OLIVIER MATHIEU
L E S A C R I F I
C E
Les faits racontés dans cette nouvelle sont tous inventés.
Toute similitude avec des événements ou des noms réels est purement fortuite.
Personnages :
Agostino, prêtre.
Anne, amante de François Corbier.
François Corbier, témoin de mariage de Laure.
Giulio (Jules) Gratarolo, époux de Laure.
Laure Ardiman, épouse de Jules.
Robert Pioche, ami de François Corbier.
Serena, témoin de mariage de son fils
Jules.
Sara, demoiselle d’honneur.
Sasha, demoiselle d’honneur.
Xavier de Parouart, ami de Robert Pioche.
Photo : Olivier Mathieu,
écrivain (à gauche) et Ségolène Royal, femme politique (à droite). Octobre
2007.
I
La fontaine.
Quelques mois
plus tôt, Anne, face au retour de son plus grand amour, lui avait préféré
François Corbier. Il y avait cinq ans qu’ils étaient ensemble. Elle l’aimait.
C’était décembre. L’hiver était doux.
François Corbier traversa l’île du Châtelet, l’esprit occupé par mille
songeries. Un autre jour d’hiver, au début de 1463, le maître ès arts François
Villon s’était éloigné d’ici, happé par le brouillard, sans que nul ne doive
jamais connaître le lieu de sa sépulture. Voleur, assassin, poète de l’amour et
de la mort, le pauvre Villon, le bienheureux Villon avait vécu les heures
ultimes qui avaient précédé ce que l’on a appelé
François Corbier était envahi par le
sentiment du déclin. Il avait la certitude de la fin, tout court. Aujourd’hui,
François Corbier était encore vivant. Il y avait longtemps qu’il ne s’était
senti tellement vivant. Il allait revoir Laure. Et c’était la première fois
depuis le temps lointain où, dix ans plus tôt, ils avaient été amants. Elle
avait retrouvé sa trace dans les pages de l’annuaire. Elle lui avait téléphoné,
la veille. Pour lui, ç’avait été comme d’entendre la voix d’une morte :
-
« On se voit,
François ? Demain ? »
-
« Oui… Où
ça ? »
Il n’avait rien dit à Anne. Il s’en étonnait encore. Tout s’était passé si vite. François était en avance. Le rendez-vous avait été fixé, à midi, place Saint Sulpice. C’était ici, jadis, qu’ils avaient eu coutume de se rencontrer, Laure et lui. Et ici, en une occasion, ils avaient rompu. Tandis que François s’en était allé l’âme en peine, Laure avait contemplé, en pleurant d’amour pour lui, la fontaine jadis chère à Francis Scott Fitzgerald et à Zelda.
François Corbier et Laure Ardiman
n’avaient cessé de se perdre et de se reconquérir. Leur liaison, qui avait duré
une seule saison, avait été riche, intense, tragique. Jusqu’au jour où le
silence était tombé. Dix ans après, François attendait Laure. Et cette journée
avait le parfum et le charme des derniers jours.
II
Changement d’époque.
Il ne l’entendit
pas approcher. Il sentit sa présence, peut-être. Il se retourna. Elle était là.
-
« Laure ! »
Il se précipita vers elle. Elle n’avait
jamais été ponctuelle. Elle était parfaitement à l’heure, aujourd’hui. Il la
tint à bout de bras. Elle n’était pas maquillée. Elle avait des cernes un peu
plus prononcés qu’autrefois. François avait toujours aimé les cernes de Laure.
Ses longs cheveux châtain clair encadraient son visage pur, racé, aux traits
réguliers. Laure transmettait, à François, une nostalgie immédiate et pérenne.
-
« Tu n’as pas
changé », dit-il.
Sa voix était étranglée par l’émotion.
- « Pourtant, j’ai trente-trois
ans, depuis le trente octobre. Et toi, François ? Tu sais que je ne me
souviens plus de ton âge ? »
- « Cinquante-six »,
avoua-t-il, d’un ton vaguement coupable.
- « Tu as l’air d’un enfant.
Excuse-moi, je me suis éveillée tard, je ne me suis pas maquillée, je ne voulais
pas être en retard.»
Ils s’assirent à
la terrasse d’un café, sous la véranda qui filtrait la lumière matinale. Vêtue
d’un pantalon de gymnastique et d’une doudoune beige, Laure avait croisé ses
jambes l’une sur l’autre. Elle parlait très vite, comme toujours. Elle se
raconta et se répandit en détails sur ses études, son travail, son emploi du
temps. Elle avait toujours entretenu un difficile rapport avec le Temps.
François était attentif à ce qu’elle disait. Il réussissait, mieux qu’il
n’aurait cru, à cacher son trouble. Une demi-heure, agréable et tranquille,
fila à toute vitesse. Beaucoup de rires, de sourires, de connivence.
- « Tu te
rends compte ? Nous deux, c’était avant le onze septembre.»
- « Ah oui…
Il paraît que ce fut un changement d’époque », ironisa François.
Laure
s’esclaffa, d’un rire très frais, limpide et cristallin ; et ses fossettes
mutines se creusèrent. Ils avaient envie de parler, aujourd’hui, de choses
sérieuses. François tendit la main vers elle. Il n’avait pu s’en empêcher. Il était
certain, aussi, que ce fût inutile.
La
nuit précédente, encore, il avait rêvé de Laure. Le monde onirique peut être
aussi consolant que dévastant. Et là, dans cette atmosphère dorée particulière
aux songes - où rien ne ressemble à ce qui est, et à peine à ce qui fut - Laure
l’aimait. Il passait son bras autour de ses épaules. Ils lisaient dans les
pensées l’un de l’autre. Tout était simple.
Le
matin, quand François avait ouvert les yeux, il s’était senti ré-enchanté, une
brève seconde. Les morts n’étaient pas morts, et Laure l’aimait. Aussitôt il
s’était rendu compte, avec terreur, que les morts étaient sous terre, et qu’ils
ne ressusciteraient jamais. De Laure, en réalité, il y avait dix ans qu’il ne
savait plus rien. Les rares fois où il l’avait croisée, elle avait fait
semblant de ne pas le reconnaître.
Sûrement,
Laure allait se dissiper. Mais comme dix ans plus tôt, elle se laissa prendre
la main. Comme dix ans plus tôt, François en fut remué.
-
« Tu sais », chuchota-t-elle avec une étonnante force de persuasion,
« il y a des mois que je pensais à toi. J’essayais de me souvenir de ton
numéro de téléphone. Je n’ai plus le morceau de papier sur lequel tu me l’avais
griffonné… »
-
« Oui… Je me rappelle. J’étais sur l’autre trottoir. Je t’avais vue. J’avais
traversé le boulevard. Il fallait que je te parle. Je ne pouvais pas te laisser
t’échapper. Je n’en avais pas le
droit. »
-
« Tu as prétendu vouloir m’enseigner la philosophie. »
-
« Mensonge. Je t’avais suivie, c’est tout. J’ai craint que tu ne t’enfuies,
comme tant de ces femmes esclaves des convenances et qui, malgré tous les
discours soixante-huitards sur « l’autre », ont peur de la nouveauté,
de l’irruption du romantisme dans leur vie. Je t’ai dit la première chose qui
m’est passée par la tête. »
-
« J’ai toujours ce bout de papier. Je ne l’ai pas retrouvé, mais je sais
qu’il est quelque part.»
-
« Il ne te servira plus à rien, maintenant. Comment donc l’as-tu
conservé ? J’ai changé de numéro.»
-
« Pour ne pas t’oublier.»
-
« Ne pas m’oublier ? Et dire que quand je te l’ai donné, tu ne m’as
pas téléphoné, pendant plus d’un an.»
-
« Mais ensuite, ce fut notre premier café, ensemble. »
-
« Tu te souviens du cœur de carton recouvert de papier d’aluminium que tu
m’avais offert, Laure ? Je n’ai jamais voulu m’en séparer. »
Ils
gardèrent le silence, perdus dans leurs pensées. Si François avait dû tout
effacer de la mémoire de son cœur, il savait ce qu’il aurait préservé. Laure et
lui, ils avaient vécu ensemble toutes les nuances du drame d’aimer. D’autres
épisodes de l’existence de François auraient pu être définis d’un seul mot,
d’une couleur unique. Mais Laure avait été une vraie histoire. Elle avait fait
partie de son histoire. Aucune note de musique n’avait manqué à la gamme, nulle
couleur à l’arc-en-ciel. Laure avait eu la grâce, dans sa vie, d’une patineuse
sur glace. Ce matin-là, François en était convaincu, mieux que jamais.
Laure
était Laure, il n’y avait pas d’autre explication.
Le
seul changement d’époque qui ait compté, pour François, avait eu lieu quand il
l’avait perdue.
III
Jargon et jobelin.
« Je
suis pecheur, je le sçay bien ;
Pourtant
ne veult pas Dieu ma mort… »
(Villon,
Testament, 105-106).
