Ange Lepaige

 

Carlo Gozzi, le Vendéen de Venise.

 

Roman historique

paru dans le journal français L’Echo d’Ancenis.

 

 

On était le 13 décembre 1720. Un vent froid soufflait sur toute la lagune figée par le gel, et les cloches de l’église de San Paterniano portèrent aux oreilles du peuple vénitien la nouvelle de la naissance et du baptême d’un de leurs concitoyens, sixième enfant d’une antique et noble famille patricienne, prénommé Carlo. Les siens étaient citoyens de la République sérénissime depuis deux siècles, mais sa lignée, inscrite aux livres de noblesse depuis la moitié du huitième siècle, provenait d’Herzégovine et descendait des fondateurs slavo-hongrois de Raguse.

- Venise a un nouveau comte ! s’exclama avec joie un pêcheur qui, dans son costume traditionnel, ressemblait aux Pantalone, Brighella, Truffaldin, Tartaglia de la commedia dell’arte.

Venise sombrait dans la décadence. Peu de mois plus tôt, la Paix de Passarowitz avait privé la ville de la Morée. A l’exception d’Angelo Emo, qui deviendrait quelques années plus tard l’ennemi redouté des corsaires barbaresques qui semaient la terreur dans la Méditerranée, la ville avait perdu sa sève, elle s’était assoupie dans la neutralité, elle était absente des lieux où se jouait le sort des Nations. Et le peuple se réjouit de la naissance de Carlo.

Jacopo Antonio, son père, était resté l’unique représentant mâle d’une famille jadis aisée, propriétaire de terres féodales et de maisons dans la région du Frioul, près de la ville de Pordenone. Mais cet enfant excessivement gâté par sa mère avait laissé péricliter le patrimoine des siens. Sa sœur, Marina, morte veuve et sans descendance, l’avait sauvé en lui léguant ses biens. Ce n’avait été qu’un sursis. Héritier d’une immense fortune qu’il ne se souciait nullement d’administrer, Jacopo Antonio, qui avait épousé à l’âge de dix-huit ans Angela, sœur du sénateur de Venise Almoro Cesare Tiepolo, se ruinait en parties de chasse et tenait table ouverte. Toute la famille, après avoir porté sur les fonts baptismaux le comte Carlo vieux d’un jour, s’en revint vers le palais familial, en plein quartier de San Cassiano. Ce fut une grande fête, sous les murs ornés par les armoiries qui représentaient un chêne et une colombe d’argent qui retenait dans son bec un rameau d’olivier, le tout surmonté de la devise des ancêtres : Signum pacis, " en signe de paix ". Ses deux frères aînés, Gasparo et Francesco, et ses trois sœurs Marina, Emilia et Girolama, observaient le nourrisson. Et chacun, comme à son habitude, se mit à versifier.

La mère de Carlo dirigeait des conversations littéraires. Tous les enfants écrivaient et récitaient des vers, composaient des pièces de marionnettes et jouaient des comédies sous l’œil des aïeux et des galeries de tableaux, sur leurs théâtres particuliers.

Cette maison ressemblait à un asile de poètes, où la poésie régnait à l’état endémique.

Dès qu’il eut atteint l’âge de six ans, la bravoure littéraire de Carlo était déjà un sujet d’admiration. Il démontrait un goût, rare chez un enfant si jeune, pour la comédie, la poésie et la pure langue toscane : et les adultes émerveillés riaient à gorge déployée quand, s’accompagnant de sa guitare, il lisait à voix haute des sonnets burlesques de condoléances, dont l’un avait été adressé par ses soins à la veuve d’un chien.

Les années passèrent et, comme tous les vénitiens lettrés d’alors, Carlo adolescent se plaisait à composer des recueils de poésie à l’occasion d’événements variés tels que mariages, prises de voile, nomination aux grands offices, mort de chats, enterrements de chiens. Sa marque personnelle frappait de son sceau tous ces poèmes, juvéniles et facétieux.

Un jour vint où, achevée sa première instruction, Carlo désira poursuivre ses études, comme l’avaient fait auparavant ses frères, dans le meilleur collège de Burano. Il vit le front de son père s’assombrir.

- Ce ne sera pas possible, gémit Jacopo Antonio, sincèrement attristé.

Une même décadence avait frappé Venise, et la famille. Son père poursuivit :

- Tu devras te contenter, mon fils, d’une petite école vénitienne, tenue par deux prêtres.

Les grands érudits de l’époque, comme Apostolo Zeno, avaient remarqué Carlo, lui avaient ouvert leurs bibliothèques et l’encourageaient. Il se consola :

- Soit, fit-il. Mon enfance a été une lecture perpétuelle, un immense gâchis d’encre. Et je continuerai dans cette voie ! Comme mon frère Gasparo, qui se jette sur sa plume dès que quelque chose va mal.

