Ange Lepaige
Carlo Gozzi, le Vendéen de Venise.
Roman historique
paru dans le journal français L’Echo d’Ancenis.
On était le 13 décembre 1720. Un vent froid
soufflait sur toute la lagune figée par le gel, et les cloches de l’église de
San Paterniano portèrent aux oreilles du peuple vénitien la nouvelle de la
naissance et du baptême d’un de leurs concitoyens, sixième enfant d’une antique
et noble famille patricienne, prénommé Carlo. Les siens étaient citoyens de la
République sérénissime depuis deux siècles, mais sa lignée, inscrite aux livres
de noblesse depuis la moitié du huitième siècle, provenait d’Herzégovine et
descendait des fondateurs slavo-hongrois de Raguse.
- Venise a un nouveau comte ! s’exclama avec joie un
pêcheur qui, dans son costume traditionnel, ressemblait aux Pantalone,
Brighella, Truffaldin, Tartaglia de la commedia
dell’arte.
Venise sombrait dans la décadence. Peu de mois plus tôt,
la Paix de Passarowitz avait privé la ville de la Morée. A l’exception d’Angelo
Emo, qui deviendrait quelques années plus tard l’ennemi redouté des corsaires
barbaresques qui semaient la terreur dans la Méditerranée, la ville avait perdu
sa sève, elle s’était assoupie dans la neutralité, elle était absente des lieux
où se jouait le sort des Nations. Et le peuple se réjouit de la naissance de
Carlo.
Jacopo Antonio, son père, était resté l’unique
représentant mâle d’une famille jadis aisée, propriétaire de terres féodales et
de maisons dans la région du Frioul, près de la ville de Pordenone. Mais cet
enfant excessivement gâté par sa mère avait laissé péricliter le patrimoine des
siens. Sa sœur, Marina, morte veuve et sans descendance, l’avait sauvé en lui
léguant ses biens. Ce n’avait été qu’un sursis. Héritier d’une immense fortune
qu’il ne se souciait nullement d’administrer, Jacopo Antonio, qui avait épousé
à l’âge de dix-huit ans Angela, sœur du sénateur de Venise Almoro Cesare
Tiepolo, se ruinait en parties de chasse et tenait table ouverte. Toute la
famille, après avoir porté sur les fonts baptismaux le comte Carlo vieux d’un
jour, s’en revint vers le palais familial, en plein quartier de San Cassiano.
Ce fut une grande fête, sous les murs ornés par les armoiries qui
représentaient un chêne et une colombe d’argent qui retenait dans son bec un
rameau d’olivier, le tout surmonté de la devise des ancêtres : Signum pacis, " en signe de paix
". Ses deux frères aînés, Gasparo et Francesco, et ses trois sœurs Marina,
Emilia et Girolama, observaient le nourrisson. Et chacun, comme à son habitude,
se mit à versifier.
La mère de Carlo dirigeait des conversations littéraires.
Tous les enfants écrivaient et récitaient des vers, composaient des pièces de
marionnettes et jouaient des comédies sous l’œil des aïeux et des galeries de
tableaux, sur leurs théâtres particuliers.
Cette maison ressemblait à un asile de poètes, où la
poésie régnait à l’état endémique.
Dès qu’il eut atteint l’âge de six ans, la bravoure
littéraire de Carlo était déjà un sujet d’admiration. Il démontrait un goût,
rare chez un enfant si jeune, pour la comédie, la poésie et la pure langue
toscane : et les adultes émerveillés riaient à gorge déployée quand, s’accompagnant
de sa guitare, il lisait à voix haute des sonnets burlesques de condoléances,
dont l’un avait été adressé par ses soins à la veuve d’un chien.
Les années passèrent et, comme tous les vénitiens lettrés
d’alors, Carlo adolescent se plaisait à composer des recueils de poésie à
l’occasion d’événements variés tels que mariages, prises de voile, nomination
aux grands offices, mort de chats, enterrements de chiens. Sa marque
personnelle frappait de son sceau tous ces poèmes, juvéniles et facétieux.
Un jour vint où, achevée sa première instruction, Carlo
désira poursuivre ses études, comme l’avaient fait auparavant ses frères, dans
le meilleur collège de Burano. Il vit le front de son père s’assombrir.
- Ce ne sera pas possible, gémit Jacopo Antonio, sincèrement
attristé.
Une même décadence avait frappé Venise, et la famille.
Son père poursuivit :
- Tu devras te contenter, mon fils, d’une petite école
vénitienne, tenue par deux prêtres.
Les grands érudits de l’époque, comme Apostolo
Zeno, avaient remarqué Carlo, lui avaient ouvert leurs bibliothèques et
l’encourageaient. Il se consola :
-
Soit, fit-il. Mon enfance a été une lecture perpétuelle, un immense gâchis
d’encre. Et je continuerai dans cette voie ! Comme mon frère Gasparo, qui se
jette sur sa plume dès que quelque chose va mal.
- Ah ! Luisa Bergalli fréquente de plus en plus
assidûment notre palais, la maudite poéteresse ! Dans l’une de ses
comédies, sous son pseudonyme grotesque d’Irminde Parthénide, elle loua les
talents précoces du jeune Gozzi.
- Heureusement pour moi, c’est mon frère Gasparo qu’elle
a en vue !
Gasparo noircissait du papier à longueur de temps pour
gagner de l’argent. L’autodidacte de génie qu’était Carlo écrivait dans
l’enthousiasme créateur d’une passion splendide et furieuse.
- J’ai lu tes Nouvelles, dit son père à Carlo. C’est
excellent. Digne de Franco Sacchetti ! J’ai adoré tes personnages
sympathiques de plébéiens.
Gasparo répondait aux
avances de Luisa Bergalli, qui avait dix ans de plus que lui et à laquelle il
dédiait des sérénades où il l’appelait « mon lys amoureux ».
- « Ce sera un mariage par abstraction poétique ! »
ricana Carlo.
La famille sombra dans la ruine la plus
totale. Gasparo cessa très vite d’évoquer son « lys amoureux ». Après
avoir rêvé de consacrer sa vie à la littérature, il se trouvait contraint,
entre un accouchement de son épouse et un autre, de mener la triste carrière de
faquin de librairie.
Carlo Gozzi, lui, voulait vivre, et prit pour
fière devise : « Ne pas être commandé ».
Le sort le frappa. Le
comte Jacopo, terrassé par une crise d’apoplexie, resta paralytique et muet.
Carlo s’exhorta:
- Démocrite et mon innocence me conseillent : ne
fuis pas. Accueille avec un sourire tes malheurs. Il ne faut pas crever. Résiste !
La famille Gozzi vivait au-dessus de
ses moyens. Elle était victime du mariage inégal entre un noble de province qui
suivait tous ses penchants, désormais infirme et alité, et une patricienne.
Le mariage de Gasparo Gozzi et de Luisa Bergalli,
surtout, acheva de rendre la situation invivable. Tout le monde s’attendait à
ce que Gasparo devienne chef de famille. Il n’en fut rien, au contraire.
Livrant la maisonnée aux bestialités poétiques et à l’administration pindarique
de sa femme, Gasparo se désintéressait
de tout. Ses propos se résumaient à de longues plaintes mélancoliques et
désespérées.
Carlo Gozzi qui, toute son enfance durant, avait
fréquemment supporté d’être puni par sa mère en lieu et place de ses frères,
considérait le spectacle qui se présentait aujourd’hui à ses yeux avec un
désespoir accru.
- Je vis de l’espoir de ton départ, clamait ouvertement
son frère Gasparo.
Carlo, recommandé par son oncle maternel, le sénateur
Tiepolo, s’embarqua sur la galère du général Querini, Provéditeur pour la
Dalmatie et l’Albanie, le 2 octobre 1741, en qualité d’aventurier non rémunéré, à l’essai, dans l’attente d’une
inscription régulière sur les rôles d’un régiment.
Il parvint, après un voyage long de douze jours pendant
lequel il s’apitoya de la condition des galériens, sur la terre dalmate,
possession vénitienne depuis des siècles. Ces régions, où l’aristocratie et la
bourgeoisie inféodées à Venise cohabitaient avec des populations primitives,
lui inspiraient de succulentes anecdotes sur les mœurs des Dalmates et des
Morlaques. Ce furent des années de « vie coloniale », consacrées à
apprendre l’art de la stratégie et celui des fortifications.
- Qui est cet homme extraordinaire ? Il se distingue
vraiment par le brio avec lequel il joue des personnages de soubrettes dans des
comédies et autres improvisations théâtrales. Est-ce lui qui a écrit ce sonnet
qui me plaît tant ? demanda un général.
- Oui. C’est Carlo
Gozzi.
- Eh bien ! Ce sonnet, il faut que je le lui paye.
Rétribuez-le… d’un verre de limonade ! Et nommez-le cadet noble de
cavalerie, avec un salaire de trente-huit lire
par mois.
Carlo Gozzi vécut quelques amours déçues. Capable de
grands éclats de rire joyeux, il n’hésitait pas, à l’occasion, et malgré les
menaces de rivaux jaloux, à aller chanter des sérénades sous les balcons.
Pourtant, les jeunes dames auxquelles il était présenté
se décontenançaient :
- J’étais sensible
à ses talents d’acteur sur la scène, mais quel caractère taciturne il a, et
quelle allure austère dès qu’il n’est plus dans un théâtre! Et puis, on le
dit criblé de dettes, et si pauvre qu’il n’a jamais pu participer aux repas des
gradés !
Le même général
l’appela auprès de lui :
- Vous pouvez devenir officier en deux ou trois ans.
- Je vous remercie, mais je désire rentrer à Venise en
compagnie de mon ami capitaine de hallebardiers Massimo Innocenzio. Quelque
chose me rappelle dans notre patrie.
Venise apparut à l’horizon. Carlo Gozzi, sur le pont du
bateau, s’écria :
- « Je respire ! »
Il n’allait respirer qu’un seul et bref instant.
Le jeune comte Carlo Gozzi, démobilisé, courut chez lui.
Il comprit pourquoi il avait senti le besoin de revenir à Venise. Le palais de
famille était délabré, vidé de ses meubles de prix et de tous ses tableaux, à
l’exception du portrait de ses grands-parents par le Titien.
Consterné, il
s’adressa à son ami Innocenzio Massimo :
- Te rends-tu compte ? La maison est habitée par ma
mère, par mon père aphasique, par mes sœurs nubiles et courtisées par une foule
de séducteurs, par d’autres sœurs mariées mais dont la dot n’a pas été payée,
par mes frères.
- Et Luisa Bergalli vient d’accoucher pour la sixième
fois ! confirma son compagnon en hochant la tête.
- Un siècle de négligence a abouti à la
catastrophe ! Les terres sont hypothéquées, les biens vendus ou volés, les
titres de propriété perdus. La maison est pleine d’un va-et-vient perpétuel
d’êtres louches, d’usuriers, d’acheteurs à bas prix. Chaque membre de la
famille, s’il désire un ducat, doit présenter une supplique aux deux maîtresses
des lieux !
-
Que vas-tu faire ?
- Je vais commencer par récupérer, lambeau par lambeau, une partie
des terres, des champs, des maisons - en province ou à Venise - que l’incurie
paternelle, fraternelle, maternelle a laissé aller à vau l’eau.
- Et les emplois prestigieux qu’on te
propose ?
- Mon frère Gasparo, lui, les acceptera.
- Mais parviendras-tu à retrouver les
titres de propriété que ta belle-sœur a vendus au prix du papier ? Tant de
procès t’attendent !
- Oui. Y compris contre des locataires
qui ont transformé une maison de ma famille en bordel et qui, chassés par la
porte, rentrent par la fenêtre. Eh bien, d’accord… et tant pis ! je lutterai !
Cette année était, Carlo ne le devinait sans
doute pas encore, la première de dix-huit autres pendant lesquelles il allait
avoir à subir ou intenter plus de quatre-vingt procès.
Dès le premier soir, il conseilla à sa
famille, pour le bien de celle-ci, d’aller vivre à la campagne.
-
J’ai l’impression de parler à des
statues, murmura-t-il.
Il détestait perdre sa jeunesse en chicanes. Il n’avait
qu’un but, sauver quelques bribes du patrimoine dilapidé. Il bataillait pour
préserver sa famille d’elle-même. Au fur et à mesure qu’il sauvait les
propriétés volées, négligées ou oubliées, Carlo restituait à chacun la part qui
lui revenait. Il ne fallut pas une semaine pour que la femme qui lui avait
donné le jour l’assigne en justice.
Sa mère et Luisa Bergalli avaient décidé de vendre la
maison pour six cents ducats.
Devant le tribunal, Carlo vit se présenter contre lui
Gasparo.
- Toi, mon frère !
Toi qui, avant le mariage, te plaisais à être surnommé « le
détaché », tu viens témoigner contre moi !
Carlo se rebella. Ce fut une scène atroce. Le soir même, son père mourut entre ses
bras. Carlo dut emprunter à son ami Massimo Innocenzio la somme nécessaire aux
funérailles.
- Mon seul soulagement est l’écriture.
Installé dans un modeste et humble coin du palais
paternel, sous les combles, Carlo Gozzi se retirait pour écrire des torrents de
vers, de prose, de fantaisies. Sa mère et son frère le lui reprochaient :
- Comme pendant ton service militaire, tu es avant tout
préoccupé de poésie et d’art comique !
- Oui, mais je
vous évite aussi la ruine où vous avez failli vous précipiter ! Et toi,
que fais-tu, cher frère ?
- Ma femme, Irminde Parthénide, et moi, nous allons
réformer le théâtre !
- Diantre ! Une idée à la Goldoni !
- Tu peux te moquer. Nous avons pris la direction du
théâtre vénitien Sant’Angelo.
Carlo Gozzi se tut.
Toute la ville savait qu’ils employaient de mauvais
acteurs en les payant au rabais, et qu’ils illuminaient la scène avec des
lampes à graisse. Quelques mois plus tard, Gasparo fit amende honorable :
- Toutes mes pièces ont été sifflées par le public, et
sont tombées inéluctablement dès la première représentation. C’est la faillite.
Une table, un encrier, une plume, du papier, le secret de
l’étude, le respect de la tradition suffisaient au bonheur de Carlo Gozzi. Il
écrivait six heures par jour, déchirait énormément, et, loin des lubies
progressistes alors à la mode, s’exerçait humblement à imiter le style des
conteurs toscans du quatorzième siècle. C’est alors que, sans témoigner nulle
rancœur à son frère Gasparo qui l’avait si souvent trahi, Carlo Gozzi entra
dans la fameuse Académie des Granelleschi, burlesque de nom et d’apparence.
- De quoi s’agit-il ?
- Il ne fut jamais d’Académie moins académique. Les
jeunes gens qui en font partie, de par les statuts de la joyeuse assemblée
fondée afin de mieux démontrer notre mépris de l’esprit académique, ont fait
croire à un certain Giuseppe Secchellari, personnage inepte à la voix de
moustique, surnommé l’Archi-Niais, qu’il en est le représentant.
- Oui, j’en ai entendu parler. Secchellari lit ses œuvres
insanes en public. On feint pour lui une dévorante admiration. Prenant les
moqueries pour des éloges, il se laisse couronner de radis et de betteraves.
Ses prétendus adeptes accordent à cet imbécile le privilège de boire du thé
bouillant en été, d’absorber des sorbets en hiver. On le soumet à mille
questions, à des examens. Il nomme Granelleschi des rois et des ducs et leur
demande des audiences qui ne lui sont jamais accordées. On l’incite à prononcer
un discours solennel qu’on l’empêche de prononcer en l’interrompant par des salves
ininterrompues de bravos. On improvise en son honneur mille sornettes en vers
et en prose…
- Oui, reprit Carlo Gozzi. Mais, son orgueil apaisé, on
passe aux choses sérieuses.
- Aux choses sérieuses ?
Le regard de Carlo Gozzi se perdit à l’horizon,
tendre et pensif :
- Il s’agit en vérité de retourner à la sobriété,
à la pureté du style ancien. C’est-à-dire de lutter par l’ironie contre la
boursouflure, l’académisme et les tendances novatrices et subversives de la
philosophie des Lumières.
Carlo Gozzi, surnommé « le Solitaire »,
ne tarda pas à devenir le chef de file de la charmante Académie.
- Certes, intervint Luisa Bergalli, ce n’est en Italie,
depuis le 5 octobre 1690 et la fondation de l’école poétique de
« l’Arcadie », à laquelle j’appartiens, que créations d’académies,
querelles littéraires, chicanes linguistiques, conflits entre la tradition et
les tendances nouvelles, tentatives de réformes artistiques et politiques,
disputes autour de la langue et des dialectes italiens, altercations sociales.
- Oui, convint Gasparo, les polémiques religieuses
déchirent les ultramontains, favorables au Saint Siège, et les gallicans,
partisans de l’Eglise de France. Dans le domaine littéraire aussi bien qu’en
religion, des factions s’affrontent, des excommunications sont prononcées. Les
expulsions, au sein des académies, sont fréquentes.
Comme pour mieux illustrer leurs propos, deux vénitiens
érudits passèrent devant le Café Florian, sur la place Saint-Marc.
- Pédant ! criait le
premier au second.
- Barbare ! lui répondait
l’autre.
Dans l’ombre, un espion du gouvernement les écoutait et
notait scrupuleusement, sur un petit calepin, leurs propos. C’était Casanova.
Carlo Gozzi
sourit :
- Dans cet univers complexe et périlleux, il vaut mieux pour
moi de me cacher derrière le masque d’un amateur d’idioties, afin de ne pas
offenser le pouvoir.
- Comment donc ? lui
demanda Luisa Bergalli.
- C’est simple. En ce temps de décrépissement de plus en
plus accéléré des institutions vénitiennes, figées dans l’attitude des régimes
et des civilisations qui sentent venir leur mort, en ce temps de délations et
d’avilissement, je me trouve coincé entre une aristocratie décadente et
oublieuse d’elle-même et un peuple qui perd son authenticité. Je suis obligé de
déguiser ma pensée, d’user de travestissements, de jouer à l’histrion.
- Mais si tes contemporains, voire la postérité, doivent
voir en toi un homme qui ne pensait qu’à rire ? s’enquit
Gasparo.
- Peu m’importe. Qui a des yeux voit. Et verra. Il y a
parmi les Granelleschi des savants, des poètes, des patriciens, des religieux,
des économistes, des botanistes, des rédacteurs de dictionnaires. Je feins de
me vouer à la folie, mais mes buts sont nobles. Je me range du côté des
Anciens.
Bientôt, les modernistes déclarèrent que les ouvrages des
auteurs classiques devaient être brûlés sur des bûchers. Alors, Carlo Gozzi
donnait fièrement libre cours à son humeur de polémiste :
- Je respecterai
toujours les sources, antiques et très douces, qui m’abreuvèrent !
Par un curieux
paradoxe, l’oligarchie vénitienne accordait mainte bienveillance à ceux dont
les messages philosophiques et politiques la menaçaient. L’aristocratie,
frappée de suggestion, semblait respecter davantage les illuministes et les
amis de Voltaire - parmi lesquels Goldoni - qui allaient la saper et la
détruire que le meilleur de ses fils, Carlo Gozzi. Il n’en démordait pas :
- En honorant et en incarnant les principes que la
noblesse a cessé de défendre, je la vexe en lui renvoyant l’image de sa faiblesse,
de sa décadence, de sa trahison. Tant pis !
L’époque des railleries et des facéties, des jeux de
mots, des plaisanteries salaces, des allusions priapiques prit fin. Venise fut
soudain enflammée par de gigantesques polémiques littéraires, dont l’enjeu
dépassait de beaucoup la littérature. Le premier des combats auxquels prit part
Carlo Gozzi fut celui de la défense de Dante Alighieri.
Les adorateurs aveugles du « Progrès », les
innovateurs forcenés dont l’esprit était obscurci par les Lumières et ne
daignaient écouter, en un siècle qu’ils voulaient soumettre exclusivement à la
science, que leur utopique et totalitaire « Raison », apostrophaient
Carlo Gozzi :
- Rétrograde !
Ses adversaires appartenaient un peu à tous les camps.
C’était parfois des hommes d’Eglise, ralliés aux aberrations nouvelles. L’abbé
Melchior Cesarotti tâchait maladroitement de transposer l’Iliade en vers et traduisait Ossian :
- Je donnerai des conseils à Homère et à Démosthène, se
vantait-il.
Le jésuite Saverio Bettinelli atteignait à l’hystérie
pure et simple :
- L’imitation des modèles antiques est un
« préjugé » ! Toutes les œuvres des auteurs anciens doivent être
jetées au feu ! Les poèmes de Dante sont juste bons à servir
d’astringent ! Je suis académicien, Comte Gozzi !
-
Oui… Un académicien grotesque
sous des dehors pédants.
-
Et vous, qu’êtes-vous donc ?
-
Et si j’étais un académicien
sérieux sous des dehors burlesques ?
On entrait dans les années où Venise allait se trouver divisée
entre deux partis qui se livraient une véritable guerre civile. Chacun était
sommé de se prononcer pour ou contre le drame
larmoyant de l’abbé Pietro Chiari, et la comédie bourgeoise de Carlo Goldoni.
Interpellé,
Carlo Gozzi rétorquait :
-
Chiari, philosophe rhétoriqueur, mélange l’ancien et le nouveau, sans guère
d’autre art que d’y choisir ce qu’il y a de plus déraisonnable dans l’un comme
dans l’autre. Il utilise les « vers martelliens » auxquels Pier
Jacopo Martello a donné son nom, une très mauvaise copie de l’alexandrin
français.
-
Que penses-tu de Goldoni ? Il a entrepris sa réforme du théâtre ! s’émerveillait son frère, Gasparo.
-
Oui. Comme toi. Et dans les lieux mêmes que tu as abandonnés il y a peu, tout penaud. Chiari et Goldoni s’insultent et
se déchirent l’un l’autre, à coups des pièces qu’ils mettent en scène. Je les
juge tous deux ridicules et insignifiants.
Le jour arriva où Carlo Goldoni cracha ouvertement son
venin sur Carlo Gozzi. Ce dernier sortit de sa réserve, définitivement.
Les Granelleschi, sympathiques comploteurs, se
réunissaient autour de leur secrétaire Sebastiano Muletti, à l’Auberge du
Pèlerin, dont ils avaient fait un véritable théâtre comique. A l’heure où
l’auberge fermait ses portes, ils s’éparpillaient à l’aube à travers les
ruelles de Venise en consacrant des odes à la défense du bon goût, et chantant
à tue-tête :
- Contre la corruption du siècle, à visage découvert,
nous chercherons le martyre !
Entre Carlo Gozzi
et Goldoni, commençait ainsi l’une des plus sulfureuses et passionnantes
polémiques philosophiques du dix-huitième siècle.
Les gens du peuple riaient. La dispute de Goldoni et
Chiari était du plus parfait ridicule.
- Chiari s’est fait une spécialité des romans orientaux,
plaisantait un commerçant.
- Oui, répondait un de ses collègues, et Goldoni lui
rétorque par une comédie turque.
-
Goldoni vient d’écrire une Pamela, protestait un partisan de
Goldoni.
- A laquelle vient de succéder la Pamela maritata de Chiari, ricanait un membre des Granelleschi. En
1754, déjà, Goldoni a écrit sa pièce du Philosophe
vénitien, et Chiari en écho a inventé un Philosophe anglais. Deux plagiaires !
Un gondolier s’étonnait :
- On m’avait dit que Goldoni se prétendît libéral…
- Mais, fit un autre à voix basse, quand les deux hommes,
en 1749, ont produit deux œuvres, l’un L’école
des veuves et l’autre La veuve rusée, Goldoni a exigé contre son ennemi
l’intervention de la redoutable censure de notre gouvernement
oligarchique. Lequel a interdit les deux comédies.
Chiari avait de son côté une partie des modernistes, et
les femmes. Goldoni, lui, pouvait compter sur l’autre partie des modernistes,
et sur l’appui de Gasparo Gozzi et de Casanova.
Mais le peuple réclamait de l’art et de la beauté. Les
spectateurs engageaient Gozzi à embrasser l’un des deux partis. Il désirait se
tenir au-dessus de cette bagarre de chiffonniers. Carlo Gozzi, pour lui, avait
sa plume et son talent. Il écrivit La
Tartane, sous la forme burlesque des almanachs vénitiens « à
prévisions ».
Le peuple s’amusait fort. Les commentaires allaient bon
train :
- Avez-vous lu comment le comte Gozzi renvoie dos à dos
Chiari et Goldoni ? Il en fait deux spadassins qui se battent en duel sur
la place Saint Marc…
- Oui, éclatait de rire un curé, mais leurs épées sont
des gourdins et, du reste, ils ignorent l’escrime. Ils reçoivent le traitement
qu’ils méritent, ces deux matamores qui ont si peu à dire, dont l’ignorance
fait toute la science, et qui s’engraissent à nos dépens.
En 1750, Carlo
Goldoni donna Le poète fanatique. C’était une attaque contre un poète maniaque, entouré d’autres
maniaques, en lesquels il n’était pas difficile de comprendre que, de nouveau,
Goldoni s’en prenait à Gozzi.
- Carlo Goldoni a officiellement déclaré la guerre à
Carlo Gozzi, chuchotaient les Vénitiens.
- Oui. Les voilà, les deux adversaires face à face !
C’est un échange sans fin de libelles. Coup pour coup !
- Ils ne s’épargnent guère.
- Goldoni a même la bassesse de faire des allusions aux
difficultés financières et familiales du comte Gozzi !
Gozzi ne pardonnait pas à Goldoni de mal écrire, de
recopier trivialement la réalité, de donner systématiquement le beau rôle à la
classe bourgeoise et le vilain à la noblesse. Il avait compris qu’au-delà d’une
subversion littéraire et linguistique, Goldoni annonçait et préparait le chaos,
en menaçant l’ordre établi. Un ordre qui n’avait plus que les défauts et les
apparences de l’ordre, que Goldoni voulait détruire, quand Carlo Gozzi
entendait le critiquer pour le restaurer et en faire renaître un ordre naturel
et traditionnel.
Dans La tavola rotonda, Goldoni représenta Carlo Gozzi « le rire
aux lèvres et le venin au cœur ».
Seuls quelques vieux patriciens s’aperçurent du
piège où il s’enfermait ainsi :
- Sa plus tragique erreur est de provoquer Gozzi à
lui répondre. Goldoni se mesure à un adversaire trop fort pour lui.
Les conversations allaient bon train.
- Voyez-vous là-bas un homme qui se chauffe au
soleil sur la place de Saint-Moïse?
