Ange Lepaige

 

Carlo Gozzi, le Vendéen de Venise.

 

Roman historique

paru dans le journal français L’Echo d’Ancenis.

 

 

On était le 13 décembre 1720. Un vent froid soufflait sur toute la lagune figée par le gel, et les cloches de l’église de San Paterniano portèrent aux oreilles du peuple vénitien la nouvelle de la naissance et du baptême d’un de leurs concitoyens, sixième enfant d’une antique et noble famille patricienne, prénommé Carlo. Les siens étaient citoyens de la République sérénissime depuis deux siècles, mais sa lignée, inscrite aux livres de noblesse depuis la moitié du huitième siècle, provenait d’Herzégovine et descendait des fondateurs slavo-hongrois de Raguse.

- Venise a un nouveau comte ! s’exclama avec joie un pêcheur qui, dans son costume traditionnel, ressemblait aux Pantalone, Brighella, Truffaldin, Tartaglia de la commedia dell’arte.

Venise sombrait dans la décadence. Peu de mois plus tôt, la Paix de Passarowitz avait privé la ville de la Morée. A l’exception d’Angelo Emo, qui deviendrait quelques années plus tard l’ennemi redouté des corsaires barbaresques qui semaient la terreur dans la Méditerranée, la ville avait perdu sa sève, elle s’était assoupie dans la neutralité, elle était absente des lieux où se jouait le sort des Nations. Et le peuple se réjouit de la naissance de Carlo.

Jacopo Antonio, son père, était resté l’unique représentant mâle d’une famille jadis aisée, propriétaire de terres féodales et de maisons dans la région du Frioul, près de la ville de Pordenone. Mais cet enfant excessivement gâté par sa mère avait laissé péricliter le patrimoine des siens. Sa sœur, Marina, morte veuve et sans descendance, l’avait sauvé en lui léguant ses biens. Ce n’avait été qu’un sursis. Héritier d’une immense fortune qu’il ne se souciait nullement d’administrer, Jacopo Antonio, qui avait épousé à l’âge de dix-huit ans Angela, sœur du sénateur de Venise Almoro Cesare Tiepolo, se ruinait en parties de chasse et tenait table ouverte. Toute la famille, après avoir porté sur les fonts baptismaux le comte Carlo vieux d’un jour, s’en revint vers le palais familial, en plein quartier de San Cassiano. Ce fut une grande fête, sous les murs ornés par les armoiries qui représentaient un chêne et une colombe d’argent qui retenait dans son bec un rameau d’olivier, le tout surmonté de la devise des ancêtres : Signum pacis, " en signe de paix ". Ses deux frères aînés, Gasparo et Francesco, et ses trois sœurs Marina, Emilia et Girolama, observaient le nourrisson. Et chacun, comme à son habitude, se mit à versifier.

La mère de Carlo dirigeait des conversations littéraires. Tous les enfants écrivaient et récitaient des vers, composaient des pièces de marionnettes et jouaient des comédies sous l’œil des aïeux et des galeries de tableaux, sur leurs théâtres particuliers.

Cette maison ressemblait à un asile de poètes, où la poésie régnait à l’état endémique.

Dès qu’il eut atteint l’âge de six ans, la bravoure littéraire de Carlo était déjà un sujet d’admiration. Il démontrait un goût, rare chez un enfant si jeune, pour la comédie, la poésie et la pure langue toscane : et les adultes émerveillés riaient à gorge déployée quand, s’accompagnant de sa guitare, il lisait à voix haute des sonnets burlesques de condoléances, dont l’un avait été adressé par ses soins à la veuve d’un chien.

Les années passèrent et, comme tous les vénitiens lettrés d’alors, Carlo adolescent se plaisait à composer des recueils de poésie à l’occasion d’événements variés tels que mariages, prises de voile, nomination aux grands offices, mort de chats, enterrements de chiens. Sa marque personnelle frappait de son sceau tous ces poèmes, juvéniles et facétieux.

Un jour vint où, achevée sa première instruction, Carlo désira poursuivre ses études, comme l’avaient fait auparavant ses frères, dans le meilleur collège de Burano. Il vit le front de son père s’assombrir.

- Ce ne sera pas possible, gémit Jacopo Antonio, sincèrement attristé.

Une même décadence avait frappé Venise, et la famille. Son père poursuivit :

- Tu devras te contenter, mon fils, d’une petite école vénitienne, tenue par deux prêtres.

Les grands érudits de l’époque, comme Apostolo Zeno, avaient remarqué Carlo, lui avaient ouvert leurs bibliothèques et l’encourageaient. Il se consola :

- Soit, fit-il. Mon enfance a été une lecture perpétuelle, un immense gâchis d’encre. Et je continuerai dans cette voie ! Comme mon frère Gasparo, qui se jette sur sa plume dès que quelque chose va mal.

- Ah ! Luisa Bergalli fréquente de plus en plus assidûment notre palais, la maudite poéteresse ! Dans l’une de ses comédies, sous son pseudonyme grotesque d’Irminde Parthénide, elle loua les talents précoces du jeune Gozzi.

- Heureusement pour moi, c’est mon frère Gasparo qu’elle a en vue !

Gasparo noircissait du papier à longueur de temps pour gagner de l’argent. L’autodidacte de génie qu’était Carlo écrivait dans l’enthousiasme créateur d’une passion splendide et furieuse.

         - J’ai lu tes Nouvelles, dit son père à Carlo. C’est excellent. Digne de Franco Sacchetti ! J’ai adoré tes personnages sympathiques de plébéiens.

         Gasparo répondait aux avances de Luisa Bergalli, qui avait dix ans de plus que lui et à laquelle il dédiait des sérénades où il l’appelait « mon  lys amoureux ».

- « Ce sera un mariage par abstraction poétique ! » ricana Carlo.

         La famille sombra dans la ruine la plus totale. Gasparo cessa très vite d’évoquer son « lys amoureux ». Après avoir rêvé de consacrer sa vie à la littérature, il se trouvait contraint, entre un accouchement de son épouse et un autre, de mener la triste carrière de faquin de librairie.

Carlo Gozzi, lui, voulait vivre, et prit pour fière devise : « Ne pas être commandé ».

         Le sort le frappa. Le comte Jacopo, terrassé par une crise d’apoplexie, resta paralytique et muet. Carlo s’exhorta:

- Démocrite et mon innocence me conseillent : ne fuis pas. Accueille avec un sourire tes malheurs. Il ne faut pas crever. Résiste !      

        

        

         La famille Gozzi vivait au-dessus de ses moyens. Elle était victime du mariage inégal entre un noble de province qui suivait tous ses penchants, désormais infirme et alité, et une patricienne.

Le mariage de Gasparo Gozzi et de Luisa Bergalli, surtout, acheva de rendre la situation invivable. Tout le monde s’attendait à ce que Gasparo devienne chef de famille. Il n’en fut rien, au contraire. Livrant la maisonnée aux bestialités poétiques et à l’administration pindarique de sa femme, Gasparo  se désintéressait de tout. Ses propos se résumaient à de longues plaintes mélancoliques et désespérées.

Carlo Gozzi qui, toute son enfance durant, avait fréquemment supporté d’être puni par sa mère en lieu et place de ses frères, considérait le spectacle qui se présentait aujourd’hui à ses yeux avec un désespoir accru.

- Je vis de l’espoir de ton départ, clamait ouvertement son frère Gasparo.

Carlo, recommandé par son oncle maternel, le sénateur Tiepolo, s’embarqua sur la galère du général Querini, Provéditeur pour la Dalmatie et l’Albanie, le 2 octobre 1741, en qualité d’aventurier non rémunéré, à l’essai, dans l’attente d’une inscription régulière sur les rôles d’un régiment.

Il parvint, après un voyage long de douze jours pendant lequel il s’apitoya de la condition des galériens, sur la terre dalmate, possession vénitienne depuis des siècles. Ces régions, où l’aristocratie et la bourgeoisie inféodées à Venise cohabitaient avec des populations primitives, lui inspiraient de succulentes anecdotes sur les mœurs des Dalmates et des Morlaques. Ce furent des années de « vie coloniale », consacrées à apprendre l’art de la stratégie et celui des fortifications.

- Qui est cet homme extraordinaire ? Il se distingue vraiment par le brio avec lequel il joue des personnages de soubrettes dans des comédies et autres improvisations théâtrales. Est-ce lui qui a écrit ce sonnet qui me plaît tant ? demanda un général.

- Oui. C’est Carlo Gozzi.

- Eh bien ! Ce sonnet, il faut que je le lui paye. Rétribuez-le… d’un verre de limonade ! Et nommez-le cadet noble de cavalerie, avec un salaire de trente-huit lire par mois.

Carlo Gozzi vécut quelques amours déçues. Capable de grands éclats de rire joyeux, il n’hésitait pas, à l’occasion, et malgré les menaces de rivaux jaloux, à aller chanter des sérénades sous les balcons.

Pourtant, les jeunes dames auxquelles il était présenté se décontenançaient :

 - J’étais sensible à ses talents d’acteur sur la scène, mais quel caractère taciturne il a, et quelle allure austère dès qu’il n’est plus dans un théâtre! Et puis, on le dit criblé de dettes, et si pauvre qu’il n’a jamais pu participer aux repas des gradés !

 Le même général l’appela auprès de lui :

- Vous pouvez devenir officier en deux ou trois ans.

- Je vous remercie, mais je désire rentrer à Venise en compagnie de mon ami capitaine de hallebardiers Massimo Innocenzio. Quelque chose me rappelle dans notre patrie.

Venise apparut à l’horizon. Carlo Gozzi, sur le pont du bateau, s’écria :

- « Je respire ! »

Il n’allait respirer qu’un seul et bref instant.

 

Le jeune comte Carlo Gozzi, démobilisé, courut chez lui. Il comprit pourquoi il avait senti le besoin de revenir à Venise. Le palais de famille était délabré, vidé de ses meubles de prix et de tous ses tableaux, à l’exception du portrait de ses grands-parents par le Titien.

Consterné, il s’adressa à son ami Innocenzio Massimo :

- Te rends-tu compte ? La maison est habitée par ma mère, par mon père aphasique, par mes sœurs nubiles et courtisées par une foule de séducteurs, par d’autres sœurs mariées mais dont la dot n’a pas été payée, par mes frères.

- Et Luisa Bergalli vient d’accoucher pour la sixième fois ! confirma son compagnon en hochant la tête.

- Un siècle de négligence a abouti à la catastrophe ! Les terres sont hypothéquées, les biens vendus ou volés, les titres de propriété perdus. La maison est pleine d’un va-et-vient perpétuel d’êtres louches, d’usuriers, d’acheteurs à bas prix. Chaque membre de la famille, s’il désire un ducat, doit présenter une supplique aux deux maîtresses des lieux !

-         Que vas-tu faire ?

- Je vais commencer par récupérer, lambeau par lambeau, une partie des terres, des champs, des maisons - en province ou à Venise - que l’incurie paternelle, fraternelle, maternelle a laissé aller à vau l’eau.

- Et les emplois prestigieux qu’on te propose ?

- Mon frère Gasparo, lui, les acceptera.

- Mais parviendras-tu à retrouver les titres de propriété que ta belle-sœur a vendus au prix du papier ? Tant de procès t’attendent !

- Oui. Y compris contre des locataires qui ont transformé une maison de ma famille en bordel et qui, chassés par la porte, rentrent par la fenêtre. Eh bien, d’accord… et tant pis ! je lutterai !

 Cette année était, Carlo ne le devinait sans doute pas encore, la première de dix-huit autres pendant lesquelles il allait avoir à subir ou intenter plus de quatre-vingt procès.

Dès le premier soir, il conseilla à sa famille, pour le bien de celle-ci, d’aller vivre à la campagne.

-         J’ai l’impression de parler à des statues, murmura-t-il.

Il détestait perdre sa jeunesse en chicanes. Il n’avait qu’un but, sauver quelques bribes du patrimoine dilapidé. Il bataillait pour préserver sa famille d’elle-même. Au fur et à mesure qu’il sauvait les propriétés volées, négligées ou oubliées, Carlo restituait à chacun la part qui lui revenait. Il ne fallut pas une semaine pour que la femme qui lui avait donné le jour l’assigne en justice.

Sa mère et Luisa Bergalli avaient décidé de vendre la maison pour six cents ducats.

Devant le tribunal, Carlo vit se présenter contre lui Gasparo.

- Toi, mon frère !  Toi qui, avant le mariage, te plaisais à être surnommé « le détaché », tu viens témoigner contre moi !

Carlo se rebella. Ce fut une scène atroce. Le soir même, son père mourut entre ses bras. Carlo dut emprunter à son ami Massimo Innocenzio la somme nécessaire aux funérailles.

- Mon seul soulagement est l’écriture.

Installé dans un modeste et humble coin du palais paternel, sous les combles, Carlo Gozzi se retirait pour écrire des torrents de vers, de prose, de fantaisies. Sa mère et son frère le lui reprochaient :

- Comme pendant ton service militaire, tu es avant tout préoccupé de poésie et d’art comique !

 - Oui, mais je vous évite aussi la ruine où vous avez failli vous précipiter ! Et toi, que fais-tu, cher frère ?

- Ma femme, Irminde Parthénide, et moi, nous allons réformer le théâtre !

- Diantre ! Une idée à la Goldoni !

- Tu peux te moquer. Nous avons pris la direction du théâtre vénitien Sant’Angelo.

Carlo Gozzi se tut. Toute la ville savait qu’ils employaient de mauvais acteurs en les payant au rabais, et qu’ils illuminaient la scène avec des lampes à graisse. Quelques mois plus tard, Gasparo fit amende honorable :

- Toutes mes pièces ont été sifflées par le public, et sont tombées inéluctablement dès la première représentation. C’est la faillite.

Une table, un encrier, une plume, du papier, le secret de l’étude, le respect de la tradition suffisaient au bonheur de Carlo Gozzi. Il écrivait six heures par jour, déchirait énormément, et, loin des lubies progressistes alors à la mode, s’exerçait humblement à imiter le style des conteurs toscans du quatorzième siècle. C’est alors que, sans témoigner nulle rancœur à son frère Gasparo qui l’avait si souvent trahi, Carlo Gozzi entra dans la fameuse Académie des Granelleschi, burlesque de nom et d’apparence.

- De quoi s’agit-il ?

- Il ne fut jamais d’Académie moins académique. Les jeunes gens qui en font partie, de par les statuts de la joyeuse assemblée fondée afin de mieux démontrer notre mépris de l’esprit académique, ont fait croire à un certain Giuseppe Secchellari, personnage inepte à la voix de moustique, surnommé l’Archi-Niais, qu’il en est le représentant.

- Oui, j’en ai entendu parler. Secchellari lit ses œuvres insanes en public. On feint pour lui une dévorante admiration. Prenant les moqueries pour des éloges, il se laisse couronner de radis et de betteraves. Ses prétendus adeptes accordent à cet imbécile le privilège de boire du thé bouillant en été, d’absorber des sorbets en hiver. On le soumet à mille questions, à des examens. Il nomme Granelleschi des rois et des ducs et leur demande des audiences qui ne lui sont jamais accordées. On l’incite à prononcer un discours solennel qu’on l’empêche de prononcer en l’interrompant par des salves ininterrompues de bravos. On improvise en son honneur mille sornettes en vers et en prose…

- Oui, reprit Carlo Gozzi. Mais, son orgueil apaisé, on passe aux choses sérieuses.

- Aux choses sérieuses ?

Le regard de Carlo Gozzi se perdit à l’horizon, tendre et pensif :

- Il s’agit en vérité de retourner à la sobriété, à la pureté du style ancien. C’est-à-dire de lutter par l’ironie contre la boursouflure, l’académisme et les tendances novatrices et subversives de la philosophie des Lumières.

Carlo Gozzi, surnommé « le Solitaire », ne tarda pas à devenir le chef de file de la charmante Académie.

           

 

- Certes, intervint Luisa Bergalli, ce n’est en Italie, depuis le 5 octobre 1690 et la fondation de l’école poétique de « l’Arcadie », à laquelle j’appartiens, que créations d’académies, querelles littéraires, chicanes linguistiques, conflits entre la tradition et les tendances nouvelles, tentatives de réformes artistiques et politiques, disputes autour de la langue et des dialectes italiens, altercations sociales.

- Oui, convint Gasparo, les polémiques religieuses déchirent les ultramontains, favorables au Saint Siège, et les gallicans, partisans de l’Eglise de France. Dans le domaine littéraire aussi bien qu’en religion, des factions s’affrontent, des excommunications sont prononcées. Les expulsions, au sein des académies, sont fréquentes.

Comme pour mieux illustrer leurs propos, deux vénitiens érudits passèrent devant le Café Florian, sur la place Saint-Marc.

- Pédant ! criait le premier au second.

- Barbare ! lui répondait l’autre.

Dans l’ombre, un espion du gouvernement les écoutait et notait scrupuleusement, sur un petit calepin, leurs propos. C’était Casanova.

Carlo Gozzi sourit :

- Dans cet univers complexe et périlleux, il vaut mieux pour moi de me cacher derrière le masque d’un amateur d’idioties, afin de ne pas offenser le pouvoir.

- Comment donc ? lui demanda Luisa Bergalli.

- C’est simple. En ce temps de décrépissement de plus en plus accéléré des institutions vénitiennes, figées dans l’attitude des régimes et des civilisations qui sentent venir leur mort, en ce temps de délations et d’avilissement, je me trouve coincé entre une aristocratie décadente et oublieuse d’elle-même et un peuple qui perd son authenticité. Je suis obligé de déguiser ma pensée, d’user de travestissements, de jouer à l’histrion.

- Mais si tes contemporains, voire la postérité, doivent voir en toi un homme qui ne pensait qu’à rire ? s’enquit Gasparo.

- Peu m’importe. Qui a des yeux voit. Et verra. Il y a parmi les Granelleschi des savants, des poètes, des patriciens, des religieux, des économistes, des botanistes, des rédacteurs de dictionnaires. Je feins de me vouer à la folie, mais mes buts sont nobles. Je me range du côté des Anciens.

Bientôt, les modernistes déclarèrent que les ouvrages des auteurs classiques devaient être brûlés sur des bûchers. Alors, Carlo Gozzi donnait fièrement libre cours à son humeur de polémiste :

 - Je respecterai toujours les sources, antiques et très douces, qui m’abreuvèrent !

         Par un curieux paradoxe, l’oligarchie vénitienne accordait mainte bienveillance à ceux dont les messages philosophiques et politiques la menaçaient. L’aristocratie, frappée de suggestion, semblait respecter davantage les illuministes et les amis de Voltaire - parmi lesquels Goldoni - qui allaient la saper et la détruire que le meilleur de ses fils, Carlo Gozzi. Il n’en démordait pas :

- En honorant et en incarnant les principes que la noblesse a cessé de défendre, je la vexe en lui renvoyant l’image de sa faiblesse, de sa décadence, de sa trahison. Tant pis !

        

        

L’époque des railleries et des facéties, des jeux de mots, des plaisanteries salaces, des allusions priapiques prit fin. Venise fut soudain enflammée par de gigantesques polémiques littéraires, dont l’enjeu dépassait de beaucoup la littérature. Le premier des combats auxquels prit part Carlo Gozzi fut celui de la défense de Dante Alighieri.

Les adorateurs aveugles du « Progrès », les innovateurs forcenés dont l’esprit était obscurci par les Lumières et ne daignaient écouter, en un siècle qu’ils voulaient soumettre exclusivement à la science, que leur utopique et totalitaire « Raison », apostrophaient Carlo Gozzi :

- Rétrograde !

Ses adversaires appartenaient un peu à tous les camps. C’était parfois des hommes d’Eglise, ralliés aux aberrations nouvelles. L’abbé Melchior Cesarotti tâchait maladroitement de transposer l’Iliade en vers et traduisait Ossian :

- Je donnerai des conseils à Homère et à Démosthène, se vantait-il.

Le jésuite Saverio Bettinelli atteignait à l’hystérie pure et simple :

- L’imitation des modèles antiques est un « préjugé » ! Toutes les œuvres des auteurs anciens doivent être jetées au feu ! Les poèmes de Dante sont juste bons à servir d’astringent ! Je suis académicien, Comte Gozzi !

-         Oui… Un académicien grotesque sous des dehors pédants.

-         Et vous, qu’êtes-vous donc ?

-         Et si j’étais un académicien sérieux sous des dehors burlesques ?

On entrait dans les années où Venise allait se trouver divisée entre deux partis qui se livraient une véritable guerre civile. Chacun était sommé de se prononcer pour ou contre le drame larmoyant de l’abbé Pietro Chiari, et la comédie bourgeoise de Carlo Goldoni.

Interpellé, Carlo Gozzi rétorquait :

- Chiari, philosophe rhétoriqueur, mélange l’ancien et le nouveau, sans guère d’autre art que d’y choisir ce qu’il y a de plus déraisonnable dans l’un comme dans l’autre. Il utilise les « vers martelliens » auxquels Pier Jacopo Martello a donné son nom, une très mauvaise copie de l’alexandrin français.

- Que penses-tu de Goldoni ? Il a entrepris sa réforme du théâtre ! s’émerveillait son frère, Gasparo.

- Oui. Comme toi. Et dans les lieux mêmes que tu as abandonnés il y a peu,  tout penaud. Chiari et Goldoni s’insultent et se déchirent l’un l’autre, à coups des pièces qu’ils mettent en scène. Je les juge tous deux ridicules et insignifiants.

Le jour arriva où Carlo Goldoni cracha ouvertement son venin sur Carlo Gozzi. Ce dernier sortit de sa réserve, définitivement.

Les Granelleschi, sympathiques comploteurs, se réunissaient autour de leur secrétaire Sebastiano Muletti, à l’Auberge du Pèlerin, dont ils avaient fait un véritable théâtre comique. A l’heure où l’auberge fermait ses portes, ils s’éparpillaient à l’aube à travers les ruelles de Venise en consacrant des odes à la défense du bon goût, et chantant à tue-tête :

- Contre la corruption du siècle, à visage découvert, nous chercherons le martyre !

 

 Entre Carlo Gozzi et Goldoni, commençait ainsi l’une des plus sulfureuses et passionnantes polémiques philosophiques du dix-huitième siècle.

 

Les gens du peuple riaient. La dispute de Goldoni et Chiari était du plus parfait ridicule.

- Chiari s’est fait une spécialité des romans orientaux, plaisantait un commerçant.

- Oui, répondait un de ses collègues, et Goldoni lui rétorque par une comédie turque.

-         Goldoni vient d’écrire une Pamela, protestait un partisan de Goldoni.

- A laquelle vient de succéder la Pamela maritata de Chiari, ricanait un membre des Granelleschi. En 1754, déjà, Goldoni a écrit sa pièce du Philosophe vénitien, et Chiari en écho a inventé un Philosophe anglais. Deux plagiaires !

Un gondolier s’étonnait :

- On m’avait dit que Goldoni se prétendît libéral…

- Mais, fit un autre à voix basse, quand les deux hommes, en 1749, ont produit deux œuvres, l’un L’école des veuves et l’autre La veuve rusée, Goldoni a exigé contre son ennemi l’intervention de la redoutable censure de notre gouvernement oligarchique. Lequel a interdit les deux comédies.

Chiari avait de son côté une partie des modernistes, et les femmes. Goldoni, lui, pouvait compter sur l’autre partie des modernistes, et sur l’appui de Gasparo Gozzi et de Casanova.

Mais le peuple réclamait de l’art et de la beauté. Les spectateurs engageaient Gozzi à embrasser l’un des deux partis. Il désirait se tenir au-dessus de cette bagarre de chiffonniers. Carlo Gozzi, pour lui, avait sa plume et son talent. Il écrivit La Tartane, sous la forme burlesque des almanachs vénitiens « à prévisions ».

Le peuple s’amusait fort. Les commentaires allaient bon train :

- Avez-vous lu comment le comte Gozzi renvoie dos à dos Chiari et Goldoni ? Il en fait deux spadassins qui se battent en duel sur la place Saint Marc…

- Oui, éclatait de rire un curé, mais leurs épées sont des gourdins et, du reste, ils ignorent l’escrime. Ils reçoivent le traitement qu’ils méritent, ces deux matamores qui ont si peu à dire, dont l’ignorance fait toute la science, et qui s’engraissent à nos dépens.

En 1750, Carlo Goldoni donna Le poète fanatique. C’était une attaque contre un poète maniaque, entouré d’autres maniaques, en lesquels il n’était pas difficile de comprendre que, de nouveau, Goldoni s’en prenait à Gozzi.

- Carlo Goldoni a officiellement déclaré la guerre à Carlo Gozzi, chuchotaient les Vénitiens.

- Oui. Les voilà, les deux adversaires face à face ! C’est un échange sans fin de libelles. Coup pour coup !

- Ils ne s’épargnent guère.

- Goldoni a même la bassesse de faire des allusions aux difficultés financières et familiales du comte Gozzi !

Gozzi ne pardonnait pas à Goldoni de mal écrire, de recopier trivialement la réalité, de donner systématiquement le beau rôle à la classe bourgeoise et le vilain à la noblesse. Il avait compris qu’au-delà d’une subversion littéraire et linguistique, Goldoni annonçait et préparait le chaos, en menaçant l’ordre établi. Un ordre qui n’avait plus que les défauts et les apparences de l’ordre, que Goldoni voulait détruire, quand Carlo Gozzi entendait le critiquer pour le restaurer et en faire renaître un ordre naturel et traditionnel.

        

         Dans La tavola rotonda, Goldoni représenta Carlo Gozzi « le rire aux lèvres et le venin au cœur ».

Seuls quelques vieux patriciens s’aperçurent du piège où il s’enfermait ainsi :

- Sa plus tragique erreur est de provoquer Gozzi à lui répondre. Goldoni se mesure à un adversaire trop fort pour lui.

Les conversations allaient bon train.

- Voyez-vous là-bas un homme qui se chauffe au soleil sur la place de Saint-Moïse?