- Ah ! Luisa Bergalli fréquente de plus en plus assidûment notre palais, la maudite poéteresse ! Dans l’une de ses comédies, sous son pseudonyme grotesque d’Irminde Parthénide, elle loua les talents précoces du jeune Gozzi.

- Heureusement pour moi, c’est mon frère Gasparo qu’elle a en vue !

Gasparo noircissait du papier à longueur de temps pour gagner de l’argent. L’autodidacte de génie qu’était Carlo écrivait dans l’enthousiasme créateur d’une passion splendide et furieuse.

         - J’ai lu tes Nouvelles, dit son père à Carlo. C’est excellent. Digne de Franco Sacchetti ! J’ai adoré tes personnages sympathiques de plébéiens.

         Gasparo répondait aux avances de Luisa Bergalli, qui avait dix ans de plus que lui et à laquelle il dédiait des sérénades où il l’appelait « mon  lys amoureux ».

- « Ce sera un mariage par abstraction poétique ! » ricana Carlo.

         La famille sombra dans la ruine la plus totale. Gasparo cessa très vite d’évoquer son « lys amoureux ». Après avoir rêvé de consacrer sa vie à la littérature, il se trouvait contraint, entre un accouchement de son épouse et un autre, de mener la triste carrière de faquin de librairie.

Carlo Gozzi, lui, voulait vivre, et prit pour fière devise : « Ne pas être commandé ».

         Le sort le frappa. Le comte Jacopo, terrassé par une crise d’apoplexie, resta paralytique et muet. Carlo s’exhorta:

- Démocrite et mon innocence me conseillent : ne fuis pas. Accueille avec un sourire tes malheurs. Il ne faut pas crever. Résiste !      

        

        

         La famille Gozzi vivait au-dessus de ses moyens. Elle était victime du mariage inégal entre un noble de province qui suivait tous ses penchants, désormais infirme et alité, et une patricienne.

Le mariage de Gasparo Gozzi et de Luisa Bergalli, surtout, acheva de rendre la situation invivable. Tout le monde s’attendait à ce que Gasparo devienne chef de famille. Il n’en fut rien, au contraire. Livrant la maisonnée aux bestialités poétiques et à l’administration pindarique de sa femme, Gasparo  se désintéressait de tout. Ses propos se résumaient à de longues plaintes mélancoliques et désespérées.

Carlo Gozzi qui, toute son enfance durant, avait fréquemment supporté d’être puni par sa mère en lieu et place de ses frères, considérait le spectacle qui se présentait aujourd’hui à ses yeux avec un désespoir accru.

- Je vis de l’espoir de ton départ, clamait ouvertement son frère Gasparo.

Carlo, recommandé par son oncle maternel, le sénateur Tiepolo, s’embarqua sur la galère du général Querini, Provéditeur pour la Dalmatie et l’Albanie, le 2 octobre 1741, en qualité d’aventurier non rémunéré, à l’essai, dans l’attente d’une inscription régulière sur les rôles d’un régiment.

Il parvint, après un voyage long de douze jours pendant lequel il s’apitoya de la condition des galériens, sur la terre dalmate, possession vénitienne depuis des siècles. Ces régions, où l’aristocratie et la bourgeoisie inféodées à Venise cohabitaient avec des populations primitives, lui inspiraient de succulentes anecdotes sur les mœurs des Dalmates et des Morlaques. Ce furent des années de « vie coloniale », consacrées à apprendre l’art de la stratégie et celui des fortifications.

- Qui est cet homme extraordinaire ? Il se distingue vraiment par le brio avec lequel il joue des personnages de soubrettes dans des comédies et autres improvisations théâtrales. Est-ce lui qui a écrit ce sonnet qui me plaît tant ? demanda un général.

- Oui. C’est Carlo Gozzi.

- Eh bien ! Ce sonnet, il faut que je le lui paye. Rétribuez-le… d’un verre de limonade ! Et nommez-le cadet noble de cavalerie, avec un salaire de trente-huit lire par mois.

Carlo Gozzi vécut quelques amours déçues. Capable de grands éclats de rire joyeux, il n’hésitait pas, à l’occasion, et malgré les menaces de rivaux jaloux, à aller chanter des sérénades sous les balcons.

Pourtant, les jeunes dames auxquelles il était présenté se décontenançaient :

 - J’étais sensible à ses talents d’acteur sur la scène, mais quel caractère taciturne il a, et quelle allure austère dès qu’il n’est plus dans un théâtre! Et puis, on le dit criblé de dettes, et si pauvre qu’il n’a jamais pu participer aux repas des gradés !

 Le même général l’appela auprès de lui :

- Vous pouvez devenir officier en deux ou trois ans.

- Je vous remercie, mais je désire rentrer à Venise en compagnie de mon ami capitaine de hallebardiers Massimo Innocenzio. Quelque chose me rappelle dans notre patrie.