- C’est Gozzi, répondit un de ses ennemis. Il est grand,
maigre, pâle, et un peu voûté. Il marche lentement, les mains derrière le dos,
en comptant les dalles d’un air sombre. Partout on babille à Venise, lui seul
ne dit rien. Il est encore plus triste du plaisir des autres que de ses procès.
Qu’il est généreux de languir parce que Goldoni sait divertir la foule qui
honore tous les soirs nos théâtres !
- Vous vous trompez, répondit un partisan de Gozzi. Il se
promène dans les coins solitaires. Il ne court pas, comme vous autres, dans
tous les cafés de la place San Marco pour mendier les applaudissements et
démontrer aux garçons limonadiers l’excellence de ses systèmes. Il faut bien
aller au spectacle le soir, et comme Goldoni a empoisonné la scène de ses
drames larmoyants, il est vrai que le comte Gozzi languit, car vous inspirez de
l’ennui même aux colonnes des théâtres !
A chaque composition de Goldoni, Carlo
Gozzi opposait une satire. Les poèmes de ce dernier, ses caricatures, ses bons
mots commencèrent à courir la ville, dans la bouche du petit peuple aussi bien
que dans les salons de l’aristocratie. Gozzi était intelligemment féroce. Il
caricaturait « le style avocassier » de Goldoni parce que celui-ci
avait voulu, avant de tenter la carrière des lettres, devenir avocat. Il
traitait ses écrits de « pâtée pour les cochons ».
Tout rendait
antinomiques les deux écrivains. Gozzi n’accepterait jamais, toute sa vie
durant, la moindre rétribution pour ce qu’il écrivait. Carlo Goldoni, lui, ne
s’asseyait jamais devant sa table avant d’avoir signé un contrat. Il courait
après l’argent et, pour en gagner le plus possible, n’hésitait pas à composer
seize pièces par an. Ainsi, Gozzi eut beau jeu de poser à Goldoni une
question :
- N’avez-vous jamais songé à afficher, devant chez vous,
une pancarte où vous écririez : Ici, on vend la poésie en gros et au détail ?
Gozzi dépeignit l’œuvre de Goldoni et sa réforme du
théâtre sous les traits d’un monstre à quatre bouches, quatre comme les genres
traités par Goldoni. La première bouche était celle de cette commedia dell’arte que Goldoni songeait
à détruire. La deuxième était celle de la comédie de caractères. La troisième,
celle des aventures exotiques. La quatrième, celle des aventures en dialecte
vénitien. Une cinquième « bouche », située… du côté du bas-ventre,
avouait que c’était exclusivement pour la nourrir que Goldoni écrivait et
faisait parler les autres.
Seul avec soi-même, ou en compagnie de ses amies Irene
Chiellini et Sarina Barbieri, le comte Gozzi se désespérait :
- « Je pleure le théâtre mort, et j’en sanglote ».
- Infecte chimère ! Le monde est gâté par toi,
imposteur, par ta corruption des bonnes études et des bonnes mœurs. Tes quatre
bouches ignorantes, contradictoires, mensongères, pernicieuses, avilissent tout
doucement le caractère de la noblesse puisque tu t’arranges pour que les nobles
servent à la partie ridicule de tes saletés, tandis que les défenseurs de
l’héroïsme sont, sous ta plume, des bouffons.
Ainsi le « Solitaire » Carlo
Gozzi apostrophait-il Goldoni, l’accusant d’écouter aux portes et
d’enregistrer dans un dîner les propos de deux nobles, afin de s’en servir
dans ses comédies pour exciter la plèbe.
La querelle, entre les deux hommes, devint épique. Le
libelle était un genre à la mode.
Quelqu’un faisait remarquer :
- Gozzi déteste, chez Goldoni, la copie plate de la
Nature.
- Surtout, rétorquait un autre, il est étranger à
l’esprit du théâtre bourgeois. Goldoni est un bourgeois, représentant de la
classe moyenne. Il écrit bourgeoisement, prosaïquement, pour les bourgeois. Ses
personnages sont réels et envieux. Gozzi est un aristocrate, un poète, et il
défend la poésie populaire. Ses héros sont tragiques, irréels, ironiques. C’est
pourquoi ils me plaisent.
C’était à cause de
Goldoni qu’Antonio Sacchi, le plus grand acteur italien du dix-huitième siècle,
avait dû quitter Venise. Carlo Gozzi reprochait à Goldoni de tuer, par sa
réforme du théâtre, la comédie improvisée et les masques de la commedia dell’arte.
L’actrice Irene Chiellini s’exclama:
- Or, si Carlo Gozzi a un amour, c’est celui pour les
Masques !
A la fin de 1758, si Antonio Sacchi mit enfin un terme à
sa longue errance entre Saint Petersbourg et Lisbonne et revint à Venise,
accompagné de sa troupe unique au monde et dans l’Histoire, ce fut à la demande
pressante de Gozzi.
Antonio Sacchi, né le 3
juillet 1708, avait commencé sa carrière comme chanteur à l’opéra de Florence.
En 1738, il était apparu pour la première fois sur scène, au sein de la troupe
de G. Imbro, et avait connu Goldoni. Celui-ci avait écrit pour lui plus d’un scénario
mais avait parfaitement méconnu ses extraordinaires qualités. Sacchi avait
l’imagination vive et brillante. Sur la scène, par ses saillies nouvelles et
ses reparties inattendues, il donnait un air de fraîcheur à tout ce qu’il
jouait. On reconnaissait dans ses impromptus des pensées de Sénèque ou de
Cicéron.
-Ah ! ajouta la même
gracieuse demoiselle que précédemment, oui ! Quel superbe improvisateur,
acrobate, équilibriste et acteur que notre Sacchi !
Gozzi, défenseur de la
comédie traditionnelle, savait que Sacchi était le plus prodigieux des
Arlequins :
- Que revienne Sacchi! Qu’il coure à notre aide! Nous
avons tous le visage assombri par l’ennui. On nous a gavés, avec un entonnoir,
de ces œuvres modernes qui se prétendent réglées et pures. Quand reviendra
Sacchi, tous iront le voir jouer comme on va à un banquet. Tous riront, tous
lui diront : « Mais pourquoi t’étais-tu enfui ? »… Les
pédants et tant de sots nous gâchent l’air, ils nous ont coupé la
respiration !
- C’est certain, reprit Irene Chiellini, quand Gozzi met
à mal Goldoni dans des pièces intitulées Les
sueurs d’Hyménée ou Les épouses
reconquises, ou à travers mille sonnets satiriques, il redevient l’enfant
qu’il a été. Le petit garçon vénitien qui jouait autrefois des rôles de paysans
et de soubrettes n’est pas mort.
Gasparo Gozzi, le frère
de Carlo, était de l’avis presque général d’une désolante et léthargique
neutralité. Il déclarait, en privé :
-
Goldoni est un mauvais auteur de
comédies.
- Mais alors, l’interrompait Carlo, pourquoi le loues-tu
platement dans tes articles? Ta pleutrerie me répugne.
Goldoni avait eu avec Chiari un conflit de rivalité
littéraire, pour ne pas dire commercial. Ils étaient d’une surprenante
fécondité. Tant de rapidité dans la composition les avait rendus indûment
souverains du théâtre. Personne ne peut dire combien de temps aurait duré leur
empire si Gozzi, fatigué par le déluge de leurs extravagances, ne les eût
terrassés. Les deux, attaqués de toutes parts, serrés de près, jugèrent prudent
de suspendre leur animosité réciproque et de signer une paix séparée, enfin de
s’allier contre le jeune comte qui s’était promis de dessiller les yeux aux
Vénitiens.
Il fallait qu’arrive ce qui devait arriver et que, à la
fin, Carlo Gozzi et Goldoni se battent en « duel » sous les yeux du
juge suprême, le peuple, sur la scène des théâtres. Ils se rencontrèrent:
- Je n’ai rien à dire de l’abbé Chiari, sinon que
ses pièces sont encore inférieures aux vôtres, dit Carlo Gozzi. Vos pièces ne
sont que des farces et des tissus de puérilités absurdes.
Goldoni pâlit :
- Mais elles sont reçues avec les plus grands
applaudissements.
- Etant sans génie et sans lettres, vous n’avez pas fait
une seule pièce qui puisse soutenir la critique.
- Ne vous en déplaise, Comte Gozzi, l’admiration des
Vénitiens à mon endroit a été exaltée jusqu’à l’enthousiasme quand on a appris
les louanges que M. de Voltaire m’a prodiguées.
Ils se chargèrent vigoureusement. Dans la chaleur de
l’altercation, Goldoni jeta à son impitoyable critique :
- Il est aisé de trouver des défauts dans mes comédies,
mais je vous prie d’observer que la grande difficulté consisterait dans la
composition, par vos soins, d’un drame.
- Il est réellement facile, en effet, de trouver des
défauts dans vos pièces de théâtre. Il me sera plus facile encore d’écrire des
comédies propres à plaire et à charmer la nation vénitienne. Je ferai courir
tout le peuple de Venise pour voir une fable théâtrale que j’intitulerai: L’amour des Trois Oranges.
- Je vous défie de faire ce que vous avancez.
- Accordez-moi quelques jours pour écrire ma pièce.
- Vous êtes jaloux de mon succès, qui est la preuve de
mon talent. Faites mieux que moi.
Le défi était lancé.
Gozzi appela à son aide Antonio Sacchi et sa troupe
d’acteurs. Il allait ainsi faire vivre ces comédiens que Goldoni avait
précédemment ruinés et contraints à l’exil par ses prétendues innovations.
Humoriste, satiriste, polémiste, Gozzi allait se révéler
auteur dramatique.
Les jeunes dames de la ville étaient en
joie :
- Qui aurait imaginé que, de cette conversation
entre Carlo Gozzi et Goldoni, allaient naître dix chefs-d’œuvre du théâtre de
tous les temps ?
- Gozzi tint
parole ! Sa comédie en cinq actes, L’amour des trois oranges, fut écrite.
Elle a été jouée la semaine dernière. J’y étais ! Les trois belles
princesses nées des oranges enchantées ont attiré un immense concours de peuple
au théâtre de Sant’Angelo.
- Ni Goldoni, ni Chiari ne s’y trouvent épargnés,
n’est-ce pas ?
- En effet. Gozzi a découvert le moyen d’insérer à sa
pièce la plupart de leurs absurdités, en les exposant à la dérision publique.
Les Vénitiens
oublièrent les bruyantes acclamations avec lesquelles ils avaient salué les
pièces de Goldoni et de Chiari. Ils rirent de tout leur cœur des ridicules dont
Gozzi les recouvrait. Ils applaudirent avec force L’amour des trois oranges, une allégorie oratoire riche en
bouffonneries de masques. Il y eut sept représentations successives, malgré les
efforts des partisans de Goldoni pour la faire « tomber ». Ce succès
encouragea Gozzi à persévérer dans cette voie. Carlo Gozzi, qui mériterait
bientôt le surnom de Vendéen de Venise, avait décidé de rester fidèle à ses
racines et à sa patrie, alors que Goldoni était un corrupteur du théâtre
italien et qui imitait le goût français de l’époque jusque dans la forme.
Gozzi était dans la force de l’âge et de son génie et composa, entre
1761 et 1765, ses dix « Fables théâtrales ». La troupe d’Antonio
Sacchi, ultime acteur italien accompli de l’époque, capable d’approprier les
maximes des grands hommes à la simplicité des gens du peuple, était à son
apogée.
La jeune actrice Irene
Chiellini, épouse fidèle du Brighella d’Anastasio Zannoni, était une jeune
femme d’une extraordinaire beauté, fameuse pour ses robes toujours pourpres.
Elle ironisa:
- Gozzi refuse encore une fois d’être un homme de lettres
stipendié. Fièrement décidé à demeurer totalement étranger à toute mentalité
marchande, il a fait don à la troupe d’Antonio Sacchi de ses comédies. Goldoni,
lui, les vend et cherche à les monnayer.
- Rappelle-moi les titres des pièces de Gozzi ? lui demanda l’actrice et astrologue Sarina Barbieri.
- Le dimanche 25 janvier 1761, à la fin du Carnaval, ce
fut L’amour des trois oranges, au
théâtre de San Samuele. Et puis Le Corbeau,
et Le Roi Cerf, ensuite Turandot, la fantastique Femme Serpent, et Zobéïde, et Les gueux heureux,
et Le Monstre bleu, et L’oiseau vert, enfin Zeïm roi des génies.
- Quels titres enchanteurs! Ces fables de Gozzi, dans
leur séduisante légèreté et leur profondeur innocente, sont-elles comme on le
dit une réhabilitation de son enfance?
- Davantage. Une réhabilitation de l’enfance du monde.
Oui, conclut Irene Chiellini, la vérité est qu’il s’est agi de dix formidables
coups de génie, en cinq ans !
- Que disent les journaux ? demanda Irene
Chiellini.
- Les chroniques rapportent que les pièces de
Gozzi font « pleurer et rire », lui répondit Sarina Barbieri.
Les deux amies se mirent à deviser avec gaieté.
Elles convinrent de ce que les œuvres du comte Gozzi étaient riches et
complexes. Mille récits y étaient emmêlés dans une seule action, et s’y
organisaient autour d’une intrigue centrale.
Traitant de l’amitié, de l’amour fraternel, de
l’abnégation, Le corbeau proposait
une sagesse de bon sens et introduisait dans la dramaturgie italienne des
passions extrêmement fortes. Le Roi cerf,
d’inspiration persane, commençait par un merveilleux prologue où
« l’historien de place » Cigolotti était joué par Anastasio Zannoni,
l’un des meilleurs acteurs d’Antonio Sacchi. Intrigues de cour, faux
courtisans, honnêtes hommes de palais y étaient mis en scène.
- Ainsi que La
Femme serpent, se réjouit avec sa naïveté naturelle Irene Chiellini, cette
oeuvre est pleine de métamorphoses, de sortilèges, de jeux scéniques. Le féerique
y prédomine!
- Oui ! Ces spectacles sont une des
singularités de la nation italienne ! lui
rétorqua Sarina Barbieri.
Turandot, cette fois sans aucun élément de machinerie - ni fantastique, ni
charmes, ni transformations - connut une immense fortune, sept soirées de
suite. Zobéïde, de par son titre même, était une caricature des mauvaises
tragédies. Dans cette émouvante allégorie consacrée à la nécessité de
l’obéissance, la loyauté s’opposait à l’hypocrisie. Les gueux heureux, une pièce écrite à la façon de Turandot, était riche en allusions sur
les monarques de l’époque et décrivait un royaume rendu malheureux par ses
mauvais ministres.
Tandis que Goldoni essuyait une série d’échecs avec des canevas de commedia dell’arte d’abord destinés à la
Comédie italienne de Paris, les dernières fables théâtrales de Gozzi marquèrent
un retour à sa manière satirique et parodique.
Dans L’oiseau vert,
enfin, Gozzi se mit en scène à travers le personnage de Calmon, le
philosophe-statue prônant une sagesse intemporelle de bon sens et de mesure.
Quand le personnage d’une jeune fille, Sarchè, demandait à voir une ville, son
père lui répondait:
- Quarante mille personnes qui s’embrassent et
trahissent. Trois mille voleurs qui te prendraient jusqu’à ta chevelure. Huit
mille qui maudissent le gibet qui les empêche d’assassiner selon leur volonté
philosophique. Et cent pauvres vieux qui, pour être sages, paraissent
ridicules. Voilà une cité, ma fille.
Le Monstre bleu connut quatorze représentations jusqu’au carnaval
suivant, et fut remis à l’affiche aussitôt.
Irene Chiellini reprit :
- Enorme, oui, fut le succès des aventures du prince Taer et de sa
jeune épouse Dardanè, obligée de repousser les avances de celui qu’elle croit
être le monstre bleu mais qui est en réalité son mari, contraint par le vrai
monstre bleu à se faire aimer de sa propre femme sous un déguisement…
Sarina
Barbieri lança, avec émotion :
- Les pièces de Carlo Gozzi, vraiment, ce sont des
tragédies en forme de féerie.
Irene Chiellini et Sarina Barbieri, les deux actrices qui étaient
amies, continuaient à commenter l’actualité théâtrale récente de leur ville,
Venise.
- L’oiseau
vert, qui a eu dix-neuf représentations
successives auxquelles même les religieux se pressèrent, est extraordinairement
applaudie, au moment même où les pièces de Goldoni sont abondamment sifflées.
- Oui. Cette tragi-comédie de
Gozzi, digne d’Aristophane, connaît un succès vertigineux grâce à son caractère
philosophique. C’est un pamphlet contre les doctrines des encyclopédistes français
et notamment contre l’égoïste éclairé Helvétius, qui voit dans l’égoïsme
le moteur de toute action humaine.
- J’ai adoré, dans L’oiseau
vert, que Carlo Gozzi mette toutes les nouvelles idées de la philosophie
bourgeoise dans la bouche de Renzo et de Barbarina, jumeaux nourris de
rationalisme à la française et qui méprisent les vanités mondaines…
- … Oui, tant qu’ils ne peuvent en jouir eux-mêmes!
- Zeïm roi des
génies, enfin, est à la fois un conte, une satire et une parodie. J’y ai vu
la nécessité de supporter paisiblement tous les malheurs que la Providence
envoie aux hommes. Le personnage traditionnel de Pantalon y décrit Venise qui a
perdu ses vertus patriarcales sous l’influence des usages parisiens.
Les œuvres gozziennes, émouvantes, fantastiques,
fantasmagoriques, populaires, pleines de métamorphoses et de jeux scéniques qui
apportaient une véritable révolution aux techniques théâtrales, mêlaient le
comique au tragique. Elles entraînaient le spectateur vénitien, qui souffrait
alors de l’atroce réalité de sa vie quotidienne, dans un monde irréel et
magique.
A l’esprit d’invention, qu’il avait au plus haut point,
Carlo Gozzi joignait la pureté du langage, la force et la hardiesse des pensées,
la beauté du coloris, l’harmonie de la versification, l’artifice de l’intrigue,
la multiplicité des incidents, la variété des décorations, et maintes autres
qualités qui ne devraient jamais manquer au théâtre.
A chacune de ces pièces, Goldoni avait certes
répondu par une des siennes. Impitoyablement, carnaval après carnaval, le
succès l’avait abandonné. Le public délaissait ostensiblement son théâtre pour
aller applaudir le Comte Carlo Gozzi.
Les contes de Gozzi, par leur traditionalisme même, apparaissaient
mille fois plus chargés de nouveauté. Les comédies de Gozzi changèrent, ou
restaurèrent tellement le goût des Vénitiens qu’en moins de deux ans, Goldoni
fut entièrement déchu des honneurs du théâtre.
Irene Chiellini apprit la nouvelle par la lecture d’une
gazette:
-
Goldoni a quitté Venise !
Goldoni, en effet, avait fui l’Italie pour toujours, et
s’était réfugié à Paris auprès de Voltaire. Sarina Barbieri, à son tour mise au
courant, sourit:
- C’est au moment même où Goldoni est banni de sa ville que
Gasparo Gozzi, toujours à contre-temps, éprouve le besoin de publier les œuvres
complètes de l’ennemi de son frère.
- L’entreprise de Gasparo, naturellement, échouera comme
les précédentes !… éclata de rire Irene Chiellini.
Irene Chiellini constata, comme toute la ville de
Venise :
- Carlo Gozzi a
gagné son pari, et Goldoni a perdu.
Pour Gozzi, chasser Goldoni de Venise avait été plus
qu’une gageure ou qu’un caprice, évidemment. Loin d’être mû par l’orgueil, il
l’avait été par l’humilité. Vouloir prouver qu’une « fable de
nourrices » rencontrerait plus de succès que les pièces de Goldoni
n’entrait nullement en contradiction avec le désir de démontrer le charme de la
commedia dell’arte.
Sarina Barbieri
renchérit:
- Gozzi a suscité la ferveur du vrai peuple au travers
d’une œuvre humble et sublime, toute différente des écrits de Goldoni, lequel
s’est montré si souvent antipathique dans sa vie comme dans son théâtre.
Le critique littéraire italien Giuseppe Baretti, qui ce
jour-là tenait compagnie aux deux jeunes femmes, ajouta :
- Certes, Gozzi me paraît être un de ces génies
faits pour produire l’étonnement, l’admiration et l’enthousiasme. Il est, je
pense, après Shakespeare, l’homme le plus extraordinaire qu’on
ait vu dans aucun siècle. Le public a clairement dit qu’il en a assez de
la peinture systématique, programmée, conformiste, manichéenne de la société
que fait Goldoni. Le public en a eu
assez des « bourgeois en lutte contre la société » de Goldoni.
- Carlo Gozzi est un défenseur des Droits que l’on
ne devrait pas perdre de vue: les droits de la fantaisie ! Entre les
« antiquisants » et les « modernistes », Carlo Gozzi s’est
révélé auteur traditionnel, c’est-à-dire partisan novateur et génial des
grandeurs qui, mieux qu’anciennes, sont éternelles. La vérité est que Goldoni a voulu détruire,
et qu’il a anéanti la commedia dell’arte.
Un partisan de Goldoni s’interposait, parfois :
- Mais Goldoni en personne l’a revendiqué, il l’a dit en
ces termes : la comédie des masques est indécente en un siècle éclairé!
Goldoni se veut « réaliste ».
- Sa décence à lui consiste à reproduire le réel. Il se
plie non pas aux goûts du peuple, mais à ceux de la bourgeoisie. Fourvoyé par les mots de
« novation » ou de « réforme » qu’il a entendus et qu’il
répète, Goldoni n’a strictement rien fondé. C’est Carlo Gozzi qui a fondé un
genre nouveau, renouvelé, traditionnel!
- Les fables de Carlo
Gozzi sont triviales ! reprit l’amateur de Goldoni.
- Mais le distingué Goldoni ne se contente pas de manifester un
ostensible dédain à nos compatriotes. Il se targue de passer à la postérité
comme le grand poète dramatique restaurateur du théâtre italien. Il ne
l’est nullement. La plupart de ses pièces sont inspirées du théâtre français.
La vérité est que Goldoni, auteur à gages, a laissé vingt pièces passables, et
plus de deux cents médiocres, ratées, illisibles!
Monsieur de Voltaire prit la défense de son ami :
- Goldoni a sauvé sa patrie des mains des Arlequins. Son
œuvre devrait s’appeler : l’Italie délivrée des Goths. Son nom sera
immortel.
Les ultimes partisans de Goldoni exultèrent:
- Souffrez, ô mécontent Comte Gozzi, la gloire toute
fraîche de notre maître! Et taisez-vous lorsque parle l’oracle des nations!
- Carlo Gozzi, dit Irene Chiellini, a défendu une pensée, un style, une langue.
- La question de la langue est-elle si importante ?
demanda un voyageur.
- Elle est capitale : à Paris, Voltaire fait
enseigner l’italien à la petite-fille de Corneille. Et il a choisi les œuvres
de Goldoni. Il n’ignore pas que ce n’est pas seulement d’une langue que
s’imprègne un enfant, mais aussi d’une idéologie.
- En effet, confirma Sarina Barbieri, Voltaire a même écrit que la fillette, plus que l’italien, y
apprendra en même temps tous les
devoirs et les leçons de la société.
Tel fut l’âge d’or de l’aristocrate conservateur Gozzi, auteur
nationaliste, c’est-à-dire attaché à son pays natal, et vénitien, que tout
opposait à un Goldoni cosmopolite au sens littéraire et universaliste.
- Qui voit au-delà des dogmes, des clichés, des clivages obligés,
reprit Irene Chiellini, comprend que Gozzi n’est nullement réactionnaire, ou
qu’il est nettement davantage. Par son goût pour le merveilleux, le
fantastique, le conte et tout ce qui est étranger au Siècle des Lumières, Carlo
Gozzi a lié son art dramatique à la tradition, au folklore, à la comédie
populaire. Respectueux de la Tradition donc créateur de Tradition, il a été
révolutionnaire en art, contre un Goldoni réformiste et conformiste. Il ne
supporte pas la laideur, l’horrible vérité vécue des artistes sans talent.
Il a élargi l’écart entre son théâtre et cette fameuse « réalité
vécue » à laquelle un Goldoni, lui, adhère de toutes ses forces. Il prend
ses distances avec la réalité.
- En un mot, conclut Sarina Barbieri, Goldoni obéit au
principe de réalité. Gozzi, lui, au principe de plaisir.
Un adversaire de Gozzi protesta vivement :
- Mais chez votre Carlo Gozzi, l’intérieur de l’humain
est tenu caché ! Goldoni met l’homme au centre des choses ! Il sait
que notre vie est ce que nous en faisons !
- L’intérieur de l’humain ? Blablabla ! s’esclaffa Irene Chiellini. Qu’est-ce que c’est donc, l’intérieur de l’humain ? La plupart
du temps, cela vaut mieux. Rabelais a écrit: Sache qu’en ce monde, il y a beaucoup plus de couillons que d’hommes.
L’homme dépeint par Goldoni, ce n’est pas l’homme tel que l’entendaient
Rabelais et Gozzi.
- Ah ! fit Sarina Barbieri, vous devriez entendre le
comte Gozzi, quand il avoue si délicieusement qu’il lui suffit de relire
certains contes de fées pour se sentir ramené aux jours bénis de son enfance!…
Parti pour la France et
toujours dans l’intention d’y réformer le théâtre, le citoyen Carlo Goldoni ne
rencontra nullement le succès qu’il avait escompté d’obtenir dans la Paris
pré-révolutionnaire.
Il y mourut.
« Est-ce le vraisemblable que nous
cherchons ? » s’écriaient de leur côté, sur les scènes des théâtres
vénitiens, les personnages de Carlo Gozzi.
Partout, son sens du comique avait
souligné le tragique et le merveilleux. Partout, au bas de la page sérieuse, on
devinait en Carlo Gozzi le clin d’œil de l’homme qui riait, et qui ne riait
jamais sans qu’une larme d’émotion ne coule sur sa joue.
La polémique entre Goldoni et Gozzi
appartint bientôt au passé. En même temps qu’il avait fait représenter L’amour des trois oranges, Carlo Gozzi
avait écrit puis corrigé dix chants d’un vaste poème intitulé Marfise l’extravagante, publié en 1772.
Les idées de la Révolution française rencontraient
partout un succès accru, et les ennemis de Gozzi se multipliaient. Dans
l’intervalle avait été fondé, en 1768, à Venise, un périodique artistique, L’Europe littéraire. Vite dirigé par la
toute jeune Elisabetta Caminer, qui était née en 1751, le journal, qui
soutenait les « Lumières », recevait l’appui de tous les scientistes
forcenés, des moines défroqués, des idolâtres de Voltaire. Changeant plusieurs
fois le titre de leur publication, cet organe de presse poursuivit
invariablement une campagne de diffamations permanentes contre Carlo Gozzi et
sa Marfise l’extravagante.