- C’est Gozzi, répondit un de ses ennemis. Il est grand, maigre, pâle, et un peu voûté. Il marche lentement, les mains derrière le dos, en comptant les dalles d’un air sombre. Partout on babille à Venise, lui seul ne dit rien. Il est encore plus triste du plaisir des autres que de ses procès. Qu’il est généreux de languir parce que Goldoni sait divertir la foule qui honore tous les soirs nos théâtres !

- Vous vous trompez, répondit un partisan de Gozzi. Il se promène dans les coins solitaires. Il ne court pas, comme vous autres, dans tous les cafés de la place San Marco pour mendier les applaudissements et démontrer aux garçons limonadiers l’excellence de ses systèmes. Il faut bien aller au spectacle le soir, et comme Goldoni a empoisonné la scène de ses drames larmoyants, il est vrai que le comte Gozzi languit, car vous inspirez de l’ennui même aux colonnes des théâtres !

         A chaque composition de Goldoni, Carlo Gozzi opposait une satire. Les poèmes de ce dernier, ses caricatures, ses bons mots commencèrent à courir la ville, dans la bouche du petit peuple aussi bien que dans les salons de l’aristocratie. Gozzi était intelligemment féroce. Il caricaturait « le style avocassier » de Goldoni parce que celui-ci avait voulu, avant de tenter la carrière des lettres, devenir avocat. Il traitait ses écrits de « pâtée pour les cochons ».

         Tout rendait antinomiques les deux écrivains. Gozzi n’accepterait jamais, toute sa vie durant, la moindre rétribution pour ce qu’il écrivait. Carlo Goldoni, lui, ne s’asseyait jamais devant sa table avant d’avoir signé un contrat. Il courait après l’argent et, pour en gagner le plus possible, n’hésitait pas à composer seize pièces par an. Ainsi, Gozzi eut beau jeu de poser à Goldoni une question :

- N’avez-vous jamais songé à afficher, devant chez vous, une pancarte où vous écririez :  Ici, on vend la poésie en gros et au détail ?

Gozzi dépeignit l’œuvre de Goldoni et sa réforme du théâtre sous les traits d’un monstre à quatre bouches, quatre comme les genres traités par Goldoni. La première bouche était celle de cette commedia dell’arte que Goldoni songeait à détruire. La deuxième était celle de la comédie de caractères. La troisième, celle des aventures exotiques. La quatrième, celle des aventures en dialecte vénitien. Une cinquième « bouche », située… du côté du bas-ventre, avouait que c’était exclusivement pour la nourrir que Goldoni écrivait et faisait parler les autres.

Seul avec soi-même, ou en compagnie de ses amies Irene Chiellini et Sarina Barbieri, le comte Gozzi se désespérait :

- « Je pleure le théâtre mort, et j’en sanglote ».

        

- Infecte chimère ! Le monde est gâté par toi, imposteur, par ta corruption des bonnes études et des bonnes mœurs. Tes quatre bouches ignorantes, contradictoires, mensongères, pernicieuses, avilissent tout doucement le caractère de la noblesse puisque tu t’arranges pour que les nobles servent à la partie ridicule de tes saletés, tandis que les défenseurs de l’héroïsme sont, sous ta plume, des bouffons.

         Ainsi le « Solitaire » Carlo Gozzi apostrophait-il Goldoni, l’accusant d’écouter aux portes et d’enregistrer dans un dîner les propos de deux nobles, afin de s’en servir dans ses comédies pour exciter la plèbe.

La querelle, entre les deux hommes, devint épique. Le libelle était un genre à la mode.  Quelqu’un faisait remarquer :

- Gozzi déteste, chez Goldoni, la copie plate de la Nature.

- Surtout, rétorquait un autre, il est étranger à l’esprit du théâtre bourgeois. Goldoni est un bourgeois, représentant de la classe moyenne. Il écrit bourgeoisement, prosaïquement, pour les bourgeois. Ses personnages sont réels et envieux. Gozzi est un aristocrate, un poète, et il défend la poésie populaire. Ses héros sont tragiques, irréels, ironiques. C’est pourquoi ils me plaisent.

         C’était à cause de Goldoni qu’Antonio Sacchi, le plus grand acteur italien du dix-huitième siècle, avait dû quitter Venise. Carlo Gozzi reprochait à Goldoni de tuer, par sa réforme du théâtre, la comédie improvisée et les masques de la commedia dell’arte.

L’actrice Irene Chiellini s’exclama:

- Or, si Carlo Gozzi a un amour, c’est celui pour les Masques !

A la fin de 1758, si Antonio Sacchi mit enfin un terme à sa longue errance entre Saint Petersbourg et Lisbonne et revint à Venise, accompagné de sa troupe unique au monde et dans l’Histoire, ce fut à la demande pressante de Gozzi.

         Antonio Sacchi, né le 3 juillet 1708, avait commencé sa carrière comme chanteur à l’opéra de Florence. En 1738, il était apparu pour la première fois sur scène, au sein de la troupe de G. Imbro, et avait connu Goldoni. Celui-ci avait écrit pour lui plus d’un scénario mais avait parfaitement méconnu ses extraordinaires qualités. Sacchi avait l’imagination vive et brillante. Sur la scène, par ses saillies nouvelles et ses reparties inattendues, il donnait un air de fraîcheur à tout ce qu’il jouait. On reconnaissait dans ses impromptus des pensées de Sénèque ou de Cicéron.

-Ah ! ajouta la même gracieuse demoiselle que précédemment, oui ! Quel superbe improvisateur, acrobate, équilibriste et acteur que notre Sacchi !

         Gozzi, défenseur de la comédie traditionnelle, savait que Sacchi était le plus prodigieux des Arlequins :

- Que revienne Sacchi! Qu’il coure à notre aide! Nous avons tous le visage assombri par l’ennui. On nous a gavés, avec un entonnoir, de ces œuvres modernes qui se prétendent réglées et pures. Quand reviendra Sacchi, tous iront le voir jouer comme on va à un banquet. Tous riront, tous lui diront : « Mais pourquoi t’étais-tu enfui ? »… Les pédants et tant de sots nous gâchent l’air, ils nous ont coupé la respiration !

 

- C’est certain, reprit Irene Chiellini, quand Gozzi met à mal Goldoni dans des pièces intitulées Les sueurs d’Hyménée ou Les épouses reconquises, ou à travers mille sonnets satiriques, il redevient l’enfant qu’il a été. Le petit garçon vénitien qui jouait autrefois des rôles de paysans et de soubrettes n’est pas mort.

         Gasparo Gozzi, le frère de Carlo, était de l’avis presque général d’une désolante et léthargique neutralité. Il déclarait, en privé :

-         Goldoni est un mauvais auteur de comédies.

- Mais alors, l’interrompait Carlo, pourquoi le loues-tu platement dans tes articles? Ta pleutrerie me répugne.

Goldoni avait eu avec Chiari un conflit de rivalité littéraire, pour ne pas dire commercial. Ils étaient d’une surprenante fécondité. Tant de rapidité dans la composition les avait rendus indûment souverains du théâtre. Personne ne peut dire combien de temps aurait duré leur empire si Gozzi, fatigué par le déluge de leurs extravagances, ne les eût terrassés. Les deux, attaqués de toutes parts, serrés de près, jugèrent prudent de suspendre leur animosité réciproque et de signer une paix séparée, enfin de s’allier contre le jeune comte qui s’était promis de dessiller les yeux aux Vénitiens.

Il fallait qu’arrive ce qui devait arriver et que, à la fin, Carlo Gozzi et Goldoni se battent en « duel » sous les yeux du juge suprême, le peuple, sur la scène des théâtres. Ils se rencontrèrent:

- Je n’ai rien à dire de l’abbé Chiari, sinon que ses pièces sont encore inférieures aux vôtres, dit Carlo Gozzi. Vos pièces ne sont que des farces et des tissus de puérilités absurdes.

Goldoni pâlit :

- Mais elles sont reçues avec les plus grands applaudissements.

- Etant sans génie et sans lettres, vous n’avez pas fait une seule pièce qui puisse soutenir la critique.

- Ne vous en déplaise, Comte Gozzi, l’admiration des Vénitiens à mon endroit a été exaltée jusqu’à l’enthousiasme quand on a appris les louanges que M. de Voltaire m’a prodiguées.

Ils se chargèrent vigoureusement. Dans la chaleur de l’altercation, Goldoni jeta à son impitoyable critique :

- Il est aisé de trouver des défauts dans mes comédies, mais je vous prie d’observer que la grande difficulté consisterait dans la composition, par vos soins, d’un drame.

- Il est réellement facile, en effet, de trouver des défauts dans vos pièces de théâtre. Il me sera plus facile encore d’écrire des comédies propres à plaire et à charmer la nation vénitienne. Je ferai courir tout le peuple de Venise pour voir une fable théâtrale que j’intitulerai: L’amour des Trois Oranges.

- Je vous défie de faire ce que vous avancez.

- Accordez-moi quelques jours pour écrire ma pièce.

- Vous êtes jaloux de mon succès, qui est la preuve de mon talent. Faites mieux que moi.

Le défi était lancé.

Gozzi appela à son aide Antonio Sacchi et sa troupe d’acteurs. Il allait ainsi faire vivre ces comédiens que Goldoni avait précédemment ruinés et contraints à l’exil par ses prétendues innovations.

Humoriste, satiriste, polémiste, Gozzi allait se révéler auteur dramatique.

 

          Les jeunes dames de la ville étaient en joie :

- Qui aurait imaginé que, de cette conversation entre Carlo Gozzi et Goldoni, allaient naître dix chefs-d’œuvre du théâtre de tous les temps ?

- Gozzi tint parole ! Sa comédie en cinq actes, L’amour des trois oranges, fut écrite. Elle a été jouée la semaine dernière. J’y étais ! Les trois belles princesses nées des oranges enchantées ont attiré un immense concours de peuple au théâtre de Sant’Angelo.

- Ni Goldoni, ni Chiari ne s’y trouvent épargnés, n’est-ce pas ?

- En effet. Gozzi a découvert le moyen d’insérer à sa pièce la plupart de leurs absurdités, en les exposant à la dérision publique.

         Les Vénitiens oublièrent les bruyantes acclamations avec lesquelles ils avaient salué les pièces de Goldoni et de Chiari. Ils rirent de tout leur cœur des ridicules dont Gozzi les recouvrait. Ils applaudirent avec force L’amour des trois oranges, une allégorie oratoire riche en bouffonneries de masques. Il y eut sept représentations successives, malgré les efforts des partisans de Goldoni pour la faire « tomber ». Ce succès encouragea Gozzi à persévérer dans cette voie. Carlo Gozzi, qui mériterait bientôt le surnom de Vendéen de Venise, avait décidé de rester fidèle à ses racines et à sa patrie, alors que Goldoni était un corrupteur du théâtre italien et qui imitait le goût français de l’époque jusque dans la forme.

Gozzi était dans la force de l’âge et de son génie et composa, entre 1761 et 1765, ses dix « Fables théâtrales ». La troupe d’Antonio Sacchi, ultime acteur italien accompli de l’époque, capable d’approprier les maximes des grands hommes à la simplicité des gens du peuple, était à son apogée.

 La jeune actrice Irene Chiellini, épouse fidèle du Brighella d’Anastasio Zannoni, était une jeune femme d’une extraordinaire beauté, fameuse pour ses robes toujours pourpres. Elle ironisa:

- Gozzi refuse encore une fois d’être un homme de lettres stipendié. Fièrement décidé à demeurer totalement étranger à toute mentalité marchande, il a fait don à la troupe d’Antonio Sacchi de ses comédies. Goldoni, lui, les vend et cherche à les monnayer.

- Rappelle-moi les titres des pièces de Gozzi ? lui demanda l’actrice et astrologue Sarina Barbieri.

- Le dimanche 25 janvier 1761, à la fin du Carnaval, ce fut L’amour des trois oranges, au théâtre de San Samuele. Et puis Le Corbeau, et Le Roi Cerf, ensuite Turandot, la fantastique Femme Serpent, et Zobéïde, et Les gueux heureux, et Le Monstre bleu, et L’oiseau vert, enfin Zeïm roi des génies.

- Quels titres enchanteurs! Ces fables de Gozzi, dans leur séduisante légèreté et leur profondeur innocente, sont-elles comme on le dit une réhabilitation de son enfance?

- Davantage. Une réhabilitation de l’enfance du monde. Oui, conclut Irene Chiellini, la vérité est qu’il s’est agi de dix formidables coups de génie, en cinq ans !

 

- Que disent les journaux ? demanda Irene Chiellini.

- Les chroniques rapportent que les pièces de Gozzi font « pleurer et rire », lui répondit Sarina Barbieri.

Les deux amies se mirent à deviser avec gaieté. Elles convinrent de ce que les œuvres du comte Gozzi étaient riches et complexes. Mille récits y étaient emmêlés dans une seule action, et s’y organisaient autour d’une intrigue centrale.

Traitant de l’amitié, de l’amour fraternel, de l’abnégation, Le corbeau proposait une sagesse de bon sens et introduisait dans la dramaturgie italienne des passions extrêmement fortes. Le Roi cerf, d’inspiration persane, commençait par un merveilleux prologue où « l’historien de place » Cigolotti était joué par Anastasio Zannoni, l’un des meilleurs acteurs d’Antonio Sacchi. Intrigues de cour, faux courtisans, honnêtes hommes de palais y étaient mis en scène.

- Ainsi que La Femme serpent, se réjouit avec sa naïveté naturelle Irene Chiellini, cette oeuvre est pleine de métamorphoses, de sortilèges, de jeux scéniques. Le féerique y prédomine!

- Oui ! Ces spectacles sont une des singularités de la nation italienne ! lui rétorqua Sarina Barbieri.

Turandot, cette fois sans aucun élément de machinerie - ni fantastique, ni charmes, ni transformations - connut une immense fortune, sept soirées de suite.  Zobéïde, de par son titre même, était une caricature des mauvaises tragédies. Dans cette émouvante allégorie consacrée à la nécessité de l’obéissance, la loyauté s’opposait à l’hypocrisie. Les gueux heureux, une pièce écrite à la façon de Turandot, était riche en allusions sur les monarques de l’époque et décrivait un royaume rendu malheureux par ses mauvais ministres.

Tandis que Goldoni essuyait une série d’échecs avec des canevas de commedia dell’arte d’abord destinés à la Comédie italienne de Paris, les dernières fables théâtrales de Gozzi marquèrent un retour à sa manière satirique et parodique.

Dans L’oiseau vert, enfin, Gozzi se mit en scène à travers le personnage de Calmon, le philosophe-statue prônant une sagesse intemporelle de bon sens et de mesure. Quand le personnage d’une jeune fille, Sarchè, demandait à voir une ville, son père lui répondait:

- Quarante mille personnes qui s’embrassent et trahissent. Trois mille voleurs qui te prendraient jusqu’à ta chevelure. Huit mille qui maudissent le gibet qui les empêche d’assassiner selon leur volonté philosophique. Et cent pauvres vieux qui, pour être sages, paraissent ridicules. Voilà une cité, ma fille.

Le Monstre bleu connut quatorze représentations jusqu’au carnaval suivant, et fut remis à l’affiche aussitôt.

Irene Chiellini reprit :

- Enorme, oui, fut le succès des aventures du prince Taer et de sa jeune épouse Dardanè, obligée de repousser les avances de celui qu’elle croit être le monstre bleu mais qui est en réalité son mari, contraint par le vrai monstre bleu à se faire aimer de sa propre femme sous un déguisement…

            Sarina Barbieri lança, avec émotion :

- Les pièces de Carlo Gozzi, vraiment, ce sont des tragédies en forme de féerie.

 

Irene Chiellini et Sarina Barbieri, les deux actrices qui étaient amies, continuaient à commenter l’actualité théâtrale récente de leur ville, Venise.

- L’oiseau vert, qui a eu dix-neuf représentations successives auxquelles même les religieux se pressèrent, est extraordinairement applaudie, au moment même où les pièces de Goldoni sont abondamment sifflées.

- Oui. Cette tragi-comédie de Gozzi, digne d’Aristophane, connaît un succès vertigineux grâce à son caractère philosophique. C’est un pamphlet contre les doctrines des encyclopédistes français et notamment contre l’égoïste éclairé Helvétius, qui voit dans l’égoïsme le moteur de toute action humaine.

- J’ai adoré, dans L’oiseau vert, que Carlo Gozzi mette toutes les nouvelles idées de la philosophie bourgeoise dans la bouche de Renzo et de Barbarina, jumeaux nourris de rationalisme à la française et qui méprisent les vanités mondaines…

- … Oui, tant qu’ils ne peuvent en jouir eux-mêmes!

- Zeïm roi des génies, enfin, est à la fois un conte, une satire et une parodie. J’y ai vu la nécessité de supporter paisiblement tous les malheurs que la Providence envoie aux hommes. Le personnage traditionnel de Pantalon y décrit Venise qui a perdu ses vertus patriarcales sous l’influence des usages parisiens.

Les œuvres gozziennes, émouvantes, fantastiques, fantasmagoriques, populaires, pleines de métamorphoses et de jeux scéniques qui apportaient une véritable révolution aux techniques théâtrales, mêlaient le comique au tragique. Elles entraînaient le spectateur vénitien, qui souffrait alors de l’atroce réalité de sa vie quotidienne, dans un monde irréel et magique.

A l’esprit d’invention, qu’il avait au plus haut point, Carlo Gozzi joignait la pureté du langage, la force et la hardiesse des pensées, la beauté du coloris, l’harmonie de la versification, l’artifice de l’intrigue, la multiplicité des incidents, la variété des décorations, et maintes autres qualités qui ne devraient jamais manquer au théâtre.

A chacune de ces pièces, Goldoni avait certes répondu par une des siennes. Impitoyablement, carnaval après carnaval, le succès l’avait abandonné. Le public délaissait ostensiblement son théâtre pour aller applaudir le Comte Carlo Gozzi.

Les contes de Gozzi, par leur traditionalisme même, apparaissaient mille fois plus chargés de nouveauté. Les comédies de Gozzi changèrent, ou restaurèrent tellement le goût des Vénitiens qu’en moins de deux ans, Goldoni fut entièrement déchu des honneurs du théâtre.

Irene Chiellini apprit la nouvelle par la lecture d’une gazette:

-         Goldoni a quitté Venise !

Goldoni, en effet, avait fui l’Italie pour toujours, et s’était réfugié à Paris auprès de Voltaire. Sarina Barbieri, à son tour mise au courant, sourit:

- C’est au moment même où Goldoni est banni de sa ville que Gasparo Gozzi, toujours à contre-temps, éprouve le besoin de publier les œuvres complètes de l’ennemi de son frère.

- L’entreprise de Gasparo, naturellement, échouera comme les précédentes !… éclata de rire Irene Chiellini.

Irene Chiellini constata, comme toute la ville de Venise :

- Carlo Gozzi  a gagné son pari, et Goldoni a perdu.

Pour Gozzi, chasser Goldoni de Venise avait été plus qu’une gageure ou qu’un caprice, évidemment. Loin d’être mû par l’orgueil, il l’avait été par l’humilité. Vouloir prouver qu’une « fable de nourrices » rencontrerait plus de succès que les pièces de Goldoni n’entrait nullement en contradiction avec le désir de démontrer le charme de la commedia dell’arte.

Sarina Barbieri renchérit:

- Gozzi a suscité la ferveur du vrai peuple au travers d’une œuvre humble et sublime, toute différente des écrits de Goldoni, lequel s’est montré si souvent antipathique dans sa vie comme dans son théâtre.

Le critique littéraire italien Giuseppe Baretti, qui ce jour-là tenait compagnie aux deux jeunes femmes, ajouta :

-  Certes, Gozzi me paraît être un de ces génies faits pour produire l’étonnement, l’admiration et l’enthousiasme. Il est, je pense, après Shakespeare, l’homme le plus extraordinaire qu’on ait vu dans aucun siècle. Le public a clairement dit qu’il en a assez de la peinture systématique, programmée, conformiste, manichéenne de la société que fait Goldoni.  Le public en a eu assez des « bourgeois en lutte contre la société » de Goldoni.

- Carlo Gozzi est un défenseur des Droits que l’on ne devrait pas perdre de vue: les droits de la fantaisie ! Entre les « antiquisants » et les « modernistes », Carlo Gozzi s’est révélé auteur traditionnel, c’est-à-dire partisan novateur et génial des grandeurs qui, mieux qu’anciennes, sont éternelles.  La vérité est que Goldoni a voulu détruire, et qu’il a anéanti la commedia dell’arte.

Un partisan de Goldoni s’interposait, parfois :

- Mais Goldoni en personne l’a revendiqué, il l’a dit en ces termes : la comédie des masques est indécente en un siècle éclairé! Goldoni se veut « réaliste ».

- Sa décence à lui consiste à reproduire le réel. Il se plie non pas aux goûts du peuple, mais à ceux de la bourgeoisie.  Fourvoyé par les mots de « novation » ou de « réforme » qu’il a entendus et qu’il répète, Goldoni n’a strictement rien fondé. C’est Carlo Gozzi qui a fondé un genre nouveau, renouvelé, traditionnel!

         - Les fables de Carlo Gozzi sont triviales ! reprit l’amateur de Goldoni.

- Mais le distingué Goldoni ne se contente pas de manifester un ostensible dédain à nos compatriotes. Il se targue de passer à la postérité comme le  grand poète dramatique restaurateur du théâtre italien. Il ne l’est nullement. La plupart de ses pièces sont inspirées du théâtre français. La vérité est que Goldoni, auteur à gages, a laissé vingt pièces passables, et plus de deux cents médiocres, ratées, illisibles!

Monsieur de Voltaire prit la défense de son ami :

- Goldoni a sauvé sa patrie des mains des Arlequins. Son œuvre devrait s’appeler : l’Italie délivrée des Goths. Son nom sera immortel.

Les ultimes partisans de Goldoni exultèrent:

- Souffrez, ô mécontent Comte Gozzi, la gloire toute fraîche de notre maître! Et taisez-vous lorsque parle l’oracle des nations!

           

- Carlo Gozzi, dit Irene Chiellini,  a défendu une pensée, un style, une langue.

- La question de la langue est-elle si importante ? demanda un voyageur.

- Elle est capitale : à Paris, Voltaire fait enseigner l’italien à la petite-fille de Corneille. Et il a choisi les œuvres de Goldoni. Il n’ignore pas que ce n’est pas seulement d’une langue que s’imprègne un enfant, mais aussi d’une idéologie.

- En effet, confirma Sarina Barbieri, Voltaire a même écrit que la fillette, plus que l’italien, y apprendra en même temps tous les devoirs et les leçons de la société.

Tel fut l’âge d’or de l’aristocrate conservateur Gozzi, auteur nationaliste, c’est-à-dire attaché à son pays natal, et vénitien, que tout opposait à un Goldoni cosmopolite au sens littéraire et universaliste.

- Qui voit au-delà des dogmes, des clichés, des clivages obligés, reprit Irene Chiellini, comprend que Gozzi n’est nullement réactionnaire, ou qu’il est nettement davantage. Par son goût pour le merveilleux, le fantastique, le conte et tout ce qui est étranger au Siècle des Lumières, Carlo Gozzi a lié son art dramatique à la tradition, au folklore, à la comédie populaire. Respectueux de la Tradition donc créateur de Tradition, il a été révolutionnaire en art, contre un Goldoni réformiste et conformiste. Il ne supporte pas la laideur, l’horrible vérité vécue des artistes sans talent. Il a élargi l’écart entre son théâtre et cette fameuse « réalité vécue » à laquelle un Goldoni, lui, adhère de toutes ses forces. Il prend ses distances avec la réalité.

- En un mot, conclut Sarina Barbieri, Goldoni obéit au principe de réalité. Gozzi, lui, au principe de plaisir.

Un adversaire de Gozzi protesta vivement :

- Mais chez votre Carlo Gozzi, l’intérieur de l’humain est tenu caché ! Goldoni met l’homme au centre des choses ! Il sait que notre vie est ce que nous en faisons !

- L’intérieur de l’humain ? Blablabla ! s’esclaffa Irene Chiellini. Qu’est-ce que c’est donc, l’intérieur de l’humain ? La plupart du temps, cela vaut mieux. Rabelais a écrit: Sache qu’en ce monde, il y a beaucoup plus de couillons que d’hommes. L’homme dépeint par Goldoni, ce n’est pas l’homme tel que l’entendaient Rabelais et Gozzi.

- Ah ! fit Sarina Barbieri, vous devriez entendre le comte Gozzi, quand il avoue si délicieusement qu’il lui suffit de relire certains contes de fées pour se sentir ramené aux jours bénis de son enfance!…

 Parti pour la France et toujours dans l’intention d’y réformer le théâtre, le citoyen Carlo Goldoni ne rencontra nullement le succès qu’il avait escompté d’obtenir dans la Paris pré-révolutionnaire.

Il y mourut.

« Est-ce le vraisemblable que nous cherchons ? » s’écriaient de leur côté, sur les scènes des théâtres vénitiens, les personnages de Carlo Gozzi.

         Partout, son sens du comique avait souligné le tragique et le merveilleux. Partout, au bas de la page sérieuse, on devinait en Carlo Gozzi le clin d’œil de l’homme qui riait, et qui ne riait jamais sans qu’une larme d’émotion ne coule sur sa joue.

 

           

         La polémique entre Goldoni et Gozzi appartint bientôt au passé. En même temps qu’il avait fait représenter L’amour des trois oranges, Carlo Gozzi avait écrit puis corrigé dix chants d’un vaste poème intitulé Marfise l’extravagante, publié en 1772.

Les idées de la Révolution française rencontraient partout un succès accru, et les ennemis de Gozzi se multipliaient. Dans l’intervalle avait été fondé, en 1768, à Venise, un périodique artistique, L’Europe littéraire. Vite dirigé par la toute jeune Elisabetta Caminer, qui était née en 1751, le journal, qui soutenait les « Lumières », recevait l’appui de tous les scientistes forcenés, des moines défroqués, des idolâtres de Voltaire. Changeant plusieurs fois le titre de leur publication, cet organe de presse poursuivit invariablement une campagne de diffamations permanentes contre Carlo Gozzi et sa Marfise l’extravagante.