- « Tu cherches toujours la tombe de
Villon ? »
- « Bien sûr... Tu le sais,
c’est une de mes utopies. Il n’est guère resté, sur Villon, dix documents
d’époque. La date de sa mort est incertaine. Celle de sa naissance aussi. Son
nom, lui-même, est peut-être un jeu de mots… J’ai continué à recouper Pierre
Champion, Gaston Paris, Théophile Gautier, toutes les biographies de Villon
alias de Montcorbier alias des Loges. Même les biographies un peu fantaisistes,
qui sont parfois les plus brillantes. Je me suis plongé dans l’étude du Droit,
et même du système routier d’alors. Quels itinéraires aurait-il pu
emprunter ? Pour trouver refuge où ? J’ai lu et relu, naturellement,
ce qu’en dit Rabelais. J’ai suivi la piste angevine, la piste anglaise. Je me
suis mis dans la peau de quelqu’un qui, au début de janvier 1463, est condamné à
l’exil et doit, au moins en principe, quitter Paris… »
- « Cela n’a pas dû être trop
difficile, pour toi… »
- « J’ai analysé où et pourquoi
il avait été incarcéré. J’ai cherché à savoir ce qu’avait fait Villon après le
meurtre, pour lequel il avait été gracié, d’un prêtre. Puis, six mois plus
tard, après le vol de cinq cents écus d’or au Collège de Navarre. Je me suis
posé les questions qu’il dut forcément se poser. Est-ce qu’il abandonna Paris,
ou pas ? Quoi, qui aurait pu y retenir le protégé de Guillaume de Villon ?
Quels dangers pouvait-il craindre, s’il restait dans la capitale ? Et à
ses abords immédiats? Ou en province ? Ou à l’étranger ? Sous quel
nom poursuivit-il son existence ? Avait-il dit tout ce qu’il
avait à dire ? A-t-il cassé sa plume ? A-t-il survécu peu d’années,
voire peu de jours ? La police secrète de Louis XI l’a-t-elle zigouillé,
puis jeté dans un charnier, à la fosse commune? Etait-il véritablement en
mauvaise santé ? A-t-il rejoint quelque bande de truands et autres
gracieux galants ? Ou quelques grans seigneurs et maistres
l’ont-ils protégé ? »
- « Je me suis toujours demandé,
oui, le motif de son silence. »
- « Laure… Si je trouvais sa tombe, je
n’en révélerais pas le lieu, sois-en certaine »
- « A moi, tu le dirais ? »
- « J’ai relu toutes les éditions
disponibles, possibles et imaginables. J’ai analysé les variantes de cette
autobiographie cachée. Qu’est-ce que la lecture de Villon, qui est une triple
lecture, enseigne quant à sa stratégie
de la dissimulation et de la fuite ? Comment raconte-t-il, ou non, les
crimes qui lui furent reprochés ? Tout n’est-il pas crypté, jargon et
jobelin, chez lui ? Ne prétend-il pas avoir écrit le Lais
pendant la nuit de Noël 1456, qui fut celle où il dévalisait le Collège de
Navarre ? Alors, puisque son obsession fut, dès le Petit testament,
de saluer la compagnie et de léguer quelque chose, de rédiger son épitaphe, de
donner ses instructions quant à ses funérailles, de nommer ses exécuteurs
testamentaires, de crier « merci » aux fantômes de son existence,
n’est-il pas pensable qu’il ait mis en scène sa disparition ? Qu’il ait décidé,
d’avance, de faire perdre ses traces ? Et s’il avait annoncé, entre les
lignes, une telle intention ? Sur ses acrostiches, ses doubles sens, son
langage chiffré, celui des Coquillarts, sur les hypothèses de datation des
rondeaux et des ballades du Grand Testament, j’ai passé des heures studieuses.
Une enquête policière ! A la date où la peine de mort prononcée contre lui
fut commuée en dix années d’éloignement, il avait environ trente-deux ans.
J’imagine le sentiment de liberté, la joie d’un homme qui, en novembre
-
« Et
pourquoi ? »
- « Si l’on suppose le Lais
de 1456, selon le premier vers de l’œuvre, le Testament n’a pas été
écrit dans l’an trentième de son âge, qui serait 1461. Il comporte des
mentions de faits postérieurs. Le Testament fut écrit, en partie, dans
la zone d’ombre de l’existence de Villon. Mise en scène, allusions, sous-entendus.
Vraie et fausse autobiographie perpétuellement mélangées. Un
dédale ! Et puis le Temps, dans le siècle de Villon, n’était ni
considéré, ni mesuré de la même façon qu’aujourd’hui. Mieux encore, ceux qui
savent n’ignorent pas que le temps ne s’écoulait pas à la même vitesse que de
nos jours… »
- « Et sur sa tombe, tu as une
réponse ? »
- « Des hypothèses. Je me suis
renseigné sur les voyages de son siècle, comme sur les trajets qu’il avait dû précédemment
suivre. De dépouillement d’archives en dépouillement d’archives, aidé un peu
par le hasard, un peu par l’intuition, j’ai découvert une piste italienne
et des détails ont fini par me frapper. Veux-tu que je t’invite, un jour, à
rendre visite à quelque Cimetière des Innocents ? »
- « Comment veux-tu que je ne
fasse pas confiance à François Corbier pour un voyage à la recherche de la
sépulture de François de Montcorbier ? »
IV
A la romantique.
- « Et à part ça, François ? »
- « Je suis avec une fille.
Depuis cinq ans.»
François
avait prononcé ces mots avec une souffrance presque tangible. Non pas parce
qu’il n’aurait pas aimé Anne. Mais Laure était réapparue.
- « Comment
s’appelle-t-elle ? »
-
« Elle
s’appelle Anne.»
-
« Tu
l’aimes? »
-
« Oui », dit
François, sourdement.
-
« Tu la
trompes ? »
-
« Non.»
- « Je ne te crois
pas ! Avec toutes les filles qu’il y a dans Paris ? »
Il y eut un silence. Laure
reprit :
- « Quel âge a-t-elle,
Anne ? »
- « Vingt-trois ans. »
-
« L’âge
que j’avais quand… »
Laure esquissa un sourire:
- « Je t’ai parlé de mon
travail, de mes études. De ce qui, pour moi, a une importance vitale. Mais… moi
aussi, j’ai un amoureux.»
François s’y attendait.
- « Nous nous marions, au mois de
février.»
- « Dans deux mois », constata
François.
Il avait pâli.
-
« Oui. Enfin, c’est un projet.»
-
« Je
comprends.»
- « Enfin », insista Laure,
« c’est ce qu’il croit.»
François plissa les yeux:
- « Ce qu’il croit ?
Qu’est-ce qu’il croit ? Comment s’appelle ton futur époux, au
fait ? »
-
« Jules.
En vérité, Giulio. Giulio Gratarolo.»
-
« Ah, il est Italien ? »…
- « Oui.
Gratarolo est le nom d’une antique famille vénitienne qui fit des affaires
louches, jadis, à Madagascar. Mais Jules vit à Paris depuis longtemps. »
- « Et que croit-il, Jules ? »
- « Il croit que je lui ai
dit oui. Il jure de l’avoir entendu. Mais en vérité, il m’a simplement demandé
de l’épouser. C’était il y a neuf mois.»
- « Tu n’as pas répondu oui ?
»
- « J’ai répondu,
consternée : Tu veux vraiment m’épouser ? Il a pris cette
réponse pour un oui. Tu y crois? Moi pas ! Il ne le sait pas,
mais je crois que je n’arriverai pas à lui dire oui. Moi, dire oui ! Tu
peux imaginer ça ? Laure qui dit oui !? »
- « Difficile,
effectivement… »
- « Voilà pourquoi je me
préoccupe tant de mon travail et de mes études. Jules ne le sait pas, mais il
se peut que je joue les filles de l’air ! »
-
« Tu ne
l’aimes pas ? »
- « Je croyais
l’aimer. Mais tu ne peux pas imaginer, depuis quelques mois, combien de
migraines ou d’infections imaginaires j’ai dû inventer… »
Le souvenir de celles qu’elle avait
eues, autrefois, avec lui, effleura l’esprit de François.
- « Que vas-tu faire,
Laure ? »
- « Je ne sais pas. Je vais
fuir. En Allemagne, peut-être. »
- « Autrefois, tu rêvais de Patagonie.
Ne serait-il pas plus simple de dire à Jules que tu ne l’aimes plus, que tu ne
veux plus l’épouser ? »
- « Je ne veux pas lui dire
non. Je ne voulais pas qu’il me pose la question. C’est une torture. Il faut
que je fuie. Peu à peu, je lui fais connaître mes amies, dans l’espoir qu’il y
en ait une qui lui plaise… J’ai été enceinte, il y a quelques mois.
Heureusement, l’embryon est mort. »
Elle pouffa.