C’était là, de nouveau,
précédé par une succulente préface « écrite entre le doute qu’elle soit
nécessaire et celui qu’elle ne serve à rien », un tableau satirique.
Gozzi se défendait :
- Marfise
l’extravagante est un poème d’aspect plaisant mais ce n’est qu’un tableau
historique des mœurs corrompues, des portraits d’après nature, des caractères
de ma patrie malheureuse, et une prédiction allégorique de son destin final.
Irene Chiellini battit des mains :
- Sous le déguisement du monde chevaleresque, il fait la
satire des mœurs de notre dix-huitième siècle vénitien: dans une société
dégradée, livrée à l’encyclopédisme et à la frivolité, aux manies philosophiques
et aux modes superficielles, les paladins grotesques ont des idées libertines,
allumées dans leurs esprits par de mauvaises publications qu’ils répandent et
propagent dans le petit peuple.
- Oui, poursuivit
Sarina Barbieri, Marfise est une femme « à la mode », hystérique et
sentimentaliste, entourée de chevaliers servants : Bradamante est
transformé en une femme qui administre des biens domestiques, avide et
bourgeoise ; Rinaldo est un aventurier, perfide et voleur, qui s’adonne au
jeu et aux femmes ; le duc Namo est un vil usurier ; Astolfo, un fat
grotesque. Seuls sont restés fidèles aux traditions anciennes Orlando, d’une
part, dont les prédictions de bon sens sont écoutées avec commisération par les
autres paladins, et, d’autre part, Dodone della Mazza, en l’occurrence Gozzi
lui-même, qui se plait à observer les conséquences délétères des modes
corruptrices.
- Mais qui donc, selon toi, est
représentée derrière Marfisa, l’héroïne du poème que l’on voit entourée
d’un nombre toujours croissant d’amants, et avide de voler volontiers les
hommes à toutes les autres femmes ?
Irene Chiellini
sourit :
- Je vais te le dire…
Je vais te dire comment, dans ce dernier poème de la chevalerie, les paladins
de jadis trahirent les mœurs antiques, comment ils abandonnèrent leurs armes au
profit de la paresse, et comment ils se vouèrent à Marfise
l’extravagante !
- Qui est donc Marfise
l’extravagante ? se demandait toute la ville de
Venise.
- Certains, commença Irene Chiellini, estiment que le
personnage de Marfise l’extravagante
soit Caterina Dolfin Tron, une femme qui, comme tu sais, joue un rôle capital
dans la vie de l’écrivain.
- Mais non !
protesta Sarina Barbieri. Je pense, quant à moi, qu’il
s’agisse d’une femme imaginaire, décrite avec tous les défauts des femmes de
notre temps.
Irene Chiellini chuchota, amusée :
- On a aussi avancé que Gozzi ait dépeint la fameuse
Giustiniana Wynne, qui est née en 1737 des amours d’une Grecque et d’un baron
anglais, Richard Wynne.
- Elle laisse, en effet, l’image d’une amoureuse à la
dévorante sensualité, puisqu’elle a défrayé la chronique en tombant enceinte
d’Andrea Memmo puis en fuyant à Paris pour y accoucher en secret auprès de
Casanova, avant d’épouser le septuagénaire Comte de Rosenberg.
Irene Chiellini éclata d’un rire joyeux :
- Auteur de Pièces
morales, elle est d’ailleurs devenue - dès qu’elle n’a plus été en âge
d’avoir des amants - professeur de morale…
- Caterina Dolfin, née
en 1736 et fille du patricien ruiné Giovanni Antonio Dolfin, a épousé à dix-neuf
ans Marcantonio Tiepolo. Fort frivole, elle est devenue aussitôt la maîtresse
officielle du patricien Andrea Tron. En cette année 1772, celle de la parution
de Marfisa l’extravagante, elle s’est
remariée avec son amant le sexagénaire Andrea Tron, surnommé le Patron, qui est
l’homme politique le plus puissant de Venise. Elle est aussi liée par l’amitié
au frère de Carlo Gozzi, le médiocre Gasparo, qu’elle appelait « mon
oncle ».
- Oui, dans la lignée
même des libelles anonymes qui déversent dans les rues de Venise leurs ragots
en prétendant dénoncer des adultères souvent imaginaires, certains veulent voir
en Caterina Dolfin Tron une maîtresse de Carlo Gozzi. La question peut paraître
superficielle, elle est au contraire d’une importance capitale…
- Pour beaucoup, elle fut la maîtresse de Gozzi.
- Ils ont besoin qu’elle l’ait été, pour soutenir ensuite
les thèses qu’ils entendent développer. A ce misérable détail près que rien,
strictement rien, n’établit cette liaison !
Irene Chiellini et Sarina Barbieri auraient été fort
surprises de savoir qu’elles venaient d’évoquer non des potins mondains, comme
elles le croyaient, mais les premiers éléments de l’une des plus importantes
affaires politiques de la vie vénitienne de leur siècle. Caterina Dolfin Tron
allait être, pendant toutes les longues années qui suivraient, un personnage
capital de « l’affaire Gratarol ». Et cette affaire Gratarol,
dévastatrice pour Venise allait en effet avoir pour protagoniste le comte Carlo
Gozzi. Or, que Caterina Dolfin Tron ait été - ou non -
la maîtresse de Gozzi changerait du tout au tout l’interprétation des
événements.
- Certains disent que, bien qu’aucun document ne le
prouve, Gozzi n’a pas dit toute la vérité.
- Je leur laisse cette opinion, trancha Irene Chiellini,
et je conserve la mienne, en retenant l’aveu : il n’y a aucun document à
l’appui de cette thèse.
Dix ans avaient passé, Venise avait oublié
Goldoni. Les temps changeaient. Les nuages s’accumulaient à l’horizon. C’était
la fin d’un âge d’or, celui des temps heureux où, à la fin de chaque carnaval
vénitien, un banquet nombreux réunissait chez Carlo Gozzi bien des convives et
une foule d’acteurs. Dans les salons aristocratiques, il se tenait toujours à
part, préférant passer sa vie à écrire ou en compagnie de sa véritable famille,
les comédiens de la troupe Sacchi.
Carlo Gozzi avait dépassé cinquante ans. Il
devenait, de plus en plus, dans la réalité, le Dodone della Mazza de Marfise l’extravagante. Certes, Giuseppe
Baretti le comparait à Shakespeare. Certes, le comte Francesco Albergati
Capacelli lui dédiait sa pièce Le sofa.
- Mais le public, après avoir oublié et renié
Goldoni, va lui réserver peu à peu le même sort, en cessant de le comprendre.
Irene Chiellini persiflait, corrigeant ce
propos :
- Ou, plutôt, en cessant de faire semblant de le
comprendre…
La ville était submergée de tracts anonymes, qui
dénonçaient les amants et les maîtresses plus ou moins imaginaires de celui-ci
ou de celle-là. Gozzi avait sa part. Un jour, on l’accusait d’être l’amant
d’Antonietta Sacchi, nièce du comédien Antonio Sacchi. Un autre, d’être l’amant
de Chiara Benedetti Simonetti, petite-fille du même Sacchi.
Irene Chiellini riait :
- On se croirait revenu aux temps des Madeleine et
Armande Béjart, des demoiselles de Brie et Duparc chères à Molière!
Que Gozzi ait été lié à Caterina Dolfin Tron
(malgré les idées voltairiennes de celle-ci et ses mœurs extrêmement libres)
par un sentiment d’amitié, c’était vrai.
Sarina Barbieri
demanda :
- Mais quand donc Gozzi et elle Gozzi et elle
auraient-ils été amants ?
- Les tenants de cette hypothèse utopique ont
répondu : aujourd’hui, en 1772.
- Mais c’est d’autant plus insoutenable que cette
année est celle où, enfin, Caterina Dolfin Tron peut épouser son amant Andrea
Tron, mariage longtemps attendu et qui fait d’elle la « patronne » de
Venise !
- L’année passée, Gozzi a tenté en vain d’engager
pour la troupe Sacchi la très belle actrice Caterina Manzoni, sortie du couvent
et mariée à l’acteur comique Giambattista Manzoni, qui brille sur la scène des
théâtres.
- Après avoir songé à Regina Cicucci qui,
cependant, ne plait pas au public vénitien, Gozzi a porté à la fin son choix
sur une autre actrice, Teodora Ricci, âgée de vingt-deux ans, qui a fait ainsi
son entrée dans la troupe Sacchi. Certains la traitent de démon, ou de folle.
Mais elle n’est pas laide. Ni incompétente.
- Et elle aussi, disent les mauvaises langues, est
devenue sa maîtresse.
- Mais non. Il s’est pris de pitié pour elle.
C’est une orpheline de père, elle doit entretenir sa mère qui est d’une paresse
extrême, et elle vient de perdre un enfant en bas âge.
- Pourtant, on la dit dans les bonnes grâces du
secrétaire d’Etat Gratarol !
Ainsi naquit, dedans Venise, la phénoménale
« affaire Gratarol », qui devait marquer le destin de Carlo Gozzi.
Quand le Comte Gozzi engagea Teodora Ricci comme première
actrice de la troupe d’Antonio Sacchi, il aurait été étonné d’apprendre
qu’allait s’ouvrir la plus trouble des périodes de sa vie. Très vite, dans une
atmosphère de suspicion où les radotages empoisonnaient tous les milieux, à
commencer par ceux du théâtre, le caractère de Teodora lui valut d’innombrables
inimitiés.
- Dans la troupe, expliqua Irene Chiellini, tous les
comédiens sont apparentés entre eux. Elle est constituée par Sacchi, sa femme,
sa sœur Adriana, sa fille Angela, son gendre Vitalba, son beau-frère. Nul ne
voit d’un bon œil que Sacchi, qui devient grivois avec l’âge, lui offre maintes
robes de satin.
- Et puis, l’interrompit Sarina Barbieri, non seulement
elle a une sœur ballerine de mœurs douteuses mais surtout, quoique mariée au
libraire Bartoli, Teodora va d’amant en amant. Ce qui, à dire vrai, fait
plaisir à un mari ainsi débarrassé des caprices de son épouse.
Gozzi avait achevé d’apprendre son métier d’actrice à Teodora Ricci.
Celle-ci avait obtenu un salaire de 520 ducats par an qui atteindrait bientôt,
à la suite de continuelles demandes d’augmentation, 850 ducats.
L’écrivain s’était lancé dans l’écriture de pièces picaresques de
cape et d’épée. C’était des tragi-comédies romanesques en prose. Il y en aurait
plus d’une vingtaine. L’auteur apportait des transformations très importantes
par rapport aux pièces dont il s’inspirait. Dans toutes ses œuvres de ce genre,
il continuait à introduire les masques italiens, qui improvisaient sur des
canevas extrêmement précis. Gozzi s’était tourné vers l’Espagne et son monde
tragique, surtout pas vers la France de Voltaire et de Rousseau. Les sentiments
de fidélité, le culte de l’honneur, la belle et noble morgue des héros, le
respect à l’égard des vieillards servaient ses visées de moraliste, face à la
marée rationaliste du siècle. C’était aussi des pièces simples. Gozzi
répétait :
- Je n’hésite pas à dire que, si jamais il devait arriver que les
peuples, parmi les nécessaires divertissements théâtraux que leur consentent
leurs Princes, se mettaient à ne plus goûter que les œuvres dites sublimes et
« éclairées », et à abandonner et à mépriser les œuvres facétieuses,
simples et intelligibles, le moment serait venu pour les Princes de craindre
que leurs peuples n’aient été davantage corrompus qu’éduqués, et de surveiller,
d’urgence, la direction qu’ils prennent…
« La femme vindicative », « La punition
dans le précipice », « La chute de Donna Elvira », « Le
secret public », « Les deux nuits d’angoisse », « Les deux
frères ennemis » avaient connu un énorme succès et le public y avait
accouru tout au long d’innombrables représentations, même si un écrivaillon
avait accusé Gozzi de plagiat avant de perdre le procès qu’il lui avait
intenté. Après « La femme vraiment aimante » et « La Princesse
philosophe », Gozzi acheva une nouvelle pièce, intitulée Les Drogues d’amour.
On était exactement à la fin de 1775.
Irene Chiellini
pouffa :
- Les Drogues d’amour… Quel beau titre ! Il s’agit d’une pièce tirée de l’espagnol,
inspirée de Tirso de Molina. Je l’ai vue à Madrid. Le personnage de César, qui
est Duc de Milan dans l’œuvre de Tirso de Molina, devient le personnage de
Federico, chez Gozzi.
Sarina Barbieri
ajouta :
- Et le personnage de Marco Antonio, chez Gozzi,
s’appelle Don Adonis. Au fait, sais-tu que les journalistes vendus aux idées
nouvelles s’en prennent, ces jours-ci, aux sujets espagnols de Gozzi? Ils
décrètent, du haut de leur suffisance, que le « salut » réside dans
les adaptations et traductions de pièces modernes et qui rendent hommage
« au culte de la liberté et de la raison » !
- Le salut, la raison! La raison a bon dos… Oui, j’ai lu
ce fatras. Le culte de la liberté et de la raison, diantre ! Quel
galimatias ! Mais toi, sais-tu ce que notre ami a répondu à ses
détracteurs, qui lui reprochent ses sujets chevaleresques? Tout en défendant le
genre national de la commedia dell’arte, il a ironiquement conseillé d’écrire…
des faits divers à tous ces petits esprits troubles. Oui, ces journalistes
gallomanes et sournois, ces traducteurs d’œuvres délétères, ces
imposteurs devraient suivre ce conseil, à supposer qu’ils ne le fassent
pas déjà!
- Ma foi, remarqua Sarina Barbieri, c’est ce qui se passe
déjà en France. L’Académie de Bordeaux, qui choisit comme sujets de concours
des thèmes comme les maladies des femmes en couches, ou les moyens de préserver
les Noirs qu’on transporte d’Afrique des maladies vénériennes qu’ils éprouvent
durant ce voyage, vient de primer une pièce des plus médiocres.
- Bah ! Les véritables poètes n’auront jamais pour
eux qu’une minorité de gens intelligents. L’immense majorité des idiots
reviendra toujours là où se trouve l’ornière. Carlo Gozzi, lui, est de ceux qui
ne marchent sur les traces de personne…
Teodora Ricci lut Les Drogues d’amour et
l’apprécia, mais le texte en plaisait moins à Gozzi, qui en enfouit le
manuscrit au fond d’un tiroir. La deuxième lecture des Drogues d’amour
eut lieu, en public, à l’été de 1776. Les acteurs Darbès et Fiorilli avaient
rejoint les rangs de deux compagnies rivales, privant ainsi la troupe de Sacchi
d’un Tartaglia et d’un Pantalon admirables.
Surtout, entre les
deux lectures, Teodora Ricci avait noué une relation sentimentale avec le
puissant homme politique Pier Antonio Gratarol, Secrétaire d’Etat. Il était né
en 1738, à Padoue. Nommé ambassadeur à Naples dès 1775, il attendait le moment
d’y partir.
Membre de la première loge maçonnique à Venise, autorisée
par le gouvernement pour mieux contrôler les activités des maçons, Gratarol
était un habitué des cercles éclairés où ses nombreux courtisans composaient
des poèmes en son honneur comme, jadis, les membres de l’Académie des
Granelleschi à l’égard de l’Archi-Niais, mais avec l’ironie en moins. Le hasard
voulait que Gratarol fût un libertin ridicule, un fat, un coureur de jupons.
Issu d’une famille noble et aisée qui avait occupé maintes charges
publiques, Gratarol avait souffert de la mort de son père, survenue quand il
avait atteint l’âge de seulement quatorze ans. Son éducation avait été confiée
à Natale delle Laste, dont le hasard avait voulu qu’il fasse partie de
l’Académie des Granelleschi. A dix-huit ans, Gratarol s’était inscrit sur les
rôles de la Chancellerie ducale de Venise. Quatre ans plus tard, il s’était
marié. Un mariage d’inclination, à l’en croire. Il avait ensuite demandé, avant
le délai normalement imparti, d’être nommé ambassadeur de Venise à Turin, ce
qui lui avait été refusé. Le poste avait été confié à un fonctionnaire plus âgé
que lui.
Plus tard, aux temps où
Vittorio Amadeo III était devenu Roi de Sardaigne, il y avait été nommé premier
secrétaire de l’Ambassade de Venise, mais cela seulement grâce aux bons offices
de son oncle, le puissant Procurateur de Saint-Marc, Pietro Contarini. Pour des
motifs obscurs, ou que Gratarol disait tels, cette nomination avait été refusée
par le Roi Vittorio Amadeo, qui luttait contre les idées révolutionnaires qui
étaient, en revanche, celles qu’affichait Gratarol.
- Je me fais gloire,
aimait à provoquer ledit Gratarol, d’avoir constamment surpassé les préceptes
d’une fausse morale, qui m’aurait voulu étranger aux plaisirs. Oui, j’ai aimé
et même beaucoup aimé les spectacles, les jeux, les modes et le beau sexe. Mais
l’amour des plaisirs ne m’a jamais fait oublier la profession d’honnête homme,
il ne m’a jamais distrait de mes devoirs.
Cette apologie avait
pour défaut, hélas pour lui, qu’il avait été tancé à d’innombrables reprises
par le gouvernement dont il faisait partie, pour détournement de fonds publics.
Un autre ennui était que ce gouvernement, au même moment, avait interdit les
jeux de hasard. Et, surtout, que Gratarol, tout en continuant à se prétendre
amoureux de la femme qu’il avait épousée, avait courtisé de façon publique,
vulgaire et presque obscène les plus grandes dames de Venise, ce qui lui avait
valu le courroux de maints maris.
Il fréquentait les
coulisses des théâtres et c’est ainsi qu’il venait de faire la connaissance de
Teodora Ricci dont on racontait qu’elle avait la manie d’exhiber sa poitrine,
que l’on disait fort belle. Au retour de Naples où, comme à Turin, au dernier
moment il avait été évincé de tout rôle politique, Gratarol avait offert à tous
les acteurs de la troupe des diavoloni, les dragées napolitaines.
Teodora les accueillit avec enthousiasme, et Gratarol s’écria :
- Je n’ai pas de dame à
servir, en ce moment…
Il essayait de la convaincre de quitter la troupe de
Sacchi et d’aller tenter sa chance à Paris, chez Goldoni. Enfin, pour obtenir
le cœur et les faveurs de Teodora, il se déclara en compétition ouverte avec
Carlo Gozzi, bien que celui-ci ne fût nullement l’amant de l’actrice.
Gozzi avait dépeint Gratarol à ses comédiens tel qu’il
était, un libertin dont l’attitude, et le seul accès aux coulisses de leur
théâtre, déshonorerait leur compagnie.
Antonio Sacchi suppliait Gozzi de lui offrir sa pièce, Les Drogues d’amour, afin de la mettre
en scène lors du prochain Carnaval. Mais par simple scrupule littéraire, Gozzi
hésitait, il temporisait. A l’automne de 1776, malade et alité, il finit
cependant par céder:
- Je n’ai aucune autre œuvre véritablement achevée. Je
vous donne donc celle-ci, mais seulement parce que vous insistez.
A la troisième et dernière lecture de la pièce
assistaient les meilleurs amis de Carlo Gozzi, Paolo Balbi et Carlo
Maffei ; de nombreux écrivains vénitiens, des académiciens Granelleschi
comme Andrea Comparetti et Michele Molinari ; un des fils de Gasparo
Gozzi ; et bien sûr, Irene Chiellini et Sarina Barbieri, Teodora Ricci et
les autres acteurs. Tout se passa au mieux et, le 3 novembre 1776, la pièce fut
autorisée par le très bureaucratique service de la Censure gouvernementale, en
l’occurrence par Francesco Agazzi, « Secrétaire réviseur au Tribunal
contre le Blasphème », ami de Caterina Dolfin-Tron.
- Je ne sais pas pourquoi, prédit l’astrologue Sarina
Barbieri, mais quelque chose me dit que tout ceci va provoquer une nouvelle
Affaire Palisot.
-
L’Affaire Palisot? s’enquit Irene
Chiellini, curieuse.
- Oui, du nom de cet auteur français qui, il y a une
vingtaine d’années, à Paris et avec l’aide du pouvoir royal, a ridiculisé les
Encyclopédistes dans sa pièce Les
Philosophes.
-
Qu’est-ce qui te permet de dire
cela?
- C’est ce qu’affirme le confesseur de Teodora Ricci. Il
lui a conseillé de ne pas se séparer de Carlo Gozzi, qu’il surnomme
« prodige du siècle ». Mais elle ne l’a pas écouté. Elle est la
maîtresse officielle de Gratarol, désormais.
- Oui, poursuivit Irene Chiellini, Gozzi a souvent tenté
de soustraire Teodora à l’emprise pernicieuse de Gratarol. Il l’avait avertie à
plusieurs reprises. Il a fini par rompre avec elle. Par jalousie, tu crois?
- Point du tout! s’exclama Sarina Barbieri. Quand Teodora
a été la maîtresse de l’acteur Coralli, est-ce que Gozzi a été jaloux? Pas le
moins du monde. Teodora Ricci a tenté de susciter sa jalousie, mais en vain.
Gozzi a au contraire encouragé la relation entre les deux acteurs. Tout
simplement, cette fois, le comte Gozzi n’a nulle envie de fréquenter Gratarol,
même si celui-ci a été nommé ambassadeur à Naples. Il a toujours mis en garde
Teodora contre l’emprise intellectuelle, morale et politique de ce louche personnage. Entre Gozzi et elle, ce n’est pas une
rupture sentimentale. Il renonce simplement à son rôle de protecteur de
l’actrice, dès lors que celle-ci s’affiche avec un libertin.
- Certes, mais que
va-t-il se passer, maintenant? Le comte Gozzi est un aristocrate d’antique
noblesse. Le nom de Gratarol, en revanche, apparaît sur tous les rapports de
police comme celui du principal franc-maçon de la ville. Tu sais que notre
gouvernement, après avoir tenté de se montrer conciliant, est désormais hostile
à la maçonnerie. Or, Antonio Sacchi va représenter Les drogues d’amour. Avec, comme actrice principale, Teodora Ricci,
maîtresse de Gratarol!… Quel marasme !
Teodora Ricci, dépitée d’avoir été privée de l’amitié et
du soutien artistique de Gozzi, avait d’abord tout fait pour reconquérir les
bonnes grâces de l’écrivain. Dans ce but, elle lui avait même envoyé son mari.
Mais il s’était montré intraitable.
- Comte Gozzi, vous êtes un Don quichotte moral! lui avait-elle lancé.
Ensuite, l’actrice avait couru se réfugier auprès de son
amant, le galant Gratarol.
- Aidez-moi à me venger de Gozzi, l’avait-elle supplié.
Dans Les Drogues d’amour, il vous
ridiculise sous les traits les plus antipathiques!
Gratarol lut la pièce à son tour, mais ne s’y sentit pas attaqué le
moins du monde. Le scandale, cependant, pouvait commencer. Moins d’une semaine
après, toute la ville de Venise amplifiait la rumeur que l’actrice avait
elle-même lancée. C’était une impitoyable machine d’illusion qui s’était mise
en branle. Les aristocrates et les plébéiens, les journalistes et les commères
cancanaient:
- La pièce de Carlo Gozzi, Les Drogues d’amour, met en scène et caricature le Secrétaire
d’Etat Gratarol, sous les traits du personnage de Don Adonis.
Gozzi haussa les épaules. Il avait la conscience
tranquille. Sa pièce était inspirée du théâtre espagnol. Il l’avait écrite
avant que Gratarol ne devienne l’amant de Teodora. Et puis, dans le passé, il
avait souvent décrit des personnages de fats. Gratarol, pensait Gozzi, était
sûrement si attaché à la liberté d’expression qu’il ne pourrait pas être assez
sot pour prétendre lui interdire de mettre en scène, au théâtre, un personnage
grotesque.
Alors un coup de tonnerre retentit dans le ciel de
Venise.
A l’improviste, quelques jours plus tard, à la surprise
générale, c’est Gratarol en personne qui entreprit des démarches insanes auprès
de la Justice, exigeant que le gouvernement relise attentivement Les drogues d’amour, dans l’intention
bien arrêtée de faire censurer la représentation de la pièce. Cette requête
était un événement parfaitement inhabituel, une procédure anormale, car le
principe en vigueur était que « la magistrature ne pouvait faire
erreur ». Il fallait un fait nouveau pour qu’une pièce soit reconsidérée.
Ici, le seul fait nouveau consistait dans les ragots de Teodora Ricci et dans
la plainte déposée par un fonctionnaire aussi considérable que Gratarol.
La situation était explosive. Un vrai nœud gordien.
Caterina Dolfin Tron, accusée par beaucoup, et à tort, d’être une ancienne
maîtresse de Gozzi, était l’épouse de l’homme le plus puissant de Venise,
membre du gouvernement et lui-même, secrètement, franc-maçon de rite écossais.
Elle était l’ennemie de Gratarol, autre membre du gouvernement, qui avait
cherché à la séduire, l’avait bafouée et avait déserté son salon pour devenir
l’amant de Teodora Ricci, autre maîtresse supposée, et contrairement à toute
véracité, de Gozzi.
C’était de la part de Gratarol une colossale erreur que
d’avoir lui-même attiré l’attention de ses ennemis à lui, sur la pièce de Carlo
Gozzi.
Or, dans une ville où ne s’opposaient que pour la façade
un gouvernement oligarchique et des séditieux, ou des membres du gouvernement
entre eux, mais où, en vérité, tout n’était qu’une façade destinée à masquer
les luttes internes des différents rites de la maçonnerie naissante entre eux,
le service de la Censure obéissait au doigt et à l’œil à Caterina Dolfin-Tron.
Elle avait juré la mort de ce dernier.
La Censure, ayant examiné pour la seconde fois le
manuscrit de l’innocent Gozzi, accorda de nouveau sa pleine autorisation à la
représentation des Drogues d’amour.
Sur les murs de Venise, fut affichée partout la sentence
du tribunal. On y lisait que cette histoire n’était « qu’une extravagance
née dans la cervelle de Gratarol, visiblement bouleversé par des idées
anti-nationales ».
- Teodora Ricci est une drôle de femme. On dit que Sacchi
a prétendu en public qu’il l’avait eue, et qu’elle s’est évanouie de honte. En
tout cas, elle veut se faire de la publicité, trancha Irene Chiellini.