         C’était là, de nouveau, précédé par une succulente préface « écrite entre le doute qu’elle soit nécessaire et celui qu’elle ne serve à rien », un tableau satirique.

Gozzi se défendait :

- Marfise l’extravagante est un poème d’aspect plaisant mais ce n’est qu’un tableau historique des mœurs corrompues, des portraits d’après nature, des caractères de ma patrie malheureuse, et une prédiction allégorique de son destin final.

Irene Chiellini battit des mains :

- Sous le déguisement du monde chevaleresque, il fait la satire des mœurs de notre dix-huitième siècle vénitien: dans une société dégradée, livrée à l’encyclopédisme et à la frivolité, aux manies philosophiques et aux modes superficielles, les paladins grotesques ont des idées libertines, allumées dans leurs esprits par de mauvaises publications qu’ils répandent et propagent dans le petit peuple.

         - Oui, poursuivit Sarina Barbieri, Marfise est une femme « à la mode », hystérique et sentimentaliste, entourée de chevaliers servants : Bradamante est transformé en une femme qui administre des biens domestiques, avide et bourgeoise ; Rinaldo est un aventurier, perfide et voleur, qui s’adonne au jeu et aux femmes ; le duc Namo est un vil usurier ; Astolfo, un fat grotesque. Seuls sont restés fidèles aux traditions anciennes Orlando, d’une part, dont les prédictions de bon sens sont écoutées avec commisération par les autres paladins, et, d’autre part, Dodone della Mazza, en l’occurrence Gozzi lui-même, qui se plait à observer les conséquences délétères des modes corruptrices.

         - Mais qui donc, selon toi, est représentée derrière Marfisa, l’héroïne du poème que l’on voit entourée d’un nombre toujours croissant d’amants, et avide de voler volontiers les hommes à toutes les autres femmes ?

         Irene Chiellini sourit :

         - Je vais te le dire… Je vais te dire comment, dans ce dernier poème de la chevalerie, les paladins de jadis trahirent les mœurs antiques, comment ils abandonnèrent leurs armes au profit de la paresse, et comment ils se vouèrent à Marfise l’extravagante !

 

         - Qui est donc Marfise l’extravagante ? se demandait toute la ville de Venise.

- Certains, commença Irene Chiellini, estiment que le personnage de Marfise l’extravagante soit Caterina Dolfin Tron, une femme qui, comme tu sais, joue un rôle capital dans la vie de l’écrivain.

- Mais non ! protesta Sarina Barbieri. Je pense, quant à moi, qu’il s’agisse d’une femme imaginaire, décrite avec tous les défauts des femmes de notre temps.

Irene Chiellini chuchota, amusée :

- On a aussi avancé que Gozzi ait dépeint la fameuse Giustiniana Wynne, qui est née en 1737 des amours d’une Grecque et d’un baron anglais, Richard Wynne.

- Elle laisse, en effet, l’image d’une amoureuse à la dévorante sensualité, puisqu’elle a défrayé la chronique en tombant enceinte d’Andrea Memmo puis en fuyant à Paris pour y accoucher en secret auprès de Casanova, avant d’épouser le septuagénaire Comte de Rosenberg.

Irene Chiellini éclata d’un rire joyeux :

- Auteur de Pièces morales, elle est d’ailleurs devenue - dès qu’elle n’a plus été en âge d’avoir des amants - professeur de morale…

         - Caterina Dolfin, née en 1736 et fille du patricien ruiné Giovanni Antonio Dolfin, a épousé à dix-neuf ans Marcantonio Tiepolo. Fort frivole, elle est devenue aussitôt la maîtresse officielle du patricien Andrea Tron. En cette année 1772, celle de la parution de Marfisa l’extravagante, elle s’est remariée avec son amant le sexagénaire Andrea Tron, surnommé le Patron, qui est l’homme politique le plus puissant de Venise. Elle est aussi liée par l’amitié au frère de Carlo Gozzi, le médiocre Gasparo, qu’elle appelait « mon oncle ».

         - Oui, dans la lignée même des libelles anonymes qui déversent dans les rues de Venise leurs ragots en prétendant dénoncer des adultères souvent imaginaires, certains veulent voir en Caterina Dolfin Tron une maîtresse de Carlo Gozzi. La question peut paraître superficielle, elle est au contraire d’une importance capitale…

- Pour beaucoup, elle fut la maîtresse de Gozzi.

- Ils ont besoin qu’elle l’ait été, pour soutenir ensuite les thèses qu’ils entendent développer. A ce misérable détail près que rien, strictement rien, n’établit cette liaison !

Irene Chiellini et Sarina Barbieri auraient été fort surprises de savoir qu’elles venaient d’évoquer non des potins mondains, comme elles le croyaient, mais les premiers éléments de l’une des plus importantes affaires politiques de la vie vénitienne de leur siècle. Caterina Dolfin Tron allait être, pendant toutes les longues années qui suivraient, un personnage capital de « l’affaire Gratarol ». Et cette affaire Gratarol, dévastatrice pour Venise allait en effet avoir pour protagoniste le comte Carlo Gozzi. Or, que Caterina Dolfin Tron ait été - ou non - la maîtresse de Gozzi changerait du tout au tout l’interprétation des événements.

- Certains disent que, bien qu’aucun document ne le prouve, Gozzi n’a pas dit toute la vérité.

- Je leur laisse cette opinion, trancha Irene Chiellini, et je conserve la mienne, en retenant l’aveu : il n’y a aucun document à l’appui de cette thèse.

 

Dix ans avaient passé, Venise avait oublié Goldoni. Les temps changeaient. Les nuages s’accumulaient à l’horizon. C’était la fin d’un âge d’or, celui des temps heureux où, à la fin de chaque carnaval vénitien, un banquet nombreux réunissait chez Carlo Gozzi bien des convives et une foule d’acteurs. Dans les salons aristocratiques, il se tenait toujours à part, préférant passer sa vie à écrire ou en compagnie de sa véritable famille, les comédiens de la troupe Sacchi.

Carlo Gozzi avait dépassé cinquante ans. Il devenait, de plus en plus, dans la réalité, le Dodone della Mazza de Marfise l’extravagante. Certes, Giuseppe Baretti le comparait à Shakespeare. Certes, le comte Francesco Albergati Capacelli lui dédiait sa pièce Le sofa.

- Mais le public, après avoir oublié et renié Goldoni, va lui réserver peu à peu le même sort, en cessant de le comprendre.

Irene Chiellini persiflait, corrigeant ce propos :

- Ou, plutôt, en cessant de faire semblant de le comprendre…

La ville était submergée de tracts anonymes, qui dénonçaient les amants et les maîtresses plus ou moins imaginaires de celui-ci ou de celle-là. Gozzi avait sa part. Un jour, on l’accusait d’être l’amant d’Antonietta Sacchi, nièce du comédien Antonio Sacchi. Un autre, d’être l’amant de Chiara Benedetti Simonetti, petite-fille du même Sacchi.

Irene Chiellini riait :

- On se croirait revenu aux temps des Madeleine et Armande Béjart, des demoiselles de Brie et Duparc chères à Molière!

Que Gozzi ait été lié à Caterina Dolfin Tron (malgré les idées voltairiennes de celle-ci et ses mœurs extrêmement libres) par un sentiment d’amitié, c’était vrai.

Sarina Barbieri demanda :

- Mais quand donc Gozzi et elle Gozzi et elle auraient-ils été amants ?

- Les tenants de cette hypothèse utopique ont répondu : aujourd’hui, en 1772.

- Mais c’est d’autant plus insoutenable que cette année est celle où, enfin, Caterina Dolfin Tron peut épouser son amant Andrea Tron, mariage longtemps attendu et qui fait d’elle la « patronne » de Venise !

- L’année passée, Gozzi a tenté en vain d’engager pour la troupe Sacchi la très belle actrice Caterina Manzoni, sortie du couvent et mariée à l’acteur comique Giambattista Manzoni, qui brille sur la scène des théâtres.

- Après avoir songé à Regina Cicucci qui, cependant, ne plait pas au public vénitien, Gozzi a porté à la fin son choix sur une autre actrice, Teodora Ricci, âgée de vingt-deux ans, qui a fait ainsi son entrée dans la troupe Sacchi. Certains la traitent de démon, ou de folle. Mais elle n’est pas laide. Ni incompétente.

- Et elle aussi, disent les mauvaises langues, est devenue sa maîtresse.

- Mais non. Il s’est pris de pitié pour elle. C’est une orpheline de père, elle doit entretenir sa mère qui est d’une paresse extrême, et elle vient de perdre un enfant en bas âge.

- Pourtant, on la dit dans les bonnes grâces du secrétaire d’Etat Gratarol !

Ainsi naquit, dedans Venise, la phénoménale « affaire Gratarol », qui devait marquer le destin de Carlo Gozzi.

 

Quand le Comte Gozzi engagea Teodora Ricci comme première actrice de la troupe d’Antonio Sacchi, il aurait été étonné d’apprendre qu’allait s’ouvrir la plus trouble des périodes de sa vie. Très vite, dans une atmosphère de suspicion où les radotages empoisonnaient tous les milieux, à commencer par ceux du théâtre, le caractère de Teodora lui valut d’innombrables inimitiés.

- Dans la troupe, expliqua Irene Chiellini, tous les comédiens sont apparentés entre eux. Elle est constituée par Sacchi, sa femme, sa sœur Adriana, sa fille Angela, son gendre Vitalba, son beau-frère. Nul ne voit d’un bon œil que Sacchi, qui devient grivois avec l’âge, lui offre maintes robes de satin.

- Et puis, l’interrompit Sarina Barbieri, non seulement elle a une sœur ballerine de mœurs douteuses mais surtout, quoique mariée au libraire Bartoli, Teodora va d’amant en amant. Ce qui, à dire vrai, fait plaisir à un mari ainsi débarrassé des caprices de son épouse.

Gozzi avait achevé d’apprendre son métier d’actrice à Teodora Ricci. Celle-ci avait obtenu un salaire de 520 ducats par an qui atteindrait bientôt, à la suite de continuelles demandes d’augmentation, 850 ducats.

L’écrivain s’était lancé dans l’écriture de pièces picaresques de cape et d’épée. C’était des tragi-comédies romanesques en prose. Il y en aurait plus d’une vingtaine. L’auteur apportait des transformations très importantes par rapport aux pièces dont il s’inspirait. Dans toutes ses œuvres de ce genre, il continuait à introduire les masques italiens, qui improvisaient sur des canevas extrêmement précis. Gozzi s’était tourné vers l’Espagne et son monde tragique, surtout pas vers la France de Voltaire et de Rousseau. Les sentiments de fidélité, le culte de l’honneur, la belle et noble morgue des héros, le respect à l’égard des vieillards servaient ses visées de moraliste, face à la marée rationaliste du siècle. C’était aussi des pièces simples. Gozzi répétait :

- Je n’hésite pas à dire que, si jamais il devait arriver que les peuples, parmi les nécessaires divertissements théâtraux que leur consentent leurs Princes, se mettaient à ne plus goûter que les œuvres dites sublimes et « éclairées », et à abandonner et à mépriser les œuvres facétieuses, simples et intelligibles, le moment serait venu pour les Princes de craindre que leurs peuples n’aient été davantage corrompus qu’éduqués, et de surveiller, d’urgence, la direction qu’ils prennent…

« La femme vindicative », « La punition dans le précipice », « La chute de Donna Elvira », « Le secret public », « Les deux nuits d’angoisse », « Les deux frères ennemis » avaient connu un énorme succès et le public y avait accouru tout au long d’innombrables représentations, même si un écrivaillon avait accusé Gozzi de plagiat avant de perdre le procès qu’il lui avait intenté. Après « La femme vraiment aimante » et « La Princesse philosophe », Gozzi acheva une nouvelle pièce,  intitulée Les Drogues d’amour.

On était exactement à la fin de 1775.

 

Irene Chiellini pouffa :

- Les Drogues d’amour… Quel beau titre ! Il s’agit d’une pièce tirée de l’espagnol, inspirée de Tirso de Molina. Je l’ai vue à Madrid. Le personnage de César, qui est Duc de Milan dans l’œuvre de Tirso de Molina, devient le personnage de Federico, chez Gozzi.

Sarina Barbieri ajouta :

- Et le personnage de Marco Antonio, chez Gozzi, s’appelle Don Adonis. Au fait, sais-tu que les journalistes vendus aux idées nouvelles s’en prennent, ces jours-ci, aux sujets espagnols de Gozzi? Ils décrètent, du haut de leur suffisance, que le « salut » réside dans les adaptations et traductions de pièces modernes et qui rendent hommage « au culte de la liberté et de la raison » !

- Le salut, la raison! La raison a bon dos… Oui, j’ai lu ce fatras. Le culte de la liberté et de la raison, diantre ! Quel galimatias ! Mais toi, sais-tu ce que notre ami a répondu à ses détracteurs, qui lui reprochent ses sujets chevaleresques? Tout en défendant le genre national de la commedia dell’arte, il a ironiquement conseillé d’écrire… des faits divers à tous ces petits esprits troubles. Oui, ces journalistes gallomanes et sournois, ces traducteurs d’œuvres délétères, ces imposteurs devraient suivre ce conseil, à supposer qu’ils ne le fassent pas déjà!

- Ma foi, remarqua Sarina Barbieri, c’est ce qui se passe déjà en France. L’Académie de Bordeaux, qui choisit comme sujets de concours des thèmes comme les maladies des femmes en couches, ou les moyens de préserver les Noirs qu’on transporte d’Afrique des maladies vénériennes qu’ils éprouvent durant ce voyage, vient de primer une pièce des plus médiocres.

- Bah ! Les véritables poètes n’auront jamais pour eux qu’une minorité de gens intelligents. L’immense majorité des idiots reviendra toujours là où se trouve l’ornière. Carlo Gozzi, lui, est de ceux qui ne marchent sur les traces de personne…

Teodora Ricci lut Les Drogues d’amour et l’apprécia, mais le texte en plaisait moins à Gozzi, qui en enfouit le manuscrit au fond d’un tiroir. La deuxième lecture des Drogues d’amour eut lieu, en public, à l’été de 1776. Les acteurs Darbès et Fiorilli avaient rejoint les rangs de deux compagnies rivales, privant ainsi la troupe de Sacchi d’un Tartaglia et d’un Pantalon admirables.

 Surtout, entre les deux lectures, Teodora Ricci avait noué une relation sentimentale avec le puissant homme politique Pier Antonio Gratarol, Secrétaire d’Etat. Il était né en 1738, à Padoue. Nommé ambassadeur à Naples dès 1775, il attendait le moment d’y partir.

Membre de la première loge maçonnique à Venise, autorisée par le gouvernement pour mieux contrôler les activités des maçons, Gratarol était un habitué des cercles éclairés où ses nombreux courtisans composaient des poèmes en son honneur comme, jadis, les membres de l’Académie des Granelleschi à l’égard de l’Archi-Niais, mais avec l’ironie en moins. Le hasard voulait que Gratarol fût un libertin ridicule, un fat, un coureur de jupons.

 

            Issu d’une famille noble et aisée qui avait occupé maintes charges publiques, Gratarol avait souffert de la mort de son père, survenue quand il avait atteint l’âge de seulement quatorze ans. Son éducation avait été confiée à Natale delle Laste, dont le hasard avait voulu qu’il fasse partie de l’Académie des Granelleschi. A dix-huit ans, Gratarol s’était inscrit sur les rôles de la Chancellerie ducale de Venise. Quatre ans plus tard, il s’était marié. Un mariage d’inclination, à l’en croire. Il avait ensuite demandé, avant le délai normalement imparti, d’être nommé ambassadeur de Venise à Turin, ce qui lui avait été refusé. Le poste avait été confié à un fonctionnaire plus âgé que lui.

         Plus tard, aux temps où Vittorio Amadeo III était devenu Roi de Sardaigne, il y avait été nommé premier secrétaire de l’Ambassade de Venise, mais cela seulement grâce aux bons offices de son oncle, le puissant Procurateur de Saint-Marc, Pietro Contarini. Pour des motifs obscurs, ou que Gratarol disait tels, cette nomination avait été refusée par le Roi Vittorio Amadeo, qui luttait contre les idées révolutionnaires qui étaient, en revanche, celles qu’affichait Gratarol.

         - Je me fais gloire, aimait à provoquer ledit Gratarol, d’avoir constamment surpassé les préceptes d’une fausse morale, qui m’aurait voulu étranger aux plaisirs. Oui, j’ai aimé et même beaucoup aimé les spectacles, les jeux, les modes et le beau sexe. Mais l’amour des plaisirs ne m’a jamais fait oublier la profession d’honnête homme, il ne m’a jamais distrait de mes devoirs.

         Cette apologie avait pour défaut, hélas pour lui, qu’il avait été tancé à d’innombrables reprises par le gouvernement dont il faisait partie, pour détournement de fonds publics. Un autre ennui était que ce gouvernement, au même moment, avait interdit les jeux de hasard. Et, surtout, que Gratarol, tout en continuant à se prétendre amoureux de la femme qu’il avait épousée, avait courtisé de façon publique, vulgaire et presque obscène les plus grandes dames de Venise, ce qui lui avait valu le courroux de maints maris.

         Il fréquentait les coulisses des théâtres et c’est ainsi qu’il venait de faire la connaissance de Teodora Ricci dont on racontait qu’elle avait la manie d’exhiber sa poitrine, que l’on disait fort belle. Au retour de Naples où, comme à Turin, au dernier moment il avait été évincé de tout rôle politique, Gratarol avait offert à tous les acteurs de la troupe des diavoloni, les dragées napolitaines. Teodora les accueillit avec enthousiasme, et Gratarol s’écria :

         - Je n’ai pas de dame à servir, en ce moment…

Il essayait de la convaincre de quitter la troupe de Sacchi et d’aller tenter sa chance à Paris, chez Goldoni. Enfin, pour obtenir le cœur et les faveurs de Teodora, il se déclara en compétition ouverte avec Carlo Gozzi, bien que celui-ci ne fût nullement l’amant de l’actrice.

Gozzi avait dépeint Gratarol à ses comédiens tel qu’il était, un libertin dont l’attitude, et le seul accès aux coulisses de leur théâtre, déshonorerait leur compagnie.

Antonio Sacchi suppliait Gozzi de lui offrir sa pièce, Les Drogues d’amour, afin de la mettre en scène lors du prochain Carnaval. Mais par simple scrupule littéraire, Gozzi hésitait, il temporisait. A l’automne de 1776, malade et alité, il finit cependant par céder:

- Je n’ai aucune autre œuvre véritablement achevée. Je vous donne donc celle-ci, mais seulement parce que vous insistez.

A la troisième et dernière lecture de la pièce assistaient les meilleurs amis de Carlo Gozzi, Paolo Balbi et Carlo Maffei ; de nombreux écrivains vénitiens, des académiciens Granelleschi comme Andrea Comparetti et Michele Molinari ; un des fils de Gasparo Gozzi ; et bien sûr, Irene Chiellini et Sarina Barbieri, Teodora Ricci et les autres acteurs. Tout se passa au mieux et, le 3 novembre 1776, la pièce fut autorisée par le très bureaucratique service de la Censure gouvernementale, en l’occurrence par Francesco Agazzi, « Secrétaire réviseur au Tribunal contre le Blasphème », ami de Caterina Dolfin-Tron.

- Je ne sais pas pourquoi, prédit l’astrologue Sarina Barbieri, mais quelque chose me dit que tout ceci va provoquer une nouvelle Affaire Palisot.

-         L’Affaire Palisot? s’enquit Irene Chiellini, curieuse.

- Oui, du nom de cet auteur français qui, il y a une vingtaine d’années, à Paris et avec l’aide du pouvoir royal, a ridiculisé les Encyclopédistes dans sa pièce Les Philosophes.

-         Qu’est-ce qui te permet de dire cela?

- C’est ce qu’affirme le confesseur de Teodora Ricci. Il lui a conseillé de ne pas se séparer de Carlo Gozzi, qu’il surnomme « prodige du siècle ». Mais elle ne l’a pas écouté. Elle est la maîtresse officielle de Gratarol, désormais.

- Oui, poursuivit Irene Chiellini, Gozzi a souvent tenté de soustraire Teodora à l’emprise pernicieuse de Gratarol. Il l’avait avertie à plusieurs reprises. Il a fini par rompre avec elle. Par jalousie, tu crois?

- Point du tout! s’exclama Sarina Barbieri. Quand Teodora a été la maîtresse de l’acteur Coralli, est-ce que Gozzi a été jaloux? Pas le moins du monde. Teodora Ricci a tenté de susciter sa jalousie, mais en vain. Gozzi a au contraire encouragé la relation entre les deux acteurs. Tout simplement, cette fois, le comte Gozzi n’a nulle envie de fréquenter Gratarol, même si celui-ci a été nommé ambassadeur à Naples. Il a toujours mis en garde Teodora contre l’emprise intellectuelle, morale et politique de ce louche personnage. Entre Gozzi et elle, ce n’est pas une rupture sentimentale. Il renonce simplement à son rôle de protecteur de l’actrice, dès lors que celle-ci s’affiche avec un libertin.

         - Certes, mais que va-t-il se passer, maintenant? Le comte Gozzi est un aristocrate d’antique noblesse. Le nom de Gratarol, en revanche, apparaît sur tous les rapports de police comme celui du principal franc-maçon de la ville. Tu sais que notre gouvernement, après avoir tenté de se montrer conciliant, est désormais hostile à la maçonnerie. Or, Antonio Sacchi va représenter Les drogues d’amour. Avec, comme actrice principale, Teodora Ricci, maîtresse de Gratarol!… Quel marasme !

Teodora Ricci, dépitée d’avoir été privée de l’amitié et du soutien artistique de Gozzi, avait d’abord tout fait pour reconquérir les bonnes grâces de l’écrivain. Dans ce but, elle lui avait même envoyé son mari. Mais il s’était montré intraitable.

- Comte Gozzi, vous êtes un Don quichotte moral! lui avait-elle lancé.

Ensuite, l’actrice avait couru se réfugier auprès de son amant, le galant Gratarol.

- Aidez-moi à me venger de Gozzi, l’avait-elle supplié. Dans Les Drogues d’amour, il vous ridiculise sous les traits les plus antipathiques!

Gratarol lut la pièce à son tour, mais ne s’y sentit pas attaqué le moins du monde. Le scandale, cependant, pouvait commencer. Moins d’une semaine après, toute la ville de Venise amplifiait la rumeur que l’actrice avait elle-même lancée. C’était une impitoyable machine d’illusion qui s’était mise en branle. Les aristocrates et les plébéiens, les journalistes et les commères cancanaient:

- La pièce de Carlo Gozzi, Les Drogues d’amour, met en scène et caricature le Secrétaire d’Etat Gratarol, sous les traits du personnage de Don Adonis.

Gozzi haussa les épaules. Il avait la conscience tranquille. Sa pièce était inspirée du théâtre espagnol. Il l’avait écrite avant que Gratarol ne devienne l’amant de Teodora. Et puis, dans le passé, il avait souvent décrit des personnages de fats. Gratarol, pensait Gozzi, était sûrement si attaché à la liberté d’expression qu’il ne pourrait pas être assez sot pour prétendre lui interdire de mettre en scène, au théâtre, un personnage grotesque.

Alors un coup de tonnerre retentit dans le ciel de Venise.

A l’improviste, quelques jours plus tard, à la surprise générale, c’est Gratarol en personne qui entreprit des démarches insanes auprès de la Justice, exigeant que le gouvernement relise attentivement Les drogues d’amour, dans l’intention bien arrêtée de faire censurer la représentation de la pièce. Cette requête était un événement parfaitement inhabituel, une procédure anormale, car le principe en vigueur était que « la magistrature ne pouvait faire erreur ». Il fallait un fait nouveau pour qu’une pièce soit reconsidérée. Ici, le seul fait nouveau consistait dans les ragots de Teodora Ricci et dans la plainte déposée par un fonctionnaire aussi considérable que Gratarol.

La situation était explosive. Un vrai nœud gordien. Caterina Dolfin Tron, accusée par beaucoup, et à tort, d’être une ancienne maîtresse de Gozzi, était l’épouse de l’homme le plus puissant de Venise, membre du gouvernement et lui-même, secrètement, franc-maçon de rite écossais. Elle était l’ennemie de Gratarol, autre membre du gouvernement, qui avait cherché à la séduire, l’avait bafouée et avait déserté son salon pour devenir l’amant de Teodora Ricci, autre maîtresse supposée, et contrairement à toute véracité, de Gozzi.

C’était de la part de Gratarol une colossale erreur que d’avoir lui-même attiré l’attention de ses ennemis à lui, sur la pièce de Carlo Gozzi.

 

 

Or, dans une ville où ne s’opposaient que pour la façade un gouvernement oligarchique et des séditieux, ou des membres du gouvernement entre eux, mais où, en vérité, tout n’était qu’une façade destinée à masquer les luttes internes des différents rites de la maçonnerie naissante entre eux, le service de la Censure obéissait au doigt et à l’œil à Caterina Dolfin-Tron. Elle avait juré la mort de ce dernier.

La Censure, ayant examiné pour la seconde fois le manuscrit de l’innocent Gozzi, accorda de nouveau sa pleine autorisation à la représentation des Drogues d’amour.

Sur les murs de Venise, fut affichée partout la sentence du tribunal. On y lisait que cette histoire n’était « qu’une extravagance née dans la cervelle de Gratarol, visiblement bouleversé par des idées anti-nationales ».

- Teodora Ricci est une drôle de femme. On dit que Sacchi a prétendu en public qu’il l’avait eue, et qu’elle s’est évanouie de honte. En tout cas, elle veut se faire de la publicité, trancha Irene Chiellini.