- « Je suis en train de
démontrer patiemment à Jules que notre mariage ne serait pas celui dont il
rêve. Je n’arrête pas de travailler. Je n’ai pas envie de le voir. Ne ris pas…
»
La main de Laure était de nouveau dans
celle de François. Il la serra. Elle répondit à la
pression de ses doigts. S’il n’avait écouté que sa raison, François n’aurait
pas fait ce qu’il allait faire. Deux voix, en lui, se heurtaient. La première
l’avertissait de ce que les histoires d’amour, pas plus que l’Histoire, ne
repassent les plats. Laure ne pourrait plus être une découverte, pour lui. Et
lui non plus, pour elle.
La seconde voix lui enjoignait de
choisir, comme si souvent, le risque.
- « Et si
nous essayions, Laure, de redevenir des personnes nouvelles, l’un pour
l’autre ? N’est-ce pas un beau défi ? »
L’amour n’a
pas grand-chose à voir avec la raison. Il s’agenouilla face à Laure. Quitte ou
double, comme dix ans plus tôt. Les lèvres de François trouvèrent sa joue, où
il imprima un baiser. Ils s’enlacèrent, un instant. Mais devant son expression
imperceptiblement agacée, François renonça. Ils commandèrent un autre café.
-
« Puis-je te
parler ? »
François parla longuement. Laure
écarquillait ses beaux yeux. François se souvenait de tous les moments qui leur
avaient appartenu. Avant, pendant et après leur amour. Laure apportait, de
temps à autre, une correction. Quelquefois, elle ne concordait pas avec lui
quant au lieu, à la date des événements, aux propos qu’il rapportait. Même si
des personnes ont vécu la même chose, elles se rappellent deux histoires
différentes. Pourtant, Laure dut s’avouer vaincue. François avait une mémoire
prodigieuse. Il la connaissait à la perfection. Peut-être mieux qu’elle-même.
Cela l’apeurait, jadis.
- « J’ai compris quelque chose,
Laure. Tu es faite pour courir. Oui, voilà ce que tu es, pour moi : une
jeune fille qui court. Amusant, non ? Désormais, c’est moi qui t’engage à
courir. Tandis que c’est ton futur mari qui veut briser ta course… »
Quand il eut achevé, François regarda
Laure, pelotonnée dans son manteau. Il s’alluma une cigarette. Elle, elle avait
cessé de fumer.
- « Vois-tu, François… Aucune
femme ne pourrait être insensible, je pense, aux paroles que tu viens d’avoir
pour moi. Je suis… je suis émue. Cela me fait quelque chose, de savoir que j’ai
tant compté que ça, pour toi. »
- « Tu le découvres
aujourd’hui ? »
- « Mais non… Je t’estime. J’ai
confiance en toi. Je me sens bien, avec toi. Je sais que, jadis, j’ai souvent
eu un comportement erroné. J’ai été une véritable rustre. Je t’ai fait
souffrir. Je te prie de m’en excuser »…
- « Ah oui, tu avais cette
relation avec André. »
- « Tu es toujours aussi gentil.
Tu n’ajoutes pas que ma relation avec lui, je ne te l’avais avouée qu’au bout
de plusieurs semaines. Mais je n’allais pas bien. Je m’inventais des maux
imaginaires, aussi. Tout ça, c’était… c’était des désordres à l’intérieur de moi,
entre moi et moi. Toi, tu n’avais rien à te reprocher. Rien. C’est moi qui n’ai
pas su saisir la chance que tu m’offrais. Mais aujourd’hui, je… je sais
qu’il n’y aura plus jamais rien entre nous. Tu as été important pour moi. Plus
que tu ne pourrais l’imaginer, peut-être. Je ne peux ni ne veux renier ce qui a
eu lieu. Mais c’était en un autre moment de nos vies… »
- « N’ajoute rien, je t’en
prie »…
- « Comme
tu veux. Te promettre qu’il y aura de nouveau quelque chose entre nous, ce serait
un programme, non ? »
- « Jurer qu’il n’y aura plus
rien, c’en serait un autre… Qu’en savons-nous? Est-ce que nous n’en avons pas
tant établi, toi et moi, autrefois, des programmes ? Est-ce que la vie ne
les a pas toujours bouleversés avec une grande régularité ? »
- « Tu ne peux pas savoir à quel
point tu as raison, François… Récemment, j’étais si dégoûtée par l’Occident que
j’envisageais de me faire kidnapper par un taliban… Pour aller me tourner les
pouces dans un harem… »
- « Laure… La première fois
que je t’ai vue, je ne t’avais pas encore parlé, mais tu m’avais déjà dilaté le
cœur. Tu es la jeune fille que j’ai le plus aimée. »
Il n’ajouta pas qu’il était
persuadé, depuis cinq ans, que son plus grand amour fût Anne. Voilà que soudain,
il n’en savait plus rien. Laure dit :
- « J’admire ta lucidité,
François. Tu te souviens de tant de choses, de notre histoire… Tu m’as étonnée.
Encore une fois. Tu es l’homme le plus intelligent que j’aie jamais rencontré.
Moi, je suis si confuse… Non, je ne veux pas vraiment exclure qu’il y ait
encore quelque chose entre nous, dans l’avenir. On ne sait jamais. Pourtant, au
moins pour l’instant, je ne crois pas. François… Est-ce que tu veux m’aider,
dans cette histoire de mariage ? »
- « T’aider ? »
- « Nous sommes amis, pas
vrai ? »
François préféra ne pas relever cette
affirmation. La jeune femme, d’ailleurs, jeta un coup d’œil à sa montre. Il
fallait qu’elle aille travailler. Ils quittèrent le bar.
- « Nous revoici à la fontaine de
Saint Sulpice… »
Laure saisit l’allusion:
-
« Oui,
François. »
Ils traversèrent
- « Laure... Je ne sais pas
quand, mais je sais que nous nous reverrons. Dans cinq ans, dans dix ans. Le
Temps n’existe pas… »
-
« Il existe
quand même… »
- « Il nous en reste un peu… »
Au coin de la rue des Pyramides, ils
se saluèrent. Il aurait voulu embrasser chacune des taches de rousseur qui
mouchetaient les joues de Laure, autour des yeux. Elle devait s’en douter.
- « François ?… Mon meilleur
ami existe. C’est toi. Même si tu n’appartiens plus à ma vie. Tu crois que je
vais dire oui à un mari qui, pour moi, n’existe pas? »
- « Tu me feras savoir s’il
y a encore un avenir, pour nous ? »
François en était conscient, tout cela
ne servirait à rien. Il n’était même pas toujours certain que Laure écoute ce
qu’il lui disait.
- « Je n’ai sans doute plus la
force de t’aimer seul. On ne peut s’aimer qu’à deux.»
François n’était nullement convaincu,
à la vérité, par ce qu’il venait d’affirmer. Mais c’était ces mots-là qu’il
avait prononcés. Trop tard pour les retirer. François était un joueur d’échecs,
condamné à un mat imparable, mais qui refuse d’abandonner. Même s’il ne peut
plus que sacrifier ses pièces, à la romantique, sans pouvoir en protéger
une seule, en les jetant à l’abordage contre la muraille des pions de
l’adversaire.
- « Oui, François. Je te ferai
savoir, je te le promets … »
Il était difficile de comprendre si
François croyait encore en lui-même. Sinon, il était pareil à ces acteurs
qui ont assimilé un rôle à la perfection. Ils ne pourront plus jamais changer
de répertoire. François dit ce qu’il aurait dit, en toute innocence, s’il avait
encore eu vingt ans :
- « Laure… Tu es mon amitié impossible. »
Les femmes sont plus dures que les
hommes :
- « Et toi, François, mon amour impossible… »
-
« Cours, Laure…
Nous avons le temps. Peut-être… »
Laure se mit à courir, en effet, le
long du trottoir, comme autrefois, en direction de l’Opéra. Toujours aussi
gracieuse. Ce devait être après avoir vu une telle jouvencelle, pensa-t-il, que
les Vieux Grecs avaient écrit : panta rei. François resta figé,
jusqu’à ce qu’elle sorte de son champ visuel. Laure ne se retourna pas vers
lui. Alors, après avoir lancé un regard teinté de moquerie, et d’un peu de
désarroi, au quartier qui avait été le théâtre d’une partie de sa jeunesse,
François traversa le jardin des Tuileries, jusqu’à
Laure lui avait promis qu’entre eux,
tout n’était pas forcément fini. Il existait encore une chance. François avait
encore une chance. Dans cette idée, il trouva un peu de réconfort. Une si
petite chance. François, en vérité, lui en avait seulement arraché la promesse.
Si lucide d’ordinaire, il ne l’était plus. Peut-être ne voulait-il pas l’être.
Il avait revu Laure. La chose, peu de
jours avant, eût été impensable. Après dix ans de silence ou d’hostilité, Laure
avait accepté de le rencontrer ; elle lui avait abandonné sa main ;
elle lui avait permis de l’enlacer ; elle voulait bien recommencer à le
fréquenter. François énonça, à voix haute :
-
« Avec elle, si
imprévue, on ne sait jamais. »
-
V
Une folie.
« Hé ! Dieu, si j’eusse étudié
Ou temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes meurs dédié,
J’eusse maison et couche molle.