Venise apparut à l’horizon. Carlo Gozzi, sur le pont du bateau, s’écria :

- « Je respire ! »

Il n’allait respirer qu’un seul et bref instant.

 

Le jeune comte Carlo Gozzi, démobilisé, courut chez lui. Il comprit pourquoi il avait senti le besoin de revenir à Venise. Le palais de famille était délabré, vidé de ses meubles de prix et de tous ses tableaux, à l’exception du portrait de ses grands-parents par le Titien.

Consterné, il s’adressa à son ami Innocenzio Massimo :

- Te rends-tu compte ? La maison est habitée par ma mère, par mon père aphasique, par mes sœurs nubiles et courtisées par une foule de séducteurs, par d’autres sœurs mariées mais dont la dot n’a pas été payée, par mes frères.

- Et Luisa Bergalli vient d’accoucher pour la sixième fois ! confirma son compagnon en hochant la tête.

- Un siècle de négligence a abouti à la catastrophe ! Les terres sont hypothéquées, les biens vendus ou volés, les titres de propriété perdus. La maison est pleine d’un va-et-vient perpétuel d’êtres louches, d’usuriers, d’acheteurs à bas prix. Chaque membre de la famille, s’il désire un ducat, doit présenter une supplique aux deux maîtresses des lieux !

-         Que vas-tu faire ?

- Je vais commencer par récupérer, lambeau par lambeau, une partie des terres, des champs, des maisons - en province ou à Venise - que l’incurie paternelle, fraternelle, maternelle a laissé aller à vau l’eau.

- Et les emplois prestigieux qu’on te propose ?

- Mon frère Gasparo, lui, les acceptera.

- Mais parviendras-tu à retrouver les titres de propriété que ta belle-sœur a vendus au prix du papier ? Tant de procès t’attendent !

- Oui. Y compris contre des locataires qui ont transformé une maison de ma famille en bordel et qui, chassés par la porte, rentrent par la fenêtre. Eh bien, d’accord… et tant pis ! je lutterai !

 Cette année était, Carlo ne le devinait sans doute pas encore, la première de dix-huit autres pendant lesquelles il allait avoir à subir ou intenter plus de quatre-vingt procès.

Dès le premier soir, il conseilla à sa famille, pour le bien de celle-ci, d’aller vivre à la campagne.

-         J’ai l’impression de parler à des statues, murmura-t-il.

Il détestait perdre sa jeunesse en chicanes. Il n’avait qu’un but, sauver quelques bribes du patrimoine dilapidé. Il bataillait pour préserver sa famille d’elle-même. Au fur et à mesure qu’il sauvait les propriétés volées, négligées ou oubliées, Carlo restituait à chacun la part qui lui revenait. Il ne fallut pas une semaine pour que la femme qui lui avait donné le jour l’assigne en justice.

Sa mère et Luisa Bergalli avaient décidé de vendre la maison pour six cents ducats.

Devant le tribunal, Carlo vit se présenter contre lui Gasparo.

- Toi, mon frère !  Toi qui, avant le mariage, te plaisais à être surnommé « le détaché », tu viens témoigner contre moi !

Carlo se rebella. Ce fut une scène atroce. Le soir même, son père mourut entre ses bras. Carlo dut emprunter à son ami Massimo Innocenzio la somme nécessaire aux funérailles.

- Mon seul soulagement est l’écriture.

Installé dans un modeste et humble coin du palais paternel, sous les combles, Carlo Gozzi se retirait pour écrire des torrents de vers, de prose, de fantaisies. Sa mère et son frère le lui reprochaient :

- Comme pendant ton service militaire, tu es avant tout préoccupé de poésie et d’art comique !

 - Oui, mais je vous évite aussi la ruine où vous avez failli vous précipiter ! Et toi, que fais-tu, cher frère ?

- Ma femme, Irminde Parthénide, et moi, nous allons réformer le théâtre !

- Diantre ! Une idée à la Goldoni !

- Tu peux te moquer. Nous avons pris la direction du théâtre vénitien Sant’Angelo.

Carlo Gozzi se tut. Toute la ville savait qu’ils employaient de mauvais acteurs en les payant au rabais, et qu’ils illuminaient la scène avec des lampes à graisse. Quelques mois plus tard, Gasparo fit amende honorable :

- Toutes mes pièces ont été sifflées par le public, et sont tombées inéluctablement dès la première représentation. C’est la faillite.

Une table, un encrier, une plume, du papier, le secret de l’étude, le respect de la tradition suffisaient au bonheur de Carlo Gozzi. Il écrivait six heures par jour, déchirait énormément, et, loin des lubies progressistes alors à la mode, s’exerçait humblement à imiter le style des conteurs toscans du quatorzième siècle. C’est alors que, sans témoigner nulle rancœur à son frère Gasparo qui l’avait si souvent trahi, Carlo Gozzi entra dans la fameuse Académie des Granelleschi, burlesque de nom et d’apparence.