- Oui, répondit Sarina Barbieri. Gozzi est allé chez Sacchi, et lui a demandé de retirer la pièce de l’affiche. Mais la première doit avoir lieu dans quelques jours.

Tout aurait pu s’arrêter là. Antonio Sacchi vieillissait mal. L’homme de théâtre qu’il était avait flairé le scandale, donc l’affluence du public, donc le profit économique. C’était lui qui, dès les premiers jours de l’affaire, avait porté le manuscrit des Drogues d’amour à Caterina Dolfin-Tron en personne.

- J’ai engagé des frais, et je ne retirerai pas la pièce ! avait-il catégoriquement répondu à Gozzi.

Les rôles de la pièce avaient déjà été distribués. Le personnage de Don Adonis, que la croyance populaire assimilait d’avance à Gratarol, avait été confié au gendre de Sacchi, l’acteur Giovanni Vitalba.

- Et Vitalba ressemble comme deux gouttes d’eau à Gratarol! s’émut Irene Chiellini.

- Surtout, reprit Sarina Barbieri, on dit que Sacchi l’habillera, le grimera et le dirigera de telle façon qu’il en fera un portrait craché du secrétaire d’Etat.

- Mais aussi, quel idiot que ce Gratarol, fit Irene Chiellini. Il a intrigué et manœuvré si mal que c’est de sa faute, si Venise croit que les Drogues d’amour n’ont d’autre but que de se moquer de lui.

Ainsi, le 10 janvier 1777, au soir, des milliers de personnes et de badauds se dirigèrent vers le théâtre où, pour la première fois, on allait représenter les Drogues d’amour. Les billets d’entrée s’arrachaient, au marché noir, à des prix exorbitants.

Le Comte Gozzi, depuis sa fenêtre, observa ce mouvement de foule :

- C’est bien triste, fit-il. Le public se presse en masse pour assister à une pièce que je ne tiens pas pour une de mes meilleures, alors qu’il en a ignoré d’autres, nettement supérieures.

         - Oui, éclata de rire Irene Chiellini, on voit bien qui seront les deux mille spectateurs, ce soir. Tous les cocus et toutes les cocues de Venise! On dit que même l’épouse légitime de Gratarol y sera aux premiers rangs, et qu’elle exulte d’avance!

 

 

         Carlo Gozzi, Irene Chiellini et Sarina Barbieri prirent à leur tour le chemin du théâtre et s’installèrent tous les trois dans la loge réservée à l’auteur. Le rideau se leva. Ce soir-là, Gozzi eut la surprise de constater que, sur la scène, ne se trouvait nullement un acteur interprétant son personnage de Don Adonis, mais une copie conforme de Gratarol…

         Le public, ravi par cette bonne blague, s’égosilla en bravos pendant une heure entière. Quant au véritable Gratarol, il avait été contraint de s’enfuir, sous les huées et les quolibets. Dès le lendemain matin, il se précipita en écumant de rage au tribunal, prétendant découvrir dans Les drogues d’amour des allusions compréhensibles à lui seul. Le tribunal le débouta vertement. Le seize janvier, sans s’annoncer, il courut frapper à la porte de Gozzi. Les Drogues d’amour avaient déjà eu quatre représentations nouvelles, deux mille spectateurs par soir. Le menu peuple de Venise avait rebaptisé l’œuvre : « la comédie du Gratarol ».

         Les amis de jeunesse de Carlo Gozzi, les fidèles Paolo Balbi et Carlo Maffei, assistèrent aux rencontres entre les deux adversaires.

- J’exige, comte Gozzi, que vous retiriez votre pièce ! Vous aurez mon suicide sur la conscience ! se mit à hurler le franc-maçon, dépité.

- Calmez-vous, Gratarol. Je peux vous promettre de retrancher ce qui vous blesse, mais je ne vous ai pas caricaturé.

- Et je vous interdis de devenir l’amant de Teodora !

- Mais si j’avais voulu le devenir, je ne vous aurais pas attendu, mon cher Gratarol. Le hic est que je n’en ai jamais eu nulle intention…     

Quand Gozzi implora qu’il soit demandé à Sacchi d’interrompre les « Drogues d’amour », Francesco Sagredo, sénateur de Venise et chef du Tribunal suprême, le glaça:

         - Votre pièce, comte Gozzi, ne vous appartient plus. Il est de l’intérêt du gouvernement qu’elle continue à être jouée. Je vous ordonne de poursuivre les représentations. Si vous vous opposez, vous serez jeté en prison. Aux Plombs !

         Dans l’espoir que la cinquième représentation n’ait pas lieu, Teodora Ricci fit semblant de se casser un pied. Le gouvernement intervint afin qu’Irene Chiellini prenne sa place puis, le subterfuge aussitôt découvert, Teodora fut emmenée chaque soir jusqu’au théâtre, entre deux gendarmes.

Gratarol, montré du doigt dans les rues, devint haineux. De dépit, il déchira publiquement sa robe rouge de Secrétaire du Sénat. Cet outrage à l’Etat fut le premier d’une longue série. Il s’enferma chez lui et envoya à Gozzi mille lettres haineuses de menaces. L’une d’elles fut interceptée par un espion du gouvernement qui n’était autre que Casanova. Il fut enjoint à Gratarol par le Tribunal de rétracter ses menaces. Il feignit de se repentir. Mais Gozzi, face au Grand Inquisiteur Paolo Renier puis à Caterina Dolfin-Tron, se heurta à la même volonté :

-         La pièce doit continuer à être jouée.

Gratarol et Gozzi ne se saluaient plus. Gratarol par orgueil. Gozzi, tout bonnement, sur ordre formel de la magistrature…

 

         Gratarol avait énormément d’ennemis, à la fois à cause de ses idées et de son caractère, à l’intérieur comme à l’extérieur de la franc-maçonnerie. L’affaire des Drogues d’amour était en train de saper les appuis qu’il avait encore, rarissimes, au sein du Sénat vénitien.

- S’agit-il donc seulement, ici, d’une affaire de théâtre? demanda Irene Chiellini, intimidée par l’ampleur que prenaient les événements.

         - Bien sûr que non, répondit Sarina Barbieri. Tu sais bien que toutes les barrières morales s’effondrent. Les luttes anticléricales abondent. La papauté est remise en question. On en arrive presque à une situation de mécréance. Rappelle-toi qu’il y a quelques années, Carlo Contarini et Giorgio Pisani ont été condamnés à la prison la plus dure, pour avoir cherché à favoriser un programme de redistribution des richesses à l’intérieur de la noblesse…

         - Oui, l’interrompit Irene Chiellini, et les choses sont encore plus compliquées. Certes, les personnes favorables aux idées dites nouvelles, comme Gratarol, sont effectivement écartées des postes de pouvoir. Mais Giorgio Pisani, lui, est réactionnaire.

         - Notre gouvernement oligarchique est figé. Et Gozzi ne fait partie ni de la maçonnerie et des jacobins, qui appellent la démocratie de leurs vœux, ni des Barnaboti, les nobles miséreux et réactionnaires qui cherchent en vain à retrouver leur prestige d’antan. L’oligarchie ne maintient plus rien, les réformistes veulent tout détruire, les réactionnaires veulent tout conserver. Cela laisse peu de place à un Gozzi qui, lui, veut créer.

         Gratarol continuait à creuser sa fosse de ses propres mains. Il persévéra à refuser toutes les tentatives de conciliation qui lui étaient proposées. Gozzi avait beau tenter d’empêcher que Gratarol ne fût la victime des Drogues d’amour, l’orgueilleux libertin rejetait son aide et l’accusait de conspirer à sa perte. Il paraissait tout faire pour ne pas obtenir les postes auxquels, officiellement, il prétendait aspirer.

         « Fou furieux » ou, du moins, se prétendant tel, Gratarol gagna Padoue, sa ville natale, dans la nuit du 10 au 11 septembre 1777. Ensuite, en équipage restreint, il franchit les frontières des Etats vénitiens à l’aube du 25 septembre. Les Inquisiteurs d’Etat en furent aussitôt avertis. Les espions du pape, eux aussi, remplissaient de rapports les archives réservées du Vatican. Gratarol atteignit la ville de Brunswick, où il fut reçu par son ami le Duc Ferdinand. Puis ce fut Vienne, où l’espionna deux mois durant le secrétaire de l’ambassade vénitienne dans la capitale autrichienne, Orazio Lazzerini. Enfin, son exil le conduisit à Stockholm.

         Gratarol était un fonctionnaire de la République de Venise. Or, il avait accompli ce voyage sans l’indispensable autorisation. Aussi, deux mois plus tard, le 5 décembre, le Conseil des Dix de Venise engagea Gratarol à se disculper dans les meilleurs délais. Gratarol restant enfermé dans son silence il fut condamné à mort, aux termes de la loi, le 22 décembre 1777, et par défaut, pour haute trahison envers l’Etat.

         La nouvelle de sa condamnation à mort fut notifiée à Gratarol, toujours à Stockholm, à la fin du mois de janvier de l’année suivante. Sa tête avait été mise à prix. A Venise, le gouvernement confisqua ses biens, qui représentaient 1750 ducats de revenu annuel. Lesdits biens furent mis à prix et rachetés par Galante, l’avocat du Fisc vénitien en personne, afin de régler les dettes innombrables que le fuyard laissait dans sa patrie.

         L’éminent franc-maçon, qui s’était souvent vanté publiquement d’être un membre considérable d’une loge, s’était mis à le nier d’un seul coup. Il avait averti ses amis, le 11 septembre 1777, en quittant Venise pour toujours, mais s’était montré plus discret sur d’autres points.

         - Ca alors, sursauta Irene Chiellini, la loge que dirige Gratarol depuis le 7 juin 1777 s’oppose à une autre loge, de rite écossais, dans laquelle siègent de grands patriciens, et notamment Andrea Tron…

-         Le mari de Caterina Dolfin-Tron ! fit Sarina Barbieri.

-  Ainsi, tout s’éclaire. Le gouvernement, dans un premier temps, s’est servi des Drogues d’amour, la pièce de Gozzi. C’était un moyen idéal, pour le gouvernement et pour qui connaissait donc son caractère, de pousser Gratarol à la faute.

         - C’est bien ce que je pense, acquiesça Sarina Barbieri. Notre pauvre ami, le Comte Gozzi, est totalement innocent. Il a été, contre son gré, l’outil d’un règlement de comptes entre deux factions de francs-maçons. C’est absolument fou. Paolo Renier lui-même a déclaré à Carlo Gozzi son opposition aux activités secrètes des sociétés maçonnes. Or, mon idée est que les historiens du futur s’apercevront de ce qu’il est lui-même maçon !

         - Et moi, je me demande si le départ de Gratarol n’a donc pas été une mise en scène. Réfléchis. Gratarol, qui ne recevait pas sa nomination à Naples, était de plus en plus faible sur la scène politique. Ses ennemis, il l’a lui-même avoué, étaient dressés contre lui à cause de sa conduite passée. Des dissensions internes minaient la franc-maçonnerie. Et s’il avait su, d’avance, qu’il allait devoir s’exiler? A ce moment, Teodora lui parle de la pièce de Gozzi. Il la lit, il ne s’y voit pas représenté. Pourtant, il attire l’attention de tous sur les Drogues d’amour, et prétend les faire interdire. Il remue lui-même toute la publicité autour de cette affaire. Et donc, Gratarol est-il un entêté? Un maladroit? Un inconséquent? Ou est-il très intelligent? Que cherche-t-il? A faire parler de lui? A gagner du temps? A préparer sa fuite et son exil ? Bref, est-ce que ce n’est pas Gratarol qui prend, à travers les Drogues d’amour de Gozzi, un prétexte à un exil bien préparé?

- Ton raisonnement est troublant. En effet, il se présente comme un franc-maçon dont le gouvernement a confisqué les biens, mais en vérité, il avait emprunté sept mille ducats d’or au comte Serinan, de 1773 à 1777 et, en avril 1776, quatre mille ducats aux usuriers du ghetto. Il était surendetté !

- D’où ma certitude. Il s’est moins exilé pour le scandale des Drogues d’amour que parce que, ruiné, il désirait s’exiler mais voulait se déguiser en victime.

         L’exil de Gratarol n’avait nullement été un coup de tête. Il avait par exemple prétendu avoir reversé, deux jours avant sa fuite, les deux tiers de sa dot à son épouse, qu’il abandonnait. Or sa femme le confirmait, c’était un mensonge flagrant.

         Gratarol, maintenant, se trouvait à Stockholm, auprès du philo-maçonnique roi Frédéric-Adolphe de Suède. Celui-ci, qui avait régné de 1751 à 1771, venait de demander à son fils Gustave III de lui succéder. Gratarol resta, là-bas, ce qu’il avait déjà été à Venise : un courtisan.

         - Je comprends, maintenant, s’amusa Sarina Barbieri, pourquoi dans les années passées les visites des Suédois importants à Venise ont toujours été si admirablement fêtées par les amis de Gratarol !

         Quelque temps plus tard, le mémoire en défense que Gratarol avait écrit et fait imprimer en Suède traversa les frontières et arriva à Venise. Le titre en était : Récit apologétique. Irene Chiellini s’en était procuré un exemplaire, sous le manteau.

-         Qu’écrit donc Gratarol ? lui demanda Sarina Barbieri.

- Il parodie Alcibiade, en s’exclamant : « Je leur ferai bien voir que je suis encore vivant » !

- Hum ! Ce pauvre Gratarol est très loin d’être Alcibiade…

- Fort loin, ma foi ! Gratarol s’y prend à tout le monde. Il insulte Caterina Dolfin-Tron, qu’il traite de matrone impie, de prostituée et de vipère. Il insulte le mari de celle-ci, Andrea Tron, qu’il surnomme « le demi-dictateur », et autres gracieusetés. Bref, il crache son venin sur tous les grands de Venise. Et sur les institutions. Mais surtout, son livre a une cible principale. Tu devines laquelle…

-         Carlo Gozzi, naturellement.

-         Naturellement.

Le tirage de la première édition du livre de Gratarol avait été de 600 exemplaires, ce qui, à l’époque, suffisait cependant pour atteindre à la célébrité à travers toute l’Europe. Ce fut le cas. Gratarol paradait dans maintes capitales d’Europe et notamment en Angleterre, pays à la très forte implantation maçonnique, où son bienfaiteur était William Morton Pitt.

- Dis donc, il a des relations, notre Gratarol! Le père, William Pitt, premier comte de Chatham, était protestant, et député whig. Il a longtemps été Premier Ministre, et Ministre de la guerre pendant la Guerre de Sept ans qui a donné à l’Angleterre le Canada et l’Inde. Il est mort l’an dernier. C’était le symbole de la lutte anglaise contre les pays européens continentaux. C’est son fils, le « second Pitt », né en 1759, qui reçoit Gratarol chez lui, et qui lui a déjà prêté, dit-on, huit mille sequins d’or !

-         Quelle est la version de Gratarol ?

- Que Carlo Gozzi et Caterina Dolfin-Tron, qui auraient jadis été amants, s’étaient alliés contre lui. Bref, que Gozzi s’était allié et vendu à l’oligarchie, qui était soucieuse de condamner Gratarol à l’exil et à la mort.

Les deux jeunes femmes furent secouées par un immense éclat de rire. Cette thèse, fût-elle celle de tous les Jacobins de Venise, ne tenait tout simplement pas debout.

         Les commentaires au livre de Gratarol allaient bon train.

         - Il est impossible, remarquait Irene Chiellini, de lire ces pages sans rire, si l’on a un rien de bon sens ou d’esprit critique. Gratarol reconnaît lui-même avoir beaucoup d’ennemis. Il a fait preuve d’ambition, et surtout d’incohérence et de désinvolture, pour ne pas dire de malhonnêteté dans ses fonctions publiques.

         - Oui, fit Sarina Barbieri. Il a épuisé les crédits de l’Etat, pour paraître en société avec faste, et pour mener une vie libertine. Il est obsédé par les jeux d’influence. Il a fait carrière grâce à ses relations de famille, quand il a reçu jadis sa nomination à Turin de son oncle, Pierre Contarini.

         - Non content de se heurter au puissant Andrea Tron à l’occasion d’élections, il a fait une cour empressée à celle qui était la maîtresse, puis est devenue la femme d’Andrea Tron, dit par jeu de mots, et pas seulement par jeu de mots, le « Patron » de Venise.

         - Il a continué à mener une vie dissipée, empruntant tantôt à des usuriers, tantôt directement dans les caisses du Trésor public. Il a affiché ses bonnes fortunes. Il s’est monté léger, vaniteux, imprudent et arrogant à la fois.

         - Et puis, s’écria un acteur, il a séduit Teodora, il a essayé de l’arracher à notre compagnie. Les ragots de l’actrice sur les Drogues d’amour l’ont convaincu d’avoir trouvé un moyen de se mettre en valeur.

         - Oui, répondit un autre, mais ses ennemis politiques ont alors saisi l’occasion de le laisser se ridiculiser lui-même, parce que l’on savait que toute la ville se moquerait de lui après les Drogues d’amour !

         - Le plus grave, s’assombrit Irene Chiellini, est qu’il n’y avait évidemment aucune collusion entre Gozzi et le gouvernement oligarchique. Gozzi a été l’instrument d’un conflit qui opposait des forces occultes. Le bouc-émissaire, bien davantage que Gratarol, c’est Gozzi. Sa seule responsabilité est d’avoir écrit une pièce qui représentait un fat, puis que cette satire arrange les intérêts d’un pouvoir politique soucieux de se débarrasser de Gratarol. Ensuite, ce dernier a tout fait, par son attitude et maintenant par son livre, pour ressembler au Don Adonis des Drogues d’amour. Il se donne le beau rôle dans un exil que, de toutes façons, il n’aurait pas pu retarder davantage. Loin d’avoir causé quelque tort que ce soit à Gratarol, c’est Gozzi qui, sans le vouloir, a haussé ce fait-divers, la banale ruine d’un franc-maçon, en scandale international…

         A l’œuvre prolixe de Gratarol, où il se trouvait attaqué en termes très durs et évidemment diffamatoires, Gozzi voulut répondre. Ou plutôt, il envisagea de répondre par quelque écrit ironique et plaisant. L’oligarchie vénitienne le lui interdit.

-         Ai-je bien entendu la nouvelle ? demanda Sarina Barbieri.

- Très bien, confirma Irene Chiellini. Insulté, accusé de toutes les vilenies, vilipendé, Gozzi se voit refuser par l’oligarchie le droit de laver son propre honneur !

Les choses n’allaient nullement s’arrêter là.

 

            Le 16 avril 1780, apparut en Suisse un livre anonyme, sans le moindre nom d’auteur, en réponse à Gratarol, imprimé à Genève et qui était intitulé: Réflexions d’un impartial au sujet de l’affaire Gratarol.

         Le mystérieux « Impartial » s’adressait à Gratarol :

         - Vous avez livré de vous, disait-il en substance, un autoportrait trop flatteur. Vous avez proféré des insultes ignobles contre Carlo Gozzi. Vous vous bâtissez une chimère et vous finissez par y croire. Vous étiez amoureux fou de Teodora Ricci, sans modération ni égards. La compagnie d’Antonio Sacchi murmurait. Carlo Gozzi a tâché de détacher Teodora Ricci de son amitié indécente pour vous. Alarmé, vous avez essayé d’emmener Teodora Ricci à Naples, puis vous avez pris pour ennemis le Comte Gozzi et sa troupe d’acteurs comiques. Vous avez déclaré satirique à votre égard les Drogues d’amour, vous avez accusé Carlo Gozzi d’être votre rival, vous avez exigé une interdiction de la pièce. Vous avez fait du bruit. Sans ce bruit, la rumeur aurait cessé dès la première représentation. Vous avez recouru aux Inquisiteurs d’Etat. Teodora Ricci a feint de se casser le pied, et elle a été remplacée par Irene Chiellini qui a repris le rôle avec son habituel brio. Vous vous êtes exposé, Gratarol, à la dérision publique. Le peuple vénitien ricanait de votre fanatisme. Ainsi la fiction est devenue réalité, et la fable est passée à l’Histoire. Vous avez voulu obtenir la cessation des représentations. Vous avez insulté Carlo Gozzi. Vous vous êtes déshonoré une première fois en lui envoyant un billet d’insultes ordurières, et une deuxième fois en le rétractant. Vous avez outragé le Sénat et les tribunaux. Ennuyé de Venise, vous ne rêviez que de vous en aller au loin. Vous êtes parti pour Stockholm. Vous saviez que cet acte de haute trahison vous exposait à une condamnation à mort. Le Sénat vous a condamné à mort, en effet, mais a eu la bonté de ne pas envoyer des sicaires à votre poursuite. Votre économie déréglée a été la cause de votre exil. Plus failli que mécontent, vous avez pris la fuite, laissant derrière vous mille dettes, et le Fisc non payé. Maintenant, vous publiez cette apologie de vous-même, ce mémoire en défense qui n’est que l’exposé de vos folies.

         - En effet, dit Irene Chiellini, le livre de Pier Antonio Gratarol est l’éternel monument de son imprudence.

         - Mais qui se cache derrière le mystérieux pseudonyme de « l’Impartial » ?…

- Les habitants de Venise, dans leur majorité, répondent qu’il ne peut s’agir que de Gozzi lui-même.

         Celui-ci, d’ores et déjà mis dans l’impossibilité de répondre directement à Gratarol,  désira publier un démenti afin de pouvoir établir, à tout le moins, qu’il n’était nullement « l’Impartial ».

         Nouvelle surprise. Une fois encore, Carlo Gozzi fut convoqué par les mêmes hauts personnages qui, hier, avaient donné l’ordre que soient représentées les Drogues d’amour.

Les gendarmes perquisitionnèrent son domicile, et confisquèrent ses manuscrits.

         Enfin, le plus puissant des personnages du gouvernement annonça de vive voix, à un Carlo Gozzi sidéré :

         - Une dernière fois, Comte Gozzi, ne vous mêlez plus de ceci. Ecrivez vos contes de fées, qui sont admirables. Mais ne vous occupez plus de politique. Il vous est interdit de plus jamais parler de l’affaire Gratarol, qu’il faut désormais étouffer et qui risquerait dorénavant de mettre en accusation trop d’éminents personnages de l’Etat.

         Gratarol pouvait publier, à Stockholm, un livre lu et commenté dans toutes les cours royales d’Europe, et dans les pages duquel il se déchaînait contre Carlo Gozzi.

         L’anonyme « Impartial » pouvait publier, en Suisse, un livre où il répondait à Gratarol et prenait la défense de Carlo Gozzi, qui ne lui avait d’ailleurs rien demandé et qu’il défendait à l’occasion fort mal.

         Mais à Venise, Gozzi, privé de toute liberté d’expression, muselé par un gouvernement oligarchique liberticide, n’avait pas le droit de publier la moindre ligne sur cet argument.

         - C’est stupéfiant! s’exclama Irene Chiellini, outrée à juste titre.

         On n’aurait pu mieux dire. Et là-dessus Gratarol, toujours depuis la lointaine Suède, publia un second ouvrage, aussi pondéreux que le premier, orné d’un avantageux portrait de lui-même, où il continuait sa campagne haineuse contre Gozzi.

         - Gratarol, fit Sarina Barbieri, suppose que le fameux « Impartial » serait un castrat, un curé ou un auteur aux gages des époux Tron. Il s’acharne avec une violence insensée et renouvelée sur Carlo Gozzi.

-         Mais qui est-il, cet « Impartial » ?

- Selon moi, d’après sa façon d’écrire, c’est un auteur milanais, qui a flairé la bonne affaire éditoriale et commerciale, et qui est d’ailleurs fort mal au courant de tout ce qui concerne notre ami.

Pour Gozzi, qui avait maintenant soixante ans, commençaient vingt années d’un véritable enfer. Il était attaqué par Gratarol. Il était défendu par un médiocre « Impartial » et, dans le grand public, passait pour être cet « Impartial ». Vingt ans durant, le gouvernement oligarchique, ennemi de Gratarol, nierait à Gozzi la plus élémentaire liberté. Or, pendant les mêmes vingt ans, la franc-maçonnerie vénitienne, ennemie du gouvernement, accuserait Carlo Gozzi à coups de libelles, de livres, de campagnes de presse et de menaces, d’être un allié et un agent du gouvernement. Gozzi se confia à son amie Irene Chiellini :

- Je suis menacé des Plombs, la terrible et fameuse prison, près du Pont des Soupirs, qui se trouve sous un toit de plomb qui la transforme en four, l’été, ou en glacière, l’hiver. Je vais donc écrire, mais en secret, une Lettre de réfutation où je me livrerai, point après point, à une impeccable démonstration de mon innocence. J’enfouirai ce manuscrit dans un tiroir. Et surtout, je vais écrire mes Mémoires. Je mourrai avant que l’oligarchie ne me consente de les publier. Alors, tout cela sera donc légué à mes héritiers, c’est-à-dire à mes neveux, ou plutôt à vous-même, Irene, puisque je n’ai pas d’enfants.

-         Quel en sera le titre ?

-         Les Mémoires inutiles !…

         Pour Gozzi, le bonheur allait venir désormais non de Venise, mais d’Allemagne. A l’automne de 1786, deux hommes s’assirent à la terrasse du café Florian, sur la place Saint-Marc, et ces deux hommes s’appelaient Carlo Gozzi et Goethe. Le premier, dès lors, était presque oublié, au moins d’un point de vue littéraire, dans sa propre patrie. Il n’était plus qu’une victime de son gouvernement. Mais à l’étranger, les Allemands avaient commencé à s’inspirer de lui. Gozzi était même déjà traduit, de son vivant, en danois.

Le soir-même, les deux génies se rendirent au théâtre pour ce qui devait être l’ultime représentation, après plus de cinquante ans d’activité, de la troupe d’Antonio Sacchi, ou de ce qu’il en restait.

Goethe et Carlo Gozzi, Irene Chiellini et Sarina Barbieri qui leur faisaient compagnie avaient les larmes aux yeux. Une page d’histoire allait être tournée à jamais.