Mais quoi ? je fuyoie l’escolle,
Comme fait le mauvais enfant… »
(Villon, Testament, XVI).
Anne, ce
soir-là, s’étonna :
- « Tu as l’air étrange,
François. Au fait, tu sais quoi ? J’ai rêvé que tu avais revu une de tes
ex. »
- « Ce n’est qu’un
rêve… »
Le lendemain, Laure ne donna nul
signe de vie à François. Il en alla de même le surlendemain. Quand elle rompit
le silence, ce fut avec superficialité. Elle se montra lointaine, froide. Y
avait-il une seule Laure ? Dans l’émotion des retrouvailles, comme dans
l’absence, François idéalisait une Laure débordante de tendresse. Il y avait
eu, oui, leurs promenades main dans la main, leurs milliers de baisers au goût
de la bière qu’ils aimaient lamper à petits traits, leurs étreintes
passionnées, leurs larmes sur les quais des gares, leurs phrases ciselées par
le tragique.
Mais il existait une autre Laure.
Une Laure qui était l’exact contraire de la première. Jadis, reniant ce qu’ils
avaient été avec une si apparente facilité, elle lui avait brisé le cœur d’une
seule parole rugueuse, âpre, glaciale, acide, tranchante: un « au
revoir » d’un atroce égoïsme. Et elle lui avait tourné le dos. Sans lui
rembourser une grosse somme d’argent, qu’il avait eu la chevalerie de ne jamais
lui réclamer.
Laure, à peine réapparue,
disparaissait de nouveau. Pourquoi recommençait-elle à se comporter de la
sorte ? François l’accusait d’être inconsciente, absurde, obsédée par le
travail, incapable d’amour. Les mêmes vieilles questions l’assaillaient. Laure
avait-elle jamais eu besoin d’amour ? Pourquoi le repoussait-elle ?
Comprendre Laure était plus ardu
que de découvrir, en un lieu empreint de sacralité, solitaire et anonyme, la
fosse plusieurs fois centenaire de l’enfant perdu, François Villon : près
d’un mur en ruines, au bout d’une rangée de trois ou quatre autres sépulcres
pareils, une légère protubérance du terrain, marquée d’une pierre blanche et
d’une croix qui y avait été ajoutée plus tard, quand on ne savait déjà plus qui
reposait en ce caveau. Une croix rouillée par la pluie des siècles, dans le
cimetière retourné à la nature d’un monastère abandonné. François croyait
savoir où.
A
l’improviste, il se jurait qu’il n’aimait plus Laure. Au fond, n’aimait-il pas
une image d’elle ? N’était-ce pas là une illusion, dont la réalité avait
dénoncé l’extrême fragilité ? Mais cette image, mais cette illusion,
n’étaient-elles pas, elles aussi, Laure ? Laure était une maladie.
François n’avait pas envie de guérir. Il se sentait menacé, écrasé par cette
réalité à l'accolade mortelle de laquelle il tâchait de se soustraire mais que,
souvent, il semblait rechercher furieusement.
Posséder Laure encore une fois, une
dernière fois, c’eût été redevenir celui qu’il avait été autrefois. C’eût été
faire revivre ceux qui avaient fait partie de leurs existences et qui, d’année
en année, avaient rejoint le monde et le nombre des défunts. François avait
cinquante-six ans. Son histoire avec Laure, quand il en avait dix de moins,
avait été un crépuscule sublime. Aujourd’hui, la nuit était tombée. Dans ces
ténèbres, maintenant que Laure semblait se souvenir de son existence, un soleil
l’éblouissait. François se sentait ensorcelé par un charme magique, par quelque
filtre subtil. Il oubliait d’avoir vieilli. En s’éveillant chaque matin près
d’Anne, il évitait de se regarder dans le miroir, comme si cela avait été
suffisant à effacer ses rides.
Autrefois,
quand il évoquait son amour pour elle, Laure se mettait en colère. Elle
ripostait par la colère. Dorénavant, elle semblait avoir opté pour une
perpétuelle dérobade.
- « Je n’ai pas le temps »,
s’excusait-elle.
François ne mentait pas quand il
disait avoir décidé de la laisser courir. Il n’était plus certain d’avoir
encore la volonté de la séduire. Bien qu’il eût éprouvé l’inutilité des lettres
et des discours, il persévéra à lui écrire. La distance, entre eux, n’en fut
nullement abolie. C’était comme si Laure était morte. Comme si François l’avait
tuée, peut-être. Il s’était habitué à son absence. Il craignait, autant qu’il
espérait, les réapparitions de le jeune femme.
- « Je te
répondrai, François, dès que j’aurai le temps »…
Il finissait par
conclure qu’elle avait raison de le traiter ainsi. Elle ne pouvait pas lui
donner de l’amour, si elle n’en éprouvait plus pour lui. Il ne pouvait pas
mendier. Il lui répétait, mélancoliquement :
- « A plus
tard… »
Laure était sur ses gardes. Elle avait
été sincère, François avait été important pour elle. Quelquefois, il lui
arrivait même de penser qu’elle l’avait aimé. Tout en désirant éviter d’avoir à
le repousser, à le meurtrir, à lui ôter ses illusions, elle savait cependant
que son ancien amant, au tout premier signe de sa part, au premier sourire
qu’il jugerait ambigu, ou à cause d’un geste qu’il interpréterait comme un aveu,
une invitation ou une promesse, s’exalterait. Cela ne manqua pas de survenir.
François s’écriait avec une fougue d’adolescent romantique, comme un soldat qui
court vers les lignes ennemies dans l’espoir d’y être frappé par une balle en
plein front:
- « Laure ! Que sommes-nous,
qui sommes-nous ? Deux mortels. Deux êtres qui, un jour, mourront.
Je ne voudrais pas que nous nous trompions de route. Si tu savais combien de
fois, dans la nuit, je me suis éveillé en sursaut et en sueur, en me demandant :
que fait Laure ? Où est-elle ? Est-elle heureuse? »
Laure l’écoutait, non sans agrément.
François était volubile. En son for intérieur, elle titubait.
- « Tu veux donc, Laure, finir
avec un homme que tu n’aimes pas ? Un homme que tu essayes, dès avant le
mariage, de pousser dans le lit de tes propres amies ? Et si, un jour, tu
me regrettais, moi ? Moi qui t’ai tant aimé ? »
- « C’est notre destin que
d’avoir de telles vies sentimentales »…
- « Tu te souviens de ce garçon
avec qui tu voulais te marier, quand tu avais vingt ans, mais qui avait épousé
ta meilleure amie : est-ce là ta blessure? Veux-tu me répondre,
Laure ? »
- « Un jour, peut-être. Mais il y
a des choses que je veux garder pour moi seule. Ou alors, ma réponse pourrait ne durer qu’un
instant »…
Elle se taisait. Elle n’osait pas lui
assener qu’elle avait à peine plus de trente ans ; et lui, presque le
double. Quand elle en aurait quarante, il serait quasiment septuagénaire.
François aurait balayé ces arguments. Elle savait au nom de quoi, et ce qu’il
aurait hurlé :
- « Au nom de la jeunesse
éternelle du monde » !
Au nom de l’amour. Au nom de
l’émotion. Au nom de l’instant. Au nom de l’éternité. Voilà les divinités qu’il
invoquait. Il était beau, François, songeait Laure. Elle aimait la facilité
avec laquelle il passait, en un seul instant, d’une apparente dureté à la
nostalgie éperdue du temps passé. Il y avait du Don Quichotte et du Cyrano de
Bergerac, en lui. Elle l’admirait, parce qu’il était encore enivré, à son âge,
par l’espérance de renverser les moulins à vent. Elle appréciait son ambition
de lutter contre la décadence, son refus de la médiocrité. Mais, pas plus que
le « caballero de
- « Ah ! Comme
j’apprécie la haine du pauvre Villon à l’égard des spéculateurs et des
commerçants, des usuriers et des bourgeois ! »
- « Tu es un cœur d’enfant,
François : le cœur des rares révolutionnaires honnêtes du passé. Ceux qui
ont cru franchement, de toutes leurs forces, métamorphoser l’univers entier. »
- « En de rares occasions,
ils faillirent parvenir à leurs fins. Tout, hélas, ne dépendait pas d’eux. Les
circonstances historiques, l’époque ont leur mot à dire. Le paradoxe est qu’il
faut que les grands hommes coïncident, en quelque chose, avec les masses dont
tout les distingue, mais dont ils sont une émanation. Il ne servirait plus à
grand-chose que surgissent des géants. Un siècle qui n’a plus d’idéaux, loin de
susciter des maîtres, les condamne à l’isolement, à l’extinction, à
l’incompréhension. »
Laure prétendait partager la vision du
monde de François. Cela ne contribuait nullement à les unir. Car, dans la
pratique, elle n’incarnait pas ce qu’elle savait. Même les meilleurs
s’enlisent, annihilés par la monstrueuse puissance de la guimauve invincible
du Système. Puisque les idées, à elles seules, n’ont jamais rapproché
personne, alors ce qui aurait pu favoriser François et Laure était le voisinage
de leurs sensibilités. Ils étaient, tous deux, des extrémistes du sentiment.