- De quoi s’agit-il ?

- Il ne fut jamais d’Académie moins académique. Les jeunes gens qui en font partie, de par les statuts de la joyeuse assemblée fondée afin de mieux démontrer notre mépris de l’esprit académique, ont fait croire à un certain Giuseppe Secchellari, personnage inepte à la voix de moustique, surnommé l’Archi-Niais, qu’il en est le représentant.

- Oui, j’en ai entendu parler. Secchellari lit ses œuvres insanes en public. On feint pour lui une dévorante admiration. Prenant les moqueries pour des éloges, il se laisse couronner de radis et de betteraves. Ses prétendus adeptes accordent à cet imbécile le privilège de boire du thé bouillant en été, d’absorber des sorbets en hiver. On le soumet à mille questions, à des examens. Il nomme Granelleschi des rois et des ducs et leur demande des audiences qui ne lui sont jamais accordées. On l’incite à prononcer un discours solennel qu’on l’empêche de prononcer en l’interrompant par des salves ininterrompues de bravos. On improvise en son honneur mille sornettes en vers et en prose…

- Oui, reprit Carlo Gozzi. Mais, son orgueil apaisé, on passe aux choses sérieuses.

- Aux choses sérieuses ?

Le regard de Carlo Gozzi se perdit à l’horizon, tendre et pensif :

- Il s’agit en vérité de retourner à la sobriété, à la pureté du style ancien. C’est-à-dire de lutter par l’ironie contre la boursouflure, l’académisme et les tendances novatrices et subversives de la philosophie des Lumières.

Carlo Gozzi, surnommé « le Solitaire », ne tarda pas à devenir le chef de file de la charmante Académie.

           

 

- Certes, intervint Luisa Bergalli, ce n’est en Italie, depuis le 5 octobre 1690 et la fondation de l’école poétique de « l’Arcadie », à laquelle j’appartiens, que créations d’académies, querelles littéraires, chicanes linguistiques, conflits entre la tradition et les tendances nouvelles, tentatives de réformes artistiques et politiques, disputes autour de la langue et des dialectes italiens, altercations sociales.

- Oui, convint Gasparo, les polémiques religieuses déchirent les ultramontains, favorables au Saint Siège, et les gallicans, partisans de l’Eglise de France. Dans le domaine littéraire aussi bien qu’en religion, des factions s’affrontent, des excommunications sont prononcées. Les expulsions, au sein des académies, sont fréquentes.

Comme pour mieux illustrer leurs propos, deux vénitiens érudits passèrent devant le Café Florian, sur la place Saint-Marc.

- Pédant ! criait le premier au second.

- Barbare ! lui répondait l’autre.

Dans l’ombre, un espion du gouvernement les écoutait et notait scrupuleusement, sur un petit calepin, leurs propos. C’était Casanova.

Carlo Gozzi sourit :

- Dans cet univers complexe et périlleux, il vaut mieux pour moi de me cacher derrière le masque d’un amateur d’idioties, afin de ne pas offenser le pouvoir.

- Comment donc ? lui demanda Luisa Bergalli.

- C’est simple. En ce temps de décrépissement de plus en plus accéléré des institutions vénitiennes, figées dans l’attitude des régimes et des civilisations qui sentent venir leur mort, en ce temps de délations et d’avilissement, je me trouve coincé entre une aristocratie décadente et oublieuse d’elle-même et un peuple qui perd son authenticité. Je suis obligé de déguiser ma pensée, d’user de travestissements, de jouer à l’histrion.

- Mais si tes contemporains, voire la postérité, doivent voir en toi un homme qui ne pensait qu’à rire ? s’enquit Gasparo.

- Peu m’importe. Qui a des yeux voit. Et verra. Il y a parmi les Granelleschi des savants, des poètes, des patriciens, des religieux, des économistes, des botanistes, des rédacteurs de dictionnaires. Je feins de me vouer à la folie, mais mes buts sont nobles. Je me range du côté des Anciens.

Bientôt, les modernistes déclarèrent que les ouvrages des auteurs classiques devaient être brûlés sur des bûchers. Alors, Carlo Gozzi donnait fièrement libre cours à son humeur de polémiste :

 - Je respecterai toujours les sources, antiques et très douces, qui m’abreuvèrent !

         Par un curieux paradoxe, l’oligarchie vénitienne accordait mainte bienveillance à ceux dont les messages philosophiques et politiques la menaçaient. L’aristocratie, frappée de suggestion, semblait respecter davantage les illuministes et les amis de Voltaire - parmi lesquels Goldoni - qui allaient la saper et la détruire que le meilleur de ses fils, Carlo Gozzi. Il n’en démordait pas :

- En honorant et en incarnant les principes que la noblesse a cessé de défendre, je la vexe en lui renvoyant l’image de sa faiblesse, de sa décadence, de sa trahison. Tant pis !

