OLIVIER MATHIEU
L E S A C R I F I
C E
Les faits racontés dans cette nouvelle sont tous inventés.
Toute similitude avec des événements ou des noms réels est purement fortuite.
Personnages :
Agostino, prêtre.
Anne, amante de François Corbier.
François Corbier, témoin de mariage de Laure.
Giulio (Jules) Gratarolo, époux de Laure.
Laure Ardiman, épouse de Jules.
Robert Pioche, ami de François Corbier.
Serena, témoin de mariage de son fils
Jules.
Sara, demoiselle d’honneur.
Sasha, demoiselle d’honneur.
Xavier de Parouart, ami de Robert Pioche.
Photo : Olivier Mathieu,
écrivain (à gauche) et Ségolène Royal, femme politique (à droite). Octobre
2007.
I
La fontaine.
Quelques mois
plus tôt, Anne, face au retour de son plus grand amour, lui avait préféré
François Corbier. Il y avait cinq ans qu’ils étaient ensemble. Elle l’aimait.
C’était décembre. L’hiver était doux.
François Corbier traversa l’île du Châtelet, l’esprit occupé par mille
songeries. Un autre jour d’hiver, au début de 1463, le maître ès arts François
Villon s’était éloigné d’ici, happé par le brouillard, sans que nul ne doive
jamais connaître le lieu de sa sépulture. Voleur, assassin, poète de l’amour et
de la mort, le pauvre Villon, le bienheureux Villon avait vécu les heures
ultimes qui avaient précédé ce que l’on a appelé
François Corbier était envahi par le
sentiment du déclin. Il avait la certitude de la fin, tout court. Aujourd’hui,
François Corbier était encore vivant. Il y avait longtemps qu’il ne s’était
senti tellement vivant. Il allait revoir Laure. Et c’était la première fois
depuis le temps lointain où, dix ans plus tôt, ils avaient été amants. Elle
avait retrouvé sa trace dans les pages de l’annuaire. Elle lui avait téléphoné,
la veille. Pour lui, ç’avait été comme d’entendre la voix d’une morte :
-
« On se voit,
François ? Demain ? »
-
« Oui… Où
ça ? »
Il n’avait rien dit à Anne. Il s’en étonnait encore. Tout s’était passé si vite. François était en avance. Le rendez-vous avait été fixé, à midi, place Saint Sulpice. C’était ici, jadis, qu’ils avaient eu coutume de se rencontrer, Laure et lui. Et ici, en une occasion, ils avaient rompu. Tandis que François s’en était allé l’âme en peine, Laure avait contemplé, en pleurant d’amour pour lui, la fontaine jadis chère à Francis Scott Fitzgerald et à Zelda.
François Corbier et Laure Ardiman
n’avaient cessé de se perdre et de se reconquérir. Leur liaison, qui avait duré
une seule saison, avait été riche, intense, tragique. Jusqu’au jour où le
silence était tombé. Dix ans après, François attendait Laure. Et cette journée
avait le parfum et le charme des derniers jours.
II
Changement d’époque.
Il ne l’entendit
pas approcher. Il sentit sa présence, peut-être. Il se retourna. Elle était là.
-
« Laure ! »
Il se précipita vers elle. Elle n’avait
jamais été ponctuelle. Elle était parfaitement à l’heure, aujourd’hui. Il la
tint à bout de bras. Elle n’était pas maquillée. Elle avait des cernes un peu
plus prononcés qu’autrefois. François avait toujours aimé les cernes de Laure.
Ses longs cheveux châtain clair encadraient son visage pur, racé, aux traits
réguliers. Laure transmettait, à François, une nostalgie immédiate et pérenne.
-
« Tu n’as pas
changé », dit-il.
Sa voix était étranglée par l’émotion.
- « Pourtant, j’ai trente-trois
ans, depuis le trente octobre. Et toi, François ? Tu sais que je ne me
souviens plus de ton âge ? »
- « Cinquante-six »,
avoua-t-il, d’un ton vaguement coupable.
- « Tu as l’air d’un enfant.
Excuse-moi, je me suis éveillée tard, je ne me suis pas maquillée, je ne voulais
pas être en retard.»
Ils s’assirent à
la terrasse d’un café, sous la véranda qui filtrait la lumière matinale. Vêtue
d’un pantalon de gymnastique et d’une doudoune beige, Laure avait croisé ses
jambes l’une sur l’autre. Elle parlait très vite, comme toujours. Elle se
raconta et se répandit en détails sur ses études, son travail, son emploi du
temps. Elle avait toujours entretenu un difficile rapport avec le Temps.
François était attentif à ce qu’elle disait. Il réussissait, mieux qu’il
n’aurait cru, à cacher son trouble. Une demi-heure, agréable et tranquille,
fila à toute vitesse. Beaucoup de rires, de sourires, de connivence.
- « Tu te
rends compte ? Nous deux, c’était avant le onze septembre.»
- « Ah oui…
Il paraît que ce fut un changement d’époque », ironisa François.
Laure
s’esclaffa, d’un rire très frais, limpide et cristallin ; et ses fossettes
mutines se creusèrent. Ils avaient envie de parler, aujourd’hui, de choses
sérieuses. François tendit la main vers elle. Il n’avait pu s’en empêcher. Il était
certain, aussi, que ce fût inutile.
La
nuit précédente, encore, il avait rêvé de Laure. Le monde onirique peut être
aussi consolant que dévastant. Et là, dans cette atmosphère dorée particulière
aux songes - où rien ne ressemble à ce qui est, et à peine à ce qui fut - Laure
l’aimait. Il passait son bras autour de ses épaules. Ils lisaient dans les
pensées l’un de l’autre. Tout était simple.
Le
matin, quand François avait ouvert les yeux, il s’était senti ré-enchanté, une
brève seconde. Les morts n’étaient pas morts, et Laure l’aimait. Aussitôt il
s’était rendu compte, avec terreur, que les morts étaient sous terre, et qu’ils
ne ressusciteraient jamais. De Laure, en réalité, il y avait dix ans qu’il ne
savait plus rien. Les rares fois où il l’avait croisée, elle avait fait
semblant de ne pas le reconnaître.
Sûrement,
Laure allait se dissiper. Mais comme dix ans plus tôt, elle se laissa prendre
la main. Comme dix ans plus tôt, François en fut remué.