Mais Laure finissait par subir l’influence du grand nombre et par écouter les
sirènes de la modernité. François aimait, en elle, une femme scindée en deux.
Il aimait l’une des deux personnes qu’était Laure. Les gens ne peuvent pas
changer, il est impossible de les transformer.
Il établissait, pour eux deux,
des projets tels que ceux que l’on fait à vingt ans ou, tout au plus, à trente.
Trente ans, l’âge de Laure. Vingt ans, l’âge qui n’était plus celui de
François. Il discourait pourtant des années qu’ils passeraient ensemble, de
leurs périples futurs dans les régions les plus lointaines, du temps perdu
qu’ils sauraient regagner, de la mort que leur amour vaincrait. Il en parlait
avec l’énergie et l’euphorie du désespoir, la ferveur des poètes, l’utopie des
idéalistes. Sa fièvre était sacrée, c’était celle des derniers feux. Il en
parlait avec l’abnégation des condamnés à mort.
François Corbier, de Don
Quichotte, n’avait pas que la sagesse, la noblesse et la folie. Il en avait
l’âge. Il n’avait jamais possédé d’argent mais, maintenant, c’est le Temps qui
allait faire défaut.
- « Il suffirait d’un peu
d’amour… »
François n’avait pas menti à
Anne : Laure n’était qu’un rêve. Il aurait fallu tant d’amour. C’était une
folie.
Le Sacrifice.
Quelques nuits
plus tard, à l’aube, François fit un cauchemar : un être était
traîné au gibet, supplicié après avoir été couvert des insultes les plus
ignobles.
François dit à Laure :
-
« On peut pardonner énormément à un homme promis à la potence. Tu
sais une des choses qui me le rendent sympathique? C’est qu’il était né, comme
François Villon, sans père et dans la pauvreté. Il a marqué l’Histoire. Mieux
encore, par sa mort, il fait partie, à jamais, du Drame de l’Histoire. Tu le
sais : j’ai toujours été sensible aux irruptions du drame. J’ai en
sympathie les géants détrônés, les Empereurs rattrapés par leur destin, et tous
ceux qui furent condamnés d’avance par des tribunaux privés de légitimité. La
haine que manifestent les masses à leurs anciens maîtres, qu’elles adulaient
encore la veille, est quelque chose de répugnant. Il a subi des interrogatoires
que l’on devrait appeler, en bon français, des tortures. Les droits de la
défense ont été bafoués. Certains de ses avocats ont été assassinés. D’autres
se sont démis, parce qu’ils n’étaient pas autorisés à produire des preuves en
sa faveur. Plusieurs juges ont été révoqués ; la condamnation était déjà
écrite. »
-
« Or, certains ont festoyé : Justice est faite ! »
remarqua Laure. « Cela confirme la conception qu’ils se font la justice.
Remarque, Saddam Hussein a pu faire appel, au moins. Les accusés de Nuremberg
ne bénéficièrent pas de tant de magnanimité. Entre un supposé mauvais, Saddam,
et un supposé bon, Bush, je me demande si je n’ai pas envie d’opter pour le
mauvais. Je n’ai pas compris pourquoi un Etat musulman qui lapide une femme
adultère serait mauvais, et pourquoi un Etat musulman qui pend Saddam Hussein
serait bon. Mais je crois avoir compris pour quelle raison on n’a pas porté à
leur terme les autres procès contre lui. Il aurait fallu expliquer que l’Irak
avait employé des arsenaux qui lui avaient été fournis par les Etats-Unis.
Bref, cette condamnation a été une mise en scène macabre à l’usage des simples
d’esprit et des admirateurs de Bruce Willis. Je me rappelle dans quelle sale atmosphère
de Far West l’arrestation de Saddam fut annoncée par le gouvernement
américain : We got him. »
-
« Oui », dit François avec une tristesse pesante comme le plomb.
« Trahi, épuisé, barbu, sa tête mise à prix, retrouvé sans forces au fond
d’une cave, on aurait dit un personnage de la tragédie grecque, un nouveau
Philoctète. Un prophète. »
-
« Il a été pendu parce que le dictateur, de bon qu’il avait été
quand il s’agissait de s’en prendre à l’Iran, était devenu mauvais. Bin Laden
avait été bon, lui aussi, à l’époque où
-
« Oui. Il a dit : Est-ce là
votre courage ? »
-
« Saddam a été admirable », conclut Laure. « Pas une larme, pas
un gémissement, pas une demande de pitié. Pas un reniement. A visage découvert,
entouré de ses bourreaux encapuchonnés, il est entré dans la mort avec
l’héroïsme de la résignation. Saddam, dans sa geôle, écrivait des poèmes.
Et il distribuait aux petits oiseaux les miettes du pain de son repas de prisonnier… Déjà
condamné, dans sa jeunesse, à la peine capitale, il savait que, cette fois, il
n’y aurait plus de miracle. »
- « Tout musulman sans héroïsme
est un porc1 », paraphrasa François. « N’y a-t-il
pas quelque chose en commun entre Saddam et François Villon, dans la prison de
Meung-sur-Loire où l’avait jeté l’évêque de sinistre mémoire, Thibaut
d’Aussigny ? Mais pour nous deux, Laure, y aura-t-il un
miracle ?»
- « Oh ! François ! Et
dire que l’homme que je suis censée épouser n’arrive pas à admettre qu’il n’y a
plus de liberté d’expression, au Royaume des Gais Sots. Il se scandaliserait si
quelqu’un lui faisait remarquer qu’il n’y a pas davantage de liberté sexuelle
aux Etats-Unis que chez les talibans. Et pourtant… »
-
« Et pourtant,
tu vas l’épouser, ton Jules, c’est ça? »
Le ton de la discussion s’envenima.
-
« Sincèrement,
François, je ne sais quoi te dire.»
-
« Je m’en
aperçois… »
- « Mais que veux-tu que je te
dise ? Je ne ressens pas, au sujet de notre passé, autant de choses que
toi. Et cela ne m’intéresse ni d’en parler, ni de te donner des justifications.
Tu es un ami, pour moi. Un ami pesant. Pardonne-moi
si je te le dis, mais je te le dis par amitié. Tu es trop insistant. Pourquoi
fais-tu, de ma vie sentimentale, un poème ? »
-
« C’est toi qui
m’en as parlé… »
- « Eh bien !
Oui, je me marie. Je suis amoureuse de Jules et… non, je ne crois pas que je me
marierai. »
- « Mais enfin,
Laure : tu te maries, ou pas ? »
- « Jules prétend
qu’il se sent bien avec moi, mais j’ai l’impression qu’il est trop con !
Avec lui, je n’ai aucun dialogue. »
-
« Et
au lit ? »
- « Au lit ? Il
dort ! »
François s’épargna de
noter que Jules ne devait pas seulement dormir, puisque Laure avait été
enceinte. Elle poursuivit :
- « Pourquoi je ne t’écris pas
davantage ? Parce que je travaille trop. Et puis il y a Jules… Je me
demande, vraiment, pourquoi j’ai pris ce bédouin à ma charge ! Bref, je me
renferme en moi-même. Je ne bois plus de bière ».
- « Moi non plus, Laure… J’ai
promis que je ne boirais plus jamais un verre de bière sans ensuite
t’embrasser ».
- « Je ne sais pas si mon
histoire avec lui finira ou fleurira. J’espère tant qu’elle fleurisse. »
- « Espérons qu’elle ne fane pas
avant le printemps… »
- « Tu ne peux pas juger,
François ! Tu ne sais pas tout ! Jules a perdu toute sa famille, sauf
sa mère, dans un accident d’avion, il y a peu. Mais il me reste à comprendre
s’il est né crétin, ou pas… »
- « Les explications, Laure,
c’est à toi que tu devrais les donner. Tu changes d’avis d’un instant à un
autre. Tu te maries ? Tu ne te maries pas ? C’est ton affaire, à
la fin. Peut-être que dans ton destin, il est écrit que tu doives épouser un
nigaud ? Je ne joue pas au moraliste. Mais depuis dix ans que je te
connais, tu te plains des benêts… mais c’est toi qui couches avec eux, en
prétendant ne pas savoir si tu les aimes ! »
- « Et toi !? Et toi, dans
ton destin, qu’est-ce qui est écrit ? »
- « Sans doute l'aspiration, oui,
à une existence poétique. Je suis profondément déçu, crois-moi. Les trop
humains complotent, conspirent, s’allient contre les supérieurs. Et cette
salauderie qu’on appelle réalité étouffe toute tentative de lyrisme et
d’idéalisme. Mais épouse-le donc, ton Jules! Pourtant, souviens-toi : tu
n’auras qu’une existence. A la fin, tu deviendras qui tu étais. Aimer est
tragique, ne pas aimer est tragique, ne pas être aimé est tragique. »
Laure, à la table du bistrot, ce
jour-là, commanda une bière. « Comme autrefois », avait-elle insisté.