        

        

L’époque des railleries et des facéties, des jeux de mots, des plaisanteries salaces, des allusions priapiques prit fin. Venise fut soudain enflammée par de gigantesques polémiques littéraires, dont l’enjeu dépassait de beaucoup la littérature. Le premier des combats auxquels prit part Carlo Gozzi fut celui de la défense de Dante Alighieri.

Les adorateurs aveugles du « Progrès », les innovateurs forcenés dont l’esprit était obscurci par les Lumières et ne daignaient écouter, en un siècle qu’ils voulaient soumettre exclusivement à la science, que leur utopique et totalitaire « Raison », apostrophaient Carlo Gozzi :

- Rétrograde !

Ses adversaires appartenaient un peu à tous les camps. C’était parfois des hommes d’Eglise, ralliés aux aberrations nouvelles. L’abbé Melchior Cesarotti tâchait maladroitement de transposer l’Iliade en vers et traduisait Ossian :

- Je donnerai des conseils à Homère et à Démosthène, se vantait-il.

Le jésuite Saverio Bettinelli atteignait à l’hystérie pure et simple :

- L’imitation des modèles antiques est un « préjugé » ! Toutes les œuvres des auteurs anciens doivent être jetées au feu ! Les poèmes de Dante sont juste bons à servir d’astringent ! Je suis académicien, Comte Gozzi !

-         Oui… Un académicien grotesque sous des dehors pédants.

-         Et vous, qu’êtes-vous donc ?

-         Et si j’étais un académicien sérieux sous des dehors burlesques ?

On entrait dans les années où Venise allait se trouver divisée entre deux partis qui se livraient une véritable guerre civile. Chacun était sommé de se prononcer pour ou contre le drame larmoyant de l’abbé Pietro Chiari, et la comédie bourgeoise de Carlo Goldoni.

Interpellé, Carlo Gozzi rétorquait :

- Chiari, philosophe rhétoriqueur, mélange l’ancien et le nouveau, sans guère d’autre art que d’y choisir ce qu’il y a de plus déraisonnable dans l’un comme dans l’autre. Il utilise les « vers martelliens » auxquels Pier Jacopo Martello a donné son nom, une très mauvaise copie de l’alexandrin français.

- Que penses-tu de Goldoni ? Il a entrepris sa réforme du théâtre ! s’émerveillait son frère, Gasparo.

- Oui. Comme toi. Et dans les lieux mêmes que tu as abandonnés il y a peu,  tout penaud. Chiari et Goldoni s’insultent et se déchirent l’un l’autre, à coups des pièces qu’ils mettent en scène. Je les juge tous deux ridicules et insignifiants.

Le jour arriva où Carlo Goldoni cracha ouvertement son venin sur Carlo Gozzi. Ce dernier sortit de sa réserve, définitivement.

Les Granelleschi, sympathiques comploteurs, se réunissaient autour de leur secrétaire Sebastiano Muletti, à l’Auberge du Pèlerin, dont ils avaient fait un véritable théâtre comique. A l’heure où l’auberge fermait ses portes, ils s’éparpillaient à l’aube à travers les ruelles de Venise en consacrant des odes à la défense du bon goût, et chantant à tue-tête :

- Contre la corruption du siècle, à visage découvert, nous chercherons le martyre !

 

 Entre Carlo Gozzi et Goldoni, commençait ainsi l’une des plus sulfureuses et passionnantes polémiques philosophiques du dix-huitième siècle.

 

Les gens du peuple riaient. La dispute de Goldoni et Chiari était du plus parfait ridicule.

- Chiari s’est fait une spécialité des romans orientaux, plaisantait un commerçant.

- Oui, répondait un de ses collègues, et Goldoni lui rétorque par une comédie turque.

-         Goldoni vient d’écrire une Pamela, protestait un partisan de Goldoni.

- A laquelle vient de succéder la Pamela maritata de Chiari, ricanait un membre des Granelleschi. En 1754, déjà, Goldoni a écrit sa pièce du Philosophe vénitien, et Chiari en écho a inventé un Philosophe anglais. Deux plagiaires !

Un gondolier s’étonnait :

- On m’avait dit que Goldoni se prétendît libéral…

- Mais, fit un autre à voix basse, quand les deux hommes, en 1749, ont produit deux œuvres, l’un L’école des veuves et l’autre La veuve rusée, Goldoni a exigé contre son ennemi l’intervention de la redoutable censure de notre gouvernement oligarchique. Lequel a interdit les deux comédies.

Chiari avait de son côté une partie des modernistes, et les femmes. Goldoni, lui, pouvait compter sur l’autre partie des modernistes, et sur l’appui de Gasparo Gozzi et de Casanova.