-
« Tu sais », chuchota-t-elle avec une étonnante force de persuasion,
« il y a des mois que je pensais à toi. J’essayais de me souvenir de ton
numéro de téléphone. Je n’ai plus le morceau de papier sur lequel tu me l’avais
griffonné… »
-
« Oui… Je me rappelle. J’étais sur l’autre trottoir. Je t’avais vue. J’avais
traversé le boulevard. Il fallait que je te parle. Je ne pouvais pas te laisser
t’échapper. Je n’en avais pas le
droit. »
-
« Tu as prétendu vouloir m’enseigner la philosophie. »
-
« Mensonge. Je t’avais suivie, c’est tout. J’ai craint que tu ne t’enfuies,
comme tant de ces femmes esclaves des convenances et qui, malgré tous les
discours soixante-huitards sur « l’autre », ont peur de la nouveauté,
de l’irruption du romantisme dans leur vie. Je t’ai dit la première chose qui
m’est passée par la tête. »
-
« J’ai toujours ce bout de papier. Je ne l’ai pas retrouvé, mais je sais
qu’il est quelque part.»
-
« Il ne te servira plus à rien, maintenant. Comment donc l’as-tu
conservé ? J’ai changé de numéro.»
-
« Pour ne pas t’oublier.»
-
« Ne pas m’oublier ? Et dire que quand je te l’ai donné, tu ne m’as
pas téléphoné, pendant plus d’un an.»
-
« Mais ensuite, ce fut notre premier café, ensemble. »
-
« Tu te souviens du cœur de carton recouvert de papier d’aluminium que tu
m’avais offert, Laure ? Je n’ai jamais voulu m’en séparer. »
Ils
gardèrent le silence, perdus dans leurs pensées. Si François avait dû tout
effacer de la mémoire de son cœur, il savait ce qu’il aurait préservé. Laure et
lui, ils avaient vécu ensemble toutes les nuances du drame d’aimer. D’autres
épisodes de l’existence de François auraient pu être définis d’un seul mot,
d’une couleur unique. Mais Laure avait été une vraie histoire. Elle avait fait
partie de son histoire. Aucune note de musique n’avait manqué à la gamme, nulle
couleur à l’arc-en-ciel. Laure avait eu la grâce, dans sa vie, d’une patineuse
sur glace. Ce matin-là, François en était convaincu, mieux que jamais.
Laure
était Laure, il n’y avait pas d’autre explication.
Le
seul changement d’époque qui ait compté, pour François, avait eu lieu quand il
l’avait perdue.
III
Jargon et jobelin.
« Je
suis pecheur, je le sçay bien ;
Pourtant
ne veult pas Dieu ma mort… »
(Villon,
Testament, 105-106).
- « Tu cherches toujours la tombe de
Villon ? »
- « Bien sûr... Tu le sais,
c’est une de mes utopies. Il n’est guère resté, sur Villon, dix documents
d’époque. La date de sa mort est incertaine. Celle de sa naissance aussi. Son
nom, lui-même, est peut-être un jeu de mots… J’ai continué à recouper Pierre
Champion, Gaston Paris, Théophile Gautier, toutes les biographies de Villon
alias de Montcorbier alias des Loges. Même les biographies un peu fantaisistes,
qui sont parfois les plus brillantes. Je me suis plongé dans l’étude du Droit,
et même du système routier d’alors. Quels itinéraires aurait-il pu
emprunter ? Pour trouver refuge où ? J’ai lu et relu, naturellement,
ce qu’en dit Rabelais. J’ai suivi la piste angevine, la piste anglaise. Je me
suis mis dans la peau de quelqu’un qui, au début de janvier 1463, est condamné à
l’exil et doit, au moins en principe, quitter Paris… »
- « Cela n’a pas dû être trop
difficile, pour toi… »
- « J’ai analysé où et pourquoi
il avait été incarcéré. J’ai cherché à savoir ce qu’avait fait Villon après le
meurtre, pour lequel il avait été gracié, d’un prêtre. Puis, six mois plus
tard, après le vol de cinq cents écus d’or au Collège de Navarre. Je me suis
posé les questions qu’il dut forcément se poser. Est-ce qu’il abandonna Paris,
ou pas ? Quoi, qui aurait pu y retenir le protégé de Guillaume de Villon ?
Quels dangers pouvait-il craindre, s’il restait dans la capitale ? Et à
ses abords immédiats? Ou en province ? Ou à l’étranger ? Sous quel
nom poursuivit-il son existence ? Avait-il dit tout ce qu’il
avait à dire ? A-t-il cassé sa plume ? A-t-il survécu peu d’années,
voire peu de jours ? La police secrète de Louis XI l’a-t-elle zigouillé,
puis jeté dans un charnier, à la fosse commune? Etait-il véritablement en
mauvaise santé ? A-t-il rejoint quelque bande de truands et autres
gracieux galants ? Ou quelques grans seigneurs et maistres
l’ont-ils protégé ? »
- « Je me suis toujours demandé,
oui, le motif de son silence. »
- « Laure… Si je trouvais sa tombe, je
n’en révélerais pas le lieu, sois-en certaine »
- « A moi, tu le dirais ? »
- « J’ai relu toutes les éditions
disponibles, possibles et imaginables. J’ai analysé les variantes de cette
autobiographie cachée. Qu’est-ce que la lecture de Villon, qui est une triple
lecture, enseigne quant à sa stratégie
de la dissimulation et de la fuite ? Comment raconte-t-il, ou non, les
crimes qui lui furent reprochés ? Tout n’est-il pas crypté, jargon et
jobelin, chez lui ? Ne prétend-il pas avoir écrit le Lais
pendant la nuit de Noël 1456, qui fut celle où il dévalisait le Collège de
Navarre ? Alors, puisque son obsession fut, dès le Petit testament,
de saluer la compagnie et de léguer quelque chose, de rédiger son épitaphe, de
donner ses instructions quant à ses funérailles, de nommer ses exécuteurs
testamentaires, de crier « merci » aux fantômes de son existence,
n’est-il pas pensable qu’il ait mis en scène sa disparition ? Qu’il ait décidé,
d’avance, de faire perdre ses traces ? Et s’il avait annoncé, entre les
lignes, une telle intention ? Sur ses acrostiches, ses doubles sens, son
langage chiffré, celui des Coquillarts, sur les hypothèses de datation des
rondeaux et des ballades du Grand Testament, j’ai passé des heures studieuses.
Une enquête policière ! A la date où la peine de mort prononcée contre lui
fut commuée en dix années d’éloignement, il avait environ trente-deux ans.