Or, elle ne pouvait ignorer que François lui avait rappelé, tout récemment, qu’il
associait l’idée de la bière à celle de l’embrasser.
Laure accumulait les contradictions.
-
« Quand j’ai une liaison, je n’ai jamais d’amant », affirmait-elle.
« Je veux des enfants. Mais pas avant le mariage. Et si le mariage devient
possible, je m’enfuis ».
Pour une fois, Laure n’avait pas l’air
pressée de le quitter. François la regarda. Il songea qu’ils étaient, au fond,
deux enfants perdus : deux victimes de la conspiration des crétins à
laquelle se résume, si souvent, l’existence.
- « Tu as toujours tes beaux yeux
d’autrefois »… dit-il.
Il lui sembla qu’elle s’approchait de
lui. Mais ce n’était peut-être qu’une impression. Ce soir-là, ce fut François
qui embrassa Laure sur la joue, pas sur les lèvres.
François n’arrivait pas à comprendre
Laure. Le plus grave était que la jeune femme ne se comprenne pas elle-même.
Depuis plusieurs semaines, François
avait délaissé Anne. Il se rendait pourtant compte de la qualité de l’amour que
cette dernière avait pour lui. Il recommençait même à s’en émerveiller.
Peu de jours encore, et Laure lui
annonça:
- « J’ai choisi l’église de San
Cassiano. »
- « Logique, vu ta date de
naissance.»
- « Je voudrais que tu me conduises à
l’autel, François. »
- « Pardon ? »
- « Je voudrais que tu sois mon
témoin de mariage, oui. Trop tard pour refuser. Les bans ont été publiés.
Fais-le pour moi. Que je sois mariée ou pas, qu’est-ce que cela changera, entre
nous ? »
- « Tu te rends compte, Laure
? »
- « Quel symbole, quelle
ironie ! Sois mon complice. J’ai dit à Jules que tu es mon meilleur ami.
Il ne comprendrait pas que tu refuses.»
- « Tu vas lui dire oui,
donc ? »
- « Je ne sais pas. On a
fait la liste des cadeaux, on a lancé les invitations, ma mère est ravie. Les
billets d’avion sont achetés. Le voyage de noces, programmé. Et moi, je ne sais
qu’une seule chose, c’est que je veux ta présence. J’ai besoin de toi,
François. Pourquoi souris-tu ? »
Les Yeux du Confessionnal.
« Beaulx enfans, vous perdez la plus
Belle rose de vo chappeau ;
Mes clers pres prenans comme glus,
Se vous allez a Montpipeau
Ou à Rueil… »
(Villon, Testament, CLVI).
A peine François
et Anne eurent-ils débarqué du train sur le quai de Santa Lucia, qu’ils furent
apostrophés par une marchande de fleurs:
-
« Voulez-vous
des fleurs d’oranger ? »
- « Laure, je te présente Anne », dit
François.
- « Et voici Jules
Gratarolo ».
Jules, tout endimanché, s’exclama:
- « Vous avez vu ma
cravate ? J’y ai fait broder les Twin Towers. Oui, j’ai pensé
que, pour le plus beau jour de ma vie, je devais avoir une pensée de solidarité
pour les victimes du terrorisme et du 11 septembre, le jour le plus atroce de
nos vies.»
-
« De nos vies ? » s’enquit François, avec une déférence
que n’eût point désavouée le brave soldat Chveïk.
-
« Euh… Ben, oui ! » fit Jules.
-
« Depuis Pearl Harbor jusqu’à
Jules
hésita.
- « Ah ouais, mais… Euh…
C’était il y a longtemps, ça ! »
-
« Vous avez mille fois raison, mon cher Jules. C’était il y a
longtemps. Nous sommes d’accord, vous et moi. Il s’est passé, ce jour-là,
quelque chose qui mérite mille fois d’orner votre cravate. »
-
« Euh… Est-ce que ça vous dérangerait que je présente à ma famille
la compagne du témoin de ma femme? »
- « J’allais vous le proposer.
»
Dès que Jules et Anne se furent éloignés,
Laure et François en profitèrent pour s’échapper. Ils trouvèrent refuge dans
une chapelle en restauration, protégée des regards par la bâche d’un
échafaudage.
- « Elle est jolie, Anne »,
dit Laure.
- « Ton Jules a l’air d’un
crétin..»
- « Il ne fait pas qu’en avoir
l’air. »
François embrassa Laure. Elle
s’abandonna à son étreinte. Les yeux de Laure se remplirent de larmes. Elle ne
savait pas pourquoi elle avait embrassé François. Elle l’avait embrassé, oui.
Elle l’avait embrassé, voilà tout. Elle s’agenouilla :
-
« J’ai envie de
te sucer.»
Elle le déshabilla, fébrilement.
François sentit sur la peau de son dos la brûlure glaciale du marbre. Cachées
dans un confessionnal de beau bois sculpté de noyer rehaussé d’or, d’une
exceptionnelle richesse, Sara et Sasha les épiaient. Elles murmuraient. Leurs
yeux brillaient. François et Laure négligèrent leur présence, ou, plutôt, s’en
accommodèrent.
Babylone à Venise. Nul confesseur
n’était présent. Sur l’un des prie-Dieux2, Sara était assise. De
l’autre côté de la cloison, là où prennent place les pénitents pour confesser
leurs péchés, pour rien au monde Sasha n’eût voulu perdre le moindre détail, à
travers la grille ajourée et à la lueur d’une chandelle d’Arras, de ce qui se
passait. Elle sentit perler sous ses doigts lents, entre ses cuisses, une
chaleur citronnée.
François promena ses regards autour de
lui. Il leva les yeux vers les vitraux polychromes. Ce fut, d’abord, illusion,
surprise et joie. Il avait l’impression de se trouver à l’intérieur d’un
kaléidoscope. Les parois étaient recouvertes par une fresque de Giovanni
Bellini. Un Saint Sébastien et une Madone y souriaient, énigmatiques.
Laure suçait. Elle suçait bien, Laure.
A travers les interstices du confessionnal, François voyait rayonner les yeux
de Sasha. Ils se sourirent. Les cloches battaient à toute volée, quand la
lumière et la sonorité de l’église entrelacèrent leurs ondes et leurs reflets,
leurs filtrations et leurs échos. François brama sa jouissance. Il avait les
yeux pleins d’étincelles.
- « Laure… Si tu me suces,
pourquoi l’épouser ?»
- « L’envie de me sentir une
salope, peut-être. C’est toi qui m’as embrassée… Je ne sais pas ce que je veux,
François. Je t’en prie, ne me rends pas les choses encore plus
difficiles. »
Que Laure dise « oui » ou
« non » à Jules Gratarolo, cette syllabe n’aurait qu’une seule
signification : « fin ». Ce serait, pour François, une même
mortification. Oui, et Laure serait Madame Gratarolo. Non,
qu’est-ce qu’un non résoudrait ? Il y avait autre chose. Il y avait
pire. Comme autrefois, la langue de Laure avait accompli une exquise œuvre
d’orfèvre autour de son gland, entre chacune des saccades par lesquelles il
avait éjaculé sa semence. Elle l’avait avalé jusqu’à la dernière goutte.
Pourtant, François se demanda :
- « Ce n’est donc que
cela ? »
Cette transgression avait eu pour lieu
un confessionnal bruissant des gémissements étouffés de Sasha, jolie voyeuse.
Le moment, lui aussi, aurait pu être admirablement choisi : juste avant le
mariage. Mais quoi avait manqué ? Le temps avait passé. Avec le temps,
l’expérience était venue. Et sa tristesse. Le crève-cœur. Jusqu’ici, François
avait voulu transformer tous les moments de sa vie en scènes de roman. Mais
dans l’épisode le plus romanesque, alors que Laure venait de lui accorder une
telle scène, il ne découvrait que ce
qu’il haïssait le plus: la réalité. Au sommet du charme, le charme avait été
rompu. Pourquoi cette déception ? Laure avait obéi au hasard de l’instant,
à son instinct de femme, à la volonté de garder un souvenir. Quoi avait gâché
l’allégresse de cette giclée pourrie ? Que Laure soit sur le point
de se marier ? Seulement cela ? Non. Il avait manqué la jeunesse. Pas
celle de Laure. La jeunesse du monde, celle que François avait encore goûtée
dix ans auparavant. Les émotions, aujourd’hui, n’avaient plus le cœur battant,
la naïveté, l’innocence, la grâce d’autrefois. Le mot était dit : la grâce
avait disparu. Plus grand-chose n’était possible, voilà ce qu’il fallait que
François s’avoue. Laure n’était pas une salope parce qu’elle l’avait sucé. Pas
une salope parce qu’elle allait devenir Madame Gratarolo. Mais François et Laure
ne seraient jamais plus ce qu’ils avaient été - ce qu’ils auraient pu
devenir - dans la première minute de
leur rencontre, quand tout était vierge. Laure manquait de générosité.
Incapable de comprendre vraiment François, comme de le repousser, elle venait
de lui prodiguer une fellation, mais : où étaient les neiges d’antan ?