- Oui, répondit Sarina Barbieri. Gozzi est allé chez Sacchi, et lui a
demandé de retirer la pièce de l’affiche. Mais la première doit avoir lieu dans
quelques jours.
Tout aurait pu s’arrêter là. Antonio Sacchi vieillissait
mal. L’homme de théâtre qu’il était avait flairé le scandale, donc l’affluence
du public, donc le profit économique. C’était lui qui, dès les premiers jours
de l’affaire, avait porté le manuscrit des Drogues
d’amour à Caterina Dolfin-Tron en personne.
- J’ai engagé des frais, et je ne retirerai pas la
pièce ! avait-il catégoriquement répondu à Gozzi.
Les rôles de la pièce avaient déjà été distribués. Le
personnage de Don Adonis, que la croyance populaire assimilait d’avance à
Gratarol, avait été confié au gendre de Sacchi, l’acteur Giovanni Vitalba.
- Et Vitalba ressemble comme deux gouttes d’eau à
Gratarol! s’émut Irene Chiellini.
- Surtout, reprit Sarina Barbieri, on dit que Sacchi
l’habillera, le grimera et le dirigera de telle façon qu’il en fera un portrait
craché du secrétaire d’Etat.
- Mais aussi, quel idiot que ce Gratarol, fit Irene
Chiellini. Il a intrigué et manœuvré si mal que c’est de sa faute, si Venise
croit que les Drogues d’amour n’ont
d’autre but que de se moquer de lui.
Ainsi, le 10 janvier 1777, au soir, des milliers de
personnes et de badauds se dirigèrent vers le théâtre où, pour la première
fois, on allait représenter les Drogues
d’amour. Les billets d’entrée s’arrachaient, au marché noir, à des prix
exorbitants.
Le Comte Gozzi, depuis sa fenêtre, observa ce mouvement
de foule :
- C’est bien triste, fit-il. Le public se presse en masse
pour assister à une pièce que je ne tiens pas pour une de mes meilleures, alors
qu’il en a ignoré d’autres, nettement supérieures.
- Oui, éclata de rire
Irene Chiellini, on voit bien qui seront les deux mille spectateurs, ce soir.
Tous les cocus et toutes les cocues de Venise! On dit que même l’épouse
légitime de Gratarol y sera aux premiers rangs, et qu’elle exulte d’avance!
Carlo Gozzi, Irene Chiellini et Sarina
Barbieri prirent à leur tour le chemin du théâtre et s’installèrent tous les
trois dans la loge réservée à l’auteur. Le rideau se leva. Ce soir-là, Gozzi
eut la surprise de constater que, sur la scène, ne se trouvait nullement un
acteur interprétant son personnage de Don Adonis, mais une copie conforme de
Gratarol…
Le public, ravi par cette bonne blague,
s’égosilla en bravos pendant une heure entière. Quant au véritable Gratarol, il
avait été contraint de s’enfuir, sous les huées et les quolibets. Dès le
lendemain matin, il se précipita en écumant de rage au tribunal, prétendant
découvrir dans Les drogues d’amour
des allusions compréhensibles à lui seul. Le tribunal le débouta vertement. Le
seize janvier, sans s’annoncer, il courut frapper à la porte de Gozzi. Les Drogues d’amour avaient déjà eu quatre
représentations nouvelles, deux mille spectateurs par soir. Le menu peuple de
Venise avait rebaptisé l’œuvre : « la comédie du Gratarol ».
Les amis de jeunesse de Carlo Gozzi,
les fidèles Paolo Balbi et Carlo Maffei, assistèrent aux rencontres entre les
deux adversaires.
- J’exige, comte Gozzi, que vous retiriez votre
pièce ! Vous aurez mon suicide sur la conscience ! se
mit à hurler le franc-maçon, dépité.
- Calmez-vous, Gratarol. Je peux vous promettre de
retrancher ce qui vous blesse, mais je ne vous ai pas caricaturé.
- Et je vous interdis de devenir l’amant de
Teodora !
- Mais si j’avais voulu le devenir, je ne vous aurais pas
attendu, mon cher Gratarol. Le hic est que je n’en ai jamais eu nulle
intention…
Quand Gozzi implora qu’il soit demandé à Sacchi d’interrompre
les « Drogues d’amour »,
Francesco Sagredo, sénateur de Venise et chef du Tribunal suprême, le glaça:
- Votre pièce, comte
Gozzi, ne vous appartient plus. Il est de l’intérêt du gouvernement qu’elle
continue à être jouée. Je vous ordonne de poursuivre les représentations. Si
vous vous opposez, vous serez jeté en prison. Aux Plombs !
Dans l’espoir que la
cinquième représentation n’ait pas lieu, Teodora Ricci fit semblant de se
casser un pied. Le gouvernement intervint afin qu’Irene Chiellini prenne sa
place puis, le subterfuge aussitôt découvert, Teodora fut emmenée chaque soir
jusqu’au théâtre, entre deux gendarmes.
Gratarol, montré du doigt dans les rues, devint haineux.
De dépit, il déchira publiquement sa robe rouge de Secrétaire du Sénat. Cet
outrage à l’Etat fut le premier d’une longue série. Il s’enferma chez lui et
envoya à Gozzi mille lettres haineuses de menaces. L’une d’elles fut
interceptée par un espion du gouvernement qui n’était autre que Casanova. Il
fut enjoint à Gratarol par le Tribunal de rétracter ses menaces. Il feignit de
se repentir. Mais Gozzi, face au Grand Inquisiteur Paolo Renier puis à Caterina
Dolfin-Tron, se heurta à la même volonté :
-
La pièce doit continuer à être jouée.
Gratarol et Gozzi ne se saluaient plus. Gratarol par
orgueil. Gozzi, tout bonnement, sur ordre formel de la magistrature…
Gratarol avait
énormément d’ennemis, à la fois à cause de ses idées et de son caractère, à
l’intérieur comme à l’extérieur de la franc-maçonnerie. L’affaire des Drogues d’amour était en train de saper
les appuis qu’il avait encore, rarissimes, au sein du Sénat vénitien.
- S’agit-il donc seulement, ici, d’une affaire de
théâtre? demanda Irene Chiellini, intimidée par l’ampleur que prenaient les
événements.
- Bien sûr que non,
répondit Sarina Barbieri. Tu sais bien que toutes les barrières morales
s’effondrent. Les luttes anticléricales abondent. La papauté est remise en
question. On en arrive presque à une situation de mécréance. Rappelle-toi qu’il
y a quelques années, Carlo Contarini et Giorgio Pisani ont été condamnés à la
prison la plus dure, pour avoir cherché à favoriser un programme de
redistribution des richesses à l’intérieur de la noblesse…
- Oui, l’interrompit
Irene Chiellini, et les choses sont encore plus compliquées. Certes, les
personnes favorables aux idées dites nouvelles, comme Gratarol, sont
effectivement écartées des postes de pouvoir. Mais Giorgio Pisani, lui, est
réactionnaire.
- Notre gouvernement
oligarchique est figé. Et Gozzi ne fait partie ni de la maçonnerie et des
jacobins, qui appellent la démocratie de leurs vœux, ni des Barnaboti, les nobles miséreux et
réactionnaires qui cherchent en vain à retrouver leur prestige d’antan.
L’oligarchie ne maintient plus rien, les réformistes veulent tout détruire, les
réactionnaires veulent tout conserver. Cela laisse peu de place à un Gozzi qui,
lui, veut créer.
Gratarol continuait à
creuser sa fosse de ses propres mains. Il persévéra à refuser toutes les
tentatives de conciliation qui lui étaient proposées. Gozzi avait beau tenter d’empêcher que Gratarol ne fût la victime des Drogues d’amour, l’orgueilleux libertin
rejetait son aide et l’accusait de conspirer à sa perte. Il paraissait tout
faire pour ne pas obtenir les postes auxquels, officiellement, il prétendait
aspirer.
« Fou
furieux » ou, du moins, se prétendant tel, Gratarol gagna Padoue, sa ville
natale, dans la nuit du 10 au 11 septembre 1777. Ensuite, en équipage
restreint, il franchit les frontières des Etats vénitiens à l’aube du 25
septembre. Les Inquisiteurs d’Etat en furent aussitôt avertis. Les espions du
pape, eux aussi, remplissaient de rapports les archives réservées du Vatican.
Gratarol atteignit la ville de Brunswick, où il fut reçu par son ami le Duc
Ferdinand. Puis ce fut Vienne, où l’espionna deux mois durant le secrétaire de
l’ambassade vénitienne dans la capitale autrichienne, Orazio Lazzerini. Enfin,
son exil le conduisit à Stockholm.
Gratarol était un
fonctionnaire de la République de Venise. Or, il avait accompli ce voyage sans
l’indispensable autorisation. Aussi, deux mois plus tard, le 5 décembre, le
Conseil des Dix de Venise engagea Gratarol à se disculper dans les meilleurs
délais. Gratarol restant enfermé dans son silence il fut condamné à mort, aux
termes de la loi, le 22 décembre 1777, et par défaut, pour haute trahison
envers l’Etat.
La nouvelle de sa condamnation à mort
fut notifiée à Gratarol, toujours à Stockholm, à la fin du mois de janvier de
l’année suivante. Sa tête avait été mise à prix. A Venise, le gouvernement
confisqua ses biens, qui représentaient 1750 ducats de revenu annuel. Lesdits biens furent mis à prix et rachetés par Galante, l’avocat du
Fisc vénitien en personne, afin de régler les dettes innombrables que le fuyard
laissait dans sa patrie.
L’éminent franc-maçon, qui s’était
souvent vanté publiquement d’être un membre considérable d’une loge, s’était
mis à le nier d’un seul coup. Il avait averti ses amis, le 11 septembre 1777,
en quittant Venise pour toujours, mais s’était montré plus discret sur d’autres
points.
- Ca alors, sursauta Irene Chiellini,
la loge que dirige Gratarol depuis le 7 juin 1777 s’oppose à une autre loge, de
rite écossais, dans laquelle siègent de grands patriciens, et notamment Andrea
Tron…
-
Le mari de Caterina Dolfin-Tron ! fit Sarina Barbieri.
- Ainsi,
tout s’éclaire. Le gouvernement, dans un premier temps, s’est servi des Drogues d’amour, la pièce de Gozzi.
C’était un moyen idéal, pour le gouvernement et pour qui connaissait donc son
caractère, de pousser Gratarol à la faute.
- C’est bien ce que je
pense, acquiesça Sarina Barbieri. Notre pauvre ami, le Comte Gozzi, est
totalement innocent. Il a été, contre son gré, l’outil d’un règlement de
comptes entre deux factions de francs-maçons. C’est absolument fou. Paolo
Renier lui-même a déclaré à Carlo Gozzi son opposition aux activités secrètes
des sociétés maçonnes. Or, mon idée est que les historiens du futur
s’apercevront de ce qu’il est lui-même maçon !
- Et moi, je me demande
si le départ de Gratarol n’a donc pas été une mise en scène. Réfléchis.
Gratarol, qui ne recevait pas sa nomination à Naples, était de plus en plus
faible sur la scène politique. Ses ennemis, il l’a lui-même avoué, étaient dressés contre lui à cause de sa conduite passée. Des
dissensions internes minaient la franc-maçonnerie. Et s’il avait su, d’avance,
qu’il allait devoir s’exiler? A ce moment, Teodora lui parle de la pièce de
Gozzi. Il la lit, il ne s’y voit pas représenté. Pourtant, il attire
l’attention de tous sur les Drogues
d’amour, et prétend les faire interdire. Il remue lui-même toute la
publicité autour de cette affaire. Et donc, Gratarol est-il un entêté? Un
maladroit? Un inconséquent? Ou est-il très
intelligent? Que cherche-t-il? A faire parler de lui? A gagner du temps? A
préparer sa fuite et son exil ? Bref, est-ce que ce n’est pas Gratarol qui
prend, à travers les Drogues d’amour
de Gozzi, un prétexte à un exil bien préparé?
- Ton raisonnement est troublant. En effet, il se
présente comme un franc-maçon dont le gouvernement a confisqué les biens, mais
en vérité, il avait emprunté sept mille ducats d’or au comte Serinan, de 1773 à
1777 et, en avril 1776, quatre mille ducats aux usuriers du ghetto. Il était
surendetté !
- D’où ma
certitude. Il s’est moins exilé pour le scandale
des Drogues d’amour que parce que,
ruiné, il désirait s’exiler mais voulait se déguiser en victime.
L’exil de Gratarol n’avait nullement
été un coup de tête. Il avait par exemple prétendu avoir reversé, deux jours
avant sa fuite, les deux tiers de sa dot à son épouse, qu’il abandonnait. Or sa
femme le confirmait, c’était un mensonge flagrant.
Gratarol, maintenant,
se trouvait à Stockholm, auprès du philo-maçonnique roi Frédéric-Adolphe de
Suède. Celui-ci, qui avait régné de 1751 à 1771, venait de demander à son fils
Gustave III de lui succéder. Gratarol resta, là-bas, ce qu’il avait déjà été à
Venise : un courtisan.
- Je comprends,
maintenant, s’amusa Sarina Barbieri, pourquoi dans les années passées les
visites des Suédois importants à Venise ont toujours été si admirablement
fêtées par les amis de Gratarol !
Quelque temps plus
tard, le mémoire en défense que Gratarol avait écrit et fait imprimer en Suède
traversa les frontières et arriva à Venise. Le titre en était : Récit apologétique. Irene Chiellini s’en
était procuré un exemplaire, sous le manteau.
-
Qu’écrit donc Gratarol ? lui
demanda Sarina Barbieri.
- Il parodie Alcibiade, en s’exclamant : « Je
leur ferai bien voir que je suis encore vivant » !
- Hum ! Ce pauvre Gratarol est très loin d’être
Alcibiade…
- Fort loin, ma foi ! Gratarol s’y prend à tout le monde. Il
insulte Caterina Dolfin-Tron, qu’il traite de matrone impie, de prostituée et
de vipère. Il insulte le mari de celle-ci, Andrea Tron, qu’il surnomme « le
demi-dictateur », et autres gracieusetés. Bref, il crache son venin sur
tous les grands de Venise. Et sur les institutions. Mais surtout, son livre a
une cible principale. Tu devines laquelle…
-
Carlo Gozzi, naturellement.
-
Naturellement.
Le tirage de la première édition du livre de Gratarol
avait été de 600 exemplaires, ce qui, à l’époque, suffisait cependant pour
atteindre à la célébrité à travers toute l’Europe. Ce fut le cas. Gratarol
paradait dans maintes capitales d’Europe et notamment en Angleterre, pays à la
très forte implantation maçonnique, où son bienfaiteur était William Morton
Pitt.
- Dis donc, il a des relations, notre Gratarol! Le père,
William Pitt, premier comte de Chatham, était protestant, et député whig. Il a longtemps été Premier Ministre,
et Ministre de la guerre pendant la Guerre de Sept ans qui a donné à
l’Angleterre le Canada et l’Inde. Il est mort l’an dernier. C’était le symbole
de la lutte anglaise contre les pays européens continentaux. C’est son fils, le
« second Pitt », né en 1759, qui reçoit Gratarol chez lui, et qui lui
a déjà prêté, dit-on, huit mille sequins d’or !
-
Quelle est la version de
Gratarol ?
- Que Carlo Gozzi et Caterina Dolfin-Tron, qui auraient
jadis été amants, s’étaient alliés contre lui. Bref, que Gozzi s’était allié et
vendu à l’oligarchie, qui était soucieuse de condamner Gratarol à l’exil et à
la mort.
Les deux jeunes femmes furent secouées par un immense éclat de rire.
Cette thèse, fût-elle celle de tous les Jacobins de Venise, ne tenait tout
simplement pas debout.
Les commentaires au livre de Gratarol
allaient bon train.
- Il est impossible, remarquait Irene
Chiellini, de lire ces pages sans rire, si l’on a un rien de bon sens ou
d’esprit critique. Gratarol reconnaît lui-même avoir beaucoup d’ennemis. Il a
fait preuve d’ambition, et surtout d’incohérence et de désinvolture, pour ne
pas dire de malhonnêteté dans ses fonctions publiques.
- Oui, fit Sarina Barbieri. Il a épuisé
les crédits de l’Etat, pour paraître en société avec faste, et pour mener une
vie libertine. Il est obsédé par les jeux d’influence. Il a fait carrière grâce
à ses relations de famille, quand il a reçu jadis sa nomination à Turin de son
oncle, Pierre Contarini.
- Non content de se heurter au puissant
Andrea Tron à l’occasion d’élections, il a fait une cour empressée à celle qui
était la maîtresse, puis est devenue la femme d’Andrea Tron, dit par jeu de
mots, et pas seulement par jeu de mots, le « Patron » de Venise.
- Il a continué à mener une vie
dissipée, empruntant tantôt à des usuriers, tantôt directement dans les caisses
du Trésor public. Il a affiché ses bonnes fortunes. Il s’est monté léger,
vaniteux, imprudent et arrogant à la fois.
- Et puis, s’écria un acteur, il a
séduit Teodora, il a essayé de l’arracher à notre compagnie. Les ragots de
l’actrice sur les Drogues d’amour
l’ont convaincu d’avoir trouvé un moyen de se mettre en valeur.
- Oui, répondit un autre, mais ses
ennemis politiques ont alors saisi l’occasion de le laisser se ridiculiser
lui-même, parce que l’on savait que toute la ville se moquerait de lui après
les Drogues d’amour !
- Le plus grave, s’assombrit Irene
Chiellini, est qu’il n’y avait évidemment aucune collusion entre Gozzi et le
gouvernement oligarchique. Gozzi a été l’instrument d’un conflit qui opposait
des forces occultes. Le bouc-émissaire, bien davantage que Gratarol, c’est
Gozzi. Sa seule responsabilité est d’avoir écrit une pièce qui représentait un
fat, puis que cette satire arrange les intérêts d’un pouvoir politique soucieux
de se débarrasser de Gratarol. Ensuite, ce dernier a tout fait, par son
attitude et maintenant par son livre, pour ressembler au Don Adonis des Drogues d’amour. Il se donne le beau
rôle dans un exil que, de toutes façons, il n’aurait pas pu retarder davantage.
Loin d’avoir causé quelque tort que ce soit à Gratarol, c’est Gozzi qui, sans
le vouloir, a haussé ce fait-divers, la banale ruine d’un franc-maçon, en
scandale international…
A l’œuvre prolixe de Gratarol, où il se
trouvait attaqué en termes très durs et évidemment diffamatoires, Gozzi voulut
répondre. Ou plutôt, il envisagea de répondre par
quelque écrit ironique et plaisant. L’oligarchie vénitienne le lui interdit.
-
Ai-je bien entendu
la nouvelle ? demanda Sarina Barbieri.
- Très bien, confirma Irene Chiellini. Insulté,
accusé de toutes les vilenies, vilipendé, Gozzi se voit refuser par
l’oligarchie le droit de laver son propre honneur !
Les choses n’allaient nullement s’arrêter là.
Le 16 avril 1780, apparut en Suisse un livre anonyme, sans le moindre
nom d’auteur, en réponse à Gratarol, imprimé à Genève et qui était intitulé: Réflexions d’un impartial au sujet de
l’affaire Gratarol.
Le mystérieux
« Impartial » s’adressait à Gratarol :
- Vous avez livré de
vous, disait-il en substance, un autoportrait trop flatteur. Vous avez proféré
des insultes ignobles contre Carlo Gozzi. Vous vous bâtissez une chimère et
vous finissez par y croire. Vous étiez amoureux fou de Teodora Ricci, sans
modération ni égards. La compagnie
d’Antonio Sacchi murmurait. Carlo Gozzi a tâché de détacher
Teodora Ricci de son amitié indécente pour vous. Alarmé, vous avez essayé
d’emmener Teodora Ricci à Naples, puis vous avez pris pour ennemis le Comte
Gozzi et sa troupe d’acteurs comiques. Vous avez déclaré satirique à votre
égard les Drogues d’amour, vous avez
accusé Carlo Gozzi d’être votre rival, vous avez exigé une interdiction de la
pièce. Vous avez fait du bruit. Sans ce bruit, la rumeur aurait cessé dès la
première représentation. Vous avez recouru aux Inquisiteurs d’Etat. Teodora Ricci
a feint de se casser le pied, et elle a été remplacée par Irene Chiellini qui a
repris le rôle avec son habituel brio. Vous vous êtes exposé, Gratarol, à la
dérision publique. Le peuple vénitien ricanait de votre fanatisme. Ainsi la
fiction est devenue réalité, et la fable est passée à l’Histoire. Vous avez
voulu obtenir la cessation des représentations. Vous avez insulté Carlo Gozzi.
Vous vous êtes déshonoré une première fois en lui envoyant un billet d’insultes
ordurières, et une deuxième fois en le rétractant. Vous avez outragé le Sénat
et les tribunaux. Ennuyé de Venise, vous ne rêviez que de vous en aller au
loin. Vous êtes parti pour Stockholm. Vous saviez que cet acte de haute
trahison vous exposait à une condamnation à mort. Le Sénat vous a condamné à
mort, en effet, mais a eu la bonté de ne pas envoyer des sicaires à votre
poursuite. Votre économie déréglée a été la cause de votre exil. Plus failli
que mécontent, vous avez pris la fuite, laissant derrière vous mille dettes, et
le Fisc non payé. Maintenant, vous publiez cette apologie de vous-même, ce
mémoire en défense qui n’est que l’exposé de vos folies.
- En effet, dit Irene
Chiellini, le livre de Pier Antonio Gratarol est l’éternel monument de son
imprudence.
- Mais qui se cache
derrière le mystérieux pseudonyme de « l’Impartial » ?…
- Les habitants de Venise, dans leur majorité, répondent
qu’il ne peut s’agir que de Gozzi lui-même.
Celui-ci, d’ores et
déjà mis dans l’impossibilité de répondre directement à Gratarol, désira publier un démenti afin de pouvoir
établir, à tout le moins, qu’il n’était nullement « l’Impartial ».
Nouvelle surprise. Une
fois encore, Carlo Gozzi fut convoqué par les mêmes hauts personnages qui,
hier, avaient donné l’ordre que soient représentées les Drogues d’amour.
Les gendarmes perquisitionnèrent son domicile, et
confisquèrent ses manuscrits.
Enfin, le plus puissant des personnages
du gouvernement annonça de vive voix, à un Carlo Gozzi sidéré :
- Une dernière fois, Comte Gozzi, ne
vous mêlez plus de ceci. Ecrivez vos contes de fées, qui sont admirables. Mais
ne vous occupez plus de politique. Il vous est interdit de plus jamais parler
de l’affaire Gratarol, qu’il faut désormais étouffer et qui risquerait
dorénavant de mettre en accusation trop d’éminents personnages de l’Etat.
Gratarol pouvait publier, à Stockholm,
un livre lu et commenté dans toutes les cours royales d’Europe, et dans les
pages duquel il se déchaînait contre Carlo Gozzi.
L’anonyme « Impartial »
pouvait publier, en Suisse, un livre où il répondait à Gratarol et prenait la
défense de Carlo Gozzi, qui ne lui avait d’ailleurs rien demandé et qu’il
défendait à l’occasion fort mal.
Mais à Venise, Gozzi, privé de toute
liberté d’expression, muselé par un gouvernement oligarchique liberticide,
n’avait pas le droit de publier la moindre ligne sur cet argument.
- C’est stupéfiant! s’exclama Irene
Chiellini, outrée à juste titre.
On n’aurait pu mieux dire. Et là-dessus
Gratarol, toujours depuis la lointaine Suède, publia un second ouvrage, aussi
pondéreux que le premier, orné d’un avantageux portrait de lui-même, où il
continuait sa campagne haineuse contre Gozzi.
- Gratarol, fit Sarina Barbieri,
suppose que le fameux « Impartial » serait un castrat, un curé ou un
auteur aux gages des époux Tron. Il s’acharne avec une violence insensée et
renouvelée sur Carlo Gozzi.
-
Mais qui est-il, cet
« Impartial » ?
- Selon moi, d’après sa façon d’écrire, c’est un
auteur milanais, qui a flairé la bonne affaire éditoriale et commerciale, et
qui est d’ailleurs fort mal au courant de tout ce qui concerne notre ami.
Pour Gozzi, qui avait maintenant soixante ans,
commençaient vingt années d’un véritable enfer. Il était attaqué par Gratarol.
Il était défendu par un médiocre « Impartial » et, dans le grand
public, passait pour être cet « Impartial ». Vingt ans durant, le
gouvernement oligarchique, ennemi de Gratarol, nierait à Gozzi la plus
élémentaire liberté. Or, pendant les mêmes vingt ans, la franc-maçonnerie
vénitienne, ennemie du gouvernement, accuserait Carlo Gozzi à coups de
libelles, de livres, de campagnes de presse et de menaces, d’être un allié et
un agent du gouvernement. Gozzi se confia à son amie Irene Chiellini :
- Je suis menacé des Plombs, la terrible et
fameuse prison, près du Pont des Soupirs, qui se trouve sous un toit de plomb
qui la transforme en four, l’été, ou en glacière, l’hiver. Je vais donc écrire,
mais en secret, une Lettre de réfutation
où je me livrerai, point après point, à une impeccable démonstration de mon
innocence. J’enfouirai ce manuscrit dans un tiroir. Et surtout, je vais écrire
mes Mémoires. Je mourrai avant que
l’oligarchie ne me consente de les publier. Alors, tout cela sera donc légué à
mes héritiers, c’est-à-dire à mes neveux, ou plutôt à vous-même, Irene, puisque
je n’ai pas d’enfants.
-
Quel en sera le
titre ?
-
Les Mémoires inutiles !…
Pour Gozzi, le bonheur allait venir
désormais non de Venise, mais d’Allemagne. A l’automne de 1786, deux hommes
s’assirent à la terrasse du café Florian, sur la place Saint-Marc, et ces deux
hommes s’appelaient Carlo Gozzi et Goethe. Le premier, dès lors, était presque
oublié, au moins d’un point de vue littéraire, dans sa propre patrie. Il
n’était plus qu’une victime de son gouvernement. Mais à l’étranger, les Allemands
avaient commencé à s’inspirer de lui. Gozzi était même déjà traduit, de
son vivant, en danois.
Le soir-même, les deux génies se rendirent au théâtre
pour ce qui devait être l’ultime représentation, après plus de cinquante ans
d’activité, de la troupe d’Antonio Sacchi, ou de ce qu’il en restait.
Goethe et Carlo Gozzi, Irene Chiellini et Sarina Barbieri
qui leur faisaient compagnie avaient les larmes aux yeux. Une page d’histoire
allait être tournée à jamais.