J’imagine le sentiment de liberté, la joie d’un homme qui, en novembre
-
« Et
pourquoi ? »
- « Si l’on suppose le Lais
de 1456, selon le premier vers de l’œuvre, le Testament n’a pas été
écrit dans l’an trentième de son âge, qui serait 1461. Il comporte des
mentions de faits postérieurs. Le Testament fut écrit, en partie, dans
la zone d’ombre de l’existence de Villon. Mise en scène, allusions, sous-entendus.
Vraie et fausse autobiographie perpétuellement mélangées. Un
dédale ! Et puis le Temps, dans le siècle de Villon, n’était ni
considéré, ni mesuré de la même façon qu’aujourd’hui. Mieux encore, ceux qui
savent n’ignorent pas que le temps ne s’écoulait pas à la même vitesse que de
nos jours… »
- « Et sur sa tombe, tu as une
réponse ? »
- « Des hypothèses. Je me suis
renseigné sur les voyages de son siècle, comme sur les trajets qu’il avait dû précédemment
suivre. De dépouillement d’archives en dépouillement d’archives, aidé un peu
par le hasard, un peu par l’intuition, j’ai découvert une piste italienne
et des détails ont fini par me frapper. Veux-tu que je t’invite, un jour, à
rendre visite à quelque Cimetière des Innocents ? »
- « Comment veux-tu que je ne
fasse pas confiance à François Corbier pour un voyage à la recherche de la
sépulture de François de Montcorbier ? »
IV
A la romantique.
- « Et à part ça, François ? »
- « Je suis avec une fille.
Depuis cinq ans.»
François
avait prononcé ces mots avec une souffrance presque tangible. Non pas parce
qu’il n’aurait pas aimé Anne. Mais Laure était réapparue.
- « Comment
s’appelle-t-elle ? »
-
« Elle
s’appelle Anne.»
-
« Tu
l’aimes? »
-
« Oui », dit
François, sourdement.
-
« Tu la
trompes ? »
-
« Non.»
- « Je ne te crois
pas ! Avec toutes les filles qu’il y a dans Paris ? »
Il y eut un silence. Laure
reprit :
- « Quel âge a-t-elle,
Anne ? »
- « Vingt-trois ans. »
-
« L’âge
que j’avais quand… »
Laure esquissa un sourire:
- « Je t’ai parlé de mon
travail, de mes études. De ce qui, pour moi, a une importance vitale. Mais… moi
aussi, j’ai un amoureux.»
François s’y attendait.
- « Nous nous marions, au mois de
février.»
- « Dans deux mois », constata
François.
Il avait pâli.
-
« Oui. Enfin, c’est un projet.»
-
« Je
comprends.»
- « Enfin », insista Laure,
« c’est ce qu’il croit.»
François plissa les yeux:
- « Ce qu’il croit ?
Qu’est-ce qu’il croit ? Comment s’appelle ton futur époux, au
fait ? »
-
« Jules.
En vérité, Giulio. Giulio Gratarolo.»
-
« Ah, il est Italien ? »…
- « Oui.
Gratarolo est le nom d’une antique famille vénitienne qui fit des affaires
louches, jadis, à Madagascar. Mais Jules vit à Paris depuis longtemps. »
- « Et que croit-il, Jules ? »
- « Il croit que je lui ai
dit oui. Il jure de l’avoir entendu. Mais en vérité, il m’a simplement demandé
de l’épouser. C’était il y a neuf mois.»
- « Tu n’as pas répondu oui ?
»
- « J’ai répondu,
consternée : Tu veux vraiment m’épouser ? Il a pris cette
réponse pour un oui. Tu y crois? Moi pas ! Il ne le sait pas,
mais je crois que je n’arriverai pas à lui dire oui. Moi, dire oui ! Tu
peux imaginer ça ? Laure qui dit oui !? »
- « Difficile,
effectivement… »
- « Voilà pourquoi je me
préoccupe tant de mon travail et de mes études. Jules ne le sait pas, mais il
se peut que je joue les filles de l’air ! »
-
« Tu ne
l’aimes pas ? »
- « Je croyais
l’aimer. Mais tu ne peux pas imaginer, depuis quelques mois, combien de
migraines ou d’infections imaginaires j’ai dû inventer… »
Le souvenir de celles qu’elle avait
eues, autrefois, avec lui, effleura l’esprit de François.
- « Que vas-tu faire,
Laure ? »
- « Je ne sais pas. Je vais
fuir. En Allemagne, peut-être. »
- « Autrefois, tu rêvais de Patagonie.
Ne serait-il pas plus simple de dire à Jules que tu ne l’aimes plus, que tu ne
veux plus l’épouser ? »
- « Je ne veux pas lui dire
non. Je ne voulais pas qu’il me pose la question. C’est une torture. Il faut
que je fuie. Peu à peu, je lui fais connaître mes amies, dans l’espoir qu’il y
en ait une qui lui plaise… J’ai été enceinte, il y a quelques mois.
Heureusement, l’embryon est mort. »
Elle pouffa.
- « Je suis en train de
démontrer patiemment à Jules que notre mariage ne serait pas celui dont il
rêve. Je n’arrête pas de travailler. Je n’ai pas envie de le voir. Ne ris pas…
»
La main de Laure était de nouveau dans
celle de François. Il la serra. Elle répondit à la
pression de ses doigts. S’il n’avait écouté que sa raison, François n’aurait
pas fait ce qu’il allait faire. Deux voix, en lui, se heurtaient. La première
l’avertissait de ce que les histoires d’amour, pas plus que l’Histoire, ne
repassent les plats. Laure ne pourrait plus être une découverte, pour lui. Et
lui non plus, pour elle.
La seconde voix lui enjoignait de
choisir, comme si souvent, le risque.
- « Et si
nous essayions, Laure, de redevenir des personnes nouvelles, l’un pour
l’autre ? N’est-ce pas un beau défi ? »
L’amour n’a
pas grand-chose à voir avec la raison. Il s’agenouilla face à Laure. Quitte ou
double, comme dix ans plus tôt. Les lèvres de François trouvèrent sa joue, où
il imprima un baiser. Ils s’enlacèrent, un instant. Mais devant son expression
imperceptiblement agacée, François renonça. Ils commandèrent un autre café.