Mais le peuple réclamait de l’art et de la beauté. Les spectateurs engageaient Gozzi à embrasser l’un des deux partis. Il désirait se tenir au-dessus de cette bagarre de chiffonniers. Carlo Gozzi, pour lui, avait sa plume et son talent. Il écrivit La Tartane, sous la forme burlesque des almanachs vénitiens « à prévisions ».

Le peuple s’amusait fort. Les commentaires allaient bon train :

- Avez-vous lu comment le comte Gozzi renvoie dos à dos Chiari et Goldoni ? Il en fait deux spadassins qui se battent en duel sur la place Saint Marc…

- Oui, éclatait de rire un curé, mais leurs épées sont des gourdins et, du reste, ils ignorent l’escrime. Ils reçoivent le traitement qu’ils méritent, ces deux matamores qui ont si peu à dire, dont l’ignorance fait toute la science, et qui s’engraissent à nos dépens.

En 1750, Carlo Goldoni donna Le poète fanatique. C’était une attaque contre un poète maniaque, entouré d’autres maniaques, en lesquels il n’était pas difficile de comprendre que, de nouveau, Goldoni s’en prenait à Gozzi.

- Carlo Goldoni a officiellement déclaré la guerre à Carlo Gozzi, chuchotaient les Vénitiens.

- Oui. Les voilà, les deux adversaires face à face ! C’est un échange sans fin de libelles. Coup pour coup !

- Ils ne s’épargnent guère.

- Goldoni a même la bassesse de faire des allusions aux difficultés financières et familiales du comte Gozzi !

Gozzi ne pardonnait pas à Goldoni de mal écrire, de recopier trivialement la réalité, de donner systématiquement le beau rôle à la classe bourgeoise et le vilain à la noblesse. Il avait compris qu’au-delà d’une subversion littéraire et linguistique, Goldoni annonçait et préparait le chaos, en menaçant l’ordre établi. Un ordre qui n’avait plus que les défauts et les apparences de l’ordre, que Goldoni voulait détruire, quand Carlo Gozzi entendait le critiquer pour le restaurer et en faire renaître un ordre naturel et traditionnel.

        

         Dans La tavola rotonda, Goldoni représenta Carlo Gozzi « le rire aux lèvres et le venin au cœur ».

Seuls quelques vieux patriciens s’aperçurent du piège où il s’enfermait ainsi :

- Sa plus tragique erreur est de provoquer Gozzi à lui répondre. Goldoni se mesure à un adversaire trop fort pour lui.

Les conversations allaient bon train.

- Voyez-vous là-bas un homme qui se chauffe au soleil sur la place de Saint-Moïse?

- C’est Gozzi, répondit un de ses ennemis. Il est grand, maigre, pâle, et un peu voûté. Il marche lentement, les mains derrière le dos, en comptant les dalles d’un air sombre. Partout on babille à Venise, lui seul ne dit rien. Il est encore plus triste du plaisir des autres que de ses procès. Qu’il est généreux de languir parce que Goldoni sait divertir la foule qui honore tous les soirs nos théâtres !

- Vous vous trompez, répondit un partisan de Gozzi. Il se promène dans les coins solitaires. Il ne court pas, comme vous autres, dans tous les cafés de la place San Marco pour mendier les applaudissements et démontrer aux garçons limonadiers l’excellence de ses systèmes. Il faut bien aller au spectacle le soir, et comme Goldoni a empoisonné la scène de ses drames larmoyants, il est vrai que le comte Gozzi languit, car vous inspirez de l’ennui même aux colonnes des théâtres !

         A chaque composition de Goldoni, Carlo Gozzi opposait une satire. Les poèmes de ce dernier, ses caricatures, ses bons mots commencèrent à courir la ville, dans la bouche du petit peuple aussi bien que dans les salons de l’aristocratie. Gozzi était intelligemment féroce. Il caricaturait « le style avocassier » de Goldoni parce que celui-ci avait voulu, avant de tenter la carrière des lettres, devenir avocat. Il traitait ses écrits de « pâtée pour les cochons ».

         Tout rendait antinomiques les deux écrivains. Gozzi n’accepterait jamais, toute sa vie durant, la moindre rétribution pour ce qu’il écrivait. Carlo Goldoni, lui, ne s’asseyait jamais devant sa table avant d’avoir signé un contrat. Il courait après l’argent et, pour en gagner le plus possible, n’hésitait pas à composer seize pièces par an. Ainsi, Gozzi eut beau jeu de poser à Goldoni une question :

- N’avez-vous jamais songé à afficher, devant chez vous, une pancarte où vous écririez :  Ici, on vend la poésie en gros et au détail ?

Gozzi dépeignit l’œuvre de Goldoni et sa réforme du théâtre sous les traits d’un monstre à quatre bouches, quatre comme les genres traités par Goldoni. La première bouche était celle de cette commedia dell’arte que Goldoni songeait à détruire. La deuxième était celle de la comédie de caractères. La troisième, celle des aventures exotiques. La quatrième, celle des aventures en dialecte vénitien. Une cinquième « bouche », située… du côté du bas-ventre, avouait que c’était exclusivement pour la nourrir que Goldoni écrivait et faisait parler les autres.