- Entre 1772 et 1778, dit Goethe, j’avais déjà vu en Allemagne trois comédies de
vous, Comte Gozzi. Savez-vous que, dès avant mon voyage en Italie, je vous ai
emprunté des sujets de narration? Je me suis inspiré, surtout, de L’amour des trois oranges.
- Je vous en remercie,
répondit Gozzi. Vous avez mis en scène, aussi, ma comédie Les mendiants heureux. Au fait, qu’avez-vous pensé de ma polémique
avec Goldoni ?
- J’étais de votre
côté. Je trouve très naturel qu’il y ait des masques sur la scène, puisque les
rues de Venise, elles aussi, en sont pleines ! J’ai considéré que la Locanderia de Goldoni, par exemple,
était révoltante. J’ai toujours adoré, en revanche, votre connaissance du
métier, votre habileté technique, votre évasion raffinée, votre art de passer
du comique au fiabesque et de la satire au persiflage. Pour moi, conclut
Goethe, votre nom est l’égal de ceux de Shakespeare, de Schiller, d’Aristophane
et des tragédiens grecs. Tel est l’avis de Hoffmann, de Schlegel et des autres
critiques de mon pays.
- Oui, se rappela Gozzi, ce pauvre Goldoni s’était réduit à un seul
argument pour prouver que ses œuvres étaient sublimes, son succès. Il me fallut
le convaincre de ce que cet argument ne valait pas tripette. J’avais besoin de
soldats, pour mener cette bataille. Mes soldats furent les acteurs de Sacchi.
Il garda le silence, un instant, et ajouta en se tournant
vers Irene Chiellini :
- Comme feu votre mari, Anastasio Zannoni.
Il poursuivit :
- Cependant, mon choix de titres puérils ne fut qu’un
artifice. Il ne s’est pas agi d’un caprice poétique. Je me donnai beaucoup de
mal pour que mes fables amusent le public. Je n’ai pas passé ma vie en voluptés
scandaleuses, ni en bêtes récréations. Je n’ai jamais souillé la littérature,
en la mettant bassement à prix.
- C’est ce qui vous attire aujourd’hui, dit Goethe, les
aboiements de tant d’individus aussi détestables qu’illettrés.
- Oui. On pourra dire que j’ai été misanthrope, mais pas
que j’ai été un sophiste. J’ai traité les sujets sérieux avec facétie, voilà
tout. J’ai pensé que la plaisanterie serait un meilleur moyen, pour défendre la
vertu, qu’une trop magistrale gravité.
A la fin de la représentation, Antonio Sacchi et ses comédiens
saluèrent. Gozzi et Goethe, debout dans leur loge, les applaudirent. Puis, le
rideau tomba. La merveilleuse troupe théâtrale venait de se donner pour la
dernière fois en spectacle. Goethe s’exclama :
- Le théâtre, après
eux, ne sera plus jamais ce qu’il fut. On ne les verra plus sur scène. Il ne
restera qu’à lire vos œuvres, et le plaisir de la lecture remplacera celui des
yeux. Que l’on puisse ou non ressusciter d’aussi admirables bouffons que ces
acteurs, vos fables resteront populaires et sublimes. Vous vous étiez choisi,
vraiment, une belle armée ! soupira Irene
Chiellini avec une admiration teintée de mélancolie.
- Oui, j’ai essayé de
prouver, grâce à eux, que les contes de nourrices peuvent avoir du charme, et
qu’ils ne sont pas en contradiction avec la défense des nobles ou de
l’héroïsme. Aucune œuvre de théâtre n’attire le public sans quelque mérite
intrinsèque. Et je n’ai jamais toléré de voir le public insulté par des plumes
qui sont la honte de ma nation. Goldoni
fut un adversaire acharné de la comédie improvisée. Si son éducation lui
avait permis de penser de façon haute et droite, s’il s’était restreint à un petit
nombre d’œuvres écrites avec modération, s’il avait su distinguer entre les
idées et en faire bon usage, il aurait pu laisser un plus beau nom. Mais il
s’est retranché sur une position de principe absurde, à savoir que le réalisme
plaît toujours et en tous lieux. Le manque de culture, et la nécessité d’écrire
servilement tant et tant de pièces furent les bourreaux de son talent. Je ne peux lui pardonner d’avoir donné le
beau rôle à la plèbe, justement pour se gagner les faveurs de celle-ci.
- Oui, fit Goethe,
Goldoni a exposé sur le théâtre des vérités matérielles, matérialistes et
triviales, non point imitées de la nature, mais recopiées, et sans l’élégance
nécessaire à un écrivain digne de ce nom. Il n’a pas su, ou il n’a pas voulu
séparer les vérités qui doivent être portées au théâtre de celles qui ne
doivent pas l’être. Il n’a écrit aucune œuvre qui mérite d’être appelée
parfaite. Ce sont tout au plus des amas de matériaux
et d’anecdotes. Une sorte de dictionnaire auquel, en outre, la langue italienne
ne doit strictement rien. Voilà ce que je ne cesserai jamais de maintenir, avec
une inaltérable urbanité.
- Même si, convint
volontiers Irene Chiellini, il y a en certaines de ses pièces quelque beauté
ou, plus exactement, quelque beauté en germe, mais qui n’a pas donné ses
fruits.
Peu de jours plus tard, Antonio Sacchi s’embarqua sur un
bateau pour Gênes, avec l’intention de gagner Marseille. L’octogénaire était
gravement malade et les matelots, le croyant mort ou craignant qu’il n’eût la
peste, jetèrent son cadavre à la mer alors qu’il venait à peine d’entrer en
agonie.
Ainsi la mer, cette mer que les patriciens vénitiens
épousaient jadis symboliquement, fut le linceul du comédien. Fin cruelle,
éminemment théâtrale, pour celui qui avait été, vraiment, le plus grand et le
Dernier Arlequin.
La nouvelle de la mort tragique de
Sacchi bouleversa Carlo Gozzi et ses amies, mais aussi Goethe. Ils étaient en
compagnie d’Irene Chiellini et de Sarina Barbieri, tous les quatre sur une
gondole, au milieu du Grand Canal. Les coupoles d’or sombraient dans le
crépuscule. Le ciel était de pourpre, on eût dit le même que celui de la robe
élégante et échancrée d’Irene. Où que l’on porte le regard, on apercevait
partout les flèches des autres gondoles, fichées dans les eaux brodées de
reflets cuivrés. Les îles de la Lagune étaient auréolées de brouillards de
chaleur. Gozzi caressait des yeux sa ville adorée, tous les lieux qu’il avait
connus baignés par la lumière du grand midi, les soleils couchants ou la
luminosité lunaire et marmoréenne des minuits vénitiens. Le silence était
lourd. Les cœurs étaient en deuil.
- Voilà. Cette fois, ils ont péri corps et biens, les
masques de la comédie italienne ! s’affligea
Irene Chiellini.
- Oui, fit en écho
Sarina Barbieri. Il est mort, Tartaglia le bredouilleur, Truffaldino le
Bergamasque, Brighella l’orateur des places publiques, Pantalon le Vénitien…
- Elle s’est envolée,
dit Goethe, la gracieuse et coquette Smeraldina !
Gozzi se passa la main
sur le front :
- Ils ont disparu, eux
tous, elles toutes, joyeux comédiens et jolies actrices. Ils sont morts,
Antonio Sacchi, Cesare Derbès, Anastasio Fiorilli. Disparus de la vie, disparus
des théâtres.
- Oui, s’attrista
Goethe, de même qu’auparavant, à la génération précédente, ces immenses acteurs
oubliés que furent Pilotti, Garelli, Cattoli, Campioni, Lombardi.
- Il a disparu, reprit
Irene Chiellini, Truffaldino le messager, le lâche, le voleur, le goinfre, le
balourd, le rusé. Truffaldino le facétieux, le bouffon ambigu, le fauteur de
désordre et en même temps le sauveur. Truffaldino adroit ou maladroit, selon
les jours, Truffaldino le diabolique, le pitre…
- Oui. Truffaldino, le
bouffon gozzien par excellence, un frère des clowns shakespeariens…
l’interrompit Goethe.
- Truffaldino qui attrapait parfois les colombes et les
faisait redevenir des princesses… s’émut Irene.
- Qui sait, les colombes qui volent sur les armoiries du
Comte Gozzi? s’interrogea Goethe.
- Truffaldino qui, dans un monde de chaos, introduisait
un chaos supplémentaire : la seule et unique façon, peut-être, de
restaurer l’ordre. Truffaldino le marchand de saucisses fripon et philosophe…
- Il a disparu aussi, dit Sarina, Tartaglia le
bredouilleur, le bègue, le Napolitain. Tartaglia le grand chancelier de la Cour
de Chine… Il a disparu, Brighella, l’artisan, le gueux, le soldat fanfaron… Ils
sont morts, cher Carlo, vos masques qui donnaient de si belles, de si
prodigieuses, de si enfantines manifestations d’émerveillement devant les
prodiges qui les entouraient. Et qui nous entouraient, grâce à vous. Il a
disparu, Pantalone le conseiller des rois…
- Il n’y aura bientôt plus de rois, soupira Carlo Gozzi
avec un rictus de douleur.
Le
lendemain, Goethe ayant remercié de l’hospitalité reçue avant de poursuivre son
voyage en Italie, Gozzi fit part de ses doutes à Irene Chiellini :
- Je suis sensible à ce que disent de
moi tous ces jeunes écrivains allemands. Mais l’intérêt que Goethe me porte,
son enthousiasme, les lectures répétées de mes pièces à Weimar, le fait que
Goethe ait sollicité des traductions ou des adaptations de mes œuvres, tout
cela me laisse songer que l’on s’apprête à donner, de moi, une image dans
laquelle je ne me reconnais pas entièrement.
-
Oui. Ils font de vous un poète
maudit, constata Irene.
- Il leur semble difficile de concevoir que je puisse
être à la fois auteur de fables et mémorialiste. Ou que je ressuscite les
charmes des antiques canevas fantasmagoriques de Flaminio Scala, mais en riant
de moi-même. Bref, que je puisse raconter des contes de fées sans me croire pourchassé par les esprits !
- Déjà, à l’époque de votre service militaire en
Dalmatie, ceux qui vous entouraient voyaient en vous deux personnes.
- Et où auraient été mes contradictions ? Je jouais
sur la scène des rôles de soubrette endiablée, avant de redevenir, dans la vie
de tous les jours, un garçon que l’on disait taciturne. Si je suis un poète
maudit, je ne suis pas seulement cela. La malédiction qui me poursuit est
d’être l’un des derniers aristocrates, dans ce qu’est devenue aujourd’hui cette
ville de Venise.
-
Une Venise à l’agonie.
- En d’autres temps, j’aurais voulu être seulement poète
et écrivain. Hélas, j’ai souvent eu des niais plus ou moins bien intentionnés
pour défenseurs, et des jaloux aigris et imbéciles pour accusateurs.
- Ils ne voient pas que, si vous avez été souvent maudit
par votre famille, par votre mère, par votre frère Gasparo, par Chiari et par
Goldoni, maudit par Gratarol et par votre époque, vous êtes simplement un homme
attristé par le monde tel qu’il va, doublé d’un artiste drôle et gai.
- Oui, j’ai dû me contenter d’amuser le public, car les
temps ne sont pas mûrs pour éduquer le peuple. Ma vie est celle des
contre-temps apportés par mon destin à ma passion et à mon art de l’écriture.
Je suis cruellement blessé par les murailles des geôles invisibles entre
lesquelles on a toujours cherché, en tous temps et en tous lieux, d’emprisonner
les poètes. Qui sait, Irene, si mon livre, mes Mémoires inutiles, ne sera pas ennuyeux ?
- Je crois, moi, pour ce que vous m’avez déjà permis d’en lire, je
sais que ce sera le plus amusant! C’est peut-être là que vous direz, encore
mieux que dans vos pièces, qui vous êtes. Ce sera davantage que l’œuvre d’un
puriste. Ce sera l’œuvre de ce que j’ai toujours vu en vous, moi, votre petite
Irene, moi qui vous aime tellement que je n’ose jamais assez vous l’avouer. Ce
sera l’œuvre d’un artiste, d’un philosophe de la parole. Personne d’autre que
vous n’a jamais dit les choses bizarres d’une façon
plus bizarre que vous. Il n’y a rien de plat en vos écrits. Tout est en
clair-obscur. Tout a du relief ! A chaque ligne, vous donnez un charmant
coup d’ongle !
La vieillesse s’annonçait. Carlo Gozzi
ne trouvait guère plus d’autre réconfort à la vie qu’en s’épanchant auprès
d’Irene Chiellini à l’exquise sensibilité, la seule amie de ses vieux jours. La
jeune femme avait même refusé de suivre à Paris un jeune alchimiste florentin
et timide, qui l’aimait et qui s’était suicidé parce qu’elle avait exigé de
demeurer aux côtés de Gozzi. Ce dernier se confia:
- Si je croyais être un
personnage important, je laisserais à d’autres le soin d’écrire mon histoire.
Je raconterai dans mes Mémoires inutiles
les souvenirs de ma vie familiale, morale, voyageuse et littéraire. Ceux qui me
liront sauront que ma vie ne mérite ni panégyriques, ni libelles malhonnêtes.
- Chacun a des
amis et des ennemis, remarquait Irene Chiellini. Et, souvent, la sympathie
comme l’antipathie ont des causes superficielles, pour qui ne s’attache pas à
l’examen des mœurs et des actions.
- Oui, faisait Gozzi,
j’ai pu m’attirer des aversions pour des causes extérieures, qui ne dépendaient
pas de moi. Mes mémoires me permettront de dresser mon portrait et celui de mon
cœur, de mes façons de penser, de mon tempérament. Afin que les esprits
venimeux, qui s’amusent à faire de moi une méchante peinture, puissent la
faire, au moins, sans s’écarter de la vérité. Mes principales cibles furent
l’imposture et l’hypocrisie. Sans avoir l’illusion que mes nombreux ennemis
soient désarmés en me voyant plaisanter de mes propres malheurs.
Tandis que Gozzi
rédigeait l’histoire de son existence, en attendant les temps improbables où,
toujours gibelin au guelfe et guelfe au gibelin, il cesserait d’être pris en
étau entre le gouvernement et la franc-maçonnerie, la vie charriait des flots
de malheurs.
Déjà, en août 1777, son
frère, Gasparo, s’était jeté du haut d’un pont dans les eaux de la Brenta, à la
suite de fièvres délirantes, psychologiquement très abattu. Gasparo, lui aussi,
avait vécu son destin. Il avait passé sa triste existence à traduire à tour de
bras tous les drames du répertoire français, en utilisant d’ailleurs pour les
traductions qu’il signait de son nom les fiancés des filles que lui avait
données son épouse.
Gasparo avait dans
Venise une réputation de probité, de désintéressement, de régularité des mœurs,
qui lui avaient valu une estime générale. Gasparo ne cessait de se lamenter de
sa pauvreté. Carlo souriait:
- Je connais, moi, les
excellentes raisons qu’on a de penser
que cet éternel emprunteur se trouve dans un besoin
imaginaire.
Le 20 juillet 1779,
Luisa Bergalli était morte, et c’était de nouveau à Carlo que Gasparo avait
confié le soin de régler les questions liées à l’héritage. Bien qu’ayant depuis
longtemps une maîtresse française, Gasparo s’entêtait :
- Luisa était si
spirituelle et aimable, quoique d’humeur dominatrice et en proie à un besoin
d’activité remuante qui me causèrent quelques tourments…
- Quel
euphémisme !… riait de bon cœur Carlo Gozzi. Elle était très aimable,
oui ! Sauf avec sa famille… et, surtout, sauf avec toi !
Pendant les dix-sept ans qui allaient suivre, de
1780 à 1797, Gozzi continuerait à écrire et à faire représenter de très nombreuses
pièces de théâtre.
Irene Chiellini
riait :
- Notre ami conserve son humour. Un jour, au théâtre, il
a montré lui-même, à un abbé, les défauts qu’il trouvait à ses pièces. Toujours
incognito, il a critiqué sa propre pièce à un spectateur qui s’était endormi
pendant une représentation.
Surtout, ces années seraient celles où Gozzi rédigerait
ses Mémoires inutiles, qui
n’obtenaient toujours pas, de la part du gouvernement oligarchique,
l’autorisation de publication, pour le motif que Gratarol y apparaissait trop,
aux yeux du pouvoir, comme une victime.
Indifférent aux médiocrités mondaines et aux vexations
politiques, Gozzi préférait la compagnie de Valerio Da Pos, un paysan de humble
origine, né en 1740 dans un village des environs de Belluno. Cet autodidacte
était un poète. Après avoir été apprenti à Venise, il était retourné au pays
natal, cultivant les champs et apprenant, dans son temps libre, le latin avec
un prêtre. Cet homme très simple et raffiné avait le goût et l’admiration des
Lettres et il fut avec Irene Chiellini l’un des premiers lecteurs des Mémoires inutiles.
- J’ai lu vos mémoires, s’écria le paysan, et j’en ai
reçu un tel choc que je m’en suis épris jusqu’à la folie!
Tel fut l’un des derniers motifs de vraie joie, pour Gozzi.
Au fur et à mesure qu’il approchait de la mort, il ne cessait de répéter :
- On ne peut pas toujours rire.
Allait venir le temps des larmes. Aux maux du grand âge
s’ajoutaient les soucis familiaux. Ses créanciers ne le payaient pas. Comme
Molière jadis, Gozzi souffrait de crachements de sang et de troubles
gastriques. Et comme Molière, qui avait partagé avec lui la réputation d’être
hypocondriaque, les médecins lui prescrivaient des
traitements absurdes, des clystères et un régime lacté. Sa vue baissait. Il se
trouvait, en quelque sorte, embourbé dans un quotidien « à la
Goldoni ».
Giuseppe Baretti qui, quelques années plus tôt, comparait
Carlo Gozzi à Shakespeare, l’avait trahi. Baretti, émigré à Londres et
profondément anglomane, s’était mis à suivre les chemins, plus faciles, du goût
du jour. Hier, Baretti avait déploré la très mauvaise connaissance de l’italien
qu’avait Goldoni. Aujourd’hui, il le donnait en modèle pour arriver à une unité
linguistique de l’Italie. Pire encore, Baretti traitait furieusement son ancien
ami Carlo Gozzi d’animal, en lui reprochant d’avoir flatté la canaille
qu’était, à ses yeux, le peuple:
- Cet animal a gâché tous ses drames, avec ses maudits
masques populaires ! On n’a jamais vu un tel fumier ! Il a voulu
flatter les instincts de la canaille !
Carlo Gozzi caressa la joue d’Irene Chiellini qui était,
pour lui, une sorte de jeune sœur:
- Qu’ont donc tous ces prétendus libéraux contre le
peuple et les paysans ? Baretti ne supporte pas, simplement, que j’aie
refusé de traduire mes pièces en langue anglaise. Las ! A chacun des pas
que je fais encore, décidément, s’ouvrent des tombes.
C’était le temps des derniers succès théâtraux. Ainsi,
« La Fille de l’Air » s’inspirait tellement peu, en vérité, de
Calderon, qu’on ne pouvait y voir autre chose qu’une comédie originale, mais la
pièce avait eu à affronter une cabale, sifflements et jets de tomates sur les
acteurs. « Le métaphysicien », cette fois d’après Tirso de Molina,
n’avait connu que six représentations, à la suite des attaques violentes de la
critique. Le gouvernement, pour l’occasion, avait aussi exigé que Carlo Gozzi y
modifie son personnage d’une bigote.
Irene Chiellini remarquait :
- « La Comtesse de Melfi », d’après Rojas
Zorrilla, a elle aussi une trame toute différente de celle de l’auteur
espagnol. Carlo Gozzi reste très attentif à l’actualité théâtrale puisque cette
pièce-là s’est trouvée opposée, de façon contemporaine, à « Henri, roi de
Sicile » de Goldoni, à « Zelinda » de Calino et à « Blanche
et Guiscard » de Saurin, toutes œuvres qui traitent des mêmes sujets.
Certes, dans le Sud de l’Italie, en ce temps-là le Prince
de Sansevero avait surnommé Gozzi « l’idole de Naples ». Certes,
Carlo Gozzi faisait aussi désormais partie, avec des écrivains réputés tels qu’Ippolito
Pindemonte ou l’abbé Dalmistro, de la Veneta Accademia Letteraria, l’académie
des Lettres de Venise, mais rien de tout cela n’empêchait l’écrivain de
s’attrister :
- Les joyeuses pensées sont loin. Mes pensées sont
tellement noires qu’elles pourraient tuer un athlète. Ce qui me chagrine, c’est
de ne presque plus pouvoir lire ni écrire, confiait-il à la dévouée Irene
Chiellini.
La mère du dramaturge était morte en 1778, ne lui
laissant rien d’autre que ses dettes en héritage. Son frère Francesco mourut, à
son tour, en 1782, mettant ainsi après sa mort Carlo Gozzi dans l’obligation
d’entretenir sa veuve et toute sa famille. Ce frère, par testament, lui avait
en effet confié la tutelle de ses enfants.
- C’est une obsession ! se
mit à rire Sarina Barbieri, ce souci qu’ont visiblement tant de gens de se
débarrasser de leur progéniture auprès de vous. Rappelez-vous, il y a quelques
années, quand l’impresario de théâtre Canziani s’est enfui en Russie d’où il
n’a ensuite plus donné la moindre nouvelle, il a prétendu vous confier ses deux
fils, en vous laissant en cadeau, comme il disait, un carrosse…
- Un carrosse, oui, qui s’est en outre avéré invendable,
et dont il a fallu que nous nous défaisions !
Tous ces gens, évidemment, ont trop écouté les philosophes qui ont plongé le
monde dans l’abîme ! Voilà comment tant d’impostures, racontées par des
balourds fanatiques à des masses d’abrutis, ont corrompu les esprits !
Seul Gasparo, son frère ingrat, n’avait pas été englouti par le
passé. Remarié avec sa maîtresse française, Madame Cenet, dès que sa première
femme était morte, il était victime de fréquentes crises de paralysie. Mais les
vrais amis, les meilleurs amis, les anciens membres de l’Académie des
Granelleschi, les frères de jeunesse, les pairs, tous les proches de Carlo
Gozzi disparaissaient impitoyablement, happés par la mort les uns après les
autres.
- Il y a longtemps que j’attends que le bien succède au
mal, avoua Gozzi à Irene Chiellini. La mort sera, pour moi, une délivrance.
Son amie essuya, sur sa
joue, une larme discrète.
Un jour, voilà que débarquaient dans le palais vénitien
la veuve et les enfants de tous ses frères décédés. Quant à ses neveux, ils
hypothéquaient leurs patrimoines, nouaient de lamentables mariages secrets, se
ruinaient au casino, déshonoraient le nom qu’ils portaient et cherchaient à
extorquer de l’argent à leur oncle. Gozzi se plaignait:
- Je n’arrive pas à
voir, dans ma vie si noire, le moindre rayon de soleil ou de paix. Tous les
enfants de mes frères semblent s’être donné rendez-vous chez moi, avec tant de
dettes que je ne vois aucun moyen de les tirer d’affaire. Je dois subir les
bavardages insensés de tous. Ces fous vivent au-dessus de leurs moyens, et se
prennent pour de grands seigneurs. Non, décidément, je n’attends aucune
consolation de ma famille...
Gasparo Gozzi mourut,
dans la nuit du 27 au 28 décembre 1786, à Padova. Ses derniers mots furent pour
supplier Carlo :
- Je t’ai souvent
offensé. Pardonne-moi. Promets-moi de faire en sorte que ma femme, Madame Cenet,
ni mes enfants ne manquent jamais de rien…
Carlo Gozzi avait songé, en son for intérieur :
- Mon pauvre frère… Oui, tes enfants sont bel et bien la
rétribution que tu as reçue pour les poèmes que tu adressais, jadis, à ta
première épouse, ton « lys amoureux » Luisa Bergalli !
Mais il avait gardé le silence. Il avait pardonné à
Gasparo, avant de lui clore les yeux.
- Que va faire notre ami ? se
demanda Irene Chiellini. Jadis, Gasparo lui a intenté des procès. Gasparo s’est
moqué de lui. Gasparo a ouvert la voie à la réforme du théâtre de Goldoni.
Gasparo a pris, contre Carlo, le parti de Goldoni. Gasparo était un
propagandiste de Voltaire. Un traducteur du grec qui ne savait pas un mot de
grec, un faiseur. Il était toujours neutre en toutes choses. Dire qu’il
espérait devenir une gloire de la littérature italienne! Or, il a le culot de
demander à son frère de veiller sur sa famille…
Carlo Gozzi n’ignorait rien de tout cela mais se contenta
de murmurer, avec grandeur d’âme:
- Quand je me souviens
de tout le bien que m’a fait Gasparo, et puisque je lui dois le peu que je
sais, sa perte aggrave mes afflictions. D’année en année, je perds et je pleure
mes parents. L’époque n’est plus la mienne. Où sont les temps où fleurissait la
vérité, la pureté, le beau style poétique? Ni ma tristesse, ni ma peine immense
ne détacheront-elles enfin mon âme de la terrestre fange?
Gozzi continuait à
avoir auprès des envieux et des médiocres la réputation d’un réactionnaire,
d’un avare, d’un affairiste, parce qu’il s’occupait de toucher ses loyers ou de
vendre le blé de ses propriétés.
- Mais comment le lui
reprocher ? s’écriait Irene Chiellini.
Contrairement à Goldoni, il n’a jamais gagné un centime en écrivant! Il doit
tout de même bien jouir de revenus!
Carlo Gozzi, un matin de février 1793, annonça à Irene Chiellini la
mort, survenue à paris, de Carlo Goldoni. Né en 1707, treize ans donc avant
Gozzi, il était mort à Paris dans la nuit du 6 au 7 février 1793.
- Pauvre homme, dit
Gozzi. Il avait mis longtemps à préférer la carrière d’écrivain à celle
d’avocat, dans laquelle il ne brillait pas. Avocat criblé de dettes, il avait
déjà dû fuir Venise, bien avant notre polémique. Ensuite, sifflé par le public
à la suite du défi qu’il m’avait lancé et qu’il avait perdu, il avait dû
s’enfuir à Paris.
