocher – qui
n’était pas dans les petits secrets du Vatican - ignorait si Marie l’avait révélé à l’une des
trois bergères analphabètes de Fatima.
Pietro Bocher
plaisanta :
- Tiens… Jadis, Virginie causait de
« tolérance ». La sienne. Désormais, elle parle de conversion. La
mienne.
Quand Virginie, comme à regret, lui adressait la parole,
c’était à voix si basse et si lasse qu’il ne distinguait rien. S’il la priait
de lui répéter ce qu’elle avait chuchoté, elle se mettait à l’insulter en
hurlant, hystérique. Un instant auparavant, elle semblait ne pas avoir la force
d’articuler. Pour glapir, elle retrouvait une énergie inépuisable et
prodigieuse:
- Je me demande si je suis capable de vivre avec
quelqu’un de pauvre.
C’était une conception fort moderne et très remarquable
qu’elle avait de la liberté, liberté chérie. La sienne consistait entre autres à aller se trémousser en
discothèque, dans une fièvre de sabbats, le samedi soir, puis à se confesser
dès le lendemain matin.
- Au premier mot que tu dis et qui me déplaît, je te
quitte. J’ai bien dit: au premier.
Tant de tolérance laissait pantois. Qu’aurait-il dû faire, Pietro
Bocher? Se lobotomiser, par souci d’égalité? S’emmémoirder le cerveau? Suivre
un cours intensif de rock and roll? Ingurgiter six litres de Coca-Cola par
jour? Engloutir trois Big Mac au petit déjeuner? Suivre une thérapie chez un
psychanalyste? Vendre, amoindrir, prostituer, trahir sa liberté? Se convertir
au christianisme, ou pire? Se faire châtrer la queue?
Pietro Bocher préféra obéir. Il remballa sa souffrance. Virginie lui
avait confié, un an plus tôt:
- Il y a en moi une menteuse, une paresseuse de première, une frivole
à faire peur.
Il aurait mieux fait de la croire, cette fois-là.
Pietro Bocher en avait assez d’entendre, parce qu’il aimait le jeu
des échecs, « tes échecs de merde ». Parce qu’il aimait le Calcio italien,
« ton foot de merde ». Parce qu’il était tragique, « ton
tragique de merde ».
Pietro Bocher ne savait pas s’il était un mari de merde mais, sans
nul doute, il en avait sa claque de ce mariage de merde.
Il ne devait pas être fait pour être marié, Pietro Bocher. En tout
cas, pas avec Virginie.
Il convenait que Pietro Bocher se remette en quête de la belle fée.
Virginie lui dit, donc, pompeusement :
-
Au revoir, Pietro
Bocher.
Pietro Bocher répondit, en
italien dans le texte :
- …Ma, per favore...! Ma
vaffanculo2 !
1 Tous les noms de cette nouvelle sont des noms de pure fantaisie.
2
L’expression italienne « vaffanculo » (on ne doit sans doute pas en
effectuer une traduction littérale, qui serait quelque peu grossière :
« va te faire enculer ») correspond en vérité à l’expression
française « va te faire foutre ». En Italie, d’ailleurs, tout
récemment,
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