Sait-on jamais ce qu’il est juste de faire ? La frontière, entre
l’héroïsme et la lâcheté, est fragile. François aurait-il dû trouver la force
de décliner cette pipe? La repousser, pour ensuite regretter ce refus, comme
l’accepter, c’était deux risques à courir : François en avait choisi un.
La vérité suprême était qu’il eût voulu, quel que soit le prix à payer, revenir
aux temps de sa jeunesse. Il eût désiré, à n’importe quelle condition, renaître
à l’orgasme du cœur où il avait accosté Laure, quand elle n’était qu’une
inconnue. Ce n’est pas parce qu’une femme suce, ou ne suce pas, qu’elle aime.
Laure entrait dans les lits, depuis des années, d’hommes qui lui étaient
indifférents. Ce qui était désolant, pour François, était de ne pouvoir trouver
- même dans le fait que Laure ait couché avec lui, jadis - de certitude
irrévocable.
- « Est-ce que nous avons jamais
partagé l’émotion ? »
François n’avait cessé de poser de telles
questions à Laure mais, souvent, il avait craint que sa réplique ne soit
négative. Alors, il l’avait suppliée de se taire. Si elle lui cachait quelque
chose, c’était pour lui obéir. Ou, peut-être, parce qu’elle ne le savait pas
elle-même.
Amour ou pas, mariage ou pas, il était
tard.
Gratarolo surgit :
- « Tu pleures, mon
amour ? »
- « L'effet de vous
épouser… » expliqua François.
Jules
Gratarolo rota un rire gras. La
salope, c’est la mort. La pute, c’est la réalité.
VIII
Le Cœur pendu.
« Rire, jouer, mignonner et baisier,
Et nu à nu pour mieux des corps s’aisier,
Les vy tous deux, par ung trou de mortaise »
(Villon, Les contredis de Franc Gontier).
Giulio et sa mère, prénommée Serena et qui était
plus jeune que François, se tenaient sur la droite de l’allée. A gauche, Laure
marchait, un peu pâle, dans sa robe blanche, au bras de celui qu’elle s’était
choisi pour témoin. Laure ressemblait à quelque grand bouquet de guipures, à un
soleil de dentelles et de tulle. François Corbier se sentait mis au ban.
- « François… » susurra-t-elle.
« Tu as mon rouge à lèvres sur la bouche. »
François se pencha vers Jules, dans un
élan de dévotion :
- « Puis-je embrasser votre
cravate? En signe de communion.»
Sans attendre la réponse, il s’y
essuya. Jules en fut comblé de gratitude et de reconnaissance.
Sara et Sasha, les jeunes filles
brunes aux yeux bleus du confessionnal, soulevaient la traîne de la mariée.
Amies depuis la plus tendre enfance, elles étaient différentes l’une de
l’autre. Sara avait trouvé, en Robert Pioche, son amour absolu.
Sasha, bien qu’elle n’eût que dix-sept
ans, était nymphomane :
- « Je vais me taper
Xavier », promit-elle dans un clin d’œil alléché.
Les demoiselles d’honneur se seraient
fort amusées, aujourd’hui.
- « C’est réellement instructif,
un mariage… » renchérit Sasha.
Les amis des époux semblaient braquer
des armes sur Laure et sur François. Par dizaines, ils les filmaient au moyen
de leurs téléphones portables. François se sentit partagé entre le fou rire et
le dégoût. Le fou rire, parce que c’est dans une société de Bas Empire pourrie
par la technologie, la mode, l’individualisme grégaire et le matérialisme que
tout un chacun met sa fierté à posséder un semblable gadget. Le dégoût, parce
que Saddam était mort espionné par l’œil électronique de ces mêmes appareils.
Ce que le gouvernement américano-irakien n’avait pas pardonné aux auteurs des
images de la pendaison n’était d’ailleurs nullement de les avoir enregistrées,
ou déversées dans l’égout planétaire d’Internet. C’était que ce film ait
contredit la version officielle, celle où l’on n’entendait ni les insultes
proférées par les soudards et les mécréants, ni la prière ultime élevée par le
condamné à la gloire des enfants de Palestine.
Veut-on légiférer, ou édicter des lois
liberticides jusque dans le domaine intime de la mémoire, du deuil et du
chagrin ? La liberté est de pleurer qui l’on veut. François Corbier, quand
était mort Saddam Hussein, s’était senti un peu plus seul. Il aimait Villon,
aussi, et c’était pour cela qu’il arborait un costume vermillon : la
couleur des vêtements des martyrs, au Moyen Age.
- « Pourquoi, pendant toute ma
vie, et même avant ma naissance, ceux que j’aimais n’ont-ils jamais gagné une
guerre, pas une seule ? »
Saddam Hussein s’était présenté au
rendez-vous avec l’Histoire et avec l’Eternité. On l’avait trucidé. Mais lui,
par sa mort, il s’était évadé. Par sa mort, il avait gagné, au dernier moment,
toutes les Guerres du Golfe. Grâce à la bassesse de ces caméras pointées sur un
homme qui allait mourir, et à qui l’on escomptait voler même sa mort, ses
adversaires avaient édifié l’éternel monument de leur ignominie. François
Corbier ne se dirigeait point vers l’échafaud. Mais tout en ne niant point que
son propre sort fût apparemment préférable, il se souvint de l’héroïsme du
dernier Rais de Babylone.
Sous le crucifix qui étendait son
ombre patibulaire, Laure allait se marier. La réalité, encore une fois, aurait
triomphé. Le cœur de François, frère des pendus de Villon, subirait son
supplice.
Il se rappela, aussi, la fameuse
erreur typographique qu’avait commise un journal, jadis, en annonçant qu’un
écrivain « avait pendu son chat ». En vérité, André Baillon
l’avait simplement perdu. François Corbier eut un rictus délicatement
sarcastique :
- « Un faire-part avertira,
demain, que j’ai pendu mon cœur… »
La cravate.
Dans les gestes et les yeux de Don Agostino, il
n’y avait aucune trace d’une vocation. Il proféra son sermon au nom du père, du
fils et du Saint-Esprit. Ensuite, il articula la question rituelle. Jules
acceptait-il de prendre Laure Ardiman, ici présente, pour épouse ?
Jules, tenant dans sa main crispée
l’écrin de velours rose où étaient posées les alliances, bafouilla :
- « Oui… Oui ! »
On perçut, de nouveau, la voix de Don
Agostino, une voix monocorde de Grand Inquisiteur : Laure acceptait-elle
de prendre Gratarolo, ici présent, pour époux ? Elle scruta François, avec
terreur. Il y eut un long silence. Un mugissement de réprobation parcourut
l’assistance. Don Agostino insista :
- « Laure, acceptez-vous de
prendre pour époux… ? »
On n’attendait plus, d’elle, qu’une
syllabe. Une seule syllabe, et les premières notes de la marche nuptiale
retentiraient, le chœur se mettrait à psalmodier. Laure échangerait son anneau
avec Gratarolo, « en signe d’amour et de fidélité ». Elle
l’embrasserait. Les portes s’ouvriraient toutes grandes.
Dehors, les enfants plongèrent les
mains dans les sacs du riz dont on couvrirait les époux.
- « Acceptez-vous de prendre
Jules Gratarolo pour époux ? »
Que faire, songea Laure ? Crier
que non, et embrasser François ? Dire oui, mais jeter son bouquet de
mariée à François ? Elle envisagea de répondre:
- « Ni. »
Don
Agostino toussa. Tout ceci n’était
qu’un cauchemar, Laure allait s’éveiller. Les mains de Gratarolo, jusque-là
flegmatiques sur son bedon, se mirent à martyriser sa cravate jaune.
Au premier rang, François aperçut
Anne, qui lui sourit en ouvrant sur lui ses grands yeux innocents. Il fut le
seul à reconnaître, aussi, parmi la foule des vénitiens, le comte Paruta,
l’imprésario Michele dall’Agata, la danseuse Maria Canziani, le professeur
d’astronomie Toaldo, le poète Francesco Gritti, les hommes politiques Bragadin
et Gradenigo, l’avocat corrompu Daniele Zanchi, le dandy Carlo Andrich, le
marchand grec Costantino Zuccalà, le mauvais payeur franc-maçon Ignazio
Barzizza, et beaucoup d’autres encore.
François remarqua enfin, là-bas, tout au
fond de l’église, son meilleur ami : Robert Pioche. C’était l’un des rares,
ici, à ne rien ignorer du drame qui s’accomplissait.
Robert Pioche se disait que François
et Laure avaient vécu leur amour. Ils l’avaient consommé, ils l’avaient
consumé. Laure avait-elle aimé François ? C’était fort douteux. François
avait-il aimé Laure ? il n’avait sans doute aimé, en elle, qu’une image et
une illusion. Et quoi qu’il en fût, il était tard, oui. Peut-on jamais revenir
en arrière ? Par un oui comme
par un non à Jules Gratarolo, Laure Ardiman briserait le cœur de
François Corbier.