- Je m’en souviens. Il
avait pris la route de l’exil avec sa femme, Nicoletta Connio, qui fut ma
compagne d’études. Mais ne prétendait-il pas refuser ce qu’il appelait la
vulgarité de la commedia dell’arte ? Ne prétendait-il pas donner des
explications sociales et sociologiques de la vie ? Ne se flattait-il pas
d’avoir été imité par Diderot ? Ne se vantait-il pas d’être l’ami de
Voltaire ? Jurait-il par autre chose que par les slogans idéologiques à la
mode ? Ne désirait-il pas être, en quelque sorte, la voix de la
bourgeoisie ? Cette bourgeoisie qui règne, aujourd’hui, à Venise, de telle
sorte que notre ville est la première en Europe où l’aristocratie aura perdu
ses valeurs pour acquérir une mentalité, une morale et une conscience
bourgeoises, Goldoni ne voulait-il pas en être le paladin ?
- Que si… ! répondit Gozzi
avec un sourire las.
- Et à Paris, qu’a-t-il donc fait, pendant toutes ces
années ?
- Je crains, fit Gozzi, qu’il ne soit revenu de maintes
de ses illusions. Ses opinions républicaines ne l’ont d’abord pas empêché de
devenir enseignant d’italien des sœurs du roi Louis XVI, lequel lui avait
attribué une pension. Mais lorsque la monarchie a été renversée, c’est le
gouvernement révolutionnaire qui, à peine pris le pouvoir, a tout bonnement
supprimé à Goldoni ladite pension. Les fanatiques de l’emploi de la guillotine
auraient pu lui manifester un peu plus de magnanimité. Il avait tant répété
qu’il haïssait le raffinement du théâtre aristocratique, il avait tant dit et écrit
qu’il abhorrait ce qu’il appelait les invraisemblances et les vulgarités de
l’imaginaire traditionnel ! Il fallait entendre avec quel mépris il
évoquait le « petit peuple » ! Il a voulu faire des masques de
la commedia dell’arte non plus des figures oniriques, merveilleuses, mais des
personnages réalistes, faisant partie de la réalité sociale qu’il souhaitait,
porteurs d’intérêts, d’idéologies et des conflits auxquels ils se résumaient et
qu’ils avaient eux-mêmes suscités. Qui sème le vent récolte la tempête. Et en
effet, Goldoni est mort, dit-on, parfaitement abandonné de ses amis jacobins,
dans la misère la plus noire, dans sa maison de Paris. Et il est mort, paradoxe
de l’Histoire, quelques jours seulement après la mort de Louis XVI.
- Ma foi, conclut Irene Chiellini, j’espère pour lui
qu’il aura au moins compris que quand on joue à l’incendiaire, il faut prendre
garde à ce que l’on fait, au risque de périr soi-même dans les flammes que l’on
a allumées…
Soudain, tout se précipita. Au printemps de 1797, la Révolution
française s’exporta, et elle pénétra à Venise. Gozzi aimait à citer la fameuse
maxime d’un auteur français, Piron, dans L’école
des Pères :
- Comme si corrompre,
c’était créer ! Le couronnement de nos pièces
mulâtres ne détruira jamais cet axiome de physique, tout corps mixte est
imparfait et périssable !… Au théâtre comme dans la vie.
Les ultimes aristocrates, eux, avaient préféré s’amuser.
Ils avaient applaudi Goldoni. Ils avaient ricané de Gozzi.
- Gozzi est trop
sévère… Comment le théâtre de Goldoni pourrait-il saper notre société ?…
Ces nobles n’avaient
songé qu’à meubler leur ennui. Auquel, à Paris ou en Vendée, les guillotines de
la Terreur étaient venues apporter un définitif remède. Gozzi avait
inlassablement répété que certains livres propageaient une idéologie qui
mènerait au pire. Bien avant la Révolution, il avait prédit la transformation
du livre en produit de consommation. Il avait craint ouvertement que la
littérature ne devienne rapidement une forme et de commerce, et de propagande
fallacieuse. Il avait deviné la monétarisation de la culture, annonciatrice
d’une crise de civilisation. En un mot comme en cent, il avait compris que,
sous prétexte d’égalité, de liberté et de fraternité, on risquerait d’arriver,
si ces concepts si fragiles se trouvaient dévoyés, à une société injuste,
violente, manipulée par des mercenaires aveuglés de conformisme et
autoproclamés philosophes, une société en proie aux faux désirs. Rêveur et
homme d’ordre, conservateur audacieux face aux jacobins bien-pensants, grand
humoriste face à un monde qui n’offrait déjà guère d’autre alternative que le
suicide ou la provocation dans le courage et l’intelligence, c’était parce
qu’il était infiniment doux que Gozzi avait été parfois violent par la plume. Irene
Chiellini le savait:
- Il a dit les choses les plus fines, les plus fortes. Il
a essayé d’être le mainteneur des traditions. Il a vu venir le malheur. Il n’a
cessé de l’annoncer ; On l’a trouvé féroce, alors qu’il était simplement
douloureux. L’étonnement aux yeux de certains, c’est que le même homme devenait
le poète le plus doux. Tout cela, pourtant, s’accorde. C’est le regret qui
l’irrite et le rend dur.
Gozzi avait averti ses contemporains des fléaux qui les
menaçaient. En vain. Il avait reproché aux patriciens de ne se préoccuper que
de leur mollesse et de leur confort. L’aristocratie s’était désintéressée de
l’avenir de l’Etat. Toute moralité civique avait disparu. En France, la tête du
Roi avait été tranchée, des dizaines de milliers de nobles avaient dû émigrer,
la Vendée avait été dévastée. L’oligarchie vénitienne avait autorisé dès 1759
la publication des livres de Voltaire. Venise n’avait rien compris, Venise
n’avait rien appris. Venise, maintenant, à son tour, allait payer.
Quant à l’histoire entière de la vie de Gozzi, ç’avait
été celle d’un contre-temps, d’une sorte de malentendu.
- Je suis un homme, répétait-il, que l’on a toujours pris
pour un autre.
En 1797, les Jacobins entrèrent à Venise. Ce fut un double choc, pour
Carlo Gozzi. A l’époque de la Révolution française, quelques années plus tôt,
la ville de Venise avait refusé de faire la guerre au sein de la coalition
anti-française. Quand les Français étaient entrés en Italie, ils avaient
proposé une alliance à la Sérénissime. Mais l’aristocratie vénitienne, effrayée
par les nouvelles idées libérales françaises, avait refusé. Elle avait préféré
la voie de la neutralité. Une grande partie du territoire ayant été occupée par
Bonaparte, et le joug de Venise devenant de plus en plus insupportable à des
villes comme Bergame, Brescia ou Salo, les grandes familles s’étaient
appuyées sur la bourgeoisie. Le gouvernement vénitien, décidé à ne rien
accorder, avait fait marcher ses troupes vers la rive droite du Mincio, cet
affluent du Pô qui traverse le lac de Garde. Ce mouvement avait servi de
prétexte à la guerre aussitôt déclarée, par la France, à Venise.
Les provinces
vénitiennes avaient été livrées aux Français. La Révolution française avait
fait main basse sur la ville. L’ineptie et la lâcheté des membres du
gouvernement, incapables de prendre les mesures notamment militaires qui
s’imposaient, avaient perdu la nation.
Le 12 mai 1797, Irene
Chiellini effrayée vint rapporter, à Gozzi alité, les nouvelles. Le Grand
Conseil de Venise s’était réuni et avait voté l’abolition de l’aristocratie, au
plus grand plaisir de la bourgeoisie.
-
Le Doge, ajouta Irene Chiellini,
a abdiqué sa souveraineté.
Carlo Gozzi la dévisagea avec résignation. Il y avait
longtemps qu’il avait prédit tout cela. Ce fut d’un regard moqueur, en
revanche, qu’il observa dès le seize mai les divisions de l’armée française,
qui établissaient leurs quartiers dans la ville où il était né.
L’armée française était accompagnée, en outre, par un
fantôme revenu du passé. Ce fantôme s’appelait Pier Antonio Gratarol.
- Oui, soupira Gozzi non sans ironie, voilà qu’avec les
Français de Bonaparte, on revoit Gratarol. A moins que ce ne soit le fantôme du
Don Adonis de mes Drogues d’amour!
Car, tandis que les troupes françaises occupaient Venise,
que le gouvernement légitime abdiquait, que les titres de noblesse étaient
supprimés et que la liberté de la presse était officiellement instituée, en un
mot tandis que la millénaire République Sérénissime de Venise était rayée de la
carte de l’Histoire en quatre jours, du douze au seize mai, voilà qu’aussitôt
se mirent à pulluler plusieurs éditions et rééditions des pamphlets de Gratarol
contre Gozzi.
- Mais qu’est-il devenu, l’immanquable Gratarol? demanda
Irene Chiellini.
-
Il est mort à Madagascar, dit-on,
dès 1785.
-
A Madagascar? Racontez-moi,
voulez-vous?
Gozzi commença:
- Eh bien, Gratarol s’est d’abord réfugié en Suède, puis
en Angleterre, au domicile personnel du Ministre de l’Echiquier, puis Premier
Ministre, Morton Pitt… Ensuite, il a gagné le Portugal. Il s’est alors embarqué
pour Madagascar, avec les époux Adelsheim et Beniowsky…
Irene Chiellini l’engagea à poursuivre son récit.
- J’ai entendu parler, lança Irene Chiellini, de ce Beniowsky. Mais
de qui s’agit-il, au juste ?
Carlo Gozzi rassembla
ses souvenirs :
- Il était né en 1741
et ce fut, à n’en pas douter, une figure fascinante de notre siècle. Cet
aventurier hongrois, après avoir servi comme colonel dans l’armée autrichienne,
avait traîné ses basques jusqu’en Lituanie et, même, jusqu’à la péninsule
sibérienne du Kamtchatka…
Irene Chiellini,
exactement comme l’aurait fait une petite fille, retint son souffle. Elle était
toujours aussi belle, malgré le passage des années. Carlo Gozzi la regarda avec
tendresse et poursuivit, sur le ton de le
confidence :
- Ce Beniowsky, qui
était aussi bigame, et qui avait notamment épousé la fille d’un gouverneur
russe, avait été emprisonné à de nombreuses reprises.
Chaque fois, il s’était évadé. Il avait rêvé de fonder une colonie à Formose, ou
de prendre le titre de roi parmi les tribus de Madagascar. Louvoyant entre les
gouvernements français et anglais, il avait offert aux Anglais, en 1783, la
domination de Madagascar. Mais, comme il trouvait peu d’adhésions à son projet,
il s’était mis d’accord avec une maison commerciale de Baltimore…
- Toujours dans
l’intention de fonder sa colonie, je suppose ? demanda Irene Chiellini.
- Oui. Et donc, notre
Gratarol s’est embarqué avec l’aventurier Beniowsky. Ils sont passés par le
Brésil, puis ont doublé le Cap de Bonne-Espérance. Si l’on en croit Morton Pitt
lui-même, les deux hommes auraient mis le pied à Madagascar, après une longue
navigation. Ils auraient d’abord été bien reçus par les autorités locales,
notamment par le Prince Lamboine. Mais, selon cette version, il n’aurait pas
fallu attendre un mois pour qu’ils soient attaqués par un autre prince, le
Prince de Seclaves, au milieu du mois d’août. Deux officiers qui ont survécu,
le colonel Pashke et le capitaine Curtat, ont témoigné de ce que tout le monde
avait été massacré, y compris Gratarol.
-
Vous n’avez pas l’air totalement
convaincu.
- Vous savez que la mémoire, comme les témoignages de
l’Histoire, sont souvent menteurs. Du moins, il existe une autre version. C’est
celle du baron Henri et de la baronne Marianna d’Adelsheim. A les écouter, ils
étaient tous partis, le 25 octobre 1784, de Baltimore. Une mauvaise navigation
les aurait conduits au Brésil, où ils auraient accosté le 5 janvier 1785, dans
la nuit de l’Epiphanie. Ils auraient remis à la voile, le 7 mars. Ensuite,
après une dispute avec le chirurgien de bord, le docteur Texier, la zizanie et
la méfiance se seraient installées dans le groupe,
rendant le voyage plus dangereux encore. Ils seraient arrivés à Madagascar en
juillet 1785. Là, le capitaine de leur navire les aurait trahis, en emportant
la plus grande partie du chargement, ainsi que tous les effets personnels et
les archives de Gratarol. Il était resté là-bas, dit-on, au milieu des
sauvages, avec ses montres et ses tabatières!…
Irene Chiellini éclata de rire, gaiement.
Carlo Gozzi et Irene Chiellini
continuèrent à évoquer le destin de Gratarol.
- Toujours selon le récit des
Adelsheim, dit Carlo Gozzi, les voyageurs avaient rencontré une terre
inhospitalière. Beniowsky avait pourtant tenu à avancer vers l’intérieur des
terres. Plusieurs de ses compagnons étaient tombés malades, peut-être
empoisonnés par les indigènes. Et Gratarol aurait succombé, au début d’octobre
1785, dans un petit village situé à huit ou neuf lieues de l’endroit où ils
avaient débarqué. Les époux Adelsheim racontent encore que, alors que Gratarol
leur avait légué ses biens, un détachement de l’armée française les avait
dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, alors que les Français accusaient
quant à eux, de ce méfait, les populations locales.
-
Comment est mort
Gratarol ?
- En hurlant qu’il était l’Empereur de Madagascar
par la grâce du gouvernement anglais…
-
Et Beniowsky, quelle
fut sa fin ?
- Il était resté à Madagascar, après la mort de
Gratarol. Il traitait avec les insulaires et avec maints contrebandiers pour
effectuer des achats de riz en grande quantité. Un bateau français est arrivé,
le tuant d’un coup de mousquet et faisant prisonniers Adelsheim et sa femme.
- Quelle histoire romanesque, s’émut Irene
Chiellini. Mais comme, de nouveau, tout cela est compliqué !
- Compliqué et fort simple, hocha la tête Carlo
Gozzi. On voit bien, ici, que des personnages aussi louches que Beniowsky et
Gratarol, qui étaient liés par des contrats commerciaux et politiques de nature
assez douteuse, tandis que Gratarol n’était pas moins que le protégé du
puissant Premier Ministre d’Angleterre, se livraient à de fort bizarres
occupations. Mieux, à de malsaines spéculations. On n’a jamais su, d’ailleurs, en
quoi consistait précisément le mystérieux chargement de leur navire… On n’a
jamais su ce que Gratarol était allé faire au Brésil avec ses amis
francs-maçons, les Adelsheim. On sait que le pays, possession portugaise depuis
1500, est en proie à la fièvre de l’or. Le commerce du sucre et du café
pouvaient susciter bien des convoitises, y compris celles de Gratarol.
Peut-être est-ce pour cela qu’il était allé, d’abord, au Portugal…
- Pauvre
Gratarol, dit Irene Chiellini. En quittant Venise, il vous avait juré
qu’il ne mourrait pas de sitôt, et qu’il réserverait sa vie à se venger de
vous. Or, qu’il ait été tué par une balle, par un sauvage de Madagascar,
d’empoisonnement, le Don Adonis des Drogues
d’amour a eu une fin vraiment pathétique. Abandonné sans ses bagages, dans
les fièvres ! Ainsi donc, l’aventurier bigame Beniowsky et l’affairiste
Gratarol auront été réunis par l’exil, et par maints autres détails occultes,
jusque dans la mort !
Vingt ans avaient passé depuis la condamnation à
mort, en 1777, de Gratarol, laquelle se trouvait donc prescrite par le temps.
Sa mort, quelles qu’en aient été la date et les circonstances exactes, était
certaine, même si l’on ne pouvait en apporter aucune preuve tangible et légale.
Et Venise était sous la botte du jeune général Bonaparte.
C’est alors que Gratarol revint. Non,
pas en personne. Pas en chair et en os. Il revint comme un fantôme. Venise
étant maintenant française et jacobine, tous les anciens amis du franc-maçon
prenaient désormais la parole. Gratarol devint, en 1797, le symbole de la
« libération » de Venise. Livres, tracts, affiches, libelles se
mirent à le dépeindre comme « un citoyen de mérite, victime de la
furibonde oligarchie et de l’être le plus vil qui ait jamais été à la surface
de la terre, Carlo Gozzi ». Gratarol était désormais chanté sur tous les
tons. Dans l’imagerie de ceux qui avaient dressé en France les guillotines de
la Terreur, il était nommé « martyr de l’honneur et de la liberté ».
Les imprimeurs se mirent à reproduire les inepties de Gratarol, les libraires
de Venise à les écouler.
Au milieu de la tornade politique et militaire, à
laquelle il assistait avec une bien compréhensible épouvante, et qui venait de
faire choir sa patrie entre les mains d’une puissance étrangère, Carlo Gozzi
qui avait presque 80 ans n’en fut pas moins le seul à refuser de sombrer dans
la lâcheté ou le ridicule. On le traitait de « Vendéen de Venise »,
on l’insultait, et lui, fier et stoïque, répondait qu’il acceptait ce surnom,
avec fierté, avec honneur :
-
Vendéen de Venise, soit !
Toute une plèbe lui hurlait dessus :
-
L’oligarchie et le fisc ont été
atroces pour Gratarol !
- Mais, répondait Gozzi, je ne suis ni l’oligarchie, ni
le fisc ! Vous, par vos exagérations enflammées, vous soutenez que
Gratarol fut davantage qu’un homme. Vous prétendez qu’il ne fut pas léger,
efféminé, galant, luxurieux, dominé par son amour-propre. Vous avancez qu’il
n’avait pas l’esprit altéré par ses lectures des sophismes philosophiques
aujourd’hui à la mode et des idées romanesques qui étaient en désaccord avec sa
patrie comme avec l’Etat. Or, il se croyait infaillible malgré la fausseté de
ses opinions. Il était guidé par des principes opposés à sa condition. Il était
orgueilleux, imprudent, d’humeur vipérine, vindicatif.
-
Nous étions ses amis, et nous ne
vous permettons pas de le dénigrer !
- Je n’en crois rien. Car de deux choses l’une. Ou vous
ne lui avez pas donné de bons conseils, et vous n’étiez donc nullement ses
amis. Ou alors, il les a dédaignés !
-
Taisez-vous, ex-comte
Gozzi !
- Aucun démocrate ne peut, en ce moment si heureux de
liberté, me conseiller de me taire, alors que je porte par la faute de Gratarol
une marque d’infamie. Je ne suis pas imbécile au point d’accepter la loi du
silence à laquelle vous voulez me condamner. Un tiers du livre de Gratarol est
une bordée d’insultes contre moi.
- Ah ah ah ! Vous avez choisi un titre vraiment
approprié à vos mémoires, ils sont et ils seront inutiles !
- Peut-être, mais je les ai écrits du vivant de Gratarol,
lequel a essayé de me tuer à la vie civile. Si, en 1780, ma crainte de subir
les foudres de l’oligarchie m’avait permis de publier mon livre, Gratarol
m’avait promis de se rétracter, si je l’avais convaincu !
La dispute continuait.
- Vous vous êtes moqué de notre ami Gratarol, dans vos Drogues d’amour !
- En aucun cas, répondit Gozzi. C’est sa crédulité et ses
démarches imprudentes qui ont armé la malignité de ses ennemis contre lui.
Gratarol réunissait toutes les qualités nécessaires pour se faire des ennemis,
même sans moi. Vous, vous croyez commettre une action héroïque en soutenant
contre moi son libelle diffamatoire. Mais je vous somme, moi, de publier la
rétractation qu’il m’avait promise. Ma conscience m’oblige à vous avertir de ce
que les préventions mal fondées, les partialités, les exagérations, les
transports aveugles, les passions privées, les invectives, les déclamations
colériques, l’esprit de vengeance, les condamnations indistinctes, le fanatisme
dont vous faites preuve sont des poisons qui rongent les racines mêmes de cette
démocratie que vous désirez tant établir, consolider et rendre viable. Si toute
la ville de Venise n’était inondée par les rééditions de Gratarol, sans un mot
de votre part pour me distinguer de la ligue de ses oppresseurs, je n’aurais peut-être
pas publié mes mémoires. Mais voyez-vous, Messieurs, j’en ai assez que vous
soyez les seuls à décider qui peut, ou ne peut pas participer au débat public
que je vous défie d’accepter depuis tant d’années. Or, j’entends que ma plume
jouisse de la même liberté que la vôtre! Salut, citoyens!
Gozzi répliqua enfin, à la date du « 13 Messidor, an
1 de la liberté italienne », c’est-à-dire le premier juillet dans l’ancien
calendrier, par un manifeste où il annonçait à ses « frères
concitoyens » son intention bien arrêtée de bénéficier, lui aussi, lui
comme les autres, de cette fameuse « liberté de la presse » dont on
causait tant, et dont les Jacobins usaient et abusaient.
Les Mémoires
inutiles avaient été écrits d’avril 1780 à la fin de la même année. Ils
étaient donc vieux, en 1797, de dix-huit années. L’oligarchie avait voulu les
condamner à une éternelle censure.
- C’est drôle, remarqua
Irene Chiellini. Gratarol vous a causé des torts
considérables, mais c’est peut-être grâce à lui que vos mémoires voient le jour
car, sans lui, vous ne les auriez peut-être pas publiés de votre vivant.
Il fallait du courage
pour publier, en 1797, les Mémoires
inutiles. La municipalité provisoire vénitienne, jacobine, et dont le
premier acte avait été de remercier Bonaparte « d’avoir donné la liberté à
Venise », ne représentait rien d’autre que l’ascension des amis de
Gratarol au pouvoir.
Le livre des Mémoires inutiles, d’une originalité
frappante, et dont chaque phrase frappait par sa physionomie calme et par
d’acrobatiques coloris verbaux, était l’occasion pour Gozzi de dire sa vérité.
Il allait le faire avec une ironie extrême. Irene Chiellini battit des mains,
ivre de joie:
- Dans vos enfantines improvisations, puis en Dalmatie,
vous vous êtes parfois plu à contrefaire. Mais ici, vous qui avez
merveilleusement choisi d’être absent de votre siècle, vous avez définitivement
cessé « d’être un autre ». Brillamment !
- Dans la préface de mon livre,
expliqua Gozzi à Irene Chiellini, je dirai davantage à mes aimables concitoyens
sur les violences que j’ai souffertes de la part de ceux que l’on appelait,
jusqu’à présent, « les Grands ».
- C’est vrai, il n’est plus bon, depuis
la semaine dernière et que nous sommes tous devenus égaux par la volonté de
Bonaparte, d’employer cette expression…
- Entre 1780 et aujourd’hui, j’ai
ajouté un troisième tome aux deux premiers. Je veux adjoindre à ce volume Les drogues d’amour, ma pièce écrite dès
1775 et qui devint scandaleuse par la faute du seul Gratarol. Artisan de sa
propre perte, il m’en a accusé. Il a intitulé « Apologie » ce qui
n’était que des libelles. Aveuglé par l’orgueil et les faux principes, il n’a
jamais voulu comprendre la vérité. Par ses imprudences, sa crédulité, et
moi-même par condescendance et naïveté, nous fûmes tous deux victimes de ses
ennemis à lui. Le gouvernement qui le condamna à mort et le sacrifia fut le
même gouvernement qui m’empêcha de le démentir et de l’obliger à se rétracter
de ses mensonges et de ses calomnies envers moi.
- Oui, fit Irene Chiellini, espérons
que vos lecteurs comprendront la contrainte violente devant laquelle vous avez
souvent dû vous incliner, en vous taisant et en riant. Vous n’avez jamais
postulé à des charges, à des emplois. Vous vouliez seulement ne pas être
contraint à l’exil, mais mourir dans votre patrie, dans votre maison.
- En effet, soupira Gozzi. J’ai aimé ma
patrie. Je l’ai aimée en homme libre, de façon licite, sans jamais en troubler
la paix. J’ai simplement soutenu, par ma plume, une morale que je crois saine,
mais Gratarol m’a prétendu hypocrite.
- Vous savez bien que les vicieux
sèment une morale à l’envers, et discréditent ceux qui soutiennent une morale
saine et utile. L’erreur est pardonnable, car l’homme est fragile. L’erreur
pernicieuse, c’est le vice déguisé en vertu.
- Et moi, conclut Gozzi avec un
sourire, dans la sage et excellente liberté donnée à la presse dans ces heureux
jours de démocratie, je ne puis cependant accepter que l’avidité d’un commerce
malhonnête n’abuse de cette très aimable liberté, par la publication furieuse
et débridée d’infinies sottises qui découvrent une plaie fétide et vermineuse.
- Il est clair que Gratarol a menti
contre vous, et qu’il a espéré se venger, contre vous, d’un malheur qu’il
s’était forgé lui-même. S’il avait confessé les vraies raisons qui le
réduisaient au désespoir, on trouverait que les causes de son malheur furent
bien autre chose qu’une comédie qu’il transforma en satire personnelle, et dont
il se plaignit en déchirant votre honneur.
- C’est pour cela que j’exhume du
tombeau mon manuscrit, qui y gisait depuis si longtemps, parce que je prétends
avoir le droit, moi aussi, d’user de la bénéfique liberté donnée à la presse.
- Savez-vous que l’on vous reproche de ne pas
parler, dans vos mémoires, de Bonaparte ?
- Et pour cause, il avait onze ans quand j’ai fini
mon livre !
Tandis que Carlo Gozzi et Irene
Chiellini devisaient ainsi paisiblement, on entendit, dehors, des huées
menaçantes. Des jeunes gens - dont la tête se trouvait souvent recouverte d’une
espèce de capuche dans laquelle il n’était guère difficile de reconnaître une
sorte de birrus, l’habit qui avait
déjà été sous les empereurs romains celui de l’uniformisation de toutes les
classes - et les amis de Gratarol
venaient crier leur haine envers Gozzi, jusque sous les fenêtres de sa maison.
- Le Comte Gozzi ose se réclamer de la
liberté de la presse, que nous avons instituée !
Parmi les aristocrates, en revanche,
beaucoup étaient ceux qui se mirent à accuser le même Gozzi de s’être renié, et
de s’être couché devant les idées des Lumières. D’autres, enfin, n’hésitaient
pas à lui reprocher son « absence de réactions ».
- C’est drôle, sourit Gozzi avec
tristesse. Toute la ville a capitulé devant Bonaparte, le Doge a abdiqué. Or
c’est moi que l’on dénigre pour ma prétendue absence de réactions. Que
devrais-je faire Bouter à moi tout seul les armées françaises hors de
Venise? Il y a soixante ans que je prédis, à mes concitoyens, ce qui vient
d’arriver et ce qui est en effet en train de se produire sous leurs yeux.
Pendant soixante ans, ils m’ont reproché ce qu’ils appelaient mes prédictions
apocalyptiques. Aujourd’hui, ils s’en prennent toujours à moi, comme si j’étais
la cause de leurs maux!