-
« Puis-je te
parler ? »
François parla longuement. Laure
écarquillait ses beaux yeux. François se souvenait de tous les moments qui leur
avaient appartenu. Avant, pendant et après leur amour. Laure apportait, de
temps à autre, une correction. Quelquefois, elle ne concordait pas avec lui
quant au lieu, à la date des événements, aux propos qu’il rapportait. Même si
des personnes ont vécu la même chose, elles se rappellent deux histoires
différentes. Pourtant, Laure dut s’avouer vaincue. François avait une mémoire
prodigieuse. Il la connaissait à la perfection. Peut-être mieux qu’elle-même.
Cela l’apeurait, jadis.
- « J’ai compris quelque chose,
Laure. Tu es faite pour courir. Oui, voilà ce que tu es, pour moi : une
jeune fille qui court. Amusant, non ? Désormais, c’est moi qui t’engage à
courir. Tandis que c’est ton futur mari qui veut briser ta course… »
Quand il eut achevé, François regarda
Laure, pelotonnée dans son manteau. Il s’alluma une cigarette. Elle, elle avait
cessé de fumer.
- « Vois-tu, François… Aucune
femme ne pourrait être insensible, je pense, aux paroles que tu viens d’avoir
pour moi. Je suis… je suis émue. Cela me fait quelque chose, de savoir que j’ai
tant compté que ça, pour toi. »
- « Tu le découvres
aujourd’hui ? »
- « Mais non… Je t’estime. J’ai
confiance en toi. Je me sens bien, avec toi. Je sais que, jadis, j’ai souvent
eu un comportement erroné. J’ai été une véritable rustre. Je t’ai fait
souffrir. Je te prie de m’en excuser »…
- « Ah oui, tu avais cette
relation avec André. »
- « Tu es toujours aussi gentil.
Tu n’ajoutes pas que ma relation avec lui, je ne te l’avais avouée qu’au bout
de plusieurs semaines. Mais je n’allais pas bien. Je m’inventais des maux
imaginaires, aussi. Tout ça, c’était… c’était des désordres à l’intérieur de moi,
entre moi et moi. Toi, tu n’avais rien à te reprocher. Rien. C’est moi qui n’ai
pas su saisir la chance que tu m’offrais. Mais aujourd’hui, je… je sais
qu’il n’y aura plus jamais rien entre nous. Tu as été important pour moi. Plus
que tu ne pourrais l’imaginer, peut-être. Je ne peux ni ne veux renier ce qui a
eu lieu. Mais c’était en un autre moment de nos vies… »
- « N’ajoute rien, je t’en
prie »…
- « Comme
tu veux. Te promettre qu’il y aura de nouveau quelque chose entre nous, ce serait
un programme, non ? »
- « Jurer qu’il n’y aura plus
rien, c’en serait un autre… Qu’en savons-nous? Est-ce que nous n’en avons pas
tant établi, toi et moi, autrefois, des programmes ? Est-ce que la vie ne
les a pas toujours bouleversés avec une grande régularité ? »
- « Tu ne peux pas savoir à quel
point tu as raison, François… Récemment, j’étais si dégoûtée par l’Occident que
j’envisageais de me faire kidnapper par un taliban… Pour aller me tourner les
pouces dans un harem… »
- « Laure… La première fois
que je t’ai vue, je ne t’avais pas encore parlé, mais tu m’avais déjà dilaté le
cœur. Tu es la jeune fille que j’ai le plus aimée. »
Il n’ajouta pas qu’il était
persuadé, depuis cinq ans, que son plus grand amour fût Anne. Voilà que soudain,
il n’en savait plus rien. Laure dit :
- « J’admire ta lucidité,
François. Tu te souviens de tant de choses, de notre histoire… Tu m’as étonnée.
Encore une fois. Tu es l’homme le plus intelligent que j’aie jamais rencontré.
Moi, je suis si confuse… Non, je ne veux pas vraiment exclure qu’il y ait
encore quelque chose entre nous, dans l’avenir. On ne sait jamais. Pourtant, au
moins pour l’instant, je ne crois pas. François… Est-ce que tu veux m’aider,
dans cette histoire de mariage ? »
- « T’aider ? »
- « Nous sommes amis, pas
vrai ? »
François préféra ne pas relever cette
affirmation. La jeune femme, d’ailleurs, jeta un coup d’œil à sa montre. Il
fallait qu’elle aille travailler. Ils quittèrent le bar.
- « Nous revoici à la fontaine de
Saint Sulpice… »
Laure saisit l’allusion:
-
« Oui,
François. »
Ils traversèrent
- « Laure... Je ne sais pas
quand, mais je sais que nous nous reverrons. Dans cinq ans, dans dix ans. Le
Temps n’existe pas… »
-
« Il existe
quand même… »
- « Il nous en reste un peu… »
Au coin de la rue des Pyramides, ils
se saluèrent. Il aurait voulu embrasser chacune des taches de rousseur qui
mouchetaient les joues de Laure, autour des yeux. Elle devait s’en douter.
- « François ?… Mon meilleur
ami existe. C’est toi. Même si tu n’appartiens plus à ma vie. Tu crois que je
vais dire oui à un mari qui, pour moi, n’existe pas? »
- « Tu me feras savoir s’il
y a encore un avenir, pour nous ? »
François en était conscient, tout cela
ne servirait à rien. Il n’était même pas toujours certain que Laure écoute ce
qu’il lui disait.
- « Je n’ai sans doute plus la
force de t’aimer seul. On ne peut s’aimer qu’à deux.»
François n’était nullement convaincu,
à la vérité, par ce qu’il venait d’affirmer. Mais c’était ces mots-là qu’il
avait prononcés. Trop tard pour les retirer. François était un joueur d’échecs,
condamné à un mat imparable, mais qui refuse d’abandonner. Même s’il ne peut
plus que sacrifier ses pièces, à la romantique, sans pouvoir en protéger
une seule, en les jetant à l’abordage contre la muraille des pions de
l’adversaire.