         - Entre 1772 et 1778, dit Goethe, j’avais déjà vu en Allemagne trois comédies de vous, Comte Gozzi. Savez-vous que, dès avant mon voyage en Italie, je vous ai emprunté des sujets de narration? Je me suis inspiré, surtout, de L’amour des trois oranges.

         - Je vous en remercie, répondit Gozzi. Vous avez mis en scène, aussi, ma comédie Les mendiants heureux. Au fait, qu’avez-vous pensé de ma polémique avec Goldoni ?

         - J’étais de votre côté. Je trouve très naturel qu’il y ait des masques sur la scène, puisque les rues de Venise, elles aussi, en sont pleines ! J’ai considéré que la Locanderia de Goldoni, par exemple, était révoltante. J’ai toujours adoré, en revanche, votre connaissance du métier, votre habileté technique, votre évasion raffinée, votre art de passer du comique au fiabesque et de la satire au persiflage. Pour moi, conclut Goethe, votre nom est l’égal de ceux de Shakespeare, de Schiller, d’Aristophane et des tragédiens grecs. Tel est l’avis de Hoffmann, de Schlegel et des autres critiques de mon pays.

            - Oui, se rappela Gozzi, ce pauvre Goldoni s’était réduit à un seul argument pour prouver que ses œuvres étaient sublimes, son succès. Il me fallut le convaincre de ce que cet argument ne valait pas tripette. J’avais besoin de soldats, pour mener cette bataille. Mes soldats furent les acteurs de Sacchi.

Il garda le silence, un instant, et ajouta en se tournant vers Irene Chiellini :

- Comme feu votre mari, Anastasio Zannoni.

Il poursuivit :

- Cependant, mon choix de titres puérils ne fut qu’un artifice. Il ne s’est pas agi d’un caprice poétique. Je me donnai beaucoup de mal pour que mes fables amusent le public. Je n’ai pas passé ma vie en voluptés scandaleuses, ni en bêtes récréations. Je n’ai jamais souillé la littérature, en la mettant bassement à prix.

- C’est ce qui vous attire aujourd’hui, dit Goethe, les aboiements de tant d’individus aussi détestables qu’illettrés.

- Oui. On pourra dire que j’ai été misanthrope, mais pas que j’ai été un sophiste. J’ai traité les sujets sérieux avec facétie, voilà tout. J’ai pensé que la plaisanterie serait un meilleur moyen, pour défendre la vertu, qu’une trop magistrale gravité.

A la fin de la représentation, Antonio Sacchi et ses comédiens saluèrent. Gozzi et Goethe, debout dans leur loge, les applaudirent. Puis, le rideau tomba. La merveilleuse troupe théâtrale venait de se donner pour la dernière fois en spectacle. Goethe s’exclama :

         - Le théâtre, après eux, ne sera plus jamais ce qu’il fut. On ne les verra plus sur scène. Il ne restera qu’à lire vos œuvres, et le plaisir de la lecture remplacera celui des yeux. Que l’on puisse ou non ressusciter d’aussi admirables bouffons que ces acteurs, vos fables resteront populaires et sublimes. Vous vous étiez choisi, vraiment, une belle armée ! soupira Irene Chiellini avec une admiration teintée de mélancolie.

         - Oui, j’ai essayé de prouver, grâce à eux, que les contes de nourrices peuvent avoir du charme, et qu’ils ne sont pas en contradiction avec la défense des nobles ou de l’héroïsme. Aucune œuvre de théâtre n’attire le public sans quelque mérite intrinsèque. Et je n’ai jamais toléré de voir le public insulté par des plumes qui sont la honte de ma nation. Goldoni  fut un adversaire acharné de la comédie improvisée. Si son éducation lui avait permis de penser de façon haute et droite, s’il s’était restreint à un petit nombre d’œuvres écrites avec modération, s’il avait su distinguer entre les idées et en faire bon usage, il aurait pu laisser un plus beau nom. Mais il s’est retranché sur une position de principe absurde, à savoir que le réalisme plaît toujours et en tous lieux. Le manque de culture, et la nécessité d’écrire servilement tant et tant de pièces furent les bourreaux de son talent.  Je ne peux lui pardonner d’avoir donné le beau rôle à la plèbe, justement pour se gagner les faveurs de celle-ci.

         - Oui, fit Goethe, Goldoni a exposé sur le théâtre des vérités matérielles, matérialistes et triviales, non point imitées de la nature, mais recopiées, et sans l’élégance nécessaire à un écrivain digne de ce nom. Il n’a pas su, ou il n’a pas voulu séparer les vérités qui doivent être portées au théâtre de celles qui ne doivent pas l’être. Il n’a écrit aucune œuvre qui mérite d’être appelée parfaite. Ce sont tout au plus des amas de matériaux et d’anecdotes. Une sorte de dictionnaire auquel, en outre, la langue italienne ne doit strictement rien. Voilà ce que je ne cesserai jamais de maintenir, avec une inaltérable urbanité.

         - Même si, convint volontiers Irene Chiellini, il y a en certaines de ses pièces quelque beauté ou, plus exactement, quelque beauté en germe, mais qui n’a pas donné ses fruits.

Peu de jours plus tard, Antonio Sacchi s’embarqua sur un bateau pour Gênes, avec l’intention de gagner Marseille. L’octogénaire était gravement malade et les matelots, le croyant mort ou craignant qu’il n’eût la peste, jetèrent son cadavre à la mer alors qu’il venait à peine d’entrer en agonie.

Ainsi la mer, cette mer que les patriciens vénitiens épousaient jadis symboliquement, fut le linceul du comédien. Fin cruelle, éminemment théâtrale, pour celui qui avait été, vraiment, le plus grand et le Dernier Arlequin.

 

         La nouvelle de la mort tragique de Sacchi bouleversa Carlo Gozzi et ses amies, mais aussi Goethe. Ils étaient en compagnie d’Irene Chiellini et de Sarina Barbieri, tous les quatre sur une gondole, au milieu du Grand Canal. Les coupoles d’or sombraient dans le crépuscule. Le ciel était de pourpre, on eût dit le même que celui de la robe élégante et échancrée d’Irene. Où que l’on porte le regard, on apercevait partout les flèches des autres gondoles, fichées dans les eaux brodées de reflets cuivrés. Les îles de la Lagune étaient auréolées de brouillards de chaleur. Gozzi caressait des yeux sa ville adorée, tous les lieux qu’il avait connus baignés par la lumière du grand midi, les soleils couchants ou la luminosité lunaire et marmoréenne des minuits vénitiens. Le silence était lourd. Les cœurs étaient en deuil.

- Voilà. Cette fois, ils ont péri corps et biens, les masques de la comédie italienne ! s’affligea Irene Chiellini.

         - Oui, fit en écho Sarina Barbieri. Il est mort, Tartaglia le bredouilleur, Truffaldino le Bergamasque, Brighella l’orateur des places publiques, Pantalon le Vénitien…

         - Elle s’est envolée, dit Goethe, la gracieuse et coquette Smeraldina !

         Gozzi se passa la main sur le front :

         - Ils ont disparu, eux tous, elles toutes, joyeux comédiens et jolies actrices. Ils sont morts, Antonio Sacchi, Cesare Derbès, Anastasio Fiorilli. Disparus de la vie, disparus des théâtres.

         - Oui, s’attrista Goethe, de même qu’auparavant, à la génération précédente, ces immenses acteurs oubliés que furent Pilotti, Garelli, Cattoli, Campioni, Lombardi.

         - Il a disparu, reprit Irene Chiellini, Truffaldino le messager, le lâche, le voleur, le goinfre, le balourd, le rusé. Truffaldino le facétieux, le bouffon ambigu, le fauteur de désordre et en même temps le sauveur. Truffaldino adroit ou maladroit, selon les jours, Truffaldino le diabolique, le pitre…

         - Oui. Truffaldino, le bouffon gozzien par excellence, un frère des clowns shakespeariens… l’interrompit Goethe.

- Truffaldino qui attrapait parfois les colombes et les faisait redevenir des princesses… s’émut Irene.

- Qui sait, les colombes qui volent sur les armoiries du Comte Gozzi? s’interrogea Goethe.

- Truffaldino qui, dans un monde de chaos, introduisait un chaos supplémentaire : la seule et unique façon, peut-être, de restaurer l’ordre. Truffaldino le marchand de saucisses fripon et philosophe…

- Il a disparu aussi, dit Sarina, Tartaglia le bredouilleur, le bègue, le Napolitain. Tartaglia le grand chancelier de la Cour de Chine… Il a disparu, Brighella, l’artisan, le gueux, le soldat fanfaron… Ils sont morts, cher Carlo, vos masques qui donnaient de si belles, de si prodigieuses, de si enfantines manifestations d’émerveillement devant les prodiges qui les entouraient. Et qui nous entouraient, grâce à vous. Il a disparu, Pantalone le conseiller des rois…

- Il n’y aura bientôt plus de rois, soupira Carlo Gozzi avec un rictus de douleur.

 

         Le lendemain, Goethe ayant remercié de l’hospitalité reçue avant de poursuivre son voyage en Italie, Gozzi fit part de ses doutes à Irene Chiellini :

         - Je suis sensible à ce que disent de moi tous ces jeunes écrivains allemands. Mais l’intérêt que Goethe me porte, son enthousiasme, les lectures répétées de mes pièces à Weimar, le fait que Goethe ait sollicité des traductions ou des adaptations de mes œuvres, tout cela me laisse songer que l’on s’apprête à donner, de moi, une image dans laquelle je ne me reconnais pas entièrement.

-         Oui. Ils font de vous un poète maudit, constata Irene.

- Il leur semble difficile de concevoir que je puisse être à la fois auteur de fables et mémorialiste. Ou que je ressuscite les charmes des antiques canevas fantasmagoriques de Flaminio Scala, mais en riant de moi-même. Bref, que je puisse raconter des contes de fées sans me croire pourchassé par les esprits !

- Déjà, à l’époque de votre service militaire en Dalmatie, ceux qui vous entouraient voyaient en vous deux personnes.

- Et où auraient été mes contradictions ? Je jouais sur la scène des rôles de soubrette endiablée, avant de redevenir, dans la vie de tous les jours, un garçon que l’on disait taciturne. Si je suis un poète maudit, je ne suis pas seulement cela. La malédiction qui me poursuit est d’être l’un des derniers aristocrates, dans ce qu’est devenue aujourd’hui cette ville de Venise.

-         Une Venise à l’agonie.

- En d’autres temps, j’aurais voulu être seulement poète et écrivain. Hélas, j’ai souvent eu des niais plus ou moins bien intentionnés pour défenseurs, et des jaloux aigris et imbéciles pour accusateurs.

- Ils ne voient pas que, si vous avez été souvent maudit par votre famille, par votre mère, par votre frère Gasparo, par Chiari et par Goldoni, maudit par Gratarol et par votre époque, vous êtes simplement un homme attristé par le monde tel qu’il va, doublé d’un artiste drôle et gai.

- Oui, j’ai dû me contenter d’amuser le public, car les temps ne sont pas mûrs pour éduquer le peuple. Ma vie est celle des contre-temps apportés par mon destin à ma passion et à mon art de l’écriture. Je suis cruellement blessé par les murailles des geôles invisibles entre lesquelles on a toujours cherché, en tous temps et en tous lieux, d’emprisonner les poètes. Qui sait, Irene, si mon livre, mes Mémoires inutiles, ne sera pas ennuyeux ?

- Je crois, moi, pour ce que vous m’avez déjà permis d’en lire, je sais que ce sera le plus amusant! C’est peut-être là que vous direz, encore mieux que dans vos pièces, qui vous êtes. Ce sera davantage que l’œuvre d’un puriste. Ce sera l’œuvre de ce que j’ai toujours vu en vous, moi, votre petite Irene, moi qui vous aime tellement que je n’ose jamais assez vous l’avouer. Ce sera l’œuvre d’un artiste, d’un philosophe de la parole. Personne d’autre que vous n’a jamais dit les choses bizarres d’une façon plus bizarre que vous. Il n’y a rien de plat en vos écrits. Tout est en clair-obscur. Tout a du relief ! A chaque ligne, vous donnez un charmant coup d’ongle !

 

         La vieillesse s’annonçait. Carlo Gozzi ne trouvait guère plus d’autre réconfort à la vie qu’en s’épanchant auprès d’Irene Chiellini à l’exquise sensibilité, la seule amie de ses vieux jours. La jeune femme avait même refusé de suivre à Paris un jeune alchimiste florentin et timide, qui l’aimait et qui s’était suicidé parce qu’elle avait exigé de demeurer aux côtés de Gozzi. Ce dernier se confia:

         - Si je croyais être un personnage important, je laisserais à d’autres le soin d’écrire mon histoire. Je raconterai dans mes Mémoires inutiles les souvenirs de ma vie familiale, morale, voyageuse et littéraire. Ceux qui me liront sauront que ma vie ne mérite ni panégyriques, ni libelles malhonnêtes.

         - Chacun a des amis et des ennemis, remarquait Irene Chiellini. Et, souvent, la sympathie comme l’antipathie ont des causes superficielles, pour qui ne s’attache pas à l’examen des mœurs et des actions.

         - Oui, faisait Gozzi, j’ai pu m’attirer des aversions pour des causes extérieures, qui ne dépendaient pas de moi. Mes mémoires me permettront de dresser mon portrait et celui de mon cœur, de mes façons de penser, de mon tempérament. Afin que les esprits venimeux, qui s’amusent à faire de moi une méchante peinture, puissent la faire, au moins, sans s’écarter de la vérité. Mes principales cibles furent l’imposture et l’hypocrisie. Sans avoir l’illusion que mes nombreux ennemis soient désarmés en me voyant plaisanter de mes propres malheurs.

         Tandis que Gozzi rédigeait l’histoire de son existence, en attendant les temps improbables où, toujours gibelin au guelfe et guelfe au gibelin, il cesserait d’être pris en étau entre le gouvernement et la franc-maçonnerie, la vie charriait des flots de malheurs.

         Déjà, en août 1777, son frère, Gasparo, s’était jeté du haut d’un pont dans les eaux de la Brenta, à la suite de fièvres délirantes, psychologiquement très abattu. Gasparo, lui aussi, avait vécu son destin. Il avait passé sa triste existence à traduire à tour de bras tous les drames du répertoire français, en utilisant d’ailleurs pour les traductions qu’il signait de son nom les fiancés des filles que lui avait données son épouse.

         Gasparo avait dans Venise une réputation de probité, de désintéressement, de régularité des mœurs, qui lui avaient valu une estime générale. Gasparo ne cessait de se lamenter de sa pauvreté. Carlo souriait:

         - Je connais, moi, les excellentes raisons qu’on a  de penser que cet éternel emprunteur se trouve dans un besoin imaginaire.

         Le 20 juillet 1779, Luisa Bergalli était morte, et c’était de nouveau à Carlo que Gasparo avait confié le soin de régler les questions liées à l’héritage. Bien qu’ayant depuis longtemps une maîtresse française, Gasparo s’entêtait :

         - Luisa était si spirituelle et aimable, quoique d’humeur dominatrice et en proie à un besoin d’activité remuante qui me causèrent quelques tourments…

         - Quel euphémisme !… riait de bon cœur Carlo Gozzi. Elle était très aimable, oui ! Sauf avec sa famille… et, surtout, sauf avec toi !    

Pendant les dix-sept ans qui allaient suivre, de 1780 à 1797, Gozzi continuerait à écrire et à faire représenter de très nombreuses pièces de théâtre.

Irene Chiellini riait :

- Notre ami conserve son humour. Un jour, au théâtre, il a montré lui-même, à un abbé, les défauts qu’il trouvait à ses pièces. Toujours incognito, il a critiqué sa propre pièce à un spectateur qui s’était endormi pendant une représentation.

Surtout, ces années seraient celles où Gozzi rédigerait ses Mémoires inutiles, qui n’obtenaient toujours pas, de la part du gouvernement oligarchique, l’autorisation de publication, pour le motif que Gratarol y apparaissait trop, aux yeux du pouvoir, comme une victime.

Indifférent aux médiocrités mondaines et aux vexations politiques, Gozzi préférait la compagnie de Valerio Da Pos, un paysan de humble origine, né en 1740 dans un village des environs de Belluno. Cet autodidacte était un poète. Après avoir été apprenti à Venise, il était retourné au pays natal, cultivant les champs et apprenant, dans son temps libre, le latin avec un prêtre. Cet homme très simple et raffiné avait le goût et l’admiration des Lettres et il fut avec Irene Chiellini l’un des premiers lecteurs des Mémoires inutiles.

- J’ai lu vos mémoires, s’écria le paysan, et j’en ai reçu un tel choc que je m’en suis épris jusqu’à la folie!

Tel fut l’un des derniers motifs de vraie joie, pour Gozzi. Au fur et à mesure qu’il approchait de la mort, il ne cessait de répéter :

- On ne peut pas toujours rire.

Allait venir le temps des larmes. Aux maux du grand âge s’ajoutaient les soucis familiaux. Ses créanciers ne le payaient pas. Comme Molière jadis, Gozzi souffrait de crachements de sang et de troubles gastriques. Et comme Molière, qui avait partagé avec lui la réputation d’être hypocondriaque, les médecins lui prescrivaient des traitements absurdes, des clystères et un régime lacté. Sa vue baissait. Il se trouvait, en quelque sorte, embourbé dans un quotidien « à la Goldoni ».

Giuseppe Baretti qui, quelques années plus tôt, comparait Carlo Gozzi à Shakespeare, l’avait trahi. Baretti, émigré à Londres et profondément anglomane, s’était mis à suivre les chemins, plus faciles, du goût du jour. Hier, Baretti avait déploré la très mauvaise connaissance de l’italien qu’avait Goldoni. Aujourd’hui, il le donnait en modèle pour arriver à une unité linguistique de l’Italie. Pire encore, Baretti traitait furieusement son ancien ami Carlo Gozzi d’animal, en lui reprochant d’avoir flatté la canaille qu’était, à ses yeux, le peuple:

- Cet animal a gâché tous ses drames, avec ses maudits masques populaires ! On n’a jamais vu un tel fumier ! Il a voulu flatter les instincts de la canaille !

Carlo Gozzi caressa la joue d’Irene Chiellini qui était, pour lui, une sorte de jeune sœur:

- Qu’ont donc tous ces prétendus libéraux contre le peuple et les paysans ? Baretti ne supporte pas, simplement, que j’aie refusé de traduire mes pièces en langue anglaise. Las ! A chacun des pas que je fais encore, décidément, s’ouvrent des tombes.

 

C’était le temps des derniers succès théâtraux. Ainsi, « La Fille de l’Air » s’inspirait tellement peu, en vérité, de Calderon, qu’on ne pouvait y voir autre chose qu’une comédie originale, mais la pièce avait eu à affronter une cabale, sifflements et jets de tomates sur les acteurs. « Le métaphysicien », cette fois d’après Tirso de Molina, n’avait connu que six représentations, à la suite des attaques violentes de la critique. Le gouvernement, pour l’occasion, avait aussi exigé que Carlo Gozzi y modifie son personnage d’une bigote.

Irene Chiellini remarquait :

- « La Comtesse de Melfi », d’après Rojas Zorrilla, a elle aussi une trame toute différente de celle de l’auteur espagnol. Carlo Gozzi reste très attentif à l’actualité théâtrale puisque cette pièce-là s’est trouvée opposée, de façon contemporaine, à « Henri, roi de Sicile » de Goldoni, à « Zelinda » de Calino et à « Blanche et Guiscard » de Saurin, toutes œuvres qui traitent des mêmes sujets.

Certes, dans le Sud de l’Italie, en ce temps-là le Prince de Sansevero avait surnommé Gozzi « l’idole de Naples ». Certes, Carlo Gozzi faisait aussi désormais partie, avec des écrivains réputés tels qu’Ippolito Pindemonte ou l’abbé Dalmistro, de la Veneta Accademia Letteraria, l’académie des Lettres de Venise, mais rien de tout cela n’empêchait l’écrivain de s’attrister :

- Les joyeuses pensées sont loin. Mes pensées sont tellement noires qu’elles pourraient tuer un athlète. Ce qui me chagrine, c’est de ne presque plus pouvoir lire ni écrire, confiait-il à la dévouée Irene Chiellini.

La mère du dramaturge était morte en 1778, ne lui laissant rien d’autre que ses dettes en héritage. Son frère Francesco mourut, à son tour, en 1782, mettant ainsi après sa mort Carlo Gozzi dans l’obligation d’entretenir sa veuve et toute sa famille. Ce frère, par testament, lui avait en effet confié la tutelle de ses enfants.

- C’est une obsession ! se mit à rire Sarina Barbieri, ce souci qu’ont visiblement tant de gens de se débarrasser de leur progéniture auprès de vous. Rappelez-vous, il y a quelques années, quand l’impresario de théâtre Canziani s’est enfui en Russie d’où il n’a ensuite plus donné la moindre nouvelle, il a prétendu vous confier ses deux fils, en vous laissant en cadeau, comme il disait, un carrosse…

- Un carrosse, oui, qui s’est en outre avéré invendable, et dont il a fallu que nous nous défaisions ! Tous ces gens, évidemment, ont trop écouté les philosophes qui ont plongé le monde dans l’abîme ! Voilà comment tant d’impostures, racontées par des balourds fanatiques à des masses d’abrutis, ont corrompu les esprits !

Seul Gasparo, son frère ingrat, n’avait pas été englouti par le passé. Remarié avec sa maîtresse française, Madame Cenet, dès que sa première femme était morte, il était victime de fréquentes crises de paralysie. Mais les vrais amis, les meilleurs amis, les anciens membres de l’Académie des Granelleschi, les frères de jeunesse, les pairs, tous les proches de Carlo Gozzi disparaissaient impitoyablement, happés par la mort les uns après les autres.

 

- Il y a longtemps que j’attends que le bien succède au mal, avoua Gozzi à Irene Chiellini. La mort sera, pour moi, une délivrance.

         Son amie essuya, sur sa joue, une larme discrète.

Un jour, voilà que débarquaient dans le palais vénitien la veuve et les enfants de tous ses frères décédés. Quant à ses neveux, ils hypothéquaient leurs patrimoines, nouaient de lamentables mariages secrets, se ruinaient au casino, déshonoraient le nom qu’ils portaient et cherchaient à extorquer de l’argent à leur oncle. Gozzi se plaignait:

         - Je n’arrive pas à voir, dans ma vie si noire, le moindre rayon de soleil ou de paix. Tous les enfants de mes frères semblent s’être donné rendez-vous chez moi, avec tant de dettes que je ne vois aucun moyen de les tirer d’affaire. Je dois subir les bavardages insensés de tous. Ces fous vivent au-dessus de leurs moyens, et se prennent pour de grands seigneurs. Non, décidément, je n’attends aucune consolation de ma famille...

         Gasparo Gozzi mourut, dans la nuit du 27 au 28 décembre 1786, à Padova. Ses derniers mots furent pour supplier Carlo :

         - Je t’ai souvent offensé. Pardonne-moi. Promets-moi de faire en sorte que ma femme, Madame Cenet, ni mes enfants ne manquent jamais de rien…

Carlo Gozzi avait songé, en son for intérieur :

- Mon pauvre frère… Oui, tes enfants sont bel et bien la rétribution que tu as reçue pour les poèmes que tu adressais, jadis, à ta première épouse, ton « lys amoureux » Luisa Bergalli !

Mais il avait gardé le silence. Il avait pardonné à Gasparo, avant de lui clore les yeux.

- Que va faire notre ami ? se demanda Irene Chiellini. Jadis, Gasparo lui a intenté des procès. Gasparo s’est moqué de lui. Gasparo a ouvert la voie à la réforme du théâtre de Goldoni. Gasparo a pris, contre Carlo, le parti de Goldoni. Gasparo était un propagandiste de Voltaire. Un traducteur du grec qui ne savait pas un mot de grec, un faiseur. Il était toujours neutre en toutes choses. Dire qu’il espérait devenir une gloire de la littérature italienne! Or, il a le culot de demander à son frère de veiller sur sa famille…

Carlo Gozzi n’ignorait rien de tout cela mais se contenta de murmurer, avec grandeur d’âme:

         - Quand je me souviens de tout le bien que m’a fait Gasparo, et puisque je lui dois le peu que je sais, sa perte aggrave mes afflictions. D’année en année, je perds et je pleure mes parents. L’époque n’est plus la mienne. Où sont les temps où fleurissait la vérité, la pureté, le beau style poétique? Ni ma tristesse, ni ma peine immense ne détacheront-elles enfin mon âme de la terrestre fange?

         Gozzi continuait à avoir auprès des envieux et des médiocres la réputation d’un réactionnaire, d’un avare, d’un affairiste, parce qu’il s’occupait de toucher ses loyers ou de vendre le blé de ses propriétés.

         - Mais comment le lui reprocher ? s’écriait Irene Chiellini. Contrairement à Goldoni, il n’a jamais gagné un centime en écrivant! Il doit tout de même bien jouir de revenus!

 

            Carlo Gozzi, un matin de février 1793, annonça à Irene Chiellini la mort, survenue à paris, de Carlo Goldoni. Né en 1707, treize ans donc avant Gozzi, il était mort à Paris dans la nuit du 6 au 7 février 1793.

         - Pauvre homme, dit Gozzi. Il avait mis longtemps à préférer la carrière d’écrivain à celle d’avocat, dans laquelle il ne brillait pas. Avocat criblé de dettes, il avait déjà dû fuir Venise, bien avant notre polémique. Ensuite, sifflé par le public à la suite du défi qu’il m’avait lancé et qu’il avait perdu, il avait dû s’enfuir à Paris.