D’autres avaient l’impudeur de dire:
- Le Comte Gozzi est un lâche. Bien
qu’il soit insensible aux Lumières, il ne quitte pas la ville. Il préfère
Venise française à la liberté de l’exil. Gratarol, lui, avait eu le courage de
fuir…
C’était Irene Chiellini qui, seule
contre tous, défendait l’écrivain :
- Que racontez-vous ? Carlo Gozzi
a quatre-vingts ans. Comment voulez-vous qu’un vieillard ait la force de
s’exiler ? De quoi voulez-vous qu’il vive, en exil ? Gratarol, lui,
n’a nullement été exilé. Il s’est rendu coupable de crime à l’égard de la loi.
Bonne ou non, telle était la loi en vigueur. Un haut fonctionnaire, détenteur
de secrets d’Etat, ne pouvait quitter le pays sans autorisation. Rappelez-vous
qu’à la même époque, un certain Cavalli, accusé d’avoir joué un rôle dans une
grave affaire d’escroquerie dont s’était rendu coupable un aigrefin du nom de
Zanovich, s’était disculpé devant les tribunaux. Gratarol a refusé de le faire.
La terrible vérité était que, depuis
dix-huit ans, le pouvoir avait empêché Gozzi de publier ses mémoires et donc de
répondre ainsi aux insultes de Gratarol qui, elles, circulaient sans relâche.
La démocratie arrivée, on avait abondamment discouru, on avait planté sur
chaque place des « arbres de la liberté », et on avait réimprimé
Gratarol.
- Et après? Faudrait-il, ironisait
Gozzi avec un clin d’œil, que je sois le seul à devoir me taire? La liberté
d’expression pourrait-elle signifier la liberté d’expression pour tous… sauf
pour moi ? Les amis de la liberté voudraient-ils me priver de ma liberté?
Je n’ose imaginer cela…
Ce fut aussi cette année-là qu’Irene Chiellini fit
ses adieux au théâtre. Ces adieux eurent lieu deux soirs de suite.
Le premier, elle fut la plus admirable des
Turandot. Il n’était nul habitant de la Sérénissime qui ne connût par cœur
l’intrigue de la pièce. Un inconnu appelé le Prince Calaf, fils du roi des
Tartares Timur, réussissait à résoudre les trois énigmes que Turandot, la fille
bellissime d’Althoum l’Empereur de
Chine, soumettait à qui lui demandait sa main. Tous ceux qui n’avaient pas su
répondre se voyaient condamnés à mort, et les murailles de Pékin se hérissaient
de leurs têtes décapitées. Or le prince exilé, Calaf, avait su donner à
Turandot la solution des trois mystères. La princesse était envahie par une colère
immense. Et, tandis que Pantalon, secrétaire de la Cour chinoise, continuait à
parler en dialecte vénitien avec le Grand Chancelier Tartaglia et l’eunuque
Truffaldino sous le ciel de Pékin, voilà que Calaf promettait à Turandot de ne
pas l’épouser si elle se montrait capable de deviner son identité. Jusqu’au
moment où il finissait par la révéler, involontairement, à l’esclave Adelma
qui, amoureuse de lui, cherchait à empêcher son mariage avec la jeune princesse
chinoise. Irene Chiellini avait été sublime dans les dernières scènes, lorsque
Turandot, bien qu’ayant su dire à Calaf son nom, l’épousait. Car elle l’aimait.
Le second soir, en revanche, Irene Chiellini
brilla dans « L’amour des trois oranges ». Le Prince Tartaglia
mourait, hypocondriaque, pour une indigestion de mauvaise poésie dont avait
voulu l’empoisonner Léandre, amant de Clarice qui désirait prendre la place de
Tartaglia après la mort de celui-ci. Tartaglia échappait à la mort par la grâce
d’un éclat de rire dont il était secoué en apercevant la fée Morgane, qui le
maudissait : il ne pourrait vivre en paix qu’après avoir trouvé les trois
oranges, d’où allaient naître trois jeunes filles de toute beauté. Tartaglia et
Truffaldino se mettaient alors à la recherche et à la conquête des trois oranges.
Ils trouvaient, dans la première, malgré les incessants sortilèges lancés par
Morgane, la merveilleuse Ninetta, interprétée par Irene Chiellini.
Dans le public se coudoyaient aristocrates,
jésuites, usuriers, libertins, francs-maçons, nobles ruinés, des politiciens
corrompus et même quelques autres intègres, castrats et soubrettes. Carlo
Gozzi, lui, ressemblait à un général à la parade passant en revue, avant la
dernière bataille, ses soldats. Un prêtre se pencha vers l’écrivain :
- Au milieu de la décadence, cher Gozzi, à l’aube
du déclin de l’aristocratie comme des traditions populaires et paysannes, vous
nous offrez la grâce d’un dernier instant de bonheur.
Irene Chiellini, après avoir démontré son talent
et fait ainsi ses adieux au public dans « Turandot » et dans
« L’Amour des Trois Oranges », avait été littéralement submergée par
les roses blanches dont les spectateurs l’avaient recouverte.
Ces deux soirs-là, tout le public la chérissait.
Quand les lumières se furent éteintes et que l’on
retraversa Venise, sous la pleine lune d’un soir d’été, chacun avait encore au
fond des yeux les merveilles scéniques de « L’Amour des Trois
Oranges ».
Sarina Barbieri se pencha au bras de Gozzi :
- Regardez ! lança-t-elle.
On dirait vraiment que, ce soir, vont surgir de la nuit un bel oiseau vert, ou
un corbeau, ou un roi cerf, toutes les figures, tous les personnages vêtus de
cartes à jouer, tous les animaux dont sont peuplées vos fables à travers mille
métamorphoses et transformations. Oui, j’ai l’impression, vraiment, que de
l’une ou l’autre des ruelles de Venise va nous apparaître soudain pour se
mettre à gambader gaiement, ce bouffon irrésistible de Truffaldino…
Gozzi la remercia, ému jusqu’au fond du cœur. Il
eut aussi de douces paroles pour Irene Chiellini. Mieux que toutes les autres
actrices, elle avait su pénétrer son esprit et sa psychologie. C’était aussi
grâce à Irene que Gozzi aurait ainsi laissé quelque trace dans le cœur des
Vénitiens et de la postérité, et le souvenir d’une dernière tentative pour
sauver la beauté.
- C’est la nostalgie, fit Gozzi, qui inspire
toujours les sursis. Ce sont les défenses ultimes et désespérées des derniers
carrés qui, depuis les temps de l’Antiquité romaine, sont les plus belles.
Sarina Barbieri reprit :
- Au sein de cette longue, pesante et obscure patience qu’est souvent
la vie, traversée parfois par les pépites d’or des instants solaires, ces
instants qui coûte que coûte auront été, et que rien ni personne ne pourra
effacer, nous aurons fait notre possible, n’est-ce pas ?
- Oui, répondit Gozzi. La vraie vie a pour domaine
quelques émotions, de plus en plus rares au fur et à mesure que le temps passe,
et entre lesquelles s’étendent ce que l’on appelle la vie. Une émotion, c’est un déchirement. Il faut…
Il faut attendre la prochaine, alors. Et le plus profond chagrin est peut-être
de savoir, dans la lucidité de ceux qui ont perdu l’innocence mais pas sa
nostalgie, que l’émotion, demain, s’enfuira encore plus rapidement. Il m’est doux
de penser que, demain, il se trouvera encore des jeunes gens et des jeunes
filles dont le cœur battra la chamade pour un rien. Et pour tous les riens qui,
un jour, auront constitué notre existence.
- Le plus merveilleux,
ajouta Irene Chiellini, est que même si l’Eglise est tentée, ces temps-ci, de
faire interdire les applaudissements au théâtre, nous avons fait résonner
l’éternel rire de Truffaldin.
- Oui, convint Gozzi.
Dans les temps de décadence, le seul moyen de rester noble et intègre est de
tourner le dos, en apparence, à l’avenir.
Rien ne pouvait arrêter la nouvelle
affaire Gratarol. Trois semaines après la chute du gouvernement, voilà qu’un
« citoyen », l’ex-comte Reverdin, avait
exigé un examen de la situation des biens qui avaient été ceux de feu Gratarol.
Il avait harangué la nouvelle municipalité :
- Hommes indépendants qui souffrîtes le joug de la servitude, sachez que le plus
grande victime de l’oligarchie, parmi toutes les victimes qu’elle a à se
reprocher, fut notre confrère Gratarol. Cet honnête homme, sociable, fidèle, a
mérité plus que quiconque l’universelle compassion de nous tous. La jalousie
libidineuse de Carlo Gozzi le fit tourner en dérision sur la scène d’un
théâtre. Très sensible à l’insulte, le désespoir de Gratarol le convainquit
d’avoir à s’exiler, errant d’un pôle à l’autre, persécuté par le malheur, et il
termina ses jours sur l’île de Madagascar.
Après la mort de Gratarol, le cousin de
celui-ci avait demandé au gouvernement oligarchique la restitution de la part
qui aurait dû lui revenir par héritage puisque, dans ce cas, le décès d’un
condamné entraînait l’extinction de l’action légale. Mais il avait été débouté,
car le fisc vénitien avait refusé de considérer comme une chose acquise la mort
de Gratarol. Les biens de ce dernier étaient donc restés propriété de ses
acquéreurs. Le cousin de Gratarol était mort le 2 juillet 1792 et, dès lors, le
fisc avait confisqué ses biens à lui. Très légalement, aux termes de la loi
vénitienne de réciprocité sur les fidéicommis, puisque dès lors que Gratarol
était toujours considéré comme vivant et que la preuve de sa mort n’avait pas
été rapportée, le cousin était son héritier et ce qu’il possédait devait à son
tour être soumis à la sentence de confiscation.
Sous les vivats de la populace, les biens de
Gratarol furent enfin restitués à sa famille. Le 12 Fructidor, autrement dit le
29 août 1797, un décret réhabilita Gratarol. Chose plus grave, ce décret était
accompagné d’un rapport déclarant la responsabilité de Gozzi : « Le
talent et la passion d’un auteur célèbre, l’ex-Comte Gozzi, rendirent Gratarol
objet des moqueries et de la dérision commune, sur une scène prostituée par le
mime vil et infâme Antonio Sacchi »…
Enfin, les loges maçonniques à l’unanimité
déconseillèrent officiellement à Carlo Gozzi de publier quoi que ce soit, en
lançant ce terrible mot d’ordre :
- Les patriotes vénitiens doivent réhabiliter la
mémoire d’un très grand homme, le faire aimer, le faire estimer, le faire
regretter. L’ombre de notre grand Gratarol, et Gozzi l’apprendra à ses dépens,
est toujours indignée, menaçante et invulnérable.
Irene Chiellini, en lisant ces mots affichés sur
les murs de Venise, et en entendant l’écho répété de bouche en bouche, s’essuya
le front, où avait perlé une sueur glacée, avec son mouchoir de soie.
Gratarol, post
mortem, était devenu le « grand homme » de la Venise livrée aux
révolutionnaires. Ses amis publièrent les mémoires de ce grand homme dont le
manuscrit avait été trouvé par un voyageur, paraît-il, à Madagascar.
- Mais quelle espèce de grand homme fut donc Gratarol ? Quel
pseudo-martyr de la liberté fut-ce donc là ? s’émerveillait
Irene Chiellini.
- Ainsi vont les réputations, en ce
monde, lui répondit Carlo Gozzi avec beaucoup de douceur et de résignation
amusée. Nos compatriotes, qui parlent tant de mémoire, ont la mémoire très
courte. Ils ont oublié que Gratarol était un haut fonctionnaire de
l’oligarchie. Que cette oligarchie, il n’hésitait pas à la tromper. Et que cela
ne l’empêchait pas, quand il en avait besoin, de faire appel à ses tribunaux.
Ils ont oublié que Gratarol, tout en quémandant de hautes nominations
politiques, menait son existence entre les prostituées et les usuriers. Ils ont
oublié que Gratarol, qu’ils appellent aujourd’hui « témoin de ’honneur »,
s’était exilé en abandonnant et sa femme, et ses dettes, pour s’embarquer à
destination de Madagascar avec des aventuriers apatrides, les Adelsheim, et un
filou bigame, Beniowsky, afin de mener avec eux des entreprises colonialistes
et de contrebande.
- Je suis effarée, reconnut Irene
Chiellini.
Il y avait de quoi. Les amis de
Gratarol écrivaient et hurlaient, partout et dès qu’ils le pouvaient, des
discours de haine :
- Gratarol, qu’il nous soit permis de
le dire, était un surhomme. Puisse le souvenir de Gratarol réveiller toujours
davantage l’horreur de l’aristocratie et l’amour de la démocratie dans les
esprits d’un peuple auquel nous avons indiqué la nature de ses véritables
intérêts. Puisse le souvenir de Gratarol amener les représentants du peuple à
un acte de justice grand et lumineux contre l’ex-comte Gozzi.
Les mêmes amis de Gratarol avaient
adressé à Bonaparte, général en chef des armées d’Italie, une supplique
officielle où on lisait notamment: « La mémoire d’un grand homme,
Gratarol, fameux pour ses mérites comme pour ses malheurs, veut être vengée par
le héros et libérateur de l’Italie. Gratarol, homme illustre entre tous, fut
victime de Carlo Gozzi. Gratarol fut contraint à abandonner sa patrie, ses
parents et à aller chercher sous d’autres cieux un refuge, parce qu’il avait
été victime de l’oppresseur Carlo Gozzi. Nous vous demandons justice, général
Bonaparte, car vous accomplirez ainsi un acte par lequel vous marquerez
l’époque de la régénération de Venise, en augmentant la gloire de celui qui a
restitué à l’Italie les droits de l’homme et du citoyen ».
Le futur Napoléon ne daigna évidemment
pas répondre à cette requête absurde et à cette phraséologie grotesque. Il ne
leur accorda pas la moindre attention.
- Les amis de Gratarol, constata amèrement Irene
Chiellini, se targuent d’être les seuls démocrates qui aient le droit de vivre.
Ils manigancent afin d’établir leur tyrannie occulte, une tyrannie que l’on
aurait pu espérer déracinée sous un gouvernement démocratique.
Et le Comte
Gozzi, qui avait quatre-vingts ans et avait été abandonné par tout le monde à
l’exception de ses amies Irene Chiellini et Sarina Barbieri, dressait fièrement
la tête, fidèle à son surnom : Vendéen de Venise. Il le méritait
amplement.
La situation était grave. Au même
moment, en France, toute représentation théâtrale avait été interdite, si elle
n’était pas précédée de l’exécution de La
Marseillaise. Sous la Terreur, à Paris, des dizaines d’artistes avaient été
emprisonnés, pour n’être relâchés qu’après avoir prêté serment de faire preuve
de républicanisme dans leur art.
Gozzi avait beaucoup à craindre, même pour sa vie.
Jadis, les amis de Gratarol avaient volontairement fait brûler dans un incendie
l’Arsenal de Venise. Ils avaient agressé
physiquement Vitalba, l’acteur qui jouait Don Adonis dans les Drogues d’amour. Paradoxes de
l’Histoire. Tels furent les hasards qui conduisirent du moins le Vendéen de
Venise à publier ses mémoires, qui étaient aussi un chef d’œuvre de la
littérature de tous les temps, précisément sous le gouvernement révolutionnaire
français.
- Quelle
contradiction ! lui criait-on au visage.
- Je n’aurais pas
demandé mieux, hier, que de jouer sur la scène des théâtres les Doges, le
Conseil des Dix, l’inquisition politique, et tous les trafiquants orgueilleux
du Livre d’or…
- Alors, pourquoi ne
l’avez-vous pas fait ?
- Un détail semble vous
échapper, jeunes gens. Une petite difficulté m’a retenu, oui. C’est qu’au
premier mot un peu hasardé, on m’eût étranglé, à soixante pieds au-dessous du
sol, ou donné en pâture aux terribles moustiques qui infestent les Plombs, la
prison du Palais ducal. Voyez-vous, le gouvernement oligarchique, toute ma vie
durant, ne m’a abandonné que deux ennemis : le mauvais goût en
littérature, et le débordement des mœurs. J’ai abattu le premier, à mon époque.
Un aristocrate proche
du peuple, à la fois conservateur et révolutionnaire en art, tel avait été
Gozzi. Loin de rester indifférent à la décadence de l’oligarchie, il avait
essayé de corriger son esprit, et donc de lui rendre des forces spirituelles et
traditionnelles. Il avait pu tourner en
dérision les travers et les faiblesses de l’aristocratie sans être un jacobin,
comme il pouvait désormais donner l’impression de flatter les démocrates sans
être l’un d’eux. En 1797, la démocratie eût été en contradiction avec ses
propres principes en le condamnant au silence.
-
Je vous aime beaucoup, disait
Irene Chiellini, rougissante.
- Voyez-vous, si la nature avait voulu faire de vous une
femme à la mode, elle aurait dû faire de vous une destructrice de tout ordre
établi, une caricaturiste de toute volonté noble, une
sophiste systématique, une excellente voleuse. Vous êtes tout le contraire.
Nous portons de la sympathie aux mêmes grands hommes. C’est pour vous aussi que
j’écris. Parce que la littérature est le meilleur
opium contre les maux de ventre, et par insolence démocratique!
Gozzi se plaisait à un
subtil et délicieux jeu de mots, rendu aisé par la langue italienne, de telle
sorte qu’on ne savait jamais, quand il prononçait avec emphase le mot
« démocratique », parlant tantôt de « son rire
démocratique », tantôt de ses « démocratiques impressions »,
tantôt de son « caractère démocratique », il se référait à la
démocratie ou au philosophe Démocrite…
L’oligarchie vénitienne avait été
renversée. Qu’elle ait été plus ou moins contestable, au fond, n’avait guère
d’intérêt aux yeux de Gozzi. Il avait aimé le peuple de sa patrie, il avait
lutté pour les droits de la beauté, les droits de l’art, les droits de la
fantaisie.
- Je m’amuse,
reconnaissait-il volontiers, de voir que les jacobins exhortent Bonaparte à
s’ingérer dans les affaires vénitiennes. L’oligarchie, au moins, était
vénitienne, pas étrangère. Il m’est curieux d’entendre nommer Bonaparte, qui
nous occupe militairement, libérateur.
Le 17 octobre 1797, fut
signé le Traité de Campo Formio. La France reçut les îles ioniennes, la
Romagne, Modène, la Lombardie, tandis que l’Empereur d’Autriche héritait de
tout le territoire vénitien au-delà de l’Adige, de l’Istrie, de la Dalmatie,
des bouches du Cattaro.
Ainsi Ugo Foscolo,
secrétaire du gouvernement provisoire, avait-il vainement déclaré son intention
de poignarder Bonaparte si celui-ci avait détruit l’indépendance au profit de
l’Autriche. C’était fait : ce jour-là, la Sérénissime se voyait bradée et
soumise aux Autrichiens.
De nouveau, les cartes
changèrent. Les vrais patriotes vénitiens, dont il était évident que les amis
du défunt Gratarol ne faisaient point partie, furent indignés et se répandirent
en imprécations contre Bonaparte, qui les immolait et les sacrifiait de cette
façon. Ils donnèrent même alors quelques preuves, tardives et sporadiques, de
leur attachement à leur patrie.
Le Lion de la Basilique
de San Marco avait été envoyé aux Invalides, à Paris. Bonaparte, qui, toujours
à en croire les amis de Gratarol, avait restitué à l’Italie les droits de
l’homme, déclara au secrétaire de la légation française, le 26 octobre :
- Les Vénitiens sont des couards, des hypocrites, des hommes indignes de
vraie liberté. A l’exception d’un seul, le comte Gozzi. Celui-là avait annoncé
et témoigné, depuis longtemps, de la crise politique et historique de sa ville.
Dès lors qu’elle était
vouée à la domination autrichienne, plus encore qu’à la domination française,
Venise perdit la gloire qu’elle avait elle-même irrémédiablement corrompue et
viciée. L’ancien et dernier Doge de Venise, cette fois, s’était évanoui de
terreur aux pieds de l’officier autrichien auquel il devait prêter serment
d’obéissance… Gozzi se
désola :
-
Voilà que s’écroule le songe de
l’impossible démocratie…
C’est donc
désormais sous le régime autrichien que Gozzi connut encore une fois, comme
dans sa jeunesse lors de la ruine de sa famille, la honte de la défaite, de la
soumission et de la décadence vénitiennes. Le gouvernement autrichien lui a
interdit de republier les douze chants du poème héroï-comique Marfise l’extravagante.
C’est alors qu’il se consacra au troisième et dernier
tome de ses savoureux Mémoires inutiles. Le dernier chapitre racontait
comment la révolution avait renversé le monde d’hier. Il le termina en le
datant: 18 mars 1798. Dans sa vie et dans son œuvre, une date capitale. Le
point final était mis au livre de sa vie.
Ainsi Gozzi avait-il répondu à tous ses adversaires. Il
avait, à la fin, publié tous ses arguments. Il avait invité publiquement les
amis de Gratarol à consulter le seul et original autographe des Drogues d’amour, afin de prouver son
entière bonne foi. Mais ceux-ci n’avaient nullement pris la peine d’examiner ce
manuscrit et de vérifier ainsi qu’il n’avait pas été modifié, c’est-à-dire que
la pièce datait d’une époque où Gozzi ne connaissait pas Gratarol.
Gozzi exhorta Irene
Chiellini :
- Que les hommes et les femmes qui n’ont pas encore été infectés par
les vapeurs empoisonnées du fanatisme soient sauvés, et que vive qui est
capable d’être heureux !
1798 était là. Après
avoir chanté les louanges de Bonaparte, « héros libérateur de
l’Italie » qui les avait remerciés de leurs éloges en les vendant à
l’Autriche, les amis de Gratarol avaient décampé. Ils avaient promis les droits de l’homme aux
Vénitiens. Grâce à ces mirifiques illusions, Venise était passé de l’oligarchie
à la domination de l’Autriche. Qui aurait osé, désormais, tenir les discours
clamés pendant la présence française? Les Vénitiens n’avaient plus envie
d’entendre encore le nom de Gratarol, présenté comme « le symbole d’une
affaire capitale pour la nation, et pour l’humanité entière ». Le petit
peuple voyait en Gratarol le symbole d’un fonctionnaire obséquieux doublé d’un
libertin, vulgarisateur des idées « éclairées » que Bonaparte avait
incarnées en offrant la ville à l’Autriche!
Il restait huit ans à
vivre à Gozzi, qu’il allait occuper à composer de nouvelles poésies et trois
pièces de théâtre dont deux seraient encore représentées. Chose d’autant moins
facile que les nouveaux maîtres de Venise, à l’improviste, avaient décrété ni
plus ni moins que le bannissement officiel des comédies improvisées de la commedia dell’arte, parce que les
masques permettaient trop d’ironie, trop de caricatures, en bref trop de
liberté pour un pouvoir soucieux d’uniformisation. La commedia dell’arte aurait pu, plus que jamais, mettre en danger les
institutions et les puissants.
Surtout, Gozzi allait éditer ses œuvres complètes, en
quatorze volumes.
- Voilà le moment venu
de mettre un terme à mes fortunes littéraires, qui avaient si bien commencé,
jadis, quand un général me rétribuait mes sonnets d’un verre de limonade…
Maintenant, je veux mourir en sujet très fidèle, annonça-t-il à Irene
Chiellini.
C’était l’époque des
trahisons. Francesco Pesaro, qui avait d’abord incité à convaincre ses
compatriotes de « résister jusqu’à la mort à l’Autriche », s’était
enfui en exil avant de rentrer à Venise comme Commissaire impérial de la Cour
de Vienne.
Gozzi n’était pas un traître. Il ne voulait pas mourir en
fidèle de l’Autriche. Pas davantage en fidèle des apophtegmes jacobins. Mais
sujet très fidèle de la Venise qu’il avait si profondément aimée, la Venise de
sa jeunesse et où il avait accompli toute son existence.
- Je veux mourir, par conséquent, fidèle à moi-même.
Un soir, sur la place Saint Marc, Carlo
Gozzi rencontra Paolo Balbi, un ami de sa jeunesse. Paolo était un ancien
membre de l’Académie des Granelleschi. Devenu un brillant magistrat, il était
nettement plus jeune que Gozzi, et celui-ci le considérait un peu comme un
fils.
Jadis, quand il avait
eu vingt ans, Gozzi avait lié amitié avec la mère de Paolo, désormais décédée,
la comtesse Ghellini Balbi, qui habitait le palais voisin du sien. Il allait
tous les jours à sa conversation littéraire, ce qui avait d’ailleurs permis à
sa belle-sœur Luisa Bergalli de faire courir le bruit, infondé, qu’il
s’apprêtait à l’épouser en secret…
Chaque fois qu’ils se
revoyaient, les deux hommes évoquaient avec émotion leur passé. Dans leurs
propos revenait la rabelaisienne Académie des Granelleschi, et Daniele Farsetti
qui en avait été le fondateur, et Giuseppe Secchellari qu’ils surnommaient
« Coleorum Princeps », le Prince des Couillons.
- Je me souviens, s’émouvait Balbi, de
ces nouvelles que tu avais écrites, où l’on voyait tant de disputes, des comtes
farceurs qui s’oignaient les mains de diverses substances malodorantes avant
d’en souiller les mains des danseuses. Et des vengeances spirituelles
d’étudiants contre un pharmacien, quand ceux-ci venaient se « décharger le
ventre » devant la porte de sa boutique, en lui annonçant que ses
traitements les faisaient « bien aller »…
- Oui, répondait Gozzi,
j’ai vêtu mes écrits des expressions, des couleurs, de la pureté du parler
toscan. J’en ai respecté le vocabulaire, dont ne se moquent que ceux qui ont
trouvé trop fatigant de l’étudier. Je ne me soucie pas de l’accusation d’écrire
de façon affectée, car une telle accusation naît de l’ignorance. Il ne peut pas
être affecté, celui qui parle italien en Italie ! Mais il est très pédant,
celui qui gribouille un italien à demi-étranger !
A l’évocation des temps anciens, ils riaient gaiement.
Ils se remémoraient aussi les jours sulfureux de l’affaire des Drogues d’amour, en janvier 1777,
lorsque Gozzi avait demandé à Paolo Balbi d’assister à tous ses entretiens avec
Gratarol, et d’en être le témoin.
- Sais-tu le plus beau ? demandait Gozzi. Eh bien, figure-toi que Giuseppe
Secchellari, dont nous avions fait l’Archi-Niais, n’a pas encore compris,
aujourd’hui encore, que nous nous moquions de lui. Il continue à raconter
qu’autour de lui siégeaient les Granelleschi qui, à l’en croire, admiraient
réellement ce qu’il appelle ses vers princiers !