- « Oui, François. Je te ferai
savoir, je te le promets … »
Il était difficile de comprendre si
François croyait encore en lui-même. Sinon, il était pareil à ces acteurs
qui ont assimilé un rôle à la perfection. Ils ne pourront plus jamais changer
de répertoire. François dit ce qu’il aurait dit, en toute innocence, s’il avait
encore eu vingt ans :
- « Laure… Tu es mon amitié impossible. »
Les femmes sont plus dures que les
hommes :
- « Et toi, François, mon amour impossible… »
-
« Cours, Laure…
Nous avons le temps. Peut-être… »
Laure se mit à courir, en effet, le
long du trottoir, comme autrefois, en direction de l’Opéra. Toujours aussi
gracieuse. Ce devait être après avoir vu une telle jouvencelle, pensa-t-il, que
les Vieux Grecs avaient écrit : panta rei. François resta figé,
jusqu’à ce qu’elle sorte de son champ visuel. Laure ne se retourna pas vers
lui. Alors, après avoir lancé un regard teinté de moquerie, et d’un peu de
désarroi, au quartier qui avait été le théâtre d’une partie de sa jeunesse,
François traversa le jardin des Tuileries, jusqu’à
Laure lui avait promis qu’entre eux,
tout n’était pas forcément fini. Il existait encore une chance. François avait
encore une chance. Dans cette idée, il trouva un peu de réconfort. Une si
petite chance. François, en vérité, lui en avait seulement arraché la promesse.
Si lucide d’ordinaire, il ne l’était plus. Peut-être ne voulait-il pas l’être.
Il avait revu Laure. La chose, peu de
jours avant, eût été impensable. Après dix ans de silence ou d’hostilité, Laure
avait accepté de le rencontrer ; elle lui avait abandonné sa main ;
elle lui avait permis de l’enlacer ; elle voulait bien recommencer à le
fréquenter. François énonça, à voix haute :
-
« Avec elle, si
imprévue, on ne sait jamais. »
-
V
Une folie.
« Hé ! Dieu, si j’eusse étudié
Ou temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes meurs dédié,
J’eusse maison et couche molle.
Mais quoi ? je fuyoie l’escolle,
Comme fait le mauvais enfant… »
(Villon, Testament, XVI).
Anne, ce
soir-là, s’étonna :
- « Tu as l’air étrange,
François. Au fait, tu sais quoi ? J’ai rêvé que tu avais revu une de tes
ex. »
- « Ce n’est qu’un
rêve… »
Le lendemain, Laure ne donna nul
signe de vie à François. Il en alla de même le surlendemain. Quand elle rompit
le silence, ce fut avec superficialité. Elle se montra lointaine, froide. Y
avait-il une seule Laure ? Dans l’émotion des retrouvailles, comme dans
l’absence, François idéalisait une Laure débordante de tendresse. Il y avait
eu, oui, leurs promenades main dans la main, leurs milliers de baisers au goût
de la bière qu’ils aimaient lamper à petits traits, leurs étreintes
passionnées, leurs larmes sur les quais des gares, leurs phrases ciselées par
le tragique.
Mais il existait une autre Laure.
Une Laure qui était l’exact contraire de la première. Jadis, reniant ce qu’ils
avaient été avec une si apparente facilité, elle lui avait brisé le cœur d’une
seule parole rugueuse, âpre, glaciale, acide, tranchante: un « au
revoir » d’un atroce égoïsme. Et elle lui avait tourné le dos. Sans lui
rembourser une grosse somme d’argent, qu’il avait eu la chevalerie de ne jamais
lui réclamer.
Laure, à peine réapparue,
disparaissait de nouveau. Pourquoi recommençait-elle à se comporter de la
sorte ? François l’accusait d’être inconsciente, absurde, obsédée par le
travail, incapable d’amour. Les mêmes vieilles questions l’assaillaient. Laure
avait-elle jamais eu besoin d’amour ? Pourquoi le repoussait-elle ?
Comprendre Laure était plus ardu
que de découvrir, en un lieu empreint de sacralité, solitaire et anonyme, la
fosse plusieurs fois centenaire de l’enfant perdu, François Villon : près
d’un mur en ruines, au bout d’une rangée de trois ou quatre autres sépulcres
pareils, une légère protubérance du terrain, marquée d’une pierre blanche et
d’une croix qui y avait été ajoutée plus tard, quand on ne savait déjà plus qui
reposait en ce caveau. Une croix rouillée par la pluie des siècles, dans le
cimetière retourné à la nature d’un monastère abandonné. François croyait
savoir où.
A
l’improviste, il se jurait qu’il n’aimait plus Laure. Au fond, n’aimait-il pas
une image d’elle ? N’était-ce pas là une illusion, dont la réalité avait
dénoncé l’extrême fragilité ? Mais cette image, mais cette illusion,
n’étaient-elles pas, elles aussi, Laure ? Laure était une maladie.
François n’avait pas envie de guérir. Il se sentait menacé, écrasé par cette
réalité à l'accolade mortelle de laquelle il tâchait de se soustraire mais que,
souvent, il semblait rechercher furieusement.
Posséder Laure encore une fois, une
dernière fois, c’eût été redevenir celui qu’il avait été autrefois. C’eût été
faire revivre ceux qui avaient fait partie de leurs existences et qui, d’année
en année, avaient rejoint le monde et le nombre des défunts. François avait
cinquante-six ans. Son histoire avec Laure, quand il en avait dix de moins,
avait été un crépuscule sublime. Aujourd’hui, la nuit était tombée. Dans ces
ténèbres, maintenant que Laure semblait se souvenir de son existence, un soleil
l’éblouissait. François se sentait ensorcelé par un charme magique, par quelque
filtre subtil. Il oubliait d’avoir vieilli. En s’éveillant chaque matin près
d’Anne, il évitait de se regarder dans le miroir, comme si cela avait été
suffisant à effacer ses rides.
Autrefois,
quand il évoquait son amour pour elle, Laure se mettait en colère. Elle
ripostait par la colère. Dorénavant, elle semblait avoir opté pour une
perpétuelle dérobade.
- « Je n’ai pas le temps »,
s’excusait-elle.
François ne mentait pas quand il
disait avoir décidé de la laisser courir. Il n’était plus certain d’avoir
encore la volonté de la séduire. Bien qu’il eût éprouvé l’inutilité des lettres
et des discours, il persévéra à lui écrire. La distance, entre eux, n’en fut
nullement abolie. C’était comme si Laure était morte. Comme si François l’avait
tuée, peut-être. Il s’était habitué à son absence. Il craignait, autant qu’il
espérait, les réapparitions de le jeune femme.