         - Je m’en souviens. Il avait pris la route de l’exil avec sa femme, Nicoletta Connio, qui fut ma compagne d’études. Mais ne prétendait-il pas refuser ce qu’il appelait la vulgarité de la commedia dell’arte ? Ne prétendait-il pas donner des explications sociales et sociologiques de la vie ? Ne se flattait-il pas d’avoir été imité par Diderot ? Ne se vantait-il pas d’être l’ami de Voltaire ? Jurait-il par autre chose que par les slogans idéologiques à la mode ? Ne désirait-il pas être, en quelque sorte, la voix de la bourgeoisie ? Cette bourgeoisie qui règne, aujourd’hui, à Venise, de telle sorte que notre ville est la première en Europe où l’aristocratie aura perdu ses valeurs pour acquérir une mentalité, une morale et une conscience bourgeoises, Goldoni ne voulait-il pas en être le paladin ?

- Que si… ! répondit Gozzi avec un sourire las.

- Et à Paris, qu’a-t-il donc fait, pendant toutes ces années ?

- Je crains, fit Gozzi, qu’il ne soit revenu de maintes de ses illusions. Ses opinions républicaines ne l’ont d’abord pas empêché de devenir enseignant d’italien des sœurs du roi Louis XVI, lequel lui avait attribué une pension. Mais lorsque la monarchie a été renversée, c’est le gouvernement révolutionnaire qui, à peine pris le pouvoir, a tout bonnement supprimé à Goldoni ladite pension. Les fanatiques de l’emploi de la guillotine auraient pu lui manifester un peu plus de magnanimité. Il avait tant répété qu’il haïssait le raffinement du théâtre aristocratique, il avait tant dit et écrit qu’il abhorrait ce qu’il appelait les invraisemblances et les vulgarités de l’imaginaire traditionnel ! Il fallait entendre avec quel mépris il évoquait le « petit peuple » ! Il a voulu faire des masques de la commedia dell’arte non plus des figures oniriques, merveilleuses, mais des personnages réalistes, faisant partie de la réalité sociale qu’il souhaitait, porteurs d’intérêts, d’idéologies et des conflits auxquels ils se résumaient et qu’ils avaient eux-mêmes suscités. Qui sème le vent récolte la tempête. Et en effet, Goldoni est mort, dit-on, parfaitement abandonné de ses amis jacobins, dans la misère la plus noire, dans sa maison de Paris. Et il est mort, paradoxe de l’Histoire, quelques jours seulement après la mort de Louis XVI.

- Ma foi, conclut Irene Chiellini, j’espère pour lui qu’il aura au moins compris que quand on joue à l’incendiaire, il faut prendre garde à ce que l’on fait, au risque de périr soi-même dans les flammes que l’on a allumées…

 

            Soudain, tout se précipita. Au printemps de 1797, la Révolution française s’exporta, et elle pénétra à Venise. Gozzi aimait à citer la fameuse maxime d’un auteur français, Piron, dans L’école des Pères :

         - Comme si corrompre, c’était créer ! Le couronnement de nos pièces mulâtres ne détruira jamais cet axiome de physique, tout corps mixte est imparfait et périssable !… Au théâtre comme dans la vie.

Les ultimes aristocrates, eux, avaient préféré s’amuser. Ils avaient applaudi Goldoni. Ils avaient ricané de Gozzi.

         - Gozzi est trop sévère… Comment le théâtre de Goldoni pourrait-il saper notre société ?…

         Ces nobles n’avaient songé qu’à meubler leur ennui. Auquel, à Paris ou en Vendée, les guillotines de la Terreur étaient venues apporter un définitif remède. Gozzi avait inlassablement répété que certains livres propageaient une idéologie qui mènerait au pire. Bien avant la Révolution, il avait prédit la transformation du livre en produit de consommation. Il avait craint ouvertement que la littérature ne devienne rapidement une forme et de commerce, et de propagande fallacieuse. Il avait deviné la monétarisation de la culture, annonciatrice d’une crise de civilisation. En un mot comme en cent, il avait compris que, sous prétexte d’égalité, de liberté et de fraternité, on risquerait d’arriver, si ces concepts si fragiles se trouvaient dévoyés, à une société injuste, violente, manipulée par des mercenaires aveuglés de conformisme et autoproclamés philosophes, une société en proie aux faux désirs. Rêveur et homme d’ordre, conservateur audacieux face aux jacobins bien-pensants, grand humoriste face à un monde qui n’offrait déjà guère d’autre alternative que le suicide ou la provocation dans le courage et l’intelligence, c’était parce qu’il était infiniment doux que Gozzi avait été parfois violent par la plume. Irene Chiellini le savait:

- Il a dit les choses les plus fines, les plus fortes. Il a essayé d’être le mainteneur des traditions. Il a vu venir le malheur. Il n’a cessé de l’annoncer ; On l’a trouvé féroce, alors qu’il était simplement douloureux. L’étonnement aux yeux de certains, c’est que le même homme devenait le poète le plus doux. Tout cela, pourtant, s’accorde. C’est le regret qui l’irrite et le rend dur.

Gozzi avait averti ses contemporains des fléaux qui les menaçaient. En vain. Il avait reproché aux patriciens de ne se préoccuper que de leur mollesse et de leur confort. L’aristocratie s’était désintéressée de l’avenir de l’Etat. Toute moralité civique avait disparu. En France, la tête du Roi avait été tranchée, des dizaines de milliers de nobles avaient dû émigrer, la Vendée avait été dévastée. L’oligarchie vénitienne avait autorisé dès 1759 la publication des livres de Voltaire. Venise n’avait rien compris, Venise n’avait rien appris. Venise, maintenant, à son tour, allait payer.

Quant à l’histoire entière de la vie de Gozzi, ç’avait été celle d’un contre-temps, d’une sorte de malentendu.

- Je suis un homme, répétait-il, que l’on a toujours pris pour un autre.

 

            En 1797, les Jacobins entrèrent à Venise. Ce fut un double choc, pour Carlo Gozzi. A l’époque de la Révolution française, quelques années plus tôt, la ville de Venise avait refusé de faire la guerre au sein de la coalition anti-française. Quand les Français étaient entrés en Italie, ils avaient proposé une alliance à la Sérénissime. Mais l’aristocratie vénitienne, effrayée par les nouvelles idées libérales françaises, avait refusé. Elle avait préféré la voie de la neutralité. Une grande partie du territoire ayant été occupée par Bonaparte, et le joug de Venise devenant de plus en plus insupportable à des villes comme Bergame, Brescia ou Salo, les grandes familles s’étaient appuyées sur la bourgeoisie. Le gouvernement vénitien, décidé à ne rien accorder, avait fait marcher ses troupes vers la rive droite du Mincio, cet affluent du Pô qui traverse le lac de Garde. Ce mouvement avait servi de prétexte à la guerre aussitôt déclarée, par la France, à Venise.

         Les provinces vénitiennes avaient été livrées aux Français. La Révolution française avait fait main basse sur la ville. L’ineptie et la lâcheté des membres du gouvernement, incapables de prendre les mesures notamment militaires qui s’imposaient, avaient perdu la nation.

         Le 12 mai 1797, Irene Chiellini effrayée vint rapporter, à Gozzi alité, les nouvelles. Le Grand Conseil de Venise s’était réuni et avait voté l’abolition de l’aristocratie, au plus grand plaisir de la bourgeoisie.

-         Le Doge, ajouta Irene Chiellini, a abdiqué sa souveraineté.

Carlo Gozzi la dévisagea avec résignation. Il y avait longtemps qu’il avait prédit tout cela. Ce fut d’un regard moqueur, en revanche, qu’il observa dès le seize mai les divisions de l’armée française, qui établissaient leurs quartiers dans la ville où il était né.

L’armée française était accompagnée, en outre, par un fantôme revenu du passé. Ce fantôme s’appelait Pier Antonio Gratarol.

- Oui, soupira Gozzi non sans ironie, voilà qu’avec les Français de Bonaparte, on revoit Gratarol. A moins que ce ne soit le fantôme du Don Adonis de mes Drogues d’amour!

Car, tandis que les troupes françaises occupaient Venise, que le gouvernement légitime abdiquait, que les titres de noblesse étaient supprimés et que la liberté de la presse était officiellement instituée, en un mot tandis que la millénaire République Sérénissime de Venise était rayée de la carte de l’Histoire en quatre jours, du douze au seize mai, voilà qu’aussitôt se mirent à pulluler plusieurs éditions et rééditions des pamphlets de Gratarol contre Gozzi.

- Mais qu’est-il devenu, l’immanquable Gratarol? demanda Irene Chiellini.

-         Il est mort à Madagascar, dit-on, dès 1785.

-         A Madagascar? Racontez-moi, voulez-vous?

Gozzi commença:

- Eh bien, Gratarol s’est d’abord réfugié en Suède, puis en Angleterre, au domicile personnel du Ministre de l’Echiquier, puis Premier Ministre, Morton Pitt… Ensuite, il a gagné le Portugal. Il s’est alors embarqué pour Madagascar, avec les époux Adelsheim et Beniowsky…

Irene Chiellini l’engagea à poursuivre son récit.

            - J’ai entendu parler, lança Irene Chiellini, de ce Beniowsky. Mais de qui s’agit-il, au juste ?

         Carlo Gozzi rassembla ses souvenirs :

         - Il était né en 1741 et ce fut, à n’en pas douter, une figure fascinante de notre siècle. Cet aventurier hongrois, après avoir servi comme colonel dans l’armée autrichienne, avait traîné ses basques jusqu’en Lituanie et, même, jusqu’à la péninsule sibérienne du Kamtchatka…

         Irene Chiellini, exactement comme l’aurait fait une petite fille, retint son souffle. Elle était toujours aussi belle, malgré le passage des années. Carlo Gozzi la regarda avec tendresse et poursuivit, sur le ton de le confidence :

         - Ce Beniowsky, qui était aussi bigame, et qui avait notamment épousé la fille d’un gouverneur russe, avait été emprisonné à de nombreuses reprises. Chaque fois, il s’était évadé. Il avait rêvé de fonder une colonie à Formose, ou de prendre le titre de roi parmi les tribus de Madagascar. Louvoyant entre les gouvernements français et anglais, il avait offert aux Anglais, en 1783, la domination de Madagascar. Mais, comme il trouvait peu d’adhésions à son projet, il s’était mis d’accord avec une maison commerciale de Baltimore…

         - Toujours dans l’intention de fonder sa colonie, je suppose ? demanda Irene Chiellini.

         - Oui. Et donc, notre Gratarol s’est embarqué avec l’aventurier Beniowsky. Ils sont passés par le Brésil, puis ont doublé le Cap de Bonne-Espérance. Si l’on en croit Morton Pitt lui-même, les deux hommes auraient mis le pied à Madagascar, après une longue navigation. Ils auraient d’abord été bien reçus par les autorités locales, notamment par le Prince Lamboine. Mais, selon cette version, il n’aurait pas fallu attendre un mois pour qu’ils soient attaqués par un autre prince, le Prince de Seclaves, au milieu du mois d’août. Deux officiers qui ont survécu, le colonel Pashke et le capitaine Curtat, ont témoigné de ce que tout le monde avait été massacré, y compris Gratarol.

-         Vous n’avez pas l’air totalement convaincu.

- Vous savez que la mémoire, comme les témoignages de l’Histoire, sont souvent menteurs. Du moins, il existe une autre version. C’est celle du baron Henri et de la baronne Marianna d’Adelsheim. A les écouter, ils étaient tous partis, le 25 octobre 1784, de Baltimore. Une mauvaise navigation les aurait conduits au Brésil, où ils auraient accosté le 5 janvier 1785, dans la nuit de l’Epiphanie. Ils auraient remis à la voile, le 7 mars. Ensuite, après une dispute avec le chirurgien de bord, le docteur Texier, la zizanie et la méfiance se seraient installées dans le groupe, rendant le voyage plus dangereux encore. Ils seraient arrivés à Madagascar en juillet 1785. Là, le capitaine de leur navire les aurait trahis, en emportant la plus grande partie du chargement, ainsi que tous les effets personnels et les archives de Gratarol. Il était resté là-bas, dit-on, au milieu des sauvages, avec ses montres et ses tabatières!…

Irene Chiellini éclata de rire, gaiement.

         Carlo Gozzi et Irene Chiellini continuèrent à évoquer le destin de Gratarol.

         - Toujours selon le récit des Adelsheim, dit Carlo Gozzi, les voyageurs avaient rencontré une terre inhospitalière. Beniowsky avait pourtant tenu à avancer vers l’intérieur des terres. Plusieurs de ses compagnons étaient tombés malades, peut-être empoisonnés par les indigènes. Et Gratarol aurait succombé, au début d’octobre 1785, dans un petit village situé à huit ou neuf lieues de l’endroit où ils avaient débarqué. Les époux Adelsheim racontent encore que, alors que Gratarol leur avait légué ses biens, un détachement de l’armée française les avait dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, alors que les Français accusaient quant à eux, de ce méfait, les populations locales.

-         Comment est mort Gratarol ?

- En hurlant qu’il était l’Empereur de Madagascar par la grâce du gouvernement anglais…

-         Et Beniowsky, quelle fut sa fin ?

- Il était resté à Madagascar, après la mort de Gratarol. Il traitait avec les insulaires et avec maints contrebandiers pour effectuer des achats de riz en grande quantité. Un bateau français est arrivé, le tuant d’un coup de mousquet et faisant prisonniers Adelsheim et sa femme.

- Quelle histoire romanesque, s’émut Irene Chiellini. Mais comme, de nouveau, tout cela est compliqué !

- Compliqué et fort simple, hocha la tête Carlo Gozzi. On voit bien, ici, que des personnages aussi louches que Beniowsky et Gratarol, qui étaient liés par des contrats commerciaux et politiques de nature assez douteuse, tandis que Gratarol n’était pas moins que le protégé du puissant Premier Ministre d’Angleterre, se livraient à de fort bizarres occupations. Mieux, à de malsaines spéculations. On n’a jamais su, d’ailleurs, en quoi consistait précisément le mystérieux chargement de leur navire… On n’a jamais su ce que Gratarol était allé faire au Brésil avec ses amis francs-maçons, les Adelsheim. On sait que le pays, possession portugaise depuis 1500, est en proie à la fièvre de l’or. Le commerce du sucre et du café pouvaient susciter bien des convoitises, y compris celles de Gratarol. Peut-être est-ce pour cela qu’il était allé, d’abord, au Portugal…

- Pauvre  Gratarol, dit Irene Chiellini. En quittant Venise, il vous avait juré qu’il ne mourrait pas de sitôt, et qu’il réserverait sa vie à se venger de vous. Or, qu’il ait été tué par une balle, par un sauvage de Madagascar, d’empoisonnement, le Don Adonis des Drogues d’amour a eu une fin vraiment pathétique. Abandonné sans ses bagages, dans les fièvres ! Ainsi donc, l’aventurier bigame Beniowsky et l’affairiste Gratarol auront été réunis par l’exil, et par maints autres détails occultes, jusque dans la mort !

Vingt ans avaient passé depuis la condamnation à mort, en 1777, de Gratarol, laquelle se trouvait donc prescrite par le temps. Sa mort, quelles qu’en aient été la date et les circonstances exactes, était certaine, même si l’on ne pouvait en apporter aucune preuve tangible et légale. Et Venise était sous la botte du jeune général Bonaparte.

         C’est alors que Gratarol revint. Non, pas en personne. Pas en chair et en os. Il revint comme un fantôme. Venise étant maintenant française et jacobine, tous les anciens amis du franc-maçon prenaient désormais la parole. Gratarol devint, en 1797, le symbole de la « libération » de Venise. Livres, tracts, affiches, libelles se mirent à le dépeindre comme « un citoyen de mérite, victime de la furibonde oligarchie et de l’être le plus vil qui ait jamais été à la surface de la terre, Carlo Gozzi ». Gratarol était désormais chanté sur tous les tons. Dans l’imagerie de ceux qui avaient dressé en France les guillotines de la Terreur, il était nommé « martyr de l’honneur et de la liberté ». Les imprimeurs se mirent à reproduire les inepties de Gratarol, les libraires de Venise à les écouler.

Au milieu de la tornade politique et militaire, à laquelle il assistait avec une bien compréhensible épouvante, et qui venait de faire choir sa patrie entre les mains d’une puissance étrangère, Carlo Gozzi qui avait presque 80 ans n’en fut pas moins le seul à refuser de sombrer dans la lâcheté ou le ridicule. On le traitait de « Vendéen de Venise », on l’insultait, et lui, fier et stoïque, répondait qu’il acceptait ce surnom, avec fierté, avec honneur :

-         Vendéen de Venise, soit !

Toute une plèbe lui hurlait dessus :

-         L’oligarchie et le fisc ont été atroces pour Gratarol !

- Mais, répondait Gozzi, je ne suis ni l’oligarchie, ni le fisc ! Vous, par vos exagérations enflammées, vous soutenez que Gratarol fut davantage qu’un homme. Vous prétendez qu’il ne fut pas léger, efféminé, galant, luxurieux, dominé par son amour-propre. Vous avancez qu’il n’avait pas l’esprit altéré par ses lectures des sophismes philosophiques aujourd’hui à la mode et des idées romanesques qui étaient en désaccord avec sa patrie comme avec l’Etat. Or, il se croyait infaillible malgré la fausseté de ses opinions. Il était guidé par des principes opposés à sa condition. Il était orgueilleux, imprudent, d’humeur vipérine, vindicatif.

-         Nous étions ses amis, et nous ne vous permettons pas de le dénigrer !

- Je n’en crois rien. Car de deux choses l’une. Ou vous ne lui avez pas donné de bons conseils, et vous n’étiez donc nullement ses amis. Ou alors, il les a dédaignés !

-         Taisez-vous, ex-comte Gozzi !

- Aucun démocrate ne peut, en ce moment si heureux de liberté, me conseiller de me taire, alors que je porte par la faute de Gratarol une marque d’infamie. Je ne suis pas imbécile au point d’accepter la loi du silence à laquelle vous voulez me condamner. Un tiers du livre de Gratarol est une bordée d’insultes contre moi.

- Ah ah ah ! Vous avez choisi un titre vraiment approprié à vos mémoires, ils sont et ils seront inutiles !

- Peut-être, mais je les ai écrits du vivant de Gratarol, lequel a essayé de me tuer à la vie civile. Si, en 1780, ma crainte de subir les foudres de l’oligarchie m’avait permis de publier mon livre, Gratarol m’avait promis de se rétracter, si je l’avais convaincu !

La dispute continuait.

- Vous vous êtes moqué de notre ami Gratarol, dans vos Drogues d’amour !

- En aucun cas, répondit Gozzi. C’est sa crédulité et ses démarches imprudentes qui ont armé la malignité de ses ennemis contre lui. Gratarol réunissait toutes les qualités nécessaires pour se faire des ennemis, même sans moi. Vous, vous croyez commettre une action héroïque en soutenant contre moi son libelle diffamatoire. Mais je vous somme, moi, de publier la rétractation qu’il m’avait promise. Ma conscience m’oblige à vous avertir de ce que les préventions mal fondées, les partialités, les exagérations, les transports aveugles, les passions privées, les invectives, les déclamations colériques, l’esprit de vengeance, les condamnations indistinctes, le fanatisme dont vous faites preuve sont des poisons qui rongent les racines mêmes de cette démocratie que vous désirez tant établir, consolider et rendre viable. Si toute la ville de Venise n’était inondée par les rééditions de Gratarol, sans un mot de votre part pour me distinguer de la ligue de ses oppresseurs, je n’aurais peut-être pas publié mes mémoires. Mais voyez-vous, Messieurs, j’en ai assez que vous soyez les seuls à décider qui peut, ou ne peut pas participer au débat public que je vous défie d’accepter depuis tant d’années. Or, j’entends que ma plume jouisse de la même liberté que la vôtre! Salut, citoyens!

Gozzi répliqua enfin, à la date du « 13 Messidor, an 1 de la liberté italienne », c’est-à-dire le premier juillet dans l’ancien calendrier, par un manifeste où il annonçait à ses « frères concitoyens » son intention bien arrêtée de bénéficier, lui aussi, lui comme les autres, de cette fameuse « liberté de la presse » dont on causait tant, et dont les Jacobins usaient et abusaient.

Les Mémoires inutiles avaient été écrits d’avril 1780 à la fin de la même année. Ils étaient donc vieux, en 1797, de dix-huit années. L’oligarchie avait voulu les condamner à une éternelle censure.

         - C’est drôle, remarqua Irene Chiellini. Gratarol vous a causé des torts considérables, mais c’est peut-être grâce à lui que vos mémoires voient le jour car, sans lui, vous ne les auriez peut-être pas publiés de votre vivant.

         Il fallait du courage pour publier, en 1797, les Mémoires inutiles. La municipalité provisoire vénitienne, jacobine, et dont le premier acte avait été de remercier Bonaparte « d’avoir donné la liberté à Venise », ne représentait rien d’autre que l’ascension des amis de Gratarol au pouvoir.

         Le livre des Mémoires inutiles, d’une originalité frappante, et dont chaque phrase frappait par sa physionomie calme et par d’acrobatiques coloris verbaux, était l’occasion pour Gozzi de dire sa vérité. Il allait le faire avec une ironie extrême. Irene Chiellini battit des mains, ivre de joie:

- Dans vos enfantines improvisations, puis en Dalmatie, vous vous êtes parfois plu à contrefaire. Mais ici, vous qui avez merveilleusement choisi d’être absent de votre siècle, vous avez définitivement cessé « d’être un autre ». Brillamment !

 

         - Dans la préface de mon livre, expliqua Gozzi à Irene Chiellini, je dirai davantage à mes aimables concitoyens sur les violences que j’ai souffertes de la part de ceux que l’on appelait, jusqu’à présent, « les Grands ».

         - C’est vrai, il n’est plus bon, depuis la semaine dernière et que nous sommes tous devenus égaux par la volonté de Bonaparte, d’employer cette expression…

         - Entre 1780 et aujourd’hui, j’ai ajouté un troisième tome aux deux premiers. Je veux adjoindre à ce volume Les drogues d’amour, ma pièce écrite dès 1775 et qui devint scandaleuse par la faute du seul Gratarol. Artisan de sa propre perte, il m’en a accusé. Il a intitulé « Apologie » ce qui n’était que des libelles. Aveuglé par l’orgueil et les faux principes, il n’a jamais voulu comprendre la vérité. Par ses imprudences, sa crédulité, et moi-même par condescendance et naïveté, nous fûmes tous deux victimes de ses ennemis à lui. Le gouvernement qui le condamna à mort et le sacrifia fut le même gouvernement qui m’empêcha de le démentir et de l’obliger à se rétracter de ses mensonges et de ses calomnies envers moi.

         - Oui, fit Irene Chiellini, espérons que vos lecteurs comprendront la contrainte violente devant laquelle vous avez souvent dû vous incliner, en vous taisant et en riant. Vous n’avez jamais postulé à des charges, à des emplois. Vous vouliez seulement ne pas être contraint à l’exil, mais mourir dans votre patrie, dans votre maison.

         - En effet, soupira Gozzi. J’ai aimé ma patrie. Je l’ai aimée en homme libre, de façon licite, sans jamais en troubler la paix. J’ai simplement soutenu, par ma plume, une morale que je crois saine, mais Gratarol m’a prétendu hypocrite.

         - Vous savez bien que les vicieux sèment une morale à l’envers, et discréditent ceux qui soutiennent une morale saine et utile. L’erreur est pardonnable, car l’homme est fragile. L’erreur pernicieuse, c’est le vice déguisé en vertu.

         - Et moi, conclut Gozzi avec un sourire, dans la sage et excellente liberté donnée à la presse dans ces heureux jours de démocratie, je ne puis cependant accepter que l’avidité d’un commerce malhonnête n’abuse de cette très aimable liberté, par la publication furieuse et débridée d’infinies sottises qui découvrent une plaie fétide et vermineuse.

         - Il est clair que Gratarol a menti contre vous, et qu’il a espéré se venger, contre vous, d’un malheur qu’il s’était forgé lui-même. S’il avait confessé les vraies raisons qui le réduisaient au désespoir, on trouverait que les causes de son malheur furent bien autre chose qu’une comédie qu’il transforma en satire personnelle, et dont il se plaignit en déchirant votre honneur.

         - C’est pour cela que j’exhume du tombeau mon manuscrit, qui y gisait depuis si longtemps, parce que je prétends avoir le droit, moi aussi, d’user de la bénéfique liberté donnée à la presse.

- Savez-vous que l’on vous reproche de ne pas parler, dans vos mémoires, de Bonaparte ?

- Et pour cause, il avait onze ans quand j’ai fini mon livre !

 

         Tandis que Carlo Gozzi et Irene Chiellini devisaient ainsi paisiblement, on entendit, dehors, des huées menaçantes. Des jeunes gens - dont la tête se trouvait souvent recouverte d’une espèce de capuche dans laquelle il n’était guère difficile de reconnaître une sorte de birrus, l’habit qui avait déjà été sous les empereurs romains celui de l’uniformisation de toutes les classes -  et les amis de Gratarol venaient crier leur haine envers Gozzi, jusque sous les fenêtres de sa maison.

         - Le Comte Gozzi ose se réclamer de la liberté de la presse, que nous avons instituée !

         Parmi les aristocrates, en revanche, beaucoup étaient ceux qui se mirent à accuser le même Gozzi de s’être renié, et de s’être couché devant les idées des Lumières. D’autres, enfin, n’hésitaient pas à lui reprocher son « absence de réactions ».

         - C’est drôle, sourit Gozzi avec tristesse. Toute la ville a capitulé devant Bonaparte, le Doge a abdiqué. Or c’est moi que l’on dénigre pour ma prétendue absence de réactions. Que devrais-je faire  Bouter à moi tout seul les armées françaises hors de Venise? Il y a soixante ans que je prédis, à mes concitoyens, ce qui vient d’arriver et ce qui est en effet en train de se produire sous leurs yeux. Pendant soixante ans, ils m’ont reproché ce qu’ils appelaient mes prédictions apocalyptiques. Aujourd’hui, ils s’en prennent toujours à moi, comme si j’étais la cause de leurs maux!