Seul avec soi-même, ou en compagnie de ses amies Irene Chiellini et Sarina Barbieri, le comte Gozzi se désespérait :

- « Je pleure le théâtre mort, et j’en sanglote ».

        

- Infecte chimère ! Le monde est gâté par toi, imposteur, par ta corruption des bonnes études et des bonnes mœurs. Tes quatre bouches ignorantes, contradictoires, mensongères, pernicieuses, avilissent tout doucement le caractère de la noblesse puisque tu t’arranges pour que les nobles servent à la partie ridicule de tes saletés, tandis que les défenseurs de l’héroïsme sont, sous ta plume, des bouffons.

         Ainsi le « Solitaire » Carlo Gozzi apostrophait-il Goldoni, l’accusant d’écouter aux portes et d’enregistrer dans un dîner les propos de deux nobles, afin de s’en servir dans ses comédies pour exciter la plèbe.

La querelle, entre les deux hommes, devint épique. Le libelle était un genre à la mode.  Quelqu’un faisait remarquer :

- Gozzi déteste, chez Goldoni, la copie plate de la Nature.

- Surtout, rétorquait un autre, il est étranger à l’esprit du théâtre bourgeois. Goldoni est un bourgeois, représentant de la classe moyenne. Il écrit bourgeoisement, prosaïquement, pour les bourgeois. Ses personnages sont réels et envieux. Gozzi est un aristocrate, un poète, et il défend la poésie populaire. Ses héros sont tragiques, irréels, ironiques. C’est pourquoi ils me plaisent.

         C’était à cause de Goldoni qu’Antonio Sacchi, le plus grand acteur italien du dix-huitième siècle, avait dû quitter Venise. Carlo Gozzi reprochait à Goldoni de tuer, par sa réforme du théâtre, la comédie improvisée et les masques de la commedia dell’arte.

L’actrice Irene Chiellini s’exclama:

- Or, si Carlo Gozzi a un amour, c’est celui pour les Masques !

A la fin de 1758, si Antonio Sacchi mit enfin un terme à sa longue errance entre Saint Petersbourg et Lisbonne et revint à Venise, accompagné de sa troupe unique au monde et dans l’Histoire, ce fut à la demande pressante de Gozzi.

         Antonio Sacchi, né le 3 juillet 1708, avait commencé sa carrière comme chanteur à l’opéra de Florence. En 1738, il était apparu pour la première fois sur scène, au sein de la troupe de G. Imbro, et avait connu Goldoni. Celui-ci avait écrit pour lui plus d’un scénario mais avait parfaitement méconnu ses extraordinaires qualités. Sacchi avait l’imagination vive et brillante. Sur la scène, par ses saillies nouvelles et ses reparties inattendues, il donnait un air de fraîcheur à tout ce qu’il jouait. On reconnaissait dans ses impromptus des pensées de Sénèque ou de Cicéron.

-Ah ! ajouta la même gracieuse demoiselle que précédemment, oui ! Quel superbe improvisateur, acrobate, équilibriste et acteur que notre Sacchi !

         Gozzi, défenseur de la comédie traditionnelle, savait que Sacchi était le plus prodigieux des Arlequins :

- Que revienne Sacchi! Qu’il coure à notre aide! Nous avons tous le visage assombri par l’ennui. On nous a gavés, avec un entonnoir, de ces œuvres modernes qui se prétendent réglées et pures. Quand reviendra Sacchi, tous iront le voir jouer comme on va à un banquet. Tous riront, tous lui diront : « Mais pourquoi t’étais-tu enfui ? »… Les pédants et tant de sots nous gâchent l’air, ils nous ont coupé la respiration !

 

- C’est certain, reprit Irene Chiellini, quand Gozzi met à mal Goldoni dans des pièces intitulées Les sueurs d’Hyménée ou Les épouses reconquises, ou à travers mille sonnets satiriques, il redevient l’enfant qu’il a été. Le petit garçon vénitien qui jouait autrefois des rôles de paysans et de soubrettes n’est pas mort.

         Gasparo Gozzi, le frère de Carlo, était de l’avis presque général d’une désolante et léthargique neutralité. Il déclarait, en privé :

-         Goldoni est un mauvais auteur de comédies.

- Mais alors, l’interrompait Carlo, pourquoi le loues-tu platement dans tes articles? Ta pleutrerie me répugne.