- « Je te
répondrai, François, dès que j’aurai le temps »…
Il finissait par
conclure qu’elle avait raison de le traiter ainsi. Elle ne pouvait pas lui
donner de l’amour, si elle n’en éprouvait plus pour lui. Il ne pouvait pas
mendier. Il lui répétait, mélancoliquement :
- « A plus
tard… »
Laure était sur ses gardes. Elle avait
été sincère, François avait été important pour elle. Quelquefois, il lui
arrivait même de penser qu’elle l’avait aimé. Tout en désirant éviter d’avoir à
le repousser, à le meurtrir, à lui ôter ses illusions, elle savait cependant
que son ancien amant, au tout premier signe de sa part, au premier sourire
qu’il jugerait ambigu, ou à cause d’un geste qu’il interpréterait comme un aveu,
une invitation ou une promesse, s’exalterait. Cela ne manqua pas de survenir.
François s’écriait avec une fougue d’adolescent romantique, comme un soldat qui
court vers les lignes ennemies dans l’espoir d’y être frappé par une balle en
plein front:
- « Laure ! Que sommes-nous,
qui sommes-nous ? Deux mortels. Deux êtres qui, un jour, mourront.
Je ne voudrais pas que nous nous trompions de route. Si tu savais combien de
fois, dans la nuit, je me suis éveillé en sursaut et en sueur, en me demandant :
que fait Laure ? Où est-elle ? Est-elle heureuse? »
Laure l’écoutait, non sans agrément.
François était volubile. En son for intérieur, elle titubait.
- « Tu veux donc, Laure, finir
avec un homme que tu n’aimes pas ? Un homme que tu essayes, dès avant le
mariage, de pousser dans le lit de tes propres amies ? Et si, un jour, tu
me regrettais, moi ? Moi qui t’ai tant aimé ? »
- « C’est notre destin que
d’avoir de telles vies sentimentales »…
- « Tu te souviens de ce garçon
avec qui tu voulais te marier, quand tu avais vingt ans, mais qui avait épousé
ta meilleure amie : est-ce là ta blessure? Veux-tu me répondre,
Laure ? »
- « Un jour, peut-être. Mais il y
a des choses que je veux garder pour moi seule. Ou alors, ma réponse pourrait ne durer qu’un
instant »…
Elle se taisait. Elle n’osait pas lui
assener qu’elle avait à peine plus de trente ans ; et lui, presque le
double. Quand elle en aurait quarante, il serait quasiment septuagénaire.
François aurait balayé ces arguments. Elle savait au nom de quoi, et ce qu’il
aurait hurlé :
- « Au nom de la jeunesse
éternelle du monde » !
Au nom de l’amour. Au nom de
l’émotion. Au nom de l’instant. Au nom de l’éternité. Voilà les divinités qu’il
invoquait. Il était beau, François, songeait Laure. Elle aimait la facilité
avec laquelle il passait, en un seul instant, d’une apparente dureté à la
nostalgie éperdue du temps passé. Il y avait du Don Quichotte et du Cyrano de
Bergerac, en lui. Elle l’admirait, parce qu’il était encore enivré, à son âge,
par l’espérance de renverser les moulins à vent. Elle appréciait son ambition
de lutter contre la décadence, son refus de la médiocrité. Mais, pas plus que
le « caballero de
- « Ah ! Comme
j’apprécie la haine du pauvre Villon à l’égard des spéculateurs et des
commerçants, des usuriers et des bourgeois ! »
- « Tu es un cœur d’enfant,
François : le cœur des rares révolutionnaires honnêtes du passé. Ceux qui
ont cru franchement, de toutes leurs forces, métamorphoser l’univers entier. »
- « En de rares occasions,
ils faillirent parvenir à leurs fins. Tout, hélas, ne dépendait pas d’eux. Les
circonstances historiques, l’époque ont leur mot à dire. Le paradoxe est qu’il
faut que les grands hommes coïncident, en quelque chose, avec les masses dont
tout les distingue, mais dont ils sont une émanation. Il ne servirait plus à
grand-chose que surgissent des géants. Un siècle qui n’a plus d’idéaux, loin de
susciter des maîtres, les condamne à l’isolement, à l’extinction, à
l’incompréhension. »
Laure prétendait partager la vision du
monde de François. Cela ne contribuait nullement à les unir. Car, dans la
pratique, elle n’incarnait pas ce qu’elle savait. Même les meilleurs
s’enlisent, annihilés par la monstrueuse puissance de la guimauve invincible
du Système. Puisque les idées, à elles seules, n’ont jamais rapproché
personne, alors ce qui aurait pu favoriser François et Laure était le voisinage
de leurs sensibilités. Ils étaient, tous deux, des extrémistes du sentiment.
Mais Laure finissait par subir l’influence du grand nombre et par écouter les
sirènes de la modernité. François aimait, en elle, une femme scindée en deux.
Il aimait l’une des deux personnes qu’était Laure. Les gens ne peuvent pas
changer, il est impossible de les transformer.
Il établissait, pour eux deux,
des projets tels que ceux que l’on fait à vingt ans ou, tout au plus, à trente.
Trente ans, l’âge de Laure. Vingt ans, l’âge qui n’était plus celui de
François. Il discourait pourtant des années qu’ils passeraient ensemble, de
leurs périples futurs dans les régions les plus lointaines, du temps perdu
qu’ils sauraient regagner, de la mort que leur amour vaincrait. Il en parlait
avec l’énergie et l’euphorie du désespoir, la ferveur des poètes, l’utopie des
idéalistes. Sa fièvre était sacrée, c’était celle des derniers feux. Il en
parlait avec l’abnégation des condamnés à mort.
François Corbier, de Don
Quichotte, n’avait pas que la sagesse, la noblesse et la folie. Il en avait
l’âge. Il n’avait jamais possédé d’argent mais, maintenant, c’est le Temps qui
allait faire défaut.
- « Il suffirait d’un peu
d’amour… »
François n’avait pas menti à
Anne : Laure n’était qu’un rêve. Il aurait fallu tant d’amour. C’était une
folie.
Le Sacrifice.
Quelques nuits
plus tard, à l’aube, François fit un cauchemar : un être était
traîné au gibet, supplicié après avoir été couvert des insultes les plus
ignobles.