On était le 13 août au
soir. Dans la nuit, Paolo Balbi mourut à l’improviste. Gozzi en fut
bouleversé :
- Je suis plongé dans
l’affliction, dit-il dès le lendemain à Irene Chiellini. J’ai cru tomber à
terre, en apprenant cette nouvelle. Le pauvre et excellent chevalier était tout
justice et probité. Il laisse orphelins cinq enfants mineurs. Je me trouvais,
hier soir, sur la place Saint Marc, avec Paolo Balbi. Il était gai et en
parfaite santé ! Ah ! Chère Irene, de quelle obscurité ne suis-je pas
entouré!? Sans vous, âme candide, quelle lumière resterait-il en ce
monde ?
La sœur de Carlo Gozzi, Laura, fut
emportée par un cancer des poumons. Peu après, mourut à l’âge de trente-trois
ans son ami Girolamo Zustinian, un jeune écrivain prometteur qui n’avait pas eu
le temps d’apporter à Venise, et à la littérature, tout ce dont il aurait été
capable. Pourtant, même au milieu des deuils et des malheurs, Carlo Gozzi avait encore des moments, étonnants chez un vieillard de son
âge, de bonne humeur.
On lui envoya, un jour, un garçon qui
devait se marier prochainement, contre son gré, et qui était donc en proie à
une profonde tristesse. Carlo Gozzi réussit cependant le bel exploit de faire
rire le jeune homme, en l’apostrophant :
- Ah ! Vous voilà ! Jeune
victime promise aux joies matrimoniales ! Voyez-vous, ne vous hâtez
surtout pas. Vous êtes fort jeune encore. Remettez ce mariage à l’an prochain.
Epargner douze mois d’infélicité conjugale sera un bienfait, pour vous, dont
vous mesurerez mieux le prix quand vous vieillirez…
Une autre fois, et tandis qu’il était
en train d’observer sa nièce Angela, la deuxième fille de Gasparo, danseuse et
joueuse de clavecin que d’aucuns écrivains avaient jugée « divine »
et qui avait épousé le comte Fedrigo auquel elle avait donné cinq enfants,
Carlo Gozzi n’avait pas hésité à employer un vocabulaire fort vert:
- Ma nièce, la vie n’est pas faite pour
être passée assise sur le cul, même quand on l’a joli, et à raconter des
potins! Je me suis également toujours demandé ce que diantre une cochonne de
votre espèce pouvait raconter à votre vieil âne de mari! Ergo non mi seccate più i testicoli !
Irene Chiellini clignait de l’œil:
- Cher Carlo Gozzi, vous n’avez pas de
sympathies excessives pour la France des révolutionnaires ou pour le
gouvernement inepte, corrompu et tyrannique du Directoire. Mais votre verve,
elle, est toujours des plus gauloises ! Mais qu’avez-vous pensé du
mariage ?
-
J’ai toujours pensé
qu’il était pire que la mort, chère Irene.
-
Comment cela?
- J’ai reçu de ma famille les joies que celle-ci
promet presque à coup sûr. J’ai contemplé les malheurs qui s’abattirent, dès
son premier mariage, sur mon frère Gasparo. C’est justement parce que j’ai été
un défenseur de la famille dans la société que je me suis promis, quant à moi,
de ne pas en créer une. Mes neveux sont, presque tous, de fieffés imbéciles qui
ont désespéré leurs parents par leurs caprices.
- Alors, chuchota Irene Chiellini, vous n’avez
jamais songé à prendre femme ?
Gozzi se tut. Elle fit de même. Il y eut un long silence. Ils
étaient émus.
- Voyez-vous, Irene… Peut-être est-il temps de
vous l’avouer. Vous étiez mariée, jadis. Et épouse fidèle. Aujourd’hui, je suis
vieux. Vous auriez été la seule avec qui j’aurais pu nouer des liens de famille
qui n’eussent été ni épouvantables ni effarants. Désormais, il est beaucoup
trop tard.
- Je me souviens des étés d’autrefois, passés en
votre compagnie. Que Dieu me rende, après ma mort, de pareils étés, voilà ce
que je demande ! lança Irene Chiellini en
tremblant d’émotion.
Ce fut leur seul aveu.
On changeait de siècle, et surtout d’époque. En 1805,
Carlo Gozzi entendit les échos d’Austerlitz, et assista encore au Traité de
Presbourg dont on pouvait dire, avec beaucoup d’optimisme, qu’il n’était pas
totalement défavorable à la ville de Venise. Bonaparte, devenu Napoléon,
s’était proclamé Roi d’Italie. Venise, après la parenthèse autrichienne,
redevint française. Gozzi se
consola :
- Je ne suis pas éternel, et cette certitude me console.
Chaque fois que Gozzi évoquait ainsi sa mort, Irene
Chiellini, qui avait illuminé la vie de l’écrivain de son amitié et de son rire
perpétuel, pleurait :
- Regardez le livre qui est paru il y a quelques jours et
que je viens de lire. Son titre est Corinne.
Madame de Staël y écrit ceci : « Gozzi, le rival de Goldoni, a bien
plus d’originalité dans ses compositions. Il a pris son parti de se livrer
franchement au génie italien, de représenter des contes de fées, de mêler les
bouffonneries, les arlequinades, au merveilleux des poèmes ; de n’imiter
en rien la nature mais de se laisser aller aux fantaisies de la gaieté, comme
aux chimères de la féerie, et d’entraîner de toutes les manières l’esprit au
delà des bornes de ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux,
et peut-être est-il l’auteur dont le genre convient le mieux à l’imagination
italienne ». Etes-vous donc né trop tôt ou trop tard ? se mit à sangloter, inconsolable, Irene Chiellini.
- Que voulez-vous ? répondit Gozzi. A l’époque des
Granelleschi, on me surnommait « le Solitaire ». Quant à Caterina
Dolfin Tron, elle m’appelait « l’Ours ». Je vais être bientôt seul,
enfin seul, dans la mort. Je ne regretterai guère que vous, Irene, ô ma
dernière amie. Quelle épitaphe écririez-vous pour moi ?
- Je saluerais un écrivain qui si souvent, dans sa
jeunesse, quand il avait écrit quelque chose, puis qu’il s’était
lu et relu, en faisait des petits morceaux de papier et brûlait ses écrits à la
chandelle, tant il était humble. Un homme qui fréquentait peu de gens, qui
n’aimait pas parler à tort et à travers, et à qui les grands parleurs prolixes
donnaient la fièvre.
- Et moi, ajouta Sarina Barbieri, je parlerais d’un homme
qui aimait à la folie les auteurs toscans : plus ils étaient anciens, plus
il les aimait.
- Vous avez raison, j’espère mourir avec, sur les lèvres,
les noms de Luigi Pulci, de Franco Sacchetti et du Burchiello. Drapé dans le
courageux petit drapeau cher aux Granelleschi, je m’en irai volontiers, une
dernière fois, pour affronter la bataille de ma mort. Je n’espère qu’une chose…
-
Laquelle ?
- Que des écrivassiers, des critiques, des journalistes,
bref que les censeurs ne disent pas trop de conneries à mon sujet. Car cela, ce
serait mourir une deuxième fois. A vous, mes amies, je laisserai mes livres.
C’est là un tout petit cadeau, et je vous prie de me pardonner son
insignifiance. Mais je sais que, contre les morts pas plus que contre les
vivants, vous ne nourrirez d’inimitié.
Ayant dit, le vieux comte embrassa tendrement Irene
Chiellini puis Sarina Barbieri sur le front.
Ainsi passèrent les derniers mois de
Carlo Gozzi. Exactement comme l’avaient fait les Jacobins français et,
auparavant, l’oligarchie vénitienne, le pouvoir autrichien lui manifestait la méfiance
que tout gouvernement réserve aux hommes libres d’esprit.
A l’âge qu’il avait atteint, et à
l’issue d’une existence si longue et mouvementée, Carlo Gozzi aurait eu le
droit d’être irrité. Il aurait même eu celui d’être consterné par la mort et la
disparition annoncée de son monde, ou par la naissance du monde qui allait lui
succéder. Cependant, les petites ironies de la vie le faisaient encore sourire.
Il voyait, dans le réformiste jacobin, un destructeur. Dans le traditionaliste,
trop souvent, un cœur desséché. Lui, Carlo Gozzi, était un artiste
traditionnel, métamorphique, intemporel. Irene Chiellini remarquait:
- Les progressistes croient que le monde commence
avec eux. Les traditionalistes recopient ce qui a déjà été fait, hier. Mais les
artistes traditionnels sont reliés à la terre par les plus profondes des
racines, eux. Innovant et renouvelant, ils poussent ainsi les plus longues des
branches vers les espaces infinis des cieux. La vraie tradition, c’est de
n’avoir pas de tradition. C’est de refuser une tradition figée, c’est de
recréer sans cesse une tradition en mouvement.
Gozzi, révolutionnaire ou conservateur,
avait été un esprit supérieur. Il n’avait plus été, dès lors, ni
révolutionnaire, ni réactionnaire. Ou il avait été les deux à la fois : .
Comme il s’y attendait sans doute, les Mémoires inutiles avaient été un
retentissant échec éditorial. La première édition, tirée à mille exemplaires,
avait été un fiasco. Seuls quatre cents exemplaires avaient été vendus, dont
tous n’avaient pas été payés. Gozzi n’avait reçu, pour tout salaire, qu’un lot
de cent soixante invendus qui finirent à Livourne, chez un libraire du nom de
Maso.
Quand il arrivait qu’un voyageur étranger, de
passage à Venise, demande à un libraire les Mémoires
inutiles, le commerçant ouvrait des yeux écarquillés. Les œuvres de
Goldoni, elles, abondaient.
-
Gozzi ? Mais
qui est ce Gozzi ? Ah oui ! Gozzi…
A peine si l’on savait encore ce qu’il voulait
dire. Parfois, cependant, dans quelque minuscule boutique, voilà qu’on tirait de
la poussière un vieil exemplaire abîmé, oublié depuis longtemps sur un rayon,
et qu’on donnait au voyageur dix volumes, au prix du papier.
Gozzi, avec stoïcisme, sans la moindre rancœur,
s’en remettait à un avenir plus lointain :
- Les livres que j’ai publiés dans ma jeunesse, et
tout au cours de ma vie, n’ont été qu’une petite partie de tout ce que j’ai
écrit. Je n’en ai donné au public qu’un échantillon, sachant que mon siècle
était assez éloigné et de compositions de ce genre, et de mes idéaux. Mes nouvelles,
par exemple, pourront déplaire pour toujours. Comme il se pourrait qu’un jour,
dans l’avenir, elles plaisent de nouveau, comme elles ont plu autrefois.
Ce fut alors que Gozzi demanda, à son amie
astrologue Sarina Barbieri, de lui prédire l’avenir réservé
à son œuvre littéraire.
- Sarina, commença Carlo Gozzi, vous êtes non seulement mon amie,
mais aussi l’astrologue la plus réputée de Venise. Dois-je me persuader que,
des poids intolérables qui m’accablent, et des pensées pénibles que j’ai, je doive
me résigner à accuser seulement la mauvaise étoile sous laquelle je suis né? Si
mon âge était moins avancé, je ne me plaindrais peut-être pas de cette étoile.
Mais dites-moi, que voyez-vous dans les astres?
Sarina Barbieri se
concentra longuement, effectua de curieux et savants calculs sur une carte du
ciel qu’elle avait fait jaillir comme par enchantement, et dit:
- Vous êtes né sous la pleine lune.
Vous êtes Sagittaire, ascendant Capricorne. Dans votre thème astral, le soleil
et la lune sont dissociés. Ce qui signifie un contraste entre la partie active
et la partie passive de votre caractère. Ou un conflit
entre votre père et votre mère. Votre lune est dans la quatrième maison, dans
le signe des Gémeaux. Vous avez, en effet, été toujours attaché à votre patrie.
Vous avez accompli très peu de voyages. Ce qui est frappant dans votre carte du
ciel, à travers la quadrature du Soleil et de Pluton, c’est qu’on vous a
toujours pris pour un autre. C’était écrit dans votre destin.
Carlo Gozzi hocha la tête. L’astrologue reprit :
- Votre Soleil est dans
le signe du Sagittaire, dans la onzième maison. Ce qui indique un caractère
anticonformiste, une tendance à suivre votre propre route, et une grande
largeur de vues. Et étant donné que la onzième maison est celle qui régit les
rapports d’amitié, et que vous avez Pluton dans la huitième maison, on
s’aperçoit aussi que vous aviez beaucoup d’ennemis, y compris parmi des gens
que vous preniez pour vos amis, mais qui, un jour ou l’autre, vous ont trahi.
Vous avez Vénus en Capricorne dans la douzième maison, et cela correspond à
votre amour de la solitude, comme à vos trois amours malheureuses, que vous
avez racontées au début des Mémoires
inutiles. Vous avez Vénus qui se joint à Mercure, ce qui veut dire que vous
avez voulu avoir des amitiés féminines, comme dans le cas de Teodora Ricci. Et
d’autres, comme Irene Chiellini, qui étaient vos amies et vous ont soutenu dans
les moments les plus pénibles de votre vie. Le rapport entre Vénus et Uranus
pourrait traduire votre rupture avec Teodora Ricci.
Gozzi sourit :
- Et mon amour du merveilleux, le lisez-vous dans mon
thème astral ?
- Oui. Tant de rêves, aussi. Vous avez Mars en opposition
à Neptune, entre la troisième et la neuvième maison. Le plus beau, dans votre
thème astral, est quand Vénus épouse Mercure dans la douzième maison. Le Soleil
dans la onzième maison. Mars en aspect positif par rapport à Pluton, qui est
dans le signe de la Vierge. Le Soleil à vingt-et-un degrés dans le Sagittaire,
Jupiter à vingt-neuf degrés dans la Balance… La merveille est d’avoir Uranus,
et précisément à dix-neuf degrés, dans le signe de la Balance.
- Et que disent les astres, selon vous, de l’avenir de mon
œuvre ?
- La présence de planètes dans la douzième maison, la
maison de l’au-delà, et l’abondance de planètes bienveillantes dans les maisons
d’eau, la quatrième, la huitième et la douzième, indiquent une continuité de
votre œuvre, une mission que vous accomplirez au-delà de votre mort. Je vois
par exemple que Pluton, la planète de la transformation, se mêlera au point le
plus haut de votre horoscope, le point où le soleil est au zénith, en 1917.
- Qui sait si, dans ma ville de Venise, quelqu’un se
dressera contre les ingérences étrangères? fit Gozzi avec mélancolie.
Ils étaient là, à la frontière, entre constations
astrologiques et l’avenir inconnu. Ni Sarina Barbieri, ni Carlo Gozzi lui-même
ne pouvaient évidemment savoir, en cette année 1805, qu’un tout petit enfant du
nom de Daniele Manin, qui n’avait pas encore l’âge d’un an, deviendrait
quarante ans plus tard le symbole du patriotisme vénitien contre l’occupation
étrangère.
- Certes, dès aujourd’hui, remarqua Gozzi, les Allemands
se réclament de moi, à l’image de Friedrich et d’August Wilhelm von Schlegel ou
de Ludwig Tieck. Mais demain ?
- Vous aurez une descendance littéraire bien plus vaste,
affirma Sarina Barbieri.
Et en effet, ils ne pouvaient pas savoir non plus que,
seulement vingt ans plus tard, en 1825, au-delà du bouleversement qu’allait
apporter le Romantisme, paraîtrait en Italie un livre inoubliable et fameux, I promessi sposi mais que, sans Carlo
Gozzi, le génie harmonieux et subtil d’Alessandro Manzoni, à travers ce roman,
ne se serait peut-être pas élevé.
Sarina Barbieri poursuivit :
- L’unique note négative est liée à la présence d’Uranus
et de Pluton dans la huitième maison, celle de la mort. Cela pourrait vouloir
dire que vous aurez du succès, en différents pays et sous différents régimes
politiques, parfois les plus inattendus, aux moments les plus imprévus. Et
qu’il arrivera, aussi, que vous ayez des succès que vous n’auriez pas désiré avoir. Certains feront honneur à votre nom, d’autres
s’en serviront à tort et à travers. Mais vous aurez des héritiers.
Touchants à leur insu, ils ne pouvaient savoir que, huit
ans plus tard, naîtrait un certain Richard Wagner dont le premier opéra, Les fées, serait inspiré de Gozzi. Ni
que, cinquante-trois ans plus tard, naîtrait Giacomo Puccini qui mettrait en musique
Turandot. Ni que, quatre-vingts ans
plus tard, les fables de Gozzi seraient traduites en Russie. Ils ne pouvaient
savoir enfin que dès 1917, l’avant-garde soviétique ferait de lui une figure de
référence.
Carlo Gozzi allait mourir, et mourir seul, oublié,
abandonné. Pourtant, après Charles Nodier ou Madame de Staël, allaient surgir
Prosper Mérimée, le comte Joseph Arthur de Gobineau, Stendhal, les frères
Goncourt et tant d’autres, qui le citeraient, l’étudieraient, le liraient et
verraient en lui « le père du Romantisme ». Ils diraient tout ce
qu’ils devaient à l’auteur des Mémoires
inutiles.
Sarina Barbieri continuait à décrire,
au Comte Gozzi désormais presque mourant, ce qu’elle lisait de son passé mais
aussi de son futur, dans les astres.
- Je vois que votre nom, parfois, tombera dans l’oubli. Les
dictionnaires, alors, vous ignoreront. Ou ils vous confondront avec votre frère Gasparo. Les
journalistes aux ordres essaieront naturellement de salir votre mémoire, car
ils sont payés pour cela. Certains traducteurs vous trahiront éhontément. Selon
les époques, il arrivera même que, le temps d’une génération, on ne parle plus
de vous aux écoliers.
- En effet, je m’y attends, sourit Carlo Gozzi. Et
pourtant, j’ai confiance… Voyez-vous, tout artiste, tout penseur, tout
philosophe, tout historien honnête qui furent, à un titre ou à un autre,
réprouvés par leur époque savent au fond d’eux-mêmes, malgré les tracas du
destin et les malédictions, qu’un jour viendra où, au-delà des années, ils
croiseront un pair. Ce jour-là, ce sont deux amis qui se rencontreront. On
choisit presque toujours ses amis, voire ses amours, par hasard ou par erreur.
Mais si, un jour, quelque écrivain des temps futurs décide de me rendre
naissance en écrivant ma biographie, c’est que cela aura répondu à des
affinités particulières.
-
Vous n’attendez rien de la
postérité.
- Rien du tout, en effet. Mais vous connaissez, n’est-ce
pas, la maxime de La Bruyère sur cet argument? « Celui qui n’a égard en
écrivant qu’au goût de son siècle, songe plus à sa personne qu’à ses écrits. Il
faut toujours tendre à la perfection, et, alors, cette justice qui nous est
parfois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre »…
Voilà ! conclut Gozzi. Nous sommes au tout début
du dix-neuvième siècle, et je vais mourir. Mais il y aura quelque chose qui
échappera à mes médecins, comme à mes ennemis, comme à mes faux amis. Ce
quelque chose, ce sourire que l’on pourrait croire orgueilleux s’il n’était pas
tempéré par une ineffable tristesse du regard, c’est d’avoir la certitude
humble et fragile que mon œuvre pourra adoucir, consoler voire renforcer, dans
l’avenir, la souffrance d’un frère
que je ne connaîtrai jamais. Je sens que, demain, quelques-uns sauront me
comprendre et me reconnaître. Ils se retrouveront dans mes peines et mes joies,
mes haines et mes amours. J’ai créé en sachant l’inutilité foncière de toutes
choses, mais sans perdre totalement l’espoir de voir, un jour, des mains
surgies de l’avenir se tendre vers moi.
- Oui. Quelqu’un, un jour, songera à vous, lira vos
livres, vivra vos souffrances, se heurtera aux mêmes ennemis que vous avez
combattus. Quelqu’un retracera l’histoire de votre destin et ce sera là une
façon de recommencer l’œuvre féconde et splendide de votre existence. Ce quelqu’un dont j’ignore sous quels cieux
et à quelle date il viendra au monde, ce quelqu’un s’écriera, je crois,
ceci : « Ah ! Si j’avais connu Carlo Gozzi de son vivant, alors
j’aurais eu un ami ! »
- Je ne suis pas éternel. Et cela me console, car ma famille fut
celle d’Oedipe! lança le vieillard.
Le 4 avril 1806 et à l’âge de 86 ans, il pria Irene Chiellini
de lui apporter du papier et de l’encre. Il rédigea un billet, d’une écriture
bouleversée qui laissait imaginer les tremblements d’une main incertaine:
« Frappé d’un malaise soudain et d’une grande douleur à la poitrine, je
suis prêt à tout, je vous bénis tous ». Suivait une signature déformée,
presque illisible: Carlo Gozzi.
Quelques instants plus tard, il joignit les mains, tandis
que les premières brises du mois d’avril tournoyaient au-dessus de la lagune.
Gozzi était venu au monde sous le pontificat de Clément XI. C’est Pie VII qui
était Pape à Rome quand il mourut dans le quartier même où il était né, celui
de San Cassiano.
Dans sa jeunesse, il avait payé les dettes de son père,
de sa mère, de sa belle-sœur. Il avait réuni les dots nécessaires à ses sœurs.
Dans son grand âge, il avait entretenu les veuves et les enfants de ses frères.
Son testament fut ouvert. Offrant quelques modestes legs, il s’excusait de ne
pouvoir laisser une fortune plus importante. Sans la moindre illusion sur les
dons artistiques ou autres des jeunes gens de sa famille, il se limitait à leur
enjoindre d’obéir à leur prince. Il ajoutait: « Je recommande à mon neveu
Gasparo, fils de mon frère Almoro, d’avoir le plus grand soin de l’éducation de
ses fils en les tenant à distance des fausses maximes de la sophistique
scientiste et pernicieuse du siècle, qui a renversé toute l’humanité dans un
brouillard de confusion, et dans un labyrinthe de malheurs et de
misères ».
Lui mort, une page d’histoire pouvait être tournée.
Venise n’avait plus qu’un faste d’apparence. C’en était fini des fêtes, des
jeux, du théâtre, des carnavals longs de trois mois qu’il avait animés, au
temps jadis.
La Cité des Doges, jadis centre de gravité
de la Méditerranée, avait sacrifié son destin historique au commerce qui avait
contribué dans un premier temps à sa splendeur disparue. L’oligarchie avait
elle-même détruit l’organisation politique bâtie par les ancêtres. La
Sérénissime, fleur hier épanouie et aujourd’hui flétrie, avait été submergée.
L’actrice
Teodora Ricci, responsable de l’Affaire Gratarol qui avait bouleversé l’Europe,
survécut jusqu’au 31 décembre 1824. Elle mourut folle à lier. Et s’en alla, la
dernière de tous, par une nuit de neige, expirant dans une cellule misérable de
l’asile de San Servolo, une île déserte de la Lagune battue par les flots, où
elle était internée depuis 1818.
Gozzi s’était sacrifié afin de conserver à sa ville, et à
la littérature, le patrimoine culturel de la commedia dell’arte. Or la commedia
dell’arte, malgré ses efforts, était morte.
Le véritable testament de Carlo Gozzi, Prince des
Anti-Lumières, c’était l’œuvre de cet homme de principes, poète et moraliste,
aristocrate proche du peuple. Il allait léguer son œuvre à ses frères en
sensibilité des siècles à venir…
Dans chacune des pièces de Carlo Gozzi,
sans exception, avait paru le masque féminin traditionnel dans la commedia dell’arte, celui de l’adorable
Smeraldina. C’était le temps où les « mendiants heureux » de Carlo
Gozzi, heureux de peu, riant de tout, respectaient leurs maîtres et les
hiérarchies sociales et naturelles. Ils se réjouissaient:
- Allons à l’Auberge du Singe! Nous y trinquerons,
en paix, à la santé et à la joie de la noblesse respectée!
Tous ceux-là étaient morts: les rois, les princes,
les nobles par le sang, les nobles par l’âme. Et les gens du peuple, nobles par
le cœur. L’auteur des Mémoires inutiles
avait parlé, jadis, de « siècle tramontane ». Une longue époque de
tramontane, pour Venise, commençait.
Un an après Gozzi, la
belle astrologue Sarina Barbieri qui avait découvert l’existence de
Pluton mourut, le 12 février 1807.
Puis, la mort d’Irene Chiellini fut le tout
dernier mot du roman de la vie de Gozzi, poète amer aux yeux de cristal
étincelant. Elle rendit son dernier soupir dans le Palais Gozzi, à San
Cassiano, Calle della Regina, près du pont de Santa Maria Materdomini. Dans le
délire de l’agonie, l’actrice répéta la formule par laquelle commencent, on le
sait, toutes les fables:
-
Il était une fois…
Jadis,
c’est elle, Irene Chiellini aux décolletés affriolants et à l’âme candide, la
Smeraldina de Gozzi. Elle avait été la More de L’Amour des trois oranges. Smeraldina au masque noir dans Le roi des génies, Smeraldina la
rarement amoureuse, la suivante touchante dans Le monstre bleu, sérieuse dans L’oiseau
vert… Jamais Venise n’avait jamais été davantage celle où se mélangent les
pas, les destins, les rires, les larmes et les murmures des eaux.
Tout le monde se souvenait encore de la façon dont
Irene Chiellini avait fait rire le public jusqu’aux larmes dans Le monstre bleu, dans le rôle de la
« seule vierge de la ville », déguisée de fausses fesses et de faux
seins parce que Gozzi avait voulu ainsi moquer la mode, qui naissait alors, des
seins artificiels!
Comme Carlo Gozzi, elle avait placé plus haut que
tout le rire et la mélancolie. Une mélancolie et un rire traversés par des
élans limpides d’essentielle poésie. Toutes les fables connaissent, hélas, une
fin. Les propos de celle qui n’était plus, désormais, qu’une vieille femme à
l’article de la mort, se firent indistincts et flous. On crut discerner:
- Merci à vous, cher Carlo… et que la vie
éternelle nous rende de pareils étés !
Selon certains, le nom de Venise proviendrait du
latin Vieni etiam:
« Reviens ! »… La Smeraldina du Comte Carlo Gozzi, Vendéen de
Venise, expira dans sa robe pourpre des jours où elle avait été applaudie et
couverte de bravos et de fleurs sur tant des théâtres. Elle s’écria, tutoyant
pour la première fois l’écrivain pour qui elle avait conçu une amitié que l’on
devrait appeler un amour absolu, la grande passion secrète de sa vie:
-
Reviens!…
Il était une fois Carlo Gozzi et Irene Chiellini
qui pouvaient être ensemble, maintenant, pour toujours.
FIN
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