Laure et François pourraient peut-être
recommencer une histoire. Peut-être. Mais ils ne pourraient jamais vraiment
s’aimer, puisque Laure n’aimait pas François : puisqu’elle ne savait pas
vraiment, au fond, qui il était. François Corbier vieillissait, il était sans
doute revenu vers elle simplement parce que, dans sa vie, les émotions se
raréfiaient. Et puis, c’était une certitude, ils n’étaient pas faits pour le
mariage. Au mieux, ils étaient destinés à une histoire infinie dans son
inachèvement, sans début ni fin. Une course qui ne serait pas vraiment une
course, parce que chacun courrait de son côté ; une course, pourtant, qui
durerait jusqu’à la mort. Qui, des deux, allait se trouver soudain figé?
C’était, ici, le dernier acte d’une tragédie.
Don Agostino continuait, comme un
disque rayé :
- « Acceptez-vous de prendre
Jules Gratarolo pour époux ? »
Non, il n’y aurait plus d’orgasme du cœur, plus jamais. Alors, François Corbier adjura la jeune
femme :
- « Est-ce là tout ton courage,
Laure ? »
Le Cœur des Loups.
« Mamelles, quoy ? toutes
retraites ;
Telles les hanches que les tetes ;
Du sadinet, fy ! Quant des cuisses
Cuisses ne sont plus, mais cuissetes
Grivelees comme saulcisses »
(Villon, Les regrets de la belle Heaulmière)
Xavier de
Parouart, descendant d’une noble et antique famille bretonne, était un être
faussement candide et véritablement imperturbable, ce qui avait souvent pour
effet de susciter la colère impuissante des médiocres. Il savait simuler et
incarner une sérénité qui touchait aux apparences de la simplicité, pour mieux
tourner en ridicule les logiques des temps modernes. Jusque-là, tout en
grignotant les petits fours dont il s’était farci les poches, il avait déchiré
en petits morceaux, puis éparpillé à la surface d’un bénitier, les tracts par
lesquels Don Agostino avait tenu à rendre public tout le bien qu’il pensait du
mariage des prêtres.
Xavier lança :
- « Regarde, Robert. Il y a
encore plus distrayant qu’un enterrement : un mariage ! Maintenant,
Laure va dire oui à Jules. »
- « Je me demande comment tout
cela va finir… »
- « Quelle liberté aime Laure ?
Une liberté qui la conduit à épouser Gratarolo ? Ce Jules est un
jeune bitard. Jeune et riche. »
- « Sa richesse n’est pas son
plus grand avantage, il me semble… »
- « Son énorme avantage est d’être un
crétin. De nos jours, mieux vaut être crétin que sensible. Souviens-toi de Dick
River. A-t-on vu l’héroïne de Fitzgerald épouser par amour, ou aimer un pauvre ? »
- « Sinon », confirma Robert
Pioche, « Fitzgerald n’aurait pas été Fitzgerald. »
- « Mais un banal Hemingway. »
- « Au moins, François aura goûté,
jusqu’au bout, la recherche de l’émotion. »
L’attention, de nouveau, se reporta
autour de l’autel.
- « Acceptez-vous de prendre
Jules Gratarolo pour époux ? »
Docile, Laure répéta mécaniquement la
syllabe que François venait de lui intimer.
-
« Xavier… As-tu
entendu ce qu’a dit François ? »
-
« Il a
dit : oui.»
- « Mais je n’ai pas discerné ce
que Laure a dit.»
- « Peut-être François avait-il
désiré avant tout, jadis, la placer devant un choix. Or, elle avait toujours
fui. »
- « Et aujourd’hui ? »
- « C’est à François, et à
lui seul, que Laure a fini par répondre. »
- « Qu’a-t-elle répondu ? »
- « A la fin, c’est François qui
a obligé Laure à épouser Gratarolo ».
- « Mais l’a-t-elle vraiment dit,
ce oui ? »
- « Sais-tu ce que m’a confié
Anne, il y a une demi-heure, quand je l’ai sautée dans les
toilettes ? Que François ne lui donnait plus assez d’amour. »
- « L’amour… Chacun lui aura
imprimé, aujourd’hui, sa propre cohérence. Combien y a-t-il d’espèces
d’amour ? »
- « Première espèce », répondit
Xavier, « l’amour pour un idéal, un art, un paysage, un chien. La
seconde, pour une femme. »
Robert Pioche hocha la tête :
- « Belle différence, entre aimer
son chien et aimer une femme.»
- « En effet. Je t’aime, passe encore,
quand c’est le fameux : Si je t’aime, cela ne te regarde pas. Mais je
t’aime et tu m’aimes, ça devient compliqué. Je t’élis et tu m’élis. Il n’y a
ici, me diras-tu, que deux électeurs. Voilà déjà beaucoup de
démocratie ! »
- « Dommage pour ceux qui
refusent d’être des caniches. Dommage pour les loups. Eux aussi, ils ont un
cœur… »
Il y eut, près de l’autel, des cris,
des mouvements, des gesticulations. Une muraille humaine, une forêt de bras
empêchait de distinguer quoi que ce soit. Ce n’était pas les mains tendues
d’une réunion de fascistes, ou les poings serrés d’une assemblée de
communistes. C’était une digue de téléphones portables, une multitude d’hommes
modernes.
- « Même si être un crétin mène à
tout », dit Xavier, « mieux vaut ne pas faire partie de la confrérie. Il y
a pourtant quelque chose de réconfortant, dans tout ça.»
- « En effet », opina Robert
Pioche. « Aucun crétin ne peut être assez crétin pour ignorer qu’il en est
un.»
Ces exhortations, ces larmes, ces
évanouissements étaient-ils de joie ? Une voix colportait, à la cantonade,
qu’ils avaient été nombreux à défaillir, autour du maître-autel.
Ils ne reprirent connaissance qu’à
l’heure où l’église de San Cassiano eut été rendue à sa solitude ordinaire.
Les Drogues d’amour.
« Et, pour Dieu, soiez tous recors
Qu’une fois viendra que mourrez. »
(Villon, Testament, CLIX).
Sur un banc, face à l’ancien autel de
- « Et voilà. Laure a trompé
Gratarolo, Anne a trompé François. L’amour est une étreinte. Mais son
idée, elle, peut durer éternellement. »
- « Mais est-ce Laure, Jules ou
François qui ont croulé ? Après le oui ou le non de la jeune
femme ? »
- « Qu’importe? Ce n’est que dans
l’éternel présent que l’on peut créer sa vie. A la fin, il ne nous restera rien
qu’une image. La façon dont nous reconstruirons ce qui fut, et ce qui ne fut
pas ».
Dehors, l’obscurité s’était abattue
sur
-
« Voulez-vous
des fleurs d’oranger ? »
Xavier s’excusa :
- « Je préfère les chrysanthèmes.
Acta est fabula… »
Xavier et Robert Pioche - qui savaient
tous deux que l’ironie est la dernière arme - se dirent au revoir. Chacun
allait reprendre son chemin. Qui avec la sensibilité des pince-sans-rire, comme
Xavier ; qui avec la nostalgie du Temps qui s’enfuit et une inébranlable
foi en l’émotion, comme François Corbier ;
qui avec le cœur trop grand des imbéciles, comme Jules Gratarolo ; qui
avec ses déceptions, ses illusions, ses remords. Comme d’habitude, les
oscillations, les contradictions, les caprices des relations humaines s’étaient
donné libre cours. Les mains des uns, comme il advient, resteraient
vides ; d’autres seraient encombrées par les dons d’un destin qu’ils
n’auraient pas désiré, encore moins forgé. Certains auraient saisi une occasion
de badiner, d’autres auraient perdu une occasion de vivre. Quelqu’un, enfin,
découvrirait au fond de ses paumes un peu de sable, qui lui filerait entre les
doigts. Ce sable s’appelle bonheur, peut-être.
- « Il ne reste plus qu’à
raconter cette histoire. Encore un livre, encore le temps d’un livre… »
dit Robert Pioche.
- « Personne ne croira que ceci
eut lieu… » répondit Xavier.
On entendait crisser, sous les
semelles des badauds, des grains de riz dont quelque vieille femme vénitienne
avait probablement saupoudré, à l’intention des pigeons, le parvis. Robert
Pioche se faufila à travers les ruelles. Calle della Regina, quelqu’un l’attendait. A neuf heures du soir, pour la première fois
depuis longtemps, on donnerait, à
- « Du bonheur et du malheur, il
ne reste qu’un jeu. »
C’est l’heure où le monde est transparent
de beauté. Il semble qu’aujourd’hui, il soit encore possible de tout
recommencer, daccapo.
Un bouquet de mariée flottait parmi les étrons des égouts, sur les eaux
de
Olivier Mathieu, dit Robert Pioche
Ecrit au début de 2007.
1. Allusion à Léon Bloy (1846-1917), in : Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne : « Tout chrétien sans héroïsme est un porc ».
2. L’Académie recommande, au pluriel: « des prie-Dieu ». Ici, l’orthographe « prie-Dieux » est donc évidemment volontaire.
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