         D’autres avaient l’impudeur de dire:

         - Le Comte Gozzi est un lâche. Bien qu’il soit insensible aux Lumières, il ne quitte pas la ville. Il préfère Venise française à la liberté de l’exil. Gratarol, lui, avait eu le courage de fuir…

         C’était Irene Chiellini qui, seule contre tous, défendait l’écrivain :

         - Que racontez-vous ? Carlo Gozzi a quatre-vingts ans. Comment voulez-vous qu’un vieillard ait la force de s’exiler ? De quoi voulez-vous qu’il vive, en exil ? Gratarol, lui, n’a nullement été exilé. Il s’est rendu coupable de crime à l’égard de la loi. Bonne ou non, telle était la loi en vigueur. Un haut fonctionnaire, détenteur de secrets d’Etat, ne pouvait quitter le pays sans autorisation. Rappelez-vous qu’à la même époque, un certain Cavalli, accusé d’avoir joué un rôle dans une grave affaire d’escroquerie dont s’était rendu coupable un aigrefin du nom de Zanovich, s’était disculpé devant les tribunaux. Gratarol a refusé de le faire.

         La terrible vérité était que, depuis dix-huit ans, le pouvoir avait empêché Gozzi de publier ses mémoires et donc de répondre ainsi aux insultes de Gratarol qui, elles, circulaient sans relâche. La démocratie arrivée, on avait abondamment discouru, on avait planté sur chaque place des « arbres de la liberté », et on avait réimprimé Gratarol.

         - Et après? Faudrait-il, ironisait Gozzi avec un clin d’œil, que je sois le seul à devoir me taire? La liberté d’expression pourrait-elle signifier la liberté d’expression pour tous… sauf pour moi ? Les amis de la liberté voudraient-ils me priver de ma liberté? Je n’ose imaginer cela…

 

Ce fut aussi cette année-là qu’Irene Chiellini fit ses adieux au théâtre. Ces adieux eurent lieu deux soirs de suite.

Le premier, elle fut la plus admirable des Turandot. Il n’était nul habitant de la Sérénissime qui ne connût par cœur l’intrigue de la pièce. Un inconnu appelé le Prince Calaf, fils du roi des Tartares Timur, réussissait à résoudre les trois énigmes que Turandot, la fille bellissime d’Althoum  l’Empereur de Chine, soumettait à qui lui demandait sa main. Tous ceux qui n’avaient pas su répondre se voyaient condamnés à mort, et les murailles de Pékin se hérissaient de leurs têtes décapitées. Or le prince exilé, Calaf, avait su donner à Turandot la solution des trois mystères. La princesse était envahie par une colère immense. Et, tandis que Pantalon, secrétaire de la Cour chinoise, continuait à parler en dialecte vénitien avec le Grand Chancelier Tartaglia et l’eunuque Truffaldino sous le ciel de Pékin, voilà que Calaf promettait à Turandot de ne pas l’épouser si elle se montrait capable de deviner son identité. Jusqu’au moment où il finissait par la révéler, involontairement, à l’esclave Adelma qui, amoureuse de lui, cherchait à empêcher son mariage avec la jeune princesse chinoise. Irene Chiellini avait été sublime dans les dernières scènes, lorsque Turandot, bien qu’ayant su dire à Calaf son nom, l’épousait. Car elle l’aimait.

Le second soir, en revanche, Irene Chiellini brilla dans « L’amour des trois oranges ». Le Prince Tartaglia mourait, hypocondriaque, pour une indigestion de mauvaise poésie dont avait voulu l’empoisonner Léandre, amant de Clarice qui désirait prendre la place de Tartaglia après la mort de celui-ci. Tartaglia échappait à la mort par la grâce d’un éclat de rire dont il était secoué en apercevant la fée Morgane, qui le maudissait : il ne pourrait vivre en paix qu’après avoir trouvé les trois oranges, d’où allaient naître trois jeunes filles de toute beauté. Tartaglia et Truffaldino se mettaient alors à la recherche et à la conquête des trois oranges. Ils trouvaient, dans la première, malgré les incessants sortilèges lancés par Morgane, la merveilleuse Ninetta, interprétée par Irene Chiellini.

Dans le public se coudoyaient aristocrates, jésuites, usuriers, libertins, francs-maçons, nobles ruinés, des politiciens corrompus et même quelques autres intègres, castrats et soubrettes. Carlo Gozzi, lui, ressemblait à un général à la parade passant en revue, avant la dernière bataille, ses soldats. Un prêtre se pencha vers l’écrivain :

- Au milieu de la décadence, cher Gozzi, à l’aube du déclin de l’aristocratie comme des traditions populaires et paysannes, vous nous offrez la grâce d’un dernier instant de bonheur.

Irene Chiellini, après avoir démontré son talent et fait ainsi ses adieux au public dans « Turandot » et dans « L’Amour des Trois Oranges », avait été littéralement submergée par les roses blanches dont les spectateurs l’avaient recouverte.

Ces deux soirs-là, tout le public la chérissait.

Quand les lumières se furent éteintes et que l’on retraversa Venise, sous la pleine lune d’un soir d’été, chacun avait encore au fond des yeux les merveilles scéniques de « L’Amour des Trois Oranges ».

Sarina Barbieri se pencha au bras de Gozzi :

- Regardez ! lança-t-elle. On dirait vraiment que, ce soir, vont surgir de la nuit un bel oiseau vert, ou un corbeau, ou un roi cerf, toutes les figures, tous les personnages vêtus de cartes à jouer, tous les animaux dont sont peuplées vos fables à travers mille métamorphoses et transformations. Oui, j’ai l’impression, vraiment, que de l’une ou l’autre des ruelles de Venise va nous apparaître soudain pour se mettre à gambader gaiement, ce bouffon irrésistible de Truffaldino…

Gozzi la remercia, ému jusqu’au fond du cœur. Il eut aussi de douces paroles pour Irene Chiellini. Mieux que toutes les autres actrices, elle avait su pénétrer son esprit et sa psychologie. C’était aussi grâce à Irene que Gozzi aurait ainsi laissé quelque trace dans le cœur des Vénitiens et de la postérité, et le souvenir d’une dernière tentative pour sauver la beauté.

- C’est la nostalgie, fit Gozzi, qui inspire toujours les sursis. Ce sont les défenses ultimes et désespérées des derniers carrés qui, depuis les temps de l’Antiquité romaine, sont les plus belles.

            Sarina Barbieri reprit :

         - Au sein de cette longue, pesante et obscure patience qu’est souvent la vie, traversée parfois par les pépites d’or des instants solaires, ces instants qui coûte que coûte auront été, et que rien ni personne ne pourra effacer, nous aurons fait notre possible, n’est-ce pas ?

- Oui, répondit Gozzi. La vraie vie a pour domaine quelques émotions, de plus en plus rares au fur et à mesure que le temps passe, et entre lesquelles s’étendent ce que l’on appelle la vie.  Une émotion, c’est un déchirement. Il faut… Il faut attendre la prochaine, alors. Et le plus profond chagrin est peut-être de savoir, dans la lucidité de ceux qui ont perdu l’innocence mais pas sa nostalgie, que l’émotion, demain, s’enfuira encore plus rapidement. Il m’est doux de penser que, demain, il se trouvera encore des jeunes gens et des jeunes filles dont le cœur battra la chamade pour un rien. Et pour tous les riens qui, un jour, auront constitué notre existence.

         - Le plus merveilleux, ajouta Irene Chiellini, est que même si l’Eglise est tentée, ces temps-ci, de faire interdire les applaudissements au théâtre, nous avons fait résonner l’éternel rire de Truffaldin.

         - Oui, convint Gozzi. Dans les temps de décadence, le seul moyen de rester noble et intègre est de tourner le dos, en apparence, à l’avenir.

 

         Rien ne pouvait arrêter la nouvelle affaire Gratarol. Trois semaines après la chute du gouvernement, voilà qu’un « citoyen », l’ex-comte Reverdin, avait exigé un examen de la situation des biens qui avaient été ceux de feu Gratarol. Il avait harangué la nouvelle municipalité :

         - Hommes indépendants qui souffrîtes le joug de la servitude, sachez que le plus grande victime de l’oligarchie, parmi toutes les victimes qu’elle a à se reprocher, fut notre confrère Gratarol. Cet honnête homme, sociable, fidèle, a mérité plus que quiconque l’universelle compassion de nous tous. La jalousie libidineuse de Carlo Gozzi le fit tourner en dérision sur la scène d’un théâtre. Très sensible à l’insulte, le désespoir de Gratarol le convainquit d’avoir à s’exiler, errant d’un pôle à l’autre, persécuté par le malheur, et il termina ses jours sur l’île de Madagascar.

         Après la mort de Gratarol, le cousin de celui-ci avait demandé au gouvernement oligarchique la restitution de la part qui aurait dû lui revenir par héritage puisque, dans ce cas, le décès d’un condamné entraînait l’extinction de l’action légale. Mais il avait été débouté, car le fisc vénitien avait refusé de considérer comme une chose acquise la mort de Gratarol. Les biens de ce dernier étaient donc restés propriété de ses acquéreurs. Le cousin de Gratarol était mort le 2 juillet 1792 et, dès lors, le fisc avait confisqué ses biens à lui. Très légalement, aux termes de la loi vénitienne de réciprocité sur les fidéicommis, puisque dès lors que Gratarol était toujours considéré comme vivant et que la preuve de sa mort n’avait pas été rapportée, le cousin était son héritier et ce qu’il possédait devait à son tour être soumis à la sentence de confiscation.

Sous les vivats de la populace, les biens de Gratarol furent enfin restitués à sa famille. Le 12 Fructidor, autrement dit le 29 août 1797, un décret réhabilita Gratarol. Chose plus grave, ce décret était accompagné d’un rapport déclarant la responsabilité de Gozzi : « Le talent et la passion d’un auteur célèbre, l’ex-Comte Gozzi, rendirent Gratarol objet des moqueries et de la dérision commune, sur une scène prostituée par le mime vil et infâme Antonio Sacchi »…

Enfin, les loges maçonniques à l’unanimité déconseillèrent officiellement à Carlo Gozzi de publier quoi que ce soit, en lançant ce terrible mot d’ordre :

- Les patriotes vénitiens doivent réhabiliter la mémoire d’un très grand homme, le faire aimer, le faire estimer, le faire regretter. L’ombre de notre grand Gratarol, et Gozzi l’apprendra à ses dépens, est toujours indignée, menaçante et invulnérable.

Irene Chiellini, en lisant ces mots affichés sur les murs de Venise, et en entendant l’écho répété de bouche en bouche, s’essuya le front, où avait perlé une sueur glacée, avec son mouchoir de soie.

Gratarol, post mortem, était devenu le « grand homme » de la Venise livrée aux révolutionnaires. Ses amis publièrent les mémoires de ce grand homme dont le manuscrit avait été trouvé par un voyageur, paraît-il, à Madagascar.

 

            - Mais quelle espèce de grand homme fut donc Gratarol ? Quel pseudo-martyr de la liberté fut-ce donc là ? s’émerveillait Irene Chiellini.

         - Ainsi vont les réputations, en ce monde, lui répondit Carlo Gozzi avec beaucoup de douceur et de résignation amusée. Nos compatriotes, qui parlent tant de mémoire, ont la mémoire très courte. Ils ont oublié que Gratarol était un haut fonctionnaire de l’oligarchie. Que cette oligarchie, il n’hésitait pas à la tromper. Et que cela ne l’empêchait pas, quand il en avait besoin, de faire appel à ses tribunaux. Ils ont oublié que Gratarol, tout en quémandant de hautes nominations politiques, menait son existence entre les prostituées et les usuriers. Ils ont oublié que Gratarol, qu’ils appellent aujourd’hui « témoin de ’honneur », s’était exilé en abandonnant et sa femme, et ses dettes, pour s’embarquer à destination de Madagascar avec des aventuriers apatrides, les Adelsheim, et un filou bigame, Beniowsky, afin de mener avec eux des entreprises colonialistes et de contrebande.

         - Je suis effarée, reconnut Irene Chiellini.

         Il y avait de quoi. Les amis de Gratarol écrivaient et hurlaient, partout et dès qu’ils le pouvaient, des discours de haine :

         - Gratarol, qu’il nous soit permis de le dire, était un surhomme. Puisse le souvenir de Gratarol réveiller toujours davantage l’horreur de l’aristocratie et l’amour de la démocratie dans les esprits d’un peuple auquel nous avons indiqué la nature de ses véritables intérêts. Puisse le souvenir de Gratarol amener les représentants du peuple à un acte de justice grand et lumineux contre l’ex-comte Gozzi.

         Les mêmes amis de Gratarol avaient adressé à Bonaparte, général en chef des armées d’Italie, une supplique officielle où on lisait notamment: « La mémoire d’un grand homme, Gratarol, fameux pour ses mérites comme pour ses malheurs, veut être vengée par le héros et libérateur de l’Italie. Gratarol, homme illustre entre tous, fut victime de Carlo Gozzi. Gratarol fut contraint à abandonner sa patrie, ses parents et à aller chercher sous d’autres cieux un refuge, parce qu’il avait été victime de l’oppresseur Carlo Gozzi. Nous vous demandons justice, général Bonaparte, car vous accomplirez ainsi un acte par lequel vous marquerez l’époque de la régénération de Venise, en augmentant la gloire de celui qui a restitué à l’Italie les droits de l’homme et du citoyen ».

         Le futur Napoléon ne daigna évidemment pas répondre à cette requête absurde et à cette phraséologie grotesque. Il ne leur accorda pas la moindre attention.

- Les amis de Gratarol, constata amèrement Irene Chiellini, se targuent d’être les seuls démocrates qui aient le droit de vivre. Ils manigancent afin d’établir leur tyrannie occulte, une tyrannie que l’on aurait pu espérer déracinée sous un gouvernement démocratique.

 Et le Comte Gozzi, qui avait quatre-vingts ans et avait été abandonné par tout le monde à l’exception de ses amies Irene Chiellini et Sarina Barbieri, dressait fièrement la tête, fidèle à son surnom : Vendéen de Venise. Il le méritait amplement.

         La situation était grave. Au même moment, en France, toute représentation théâtrale avait été interdite, si elle n’était pas précédée de l’exécution de La Marseillaise. Sous la Terreur, à Paris, des dizaines d’artistes avaient été emprisonnés, pour n’être relâchés qu’après avoir prêté serment de faire preuve de républicanisme dans leur art.

Gozzi avait beaucoup à craindre, même pour sa vie. Jadis, les amis de Gratarol avaient volontairement fait brûler dans un incendie l’Arsenal de Venise. Ils  avaient agressé physiquement Vitalba, l’acteur qui jouait Don Adonis dans les Drogues d’amour. Paradoxes de l’Histoire. Tels furent les hasards qui conduisirent du moins le Vendéen de Venise à publier ses mémoires, qui étaient aussi un chef d’œuvre de la littérature de tous les temps, précisément sous le gouvernement révolutionnaire français.

         - Quelle contradiction ! lui criait-on au visage.

         - Je n’aurais pas demandé mieux, hier, que de jouer sur la scène des théâtres les Doges, le Conseil des Dix, l’inquisition politique, et tous les trafiquants orgueilleux du Livre d’or…

         - Alors, pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

         - Un détail semble vous échapper, jeunes gens. Une petite difficulté m’a retenu, oui. C’est qu’au premier mot un peu hasardé, on m’eût étranglé, à soixante pieds au-dessous du sol, ou donné en pâture aux terribles moustiques qui infestent les Plombs, la prison du Palais ducal. Voyez-vous, le gouvernement oligarchique, toute ma vie durant, ne m’a abandonné que deux ennemis : le mauvais goût en littérature, et le débordement des mœurs. J’ai abattu le premier, à mon époque.

         Un aristocrate proche du peuple, à la fois conservateur et révolutionnaire en art, tel avait été Gozzi. Loin de rester indifférent à la décadence de l’oligarchie, il avait essayé de corriger son esprit, et donc de lui rendre des forces spirituelles et traditionnelles.  Il avait pu tourner en dérision les travers et les faiblesses de l’aristocratie sans être un jacobin, comme il pouvait désormais donner l’impression de flatter les démocrates sans être l’un d’eux. En 1797, la démocratie eût été en contradiction avec ses propres principes en le condamnant au silence.

-         Je vous aime beaucoup, disait Irene Chiellini, rougissante.

- Voyez-vous, si la nature avait voulu faire de vous une femme à la mode, elle aurait dû faire de vous une destructrice de tout ordre établi, une caricaturiste de toute volonté noble, une sophiste systématique, une excellente voleuse. Vous êtes tout le contraire. Nous portons de la sympathie aux mêmes grands hommes. C’est pour vous aussi que j’écris. Parce que la littérature est le meilleur opium contre les maux de ventre, et par insolence démocratique!

         Gozzi se plaisait à un subtil et délicieux jeu de mots, rendu aisé par la langue italienne, de telle sorte qu’on ne savait jamais, quand il prononçait avec emphase le mot « démocratique », parlant tantôt de « son rire démocratique », tantôt de ses « démocratiques impressions », tantôt de son « caractère démocratique », il se référait à la démocratie ou au philosophe Démocrite…

         L’oligarchie vénitienne avait été renversée. Qu’elle ait été plus ou moins contestable, au fond, n’avait guère d’intérêt aux yeux de Gozzi. Il avait aimé le peuple de sa patrie, il avait lutté pour les droits de la beauté, les droits de l’art, les droits de la fantaisie.

         - Je m’amuse, reconnaissait-il volontiers, de voir que les jacobins exhortent Bonaparte à s’ingérer dans les affaires vénitiennes. L’oligarchie, au moins, était vénitienne, pas étrangère. Il m’est curieux d’entendre nommer Bonaparte, qui nous occupe militairement, libérateur.

         Le 17 octobre 1797, fut signé le Traité de Campo Formio. La France reçut les îles ioniennes, la Romagne, Modène, la Lombardie, tandis que l’Empereur d’Autriche héritait de tout le territoire vénitien au-delà de l’Adige, de l’Istrie, de la Dalmatie, des bouches du Cattaro.

         Ainsi Ugo Foscolo, secrétaire du gouvernement provisoire, avait-il vainement déclaré son intention de poignarder Bonaparte si celui-ci avait détruit l’indépendance au profit de l’Autriche. C’était fait : ce jour-là, la Sérénissime se voyait bradée et soumise aux Autrichiens.

         De nouveau, les cartes changèrent. Les vrais patriotes vénitiens, dont il était évident que les amis du défunt Gratarol ne faisaient point partie, furent indignés et se répandirent en imprécations contre Bonaparte, qui les immolait et les sacrifiait de cette façon. Ils donnèrent même alors quelques preuves, tardives et sporadiques, de leur attachement à leur patrie.

         Le Lion de la Basilique de San Marco avait été envoyé aux Invalides, à Paris. Bonaparte, qui, toujours à en croire les amis de Gratarol, avait restitué à l’Italie les droits de l’homme, déclara au secrétaire de la légation française, le 26 octobre :

         - Les Vénitiens sont des couards, des hypocrites, des hommes indignes de vraie liberté. A l’exception d’un seul, le comte Gozzi. Celui-là avait annoncé et témoigné, depuis longtemps, de la crise politique et historique de sa ville.

         Dès lors qu’elle était vouée à la domination autrichienne, plus encore qu’à la domination française, Venise perdit la gloire qu’elle avait elle-même irrémédiablement corrompue et viciée. L’ancien et dernier Doge de Venise, cette fois, s’était évanoui de terreur aux pieds de l’officier autrichien auquel il devait prêter serment d’obéissance… Gozzi se désola :

-         Voilà que s’écroule le songe de l’impossible démocratie…

 C’est donc désormais sous le régime autrichien que Gozzi connut encore une fois, comme dans sa jeunesse lors de la ruine de sa famille, la honte de la défaite, de la soumission et de la décadence vénitiennes. Le gouvernement autrichien lui a interdit de republier les douze chants du poème héroï-comique Marfise l’extravagante.

C’est alors qu’il se consacra au troisième et dernier tome de ses  savoureux Mémoires inutiles. Le dernier chapitre racontait comment la révolution avait renversé le monde d’hier. Il le termina en le datant: 18 mars 1798. Dans sa vie et dans son œuvre, une date capitale. Le point final était mis au livre de sa vie.

Ainsi Gozzi avait-il répondu à tous ses adversaires. Il avait, à la fin, publié tous ses arguments. Il avait invité publiquement les amis de Gratarol à consulter le seul et original autographe des Drogues d’amour, afin de prouver son entière bonne foi. Mais ceux-ci n’avaient nullement pris la peine d’examiner ce manuscrit et de vérifier ainsi qu’il n’avait pas été modifié, c’est-à-dire que la pièce datait d’une époque où Gozzi ne connaissait pas Gratarol.

Gozzi exhorta Irene Chiellini :

         - Que les hommes et les femmes qui n’ont pas encore été infectés par les vapeurs empoisonnées du fanatisme soient sauvés, et que vive qui est capable d’être heureux !

         1798 était là. Après avoir chanté les louanges de Bonaparte, « héros libérateur de l’Italie » qui les avait remerciés de leurs éloges en les vendant à l’Autriche, les amis de Gratarol avaient décampé. Ils  avaient promis les droits de l’homme aux Vénitiens. Grâce à ces mirifiques illusions, Venise était passé de l’oligarchie à la domination de l’Autriche. Qui aurait osé, désormais, tenir les discours clamés pendant la présence française? Les Vénitiens n’avaient plus envie d’entendre encore le nom de Gratarol, présenté comme « le symbole d’une affaire capitale pour la nation, et pour l’humanité entière ». Le petit peuple voyait en Gratarol le symbole d’un fonctionnaire obséquieux doublé d’un libertin, vulgarisateur des idées « éclairées » que Bonaparte avait incarnées en offrant la ville à l’Autriche!

         Il restait huit ans à vivre à Gozzi, qu’il allait occuper à composer de nouvelles poésies et trois pièces de théâtre dont deux seraient encore représentées. Chose d’autant moins facile que les nouveaux maîtres de Venise, à l’improviste, avaient décrété ni plus ni moins que le bannissement officiel des comédies improvisées de la commedia dell’arte, parce que les masques permettaient trop d’ironie, trop de caricatures, en bref trop de liberté pour un pouvoir soucieux d’uniformisation. La commedia dell’arte aurait pu, plus que jamais, mettre en danger les institutions et les puissants.

Surtout, Gozzi allait éditer ses œuvres complètes, en quatorze volumes.

         - Voilà le moment venu de mettre un terme à mes fortunes littéraires, qui avaient si bien commencé, jadis, quand un général me rétribuait mes sonnets d’un verre de limonade… Maintenant, je veux mourir en sujet très fidèle, annonça-t-il à Irene Chiellini.

         C’était l’époque des trahisons. Francesco Pesaro, qui avait d’abord incité à convaincre ses compatriotes de « résister jusqu’à la mort à l’Autriche », s’était enfui en exil avant de rentrer à Venise comme Commissaire impérial de la Cour de Vienne.

Gozzi n’était pas un traître. Il ne voulait pas mourir en fidèle de l’Autriche. Pas davantage en fidèle des apophtegmes jacobins. Mais sujet très fidèle de la Venise qu’il avait si profondément aimée, la Venise de sa jeunesse et où il avait accompli toute son existence.

- Je veux mourir, par conséquent, fidèle à moi-même.

         Un soir, sur la place Saint Marc, Carlo Gozzi rencontra Paolo Balbi, un ami de sa jeunesse. Paolo était un ancien membre de l’Académie des Granelleschi. Devenu un brillant magistrat, il était nettement plus jeune que Gozzi, et celui-ci le considérait un peu comme un fils.

         Jadis, quand il avait eu vingt ans, Gozzi avait lié amitié avec la mère de Paolo, désormais décédée, la comtesse Ghellini Balbi, qui habitait le palais voisin du sien. Il allait tous les jours à sa conversation littéraire, ce qui avait d’ailleurs permis à sa belle-sœur Luisa Bergalli de faire courir le bruit, infondé, qu’il s’apprêtait à l’épouser en secret…

         Chaque fois qu’ils se revoyaient, les deux hommes évoquaient avec émotion leur passé. Dans leurs propos revenait la rabelaisienne Académie des Granelleschi, et Daniele Farsetti qui en avait été le fondateur, et Giuseppe Secchellari qu’ils surnommaient « Coleorum Princeps », le Prince des Couillons.

         - Je me souviens, s’émouvait Balbi, de ces nouvelles que tu avais écrites, où l’on voyait tant de disputes, des comtes farceurs qui s’oignaient les mains de diverses substances malodorantes avant d’en souiller les mains des danseuses. Et des vengeances spirituelles d’étudiants contre un pharmacien, quand ceux-ci venaient se « décharger le ventre » devant la porte de sa boutique, en lui annonçant que ses traitements les faisaient « bien aller »…

         - Oui, répondait Gozzi, j’ai vêtu mes écrits des expressions, des couleurs, de la pureté du parler toscan. J’en ai respecté le vocabulaire, dont ne se moquent que ceux qui ont trouvé trop fatigant de l’étudier. Je ne me soucie pas de l’accusation d’écrire de façon affectée, car une telle accusation naît de l’ignorance. Il ne peut pas être affecté, celui qui parle italien en Italie ! Mais il est très pédant, celui qui gribouille un italien à demi-étranger !      

A l’évocation des temps anciens, ils riaient gaiement. Ils se remémoraient aussi les jours sulfureux de l’affaire des Drogues d’amour, en janvier 1777, lorsque Gozzi avait demandé à Paolo Balbi d’assister à tous ses entretiens avec Gratarol, et d’en être le témoin.

         - Sais-tu le plus beau ? demandait Gozzi. Eh bien, figure-toi que Giuseppe Secchellari, dont nous avions fait l’Archi-Niais, n’a pas encore compris, aujourd’hui encore, que nous nous moquions de lui. Il continue à raconter qu’autour de lui siégeaient les Granelleschi qui, à l’en croire, admiraient réellement ce qu’il appelle ses vers princiers !