François dit à Laure :
-
« On peut pardonner énormément à un homme promis à la potence. Tu
sais une des choses qui me le rendent sympathique? C’est qu’il était né, comme
François Villon, sans père et dans la pauvreté. Il a marqué l’Histoire. Mieux
encore, par sa mort, il fait partie, à jamais, du Drame de l’Histoire. Tu le
sais : j’ai toujours été sensible aux irruptions du drame. J’ai en
sympathie les géants détrônés, les Empereurs rattrapés par leur destin, et tous
ceux qui furent condamnés d’avance par des tribunaux privés de légitimité. La
haine que manifestent les masses à leurs anciens maîtres, qu’elles adulaient
encore la veille, est quelque chose de répugnant. Il a subi des interrogatoires
que l’on devrait appeler, en bon français, des tortures. Les droits de la
défense ont été bafoués. Certains de ses avocats ont été assassinés. D’autres
se sont démis, parce qu’ils n’étaient pas autorisés à produire des preuves en
sa faveur. Plusieurs juges ont été révoqués ; la condamnation était déjà
écrite. »
-
« Or, certains ont festoyé : Justice est faite ! »
remarqua Laure. « Cela confirme la conception qu’ils se font la justice.
Remarque, Saddam Hussein a pu faire appel, au moins. Les accusés de Nuremberg
ne bénéficièrent pas de tant de magnanimité. Entre un supposé mauvais, Saddam,
et un supposé bon, Bush, je me demande si je n’ai pas envie d’opter pour le
mauvais. Je n’ai pas compris pourquoi un Etat musulman qui lapide une femme
adultère serait mauvais, et pourquoi un Etat musulman qui pend Saddam Hussein
serait bon. Mais je crois avoir compris pour quelle raison on n’a pas porté à
leur terme les autres procès contre lui. Il aurait fallu expliquer que l’Irak
avait employé des arsenaux qui lui avaient été fournis par les Etats-Unis.
Bref, cette condamnation a été une mise en scène macabre à l’usage des simples
d’esprit et des admirateurs de Bruce Willis. Je me rappelle dans quelle sale atmosphère
de Far West l’arrestation de Saddam fut annoncée par le gouvernement
américain : We got him. »
-
« Oui », dit François avec une tristesse pesante comme le plomb.
« Trahi, épuisé, barbu, sa tête mise à prix, retrouvé sans forces au fond
d’une cave, on aurait dit un personnage de la tragédie grecque, un nouveau
Philoctète. Un prophète. »
-
« Il a été pendu parce que le dictateur, de bon qu’il avait été
quand il s’agissait de s’en prendre à l’Iran, était devenu mauvais. Bin Laden
avait été bon, lui aussi, à l’époque où
-
« Oui. Il a dit : Est-ce là
votre courage ? »
-
« Saddam a été admirable », conclut Laure. « Pas une larme, pas
un gémissement, pas une demande de pitié. Pas un reniement. A visage découvert,
entouré de ses bourreaux encapuchonnés, il est entré dans la mort avec
l’héroïsme de la résignation. Saddam, dans sa geôle, écrivait des poèmes.
Et il distribuait aux petits oiseaux les miettes du pain de son repas de prisonnier… Déjà
condamné, dans sa jeunesse, à la peine capitale, il savait que, cette fois, il
n’y aurait plus de miracle. »
- « Tout musulman sans héroïsme
est un porc1 », paraphrasa François. « N’y a-t-il
pas quelque chose en commun entre Saddam et François Villon, dans la prison de
Meung-sur-Loire où l’avait jeté l’évêque de sinistre mémoire, Thibaut
d’Aussigny ? Mais pour nous deux, Laure, y aura-t-il un
miracle ?»
- « Oh ! François ! Et
dire que l’homme que je suis censée épouser n’arrive pas à admettre qu’il n’y a
plus de liberté d’expression, au Royaume des Gais Sots. Il se scandaliserait si
quelqu’un lui faisait remarquer qu’il n’y a pas davantage de liberté sexuelle
aux Etats-Unis que chez les talibans. Et pourtant… »
-
« Et pourtant,
tu vas l’épouser, ton Jules, c’est ça? »
Le ton de la discussion s’envenima.
-
« Sincèrement,
François, je ne sais quoi te dire.»
-
« Je m’en
aperçois… »
- « Mais que veux-tu que je te
dise ? Je ne ressens pas, au sujet de notre passé, autant de choses que
toi. Et cela ne m’intéresse ni d’en parler, ni de te donner des justifications.
Tu es un ami, pour moi. Un ami pesant. Pardonne-moi
si je te le dis, mais je te le dis par amitié. Tu es trop insistant. Pourquoi
fais-tu, de ma vie sentimentale, un poème ? »
-
« C’est toi qui
m’en as parlé… »
- « Eh bien !
Oui, je me marie. Je suis amoureuse de Jules et… non, je ne crois pas que je me
marierai. »
- « Mais enfin,
Laure : tu te maries, ou pas ? »
- « Jules prétend
qu’il se sent bien avec moi, mais j’ai l’impression qu’il est trop con !
Avec lui, je n’ai aucun dialogue. »
-
« Et
au lit ? »
- « Au lit ? Il
dort ! »
François s’épargna de
noter que Jules ne devait pas seulement dormir, puisque Laure avait été
enceinte. Elle poursuivit :
- « Pourquoi je ne t’écris pas
davantage ? Parce que je travaille trop. Et puis il y a Jules… Je me
demande, vraiment, pourquoi j’ai pris ce bédouin à ma charge ! Bref, je me
renferme en moi-même. Je ne bois plus de bière ».
- « Moi non plus, Laure… J’ai
promis que je ne boirais plus jamais un verre de bière sans ensuite
t’embrasser ».
- « Je ne sais pas si mon
histoire avec lui finira ou fleurira. J’espère tant qu’elle fleurisse. »
- « Espérons qu’elle ne fane pas
avant le printemps… »
- « Tu ne peux pas juger,
François ! Tu ne sais pas tout ! Jules a perdu toute sa famille, sauf
sa mère, dans un accident d’avion, il y a peu. Mais il me reste à comprendre
s’il est né crétin, ou pas… »
- « Les explications, Laure,
c’est à toi que tu devrais les donner. Tu changes d’avis d’un instant à un
autre. Tu te maries ? Tu ne te maries pas ? C’est ton affaire, à
la fin. Peut-être que dans ton destin, il est écrit que tu doives épouser un
nigaud ? Je ne joue pas au moraliste. Mais depuis dix ans que je te
connais, tu te plains des benêts… mais c’est toi qui couches avec eux, en
prétendant ne pas savoir si tu les aimes ! »
- « Et toi !? Et toi, dans
ton destin, qu’est-ce qui est écrit ? »
- « Sans doute l'aspiration, oui,
à une existence poétique. Je suis profondément déçu, crois-moi. Les trop
humains complotent, conspirent, s’allient contre les supérieurs. Et cette
salauderie qu’on appelle réalité étouffe toute tentative de lyrisme et
d’idéalisme. Mais épouse-le donc, ton Jules! Pourtant, souviens-toi : tu
n’auras qu’une existence. A la fin, tu deviendras qui tu étais. Aimer est
tragique, ne pas aimer est tragique, ne pas être aimé est tragique. »
Laure, à la table du bistrot, ce
jour-là, commanda une bière. « Comme autrefois », avait-elle insisté.