         On était le 13 août au soir. Dans la nuit, Paolo Balbi mourut à l’improviste. Gozzi en fut bouleversé :

         - Je suis plongé dans l’affliction, dit-il dès le lendemain à Irene Chiellini. J’ai cru tomber à terre, en apprenant cette nouvelle. Le pauvre et excellent chevalier était tout justice et probité. Il laisse orphelins cinq enfants mineurs. Je me trouvais, hier soir, sur la place Saint Marc, avec Paolo Balbi. Il était gai et en parfaite santé ! Ah ! Chère Irene, de quelle obscurité ne suis-je pas entouré!? Sans vous, âme candide, quelle lumière resterait-il en ce monde ?

 

         La sœur de Carlo Gozzi, Laura, fut emportée par un cancer des poumons. Peu après, mourut à l’âge de trente-trois ans son ami Girolamo Zustinian, un jeune écrivain prometteur qui n’avait pas eu le temps d’apporter à Venise, et à la littérature, tout ce dont il aurait été capable. Pourtant, même au milieu des deuils et des malheurs, Carlo Gozzi avait encore des moments, étonnants chez un vieillard de son âge, de bonne humeur.

         On lui envoya, un jour, un garçon qui devait se marier prochainement, contre son gré, et qui était donc en proie à une profonde tristesse. Carlo Gozzi réussit cependant le bel exploit de faire rire le jeune homme, en l’apostrophant :

         - Ah ! Vous voilà ! Jeune victime promise aux joies matrimoniales ! Voyez-vous, ne vous hâtez surtout pas. Vous êtes fort jeune encore. Remettez ce mariage à l’an prochain. Epargner douze mois d’infélicité conjugale sera un bienfait, pour vous, dont vous mesurerez mieux le prix quand vous vieillirez…

         Une autre fois, et tandis qu’il était en train d’observer sa nièce Angela, la deuxième fille de Gasparo, danseuse et joueuse de clavecin que d’aucuns écrivains avaient jugée « divine » et qui avait épousé le comte Fedrigo auquel elle avait donné cinq enfants, Carlo Gozzi n’avait pas hésité à employer un vocabulaire fort vert:

         - Ma nièce, la vie n’est pas faite pour être passée assise sur le cul, même quand on l’a joli, et à raconter des potins! Je me suis également toujours demandé ce que diantre une cochonne de votre espèce pouvait raconter à votre vieil âne de mari! Ergo non mi seccate più i testicoli !

Irene Chiellini clignait de l’œil:

         - Cher Carlo Gozzi, vous n’avez pas de sympathies excessives pour la France des révolutionnaires ou pour le gouvernement inepte, corrompu et tyrannique du Directoire. Mais votre verve, elle, est toujours des plus gauloises ! Mais qu’avez-vous pensé du mariage ?

-         J’ai toujours pensé qu’il était pire que la mort, chère Irene.

-         Comment cela?

- J’ai reçu de ma famille les joies que celle-ci promet presque à coup sûr. J’ai contemplé les malheurs qui s’abattirent, dès son premier mariage, sur mon frère Gasparo. C’est justement parce que j’ai été un défenseur de la famille dans la société que je me suis promis, quant à moi, de ne pas en créer une. Mes neveux sont, presque tous, de fieffés imbéciles qui ont désespéré leurs parents par leurs caprices.

- Alors, chuchota Irene Chiellini, vous n’avez jamais songé à prendre femme ?

Gozzi se tut. Elle fit de même. Il y eut un long silence. Ils étaient émus.

- Voyez-vous, Irene… Peut-être est-il temps de vous l’avouer. Vous étiez mariée, jadis. Et épouse fidèle. Aujourd’hui, je suis vieux. Vous auriez été la seule avec qui j’aurais pu nouer des liens de famille qui n’eussent été ni épouvantables ni effarants. Désormais, il est beaucoup trop tard.

- Je me souviens des étés d’autrefois, passés en votre compagnie. Que Dieu me rende, après ma mort, de pareils étés, voilà ce que je demande ! lança Irene Chiellini en tremblant d’émotion.

Ce fut leur seul aveu.

On changeait de siècle, et surtout d’époque. En 1805, Carlo Gozzi entendit les échos d’Austerlitz, et assista encore au Traité de Presbourg dont on pouvait dire, avec beaucoup d’optimisme, qu’il n’était pas totalement défavorable à la ville de Venise. Bonaparte, devenu Napoléon, s’était proclamé Roi d’Italie. Venise, après la parenthèse autrichienne, redevint française. Gozzi se consola :

- Je ne suis pas éternel, et cette certitude me console.

Chaque fois que Gozzi évoquait ainsi sa mort, Irene Chiellini, qui avait illuminé la vie de l’écrivain de son amitié et de son rire perpétuel, pleurait :

- Regardez le livre qui est paru il y a quelques jours et que je viens de lire. Son titre est Corinne. Madame de Staël y écrit ceci : « Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d’originalité dans ses compositions. Il a pris son parti de se livrer franchement au génie italien, de représenter des contes de fées, de mêler les bouffonneries, les arlequinades, au merveilleux des poèmes ; de n’imiter en rien la nature mais de se laisser aller aux fantaisies de la gaieté, comme aux chimères de la féerie, et d’entraîner de toutes les manières l’esprit au delà des bornes de ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux, et peut-être est-il l’auteur dont le genre convient le mieux à l’imagination italienne ». Etes-vous donc né trop tôt ou trop tard ? se mit à sangloter, inconsolable, Irene Chiellini.

- Que voulez-vous ? répondit Gozzi. A l’époque des Granelleschi, on me surnommait « le Solitaire ». Quant à Caterina Dolfin Tron, elle m’appelait « l’Ours ». Je vais être bientôt seul, enfin seul, dans la mort. Je ne regretterai guère que vous, Irene, ô ma dernière amie. Quelle épitaphe écririez-vous pour moi ?

- Je saluerais un écrivain qui si souvent, dans sa jeunesse, quand il avait écrit quelque chose, puis qu’il s’était lu et relu, en faisait des petits morceaux de papier et brûlait ses écrits à la chandelle, tant il était humble. Un homme qui fréquentait peu de gens, qui n’aimait pas parler à tort et à travers, et à qui les grands parleurs prolixes donnaient la fièvre.

- Et moi, ajouta Sarina Barbieri, je parlerais d’un homme qui aimait à la folie les auteurs toscans : plus ils étaient anciens, plus il les aimait.

- Vous avez raison, j’espère mourir avec, sur les lèvres, les noms de Luigi Pulci, de Franco Sacchetti et du Burchiello. Drapé dans le courageux petit drapeau cher aux Granelleschi, je m’en irai volontiers, une dernière fois, pour affronter la bataille de ma mort. Je n’espère qu’une chose…

-         Laquelle ?

- Que des écrivassiers, des critiques, des journalistes, bref que les censeurs ne disent pas trop de conneries à mon sujet. Car cela, ce serait mourir une deuxième fois. A vous, mes amies, je laisserai mes livres. C’est là un tout petit cadeau, et je vous prie de me pardonner son insignifiance. Mais je sais que, contre les morts pas plus que contre les vivants, vous ne nourrirez d’inimitié.

Ayant dit, le vieux comte embrassa tendrement Irene Chiellini puis Sarina Barbieri sur le front.

         Ainsi passèrent les derniers mois de Carlo Gozzi. Exactement comme l’avaient fait les Jacobins français et, auparavant, l’oligarchie vénitienne, le pouvoir autrichien lui manifestait la méfiance que tout gouvernement réserve aux hommes libres d’esprit. 

         A l’âge qu’il avait atteint, et à l’issue d’une existence si longue et mouvementée, Carlo Gozzi aurait eu le droit d’être irrité. Il aurait même eu celui d’être consterné par la mort et la disparition annoncée de son monde, ou par la naissance du monde qui allait lui succéder. Cependant, les petites ironies de la vie le faisaient encore sourire. Il voyait, dans le réformiste jacobin, un destructeur. Dans le traditionaliste, trop souvent, un cœur desséché. Lui, Carlo Gozzi, était un artiste traditionnel, métamorphique, intemporel. Irene Chiellini remarquait:

- Les progressistes croient que le monde commence avec eux. Les traditionalistes recopient ce qui a déjà été fait, hier. Mais les artistes traditionnels sont reliés à la terre par les plus profondes des racines, eux. Innovant et renouvelant, ils poussent ainsi les plus longues des branches vers les espaces infinis des cieux. La vraie tradition, c’est de n’avoir pas de tradition. C’est de refuser une tradition figée, c’est de recréer sans cesse une tradition en mouvement.

         Gozzi, révolutionnaire ou conservateur, avait été un esprit supérieur. Il n’avait plus été, dès lors, ni révolutionnaire, ni réactionnaire. Ou il avait été les deux à la fois : .

Comme il s’y attendait sans doute, les Mémoires inutiles avaient été un retentissant échec éditorial. La première édition, tirée à mille exemplaires, avait été un fiasco. Seuls quatre cents exemplaires avaient été vendus, dont tous n’avaient pas été payés. Gozzi n’avait reçu, pour tout salaire, qu’un lot de cent soixante invendus qui finirent à Livourne, chez un libraire du nom de Maso.

Quand il arrivait qu’un voyageur étranger, de passage à Venise, demande à un libraire les Mémoires inutiles, le commerçant ouvrait des yeux écarquillés. Les œuvres de Goldoni, elles, abondaient.

-         Gozzi ? Mais qui est ce Gozzi ? Ah oui ! Gozzi…

A peine si l’on savait encore ce qu’il voulait dire. Parfois, cependant, dans quelque minuscule boutique, voilà qu’on tirait de la poussière un vieil exemplaire abîmé, oublié depuis longtemps sur un rayon, et qu’on donnait au voyageur dix volumes, au prix du papier.

Gozzi, avec stoïcisme, sans la moindre rancœur, s’en remettait à un avenir plus lointain :

- Les livres que j’ai publiés dans ma jeunesse, et tout au cours de ma vie, n’ont été qu’une petite partie de tout ce que j’ai écrit. Je n’en ai donné au public qu’un échantillon, sachant que mon siècle était assez éloigné et de compositions de ce genre, et de mes idéaux. Mes nouvelles, par exemple, pourront déplaire pour toujours. Comme il se pourrait qu’un jour, dans l’avenir, elles plaisent de nouveau, comme elles ont plu autrefois.

Ce fut alors que Gozzi demanda, à son amie astrologue Sarina Barbieri, de lui prédire l’avenir réservé à son œuvre littéraire.

 

            - Sarina, commença Carlo Gozzi, vous êtes non seulement mon amie, mais aussi l’astrologue la plus réputée de Venise. Dois-je me persuader que, des poids intolérables qui m’accablent, et des pensées pénibles que j’ai, je doive me résigner à accuser seulement la mauvaise étoile sous laquelle je suis né? Si mon âge était moins avancé, je ne me plaindrais peut-être pas de cette étoile. Mais dites-moi, que voyez-vous dans les astres?

         Sarina Barbieri se concentra longuement, effectua de curieux et savants calculs sur une carte du ciel qu’elle avait fait jaillir comme par enchantement, et dit:

         - Vous êtes né sous la pleine lune. Vous êtes Sagittaire, ascendant Capricorne. Dans votre thème astral, le soleil et la lune sont dissociés. Ce qui signifie un contraste entre la partie active et la partie passive de votre caractère. Ou un conflit entre votre père et votre mère. Votre lune est dans la quatrième maison, dans le signe des Gémeaux. Vous avez, en effet, été toujours attaché à votre patrie. Vous avez accompli très peu de voyages. Ce qui est frappant dans votre carte du ciel, à travers la quadrature du Soleil et de Pluton, c’est qu’on vous a toujours pris pour un autre. C’était écrit dans votre destin.

         Carlo Gozzi hocha la tête. L’astrologue reprit :

         - Votre Soleil est dans le signe du Sagittaire, dans la onzième maison. Ce qui indique un caractère anticonformiste, une tendance à suivre votre propre route, et une grande largeur de vues. Et étant donné que la onzième maison est celle qui régit les rapports d’amitié, et que vous avez Pluton dans la huitième maison, on s’aperçoit aussi que vous aviez beaucoup d’ennemis, y compris parmi des gens que vous preniez pour vos amis, mais qui, un jour ou l’autre, vous ont trahi. Vous avez Vénus en Capricorne dans la douzième maison, et cela correspond à votre amour de la solitude, comme à vos trois amours malheureuses, que vous avez racontées au début des Mémoires inutiles. Vous avez Vénus qui se joint à Mercure, ce qui veut dire que vous avez voulu avoir des amitiés féminines, comme dans le cas de Teodora Ricci. Et d’autres, comme Irene Chiellini, qui étaient vos amies et vous ont soutenu dans les moments les plus pénibles de votre vie. Le rapport entre Vénus et Uranus pourrait traduire votre rupture avec Teodora Ricci.

Gozzi sourit :

- Et mon amour du merveilleux, le lisez-vous dans mon thème astral ?

- Oui. Tant de rêves, aussi. Vous avez Mars en opposition à Neptune, entre la troisième et la neuvième maison. Le plus beau, dans votre thème astral, est quand Vénus épouse Mercure dans la douzième maison. Le Soleil dans la onzième maison. Mars en aspect positif par rapport à Pluton, qui est dans le signe de la Vierge. Le Soleil à vingt-et-un degrés dans le Sagittaire, Jupiter à vingt-neuf degrés dans la Balance… La merveille est d’avoir Uranus, et précisément à dix-neuf degrés, dans le signe de la Balance.

         Gozzi dévisagea la très belle Sarina Barbieri, et lui demanda :

- Et que disent les astres, selon vous, de l’avenir de mon œuvre ?

- La présence de planètes dans la douzième maison, la maison de l’au-delà, et l’abondance de planètes bienveillantes dans les maisons d’eau, la quatrième, la huitième et la douzième, indiquent une continuité de votre œuvre, une mission que vous accomplirez au-delà de votre mort. Je vois par exemple que Pluton, la planète de la transformation, se mêlera au point le plus haut de votre horoscope, le point où le soleil est au zénith, en 1917.

- Qui sait si, dans ma ville de Venise, quelqu’un se dressera contre les ingérences étrangères? fit Gozzi avec mélancolie.

Ils étaient là, à la frontière, entre constations astrologiques et l’avenir inconnu. Ni Sarina Barbieri, ni Carlo Gozzi lui-même ne pouvaient évidemment savoir, en cette année 1805, qu’un tout petit enfant du nom de Daniele Manin, qui n’avait pas encore l’âge d’un an, deviendrait quarante ans plus tard le symbole du patriotisme vénitien contre l’occupation étrangère.

- Certes, dès aujourd’hui, remarqua Gozzi, les Allemands se réclament de moi, à l’image de Friedrich et d’August Wilhelm von Schlegel ou de Ludwig Tieck. Mais demain ?

- Vous aurez une descendance littéraire bien plus vaste, affirma Sarina Barbieri.

Et en effet, ils ne pouvaient pas savoir non plus que, seulement vingt ans plus tard, en 1825, au-delà du bouleversement qu’allait apporter le Romantisme, paraîtrait en Italie un livre inoubliable et fameux, I promessi sposi mais que, sans Carlo Gozzi, le génie harmonieux et subtil d’Alessandro Manzoni, à travers ce roman, ne se serait peut-être pas élevé.

Sarina Barbieri poursuivit :

- L’unique note négative est liée à la présence d’Uranus et de Pluton dans la huitième maison, celle de la mort. Cela pourrait vouloir dire que vous aurez du succès, en différents pays et sous différents régimes politiques, parfois les plus inattendus, aux moments les plus imprévus. Et qu’il arrivera, aussi, que vous ayez des succès que vous n’auriez pas désiré avoir. Certains feront honneur à votre nom, d’autres s’en serviront à tort et à travers. Mais vous aurez des héritiers.

Touchants à leur insu, ils ne pouvaient savoir que, huit ans plus tard, naîtrait un certain Richard Wagner dont le premier opéra, Les fées, serait inspiré de Gozzi. Ni que, cinquante-trois ans plus tard, naîtrait Giacomo Puccini qui mettrait en musique Turandot. Ni que, quatre-vingts ans plus tard, les fables de Gozzi seraient traduites en Russie. Ils ne pouvaient savoir enfin que dès 1917, l’avant-garde soviétique ferait de lui une figure de référence.

Carlo Gozzi allait mourir, et mourir seul, oublié, abandonné. Pourtant, après Charles Nodier ou Madame de Staël, allaient surgir Prosper Mérimée, le comte Joseph Arthur de Gobineau, Stendhal, les frères Goncourt et tant d’autres, qui le citeraient, l’étudieraient, le liraient et verraient en lui « le père du Romantisme ». Ils diraient tout ce qu’ils devaient à l’auteur des Mémoires inutiles.

         Sarina Barbieri continuait à décrire, au Comte Gozzi désormais presque mourant, ce qu’elle lisait de son passé mais aussi de son futur, dans les astres.

- Je vois que votre nom, parfois, tombera dans l’oubli. Les dictionnaires, alors, vous ignoreront. Ou ils vous confondront avec votre frère Gasparo. Les journalistes aux ordres essaieront naturellement de salir votre mémoire, car ils sont payés pour cela. Certains traducteurs vous trahiront éhontément. Selon les époques, il arrivera même que, le temps d’une génération, on ne parle plus de vous aux écoliers.

- En effet, je m’y attends, sourit Carlo Gozzi. Et pourtant, j’ai confiance… Voyez-vous, tout artiste, tout penseur, tout philosophe, tout historien honnête qui furent, à un titre ou à un autre, réprouvés par leur époque savent au fond d’eux-mêmes, malgré les tracas du destin et les malédictions, qu’un jour viendra où, au-delà des années, ils croiseront un pair. Ce jour-là, ce sont deux amis qui se rencontreront. On choisit presque toujours ses amis, voire ses amours, par hasard ou par erreur. Mais si, un jour, quelque écrivain des temps futurs décide de me rendre naissance en écrivant ma biographie, c’est que cela aura répondu à des affinités particulières.

-         Vous n’attendez rien de la postérité.

- Rien du tout, en effet. Mais vous connaissez, n’est-ce pas, la maxime de La Bruyère sur cet argument? « Celui qui n’a égard en écrivant qu’au goût de son siècle, songe plus à sa personne qu’à ses écrits. Il faut toujours tendre à la perfection, et, alors, cette justice qui nous est parfois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre »… Voilà ! conclut Gozzi. Nous sommes au tout début du dix-neuvième siècle, et je vais mourir. Mais il y aura quelque chose qui échappera à mes médecins, comme à mes ennemis, comme à mes faux amis. Ce quelque chose, ce sourire que l’on pourrait croire orgueilleux s’il n’était pas tempéré par une ineffable tristesse du regard, c’est d’avoir la certitude humble et fragile que mon œuvre pourra adoucir, consoler voire renforcer, dans l’avenir, la souffrance d’un frère que je ne connaîtrai jamais. Je sens que, demain, quelques-uns sauront me comprendre et me reconnaître. Ils se retrouveront dans mes peines et mes joies, mes haines et mes amours. J’ai créé en sachant l’inutilité foncière de toutes choses, mais sans perdre totalement l’espoir de voir, un jour, des mains surgies de l’avenir se tendre vers moi.

- Oui. Quelqu’un, un jour, songera à vous, lira vos livres, vivra vos souffrances, se heurtera aux mêmes ennemis que vous avez combattus. Quelqu’un retracera l’histoire de votre destin et ce sera là une façon de recommencer l’œuvre féconde et splendide de votre existence.  Ce quelqu’un dont j’ignore sous quels cieux et à quelle date il viendra au monde, ce quelqu’un s’écriera, je crois, ceci : « Ah ! Si j’avais connu Carlo Gozzi de son vivant, alors j’aurais eu un ami ! »

- Je ne suis pas éternel. Et cela me console, car ma famille fut celle d’Oedipe! lança le vieillard.

         Le 4 avril 1806 et à l’âge de 86 ans, il pria Irene Chiellini de lui apporter du papier et de l’encre. Il rédigea un billet, d’une écriture bouleversée qui laissait imaginer les tremblements d’une main incertaine: « Frappé d’un malaise soudain et d’une grande douleur à la poitrine, je suis prêt à tout, je vous bénis tous ». Suivait une signature déformée, presque illisible: Carlo Gozzi.

Quelques instants plus tard, il joignit les mains, tandis que les premières brises du mois d’avril tournoyaient au-dessus de la lagune. Gozzi était venu au monde sous le pontificat de Clément XI. C’est Pie VII qui était Pape à Rome quand il mourut dans le quartier même où il était né, celui de San Cassiano.

Dans sa jeunesse, il avait payé les dettes de son père, de sa mère, de sa belle-sœur. Il avait réuni les dots nécessaires à ses sœurs. Dans son grand âge, il avait entretenu les veuves et les enfants de ses frères. Son testament fut ouvert. Offrant quelques modestes legs, il s’excusait de ne pouvoir laisser une fortune plus importante. Sans la moindre illusion sur les dons artistiques ou autres des jeunes gens de sa famille, il se limitait à leur enjoindre d’obéir à leur prince. Il ajoutait: « Je recommande à mon neveu Gasparo, fils de mon frère Almoro, d’avoir le plus grand soin de l’éducation de ses fils en les tenant à distance des fausses maximes de la sophistique scientiste et pernicieuse du siècle, qui a renversé toute l’humanité dans un brouillard de confusion, et dans un labyrinthe de malheurs et de misères ».

Lui mort, une page d’histoire pouvait être tournée. Venise n’avait plus qu’un faste d’apparence. C’en était fini des fêtes, des jeux, du théâtre, des carnavals longs de trois mois qu’il avait animés, au temps jadis.

La Cité des Doges, jadis centre de gravité de la Méditerranée, avait sacrifié son destin historique au commerce qui avait contribué dans un premier temps à sa splendeur disparue. L’oligarchie avait elle-même détruit l’organisation politique bâtie par les ancêtres. La Sérénissime, fleur hier épanouie et aujourd’hui flétrie, avait été submergée.

L’actrice Teodora Ricci, responsable de l’Affaire Gratarol qui avait bouleversé l’Europe, survécut jusqu’au 31 décembre 1824. Elle mourut folle à lier. Et s’en alla, la dernière de tous, par une nuit de neige, expirant dans une cellule misérable de l’asile de San Servolo, une île déserte de la Lagune battue par les flots, où elle était internée depuis 1818.

Gozzi s’était sacrifié afin de conserver à sa ville, et à la littérature, le patrimoine culturel de la commedia dell’arte. Or la commedia dell’arte, malgré ses efforts, était morte.

Le véritable testament de Carlo Gozzi, Prince des Anti-Lumières, c’était l’œuvre de cet homme de principes, poète et moraliste, aristocrate proche du peuple. Il allait léguer son œuvre à ses frères en sensibilité des siècles à venir…

         Dans chacune des pièces de Carlo Gozzi, sans exception, avait paru le masque féminin traditionnel dans la commedia dell’arte, celui de l’adorable Smeraldina. C’était le temps où les « mendiants heureux » de Carlo Gozzi, heureux de peu, riant de tout, respectaient leurs maîtres et les hiérarchies sociales et naturelles. Ils se réjouissaient:

- Allons à l’Auberge du Singe! Nous y trinquerons, en paix, à la santé et à la joie de la noblesse respectée!

Tous ceux-là étaient morts: les rois, les princes, les nobles par le sang, les nobles par l’âme. Et les gens du peuple, nobles par le cœur. L’auteur des Mémoires inutiles avait parlé, jadis, de « siècle tramontane ». Une longue époque de tramontane, pour Venise, commençait.

         Un an après Gozzi, la belle astrologue Sarina Barbieri qui avait découvert l’existence de Pluton mourut, le 12 février 1807.

Puis, la mort d’Irene Chiellini fut le tout dernier mot du roman de la vie de Gozzi, poète amer aux yeux de cristal étincelant. Elle rendit son dernier soupir dans le Palais Gozzi, à San Cassiano, Calle della Regina, près du pont de Santa Maria Materdomini. Dans le délire de l’agonie, l’actrice répéta la formule par laquelle commencent, on le sait, toutes les fables:

-         Il était une fois…

 Jadis, c’est elle, Irene Chiellini aux décolletés affriolants et à l’âme candide, la Smeraldina de Gozzi. Elle avait été la More de L’Amour des trois oranges. Smeraldina au masque noir dans Le roi des génies, Smeraldina la rarement amoureuse, la suivante touchante dans Le monstre bleu, sérieuse dans L’oiseau vert… Jamais Venise n’avait jamais été davantage celle où se mélangent les pas, les destins, les rires, les larmes et les murmures des eaux.

Tout le monde se souvenait encore de la façon dont Irene Chiellini avait fait rire le public jusqu’aux larmes dans Le monstre bleu, dans le rôle de la « seule vierge de la ville », déguisée de fausses fesses et de faux seins parce que Gozzi avait voulu ainsi moquer la mode, qui naissait alors, des seins artificiels!

Comme Carlo Gozzi, elle avait placé plus haut que tout le rire et la mélancolie. Une mélancolie et un rire traversés par des élans limpides d’essentielle poésie. Toutes les fables connaissent, hélas, une fin. Les propos de celle qui n’était plus, désormais, qu’une vieille femme à l’article de la mort, se firent indistincts et flous. On crut discerner:

- Merci à vous, cher Carlo… et que la vie éternelle nous rende de pareils étés !

Selon certains, le nom de Venise proviendrait du latin Vieni etiam: « Reviens ! »… La Smeraldina du Comte Carlo Gozzi, Vendéen de Venise, expira dans sa robe pourpre des jours où elle avait été applaudie et couverte de bravos et de fleurs sur tant des théâtres. Elle s’écria, tutoyant pour la première fois l’écrivain pour qui elle avait conçu une amitié que l’on devrait appeler un amour absolu, la grande passion secrète de sa vie:

-         Reviens!…

Il était une fois Carlo Gozzi et Irene Chiellini qui pouvaient être ensemble, maintenant, pour toujours.

 

FIN

 

ANGE LEPAIGE

 

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