Or, elle ne pouvait ignorer que François lui avait rappelé, tout récemment, qu’il
associait l’idée de la bière à celle de l’embrasser.
Laure accumulait les contradictions.
-
« Quand j’ai une liaison, je n’ai jamais d’amant », affirmait-elle.
« Je veux des enfants. Mais pas avant le mariage. Et si le mariage devient
possible, je m’enfuis ».
Pour une fois, Laure n’avait pas l’air
pressée de le quitter. François la regarda. Il songea qu’ils étaient, au fond,
deux enfants perdus : deux victimes de la conspiration des crétins à
laquelle se résume, si souvent, l’existence.
- « Tu as toujours tes beaux yeux
d’autrefois »… dit-il.
Il lui sembla qu’elle s’approchait de
lui. Mais ce n’était peut-être qu’une impression. Ce soir-là, ce fut François
qui embrassa Laure sur la joue, pas sur les lèvres.
François n’arrivait pas à comprendre
Laure. Le plus grave était que la jeune femme ne se comprenne pas elle-même.
Depuis plusieurs semaines, François
avait délaissé Anne. Il se rendait pourtant compte de la qualité de l’amour que
cette dernière avait pour lui. Il recommençait même à s’en émerveiller.
Peu de jours encore, et Laure lui
annonça:
- « J’ai choisi l’église de San
Cassiano. »
- « Logique, vu ta date de
naissance.»
- « Je voudrais que tu me conduises à
l’autel, François. »
- « Pardon ? »
- « Je voudrais que tu sois mon
témoin de mariage, oui. Trop tard pour refuser. Les bans ont été publiés.
Fais-le pour moi. Que je sois mariée ou pas, qu’est-ce que cela changera, entre
nous ? »
- « Tu te rends compte, Laure
? »
- « Quel symbole, quelle
ironie ! Sois mon complice. J’ai dit à Jules que tu es mon meilleur ami.
Il ne comprendrait pas que tu refuses.»
- « Tu vas lui dire oui,
donc ? »
- « Je ne sais pas. On a
fait la liste des cadeaux, on a lancé les invitations, ma mère est ravie. Les
billets d’avion sont achetés. Le voyage de noces, programmé. Et moi, je ne sais
qu’une seule chose, c’est que je veux ta présence. J’ai besoin de toi,
François. Pourquoi souris-tu ? »
Les Yeux du Confessionnal.
« Beaulx enfans, vous perdez la plus
Belle rose de vo chappeau ;
Mes clers pres prenans comme glus,
Se vous allez a Montpipeau
Ou à Rueil… »
(Villon, Testament, CLVI).
A peine François
et Anne eurent-ils débarqué du train sur le quai de Santa Lucia, qu’ils furent
apostrophés par une marchande de fleurs:
-
« Voulez-vous
des fleurs d’oranger ? »
- « Laure, je te présente Anne », dit
François.
- « Et voici Jules
Gratarolo ».
Jules, tout endimanché, s’exclama:
- « Vous avez vu ma
cravate ? J’y ai fait broder les Twin Towers. Oui, j’ai pensé
que, pour le plus beau jour de ma vie, je devais avoir une pensée de solidarité
pour les victimes du terrorisme et du 11 septembre, le jour le plus atroce de
nos vies.»
-
« De nos vies ? » s’enquit François, avec une déférence
que n’eût point désavouée le brave soldat Chveïk.
-
« Euh… Ben, oui ! » fit Jules.
-
« Depuis Pearl Harbor jusqu’à
Jules
hésita.
- « Ah ouais, mais… Euh…
C’était il y a longtemps, ça ! »
-
« Vous avez mille fois raison, mon cher Jules. C’était il y a
longtemps. Nous sommes d’accord, vous et moi. Il s’est passé, ce jour-là,
quelque chose qui mérite mille fois d’orner votre cravate. »
-
« Euh… Est-ce que ça vous dérangerait que je présente à ma famille
la compagne du témoin de ma femme? »
- « J’allais vous le proposer.
»
Dès que Jules et Anne se furent éloignés,
Laure et François en profitèrent pour s’échapper. Ils trouvèrent refuge dans
une chapelle en restauration, protégée des regards par la bâche d’un
échafaudage.
- « Elle est jolie, Anne »,
dit Laure.
- « Ton Jules a l’air d’un
crétin..»
- « Il ne fait pas qu’en avoir
l’air. »
François embrassa Laure. Elle
s’abandonna à son étreinte. Les yeux de Laure se remplirent de larmes. Elle ne
savait pas pourquoi elle avait embrassé François. Elle l’avait embrassé, oui.
Elle l’avait embrassé, voilà tout. Elle s’agenouilla :
-
« J’ai envie de
te sucer.»
Elle le déshabilla, fébrilement.
François sentit sur la peau de son dos la brûlure glaciale du marbre. Cachées
dans un confessionnal de beau bois sculpté de noyer rehaussé d’or, d’une
exceptionnelle richesse, Sara et Sasha les épiaient. Elles murmuraient. Leurs
yeux brillaient. François et Laure négligèrent leur présence, ou, plutôt, s’en
accommodèrent.
Babylone à Venise. Nul confesseur
n’était présent. Sur l’un des prie-Dieux2, Sara était assise. De
l’autre côté de la cloison, là où prennent place les pénitents pour confesser
leurs péchés, pour rien au monde Sasha n’eût voulu perdre le moindre détail, à
travers la grille ajourée et à la lueur d’une chandelle d’Arras, de ce qui se
passait. Elle sentit perler sous ses doigts lents, entre ses cuisses, une
chaleur citronnée.
François promena ses regards autour de
lui. Il leva les yeux vers les vitraux polychromes. Ce fut, d’abord, illusion,
surprise et joie. Il avait l’impression de se trouver à l’intérieur d’un
kaléidoscope. Les parois étaient recouvertes par une fresque de Giovanni
Bellini. Un Saint Sébastien et une Madone y souriaient, énigmatiques.