Goldoni avait eu avec Chiari un conflit de rivalité littéraire, pour ne pas dire commercial. Ils étaient d’une surprenante fécondité. Tant de rapidité dans la composition les avait rendus indûment souverains du théâtre. Personne ne peut dire combien de temps aurait duré leur empire si Gozzi, fatigué par le déluge de leurs extravagances, ne les eût terrassés. Les deux, attaqués de toutes parts, serrés de près, jugèrent prudent de suspendre leur animosité réciproque et de signer une paix séparée, enfin de s’allier contre le jeune comte qui s’était promis de dessiller les yeux aux Vénitiens.

Il fallait qu’arrive ce qui devait arriver et que, à la fin, Carlo Gozzi et Goldoni se battent en « duel » sous les yeux du juge suprême, le peuple, sur la scène des théâtres. Ils se rencontrèrent:

- Je n’ai rien à dire de l’abbé Chiari, sinon que ses pièces sont encore inférieures aux vôtres, dit Carlo Gozzi. Vos pièces ne sont que des farces et des tissus de puérilités absurdes.

Goldoni pâlit :

- Mais elles sont reçues avec les plus grands applaudissements.

- Etant sans génie et sans lettres, vous n’avez pas fait une seule pièce qui puisse soutenir la critique.

- Ne vous en déplaise, Comte Gozzi, l’admiration des Vénitiens à mon endroit a été exaltée jusqu’à l’enthousiasme quand on a appris les louanges que M. de Voltaire m’a prodiguées.

Ils se chargèrent vigoureusement. Dans la chaleur de l’altercation, Goldoni jeta à son impitoyable critique :

- Il est aisé de trouver des défauts dans mes comédies, mais je vous prie d’observer que la grande difficulté consisterait dans la composition, par vos soins, d’un drame.

- Il est réellement facile, en effet, de trouver des défauts dans vos pièces de théâtre. Il me sera plus facile encore d’écrire des comédies propres à plaire et à charmer la nation vénitienne. Je ferai courir tout le peuple de Venise pour voir une fable théâtrale que j’intitulerai: L’amour des Trois Oranges.

- Je vous défie de faire ce que vous avancez.

- Accordez-moi quelques jours pour écrire ma pièce.

- Vous êtes jaloux de mon succès, qui est la preuve de mon talent. Faites mieux que moi.

Le défi était lancé.

Gozzi appela à son aide Antonio Sacchi et sa troupe d’acteurs. Il allait ainsi faire vivre ces comédiens que Goldoni avait précédemment ruinés et contraints à l’exil par ses prétendues innovations.

Humoriste, satiriste, polémiste, Gozzi allait se révéler auteur dramatique.

 

          Les jeunes dames de la ville étaient en joie :

- Qui aurait imaginé que, de cette conversation entre Carlo Gozzi et Goldoni, allaient naître dix chefs-d’œuvre du théâtre de tous les temps ?

- Gozzi tint parole ! Sa comédie en cinq actes, L’amour des trois oranges, fut écrite. Elle a été jouée la semaine dernière. J’y étais ! Les trois belles princesses nées des oranges enchantées ont attiré un immense concours de peuple au théâtre de Sant’Angelo.

- Ni Goldoni, ni Chiari ne s’y trouvent épargnés, n’est-ce pas ?

- En effet. Gozzi a découvert le moyen d’insérer à sa pièce la plupart de leurs absurdités, en les exposant à la dérision publique.

         Les Vénitiens oublièrent les bruyantes acclamations avec lesquelles ils avaient salué les pièces de Goldoni et de Chiari. Ils rirent de tout leur cœur des ridicules dont Gozzi les recouvrait. Ils applaudirent avec force L’amour des trois oranges, une allégorie oratoire riche en bouffonneries de masques. Il y eut sept représentations successives, malgré les efforts des partisans de Goldoni pour la faire « tomber ». Ce succès encouragea Gozzi à persévérer dans cette voie. Carlo Gozzi, qui mériterait bientôt le surnom de Vendéen de Venise, avait décidé de rester fidèle à ses racines et à sa patrie, alors que Goldoni était un corrupteur du théâtre italien et qui imitait le goût français de l’époque jusque dans la forme.

Gozzi était dans la force de l’âge et de son génie et composa, entre 1761 et 1765, ses dix « Fables théâtrales ». La troupe d’Antonio Sacchi, ultime acteur italien accompli de l’époque, capable d’approprier les maximes des grands hommes à la simplicité des gens du peuple, était à son apogée.

 La jeune actrice Irene Chiellini, épouse fidèle du Brighella d’Anastasio Zannoni, était une jeune femme d’une extraordinaire beauté, fameuse pour ses robes toujours pourpres. Elle ironisa:

- Gozzi refuse encore une fois d’être un homme de lettres stipendié. Fièrement décidé à demeurer totalement étranger à toute mentalité marchande, il a fait don à la troupe d’Antonio Sacchi de ses comédies. Goldoni, lui, les vend et cherche à les monnayer.

- Rappelle-moi les titres des pièces de Gozzi ? lui demanda l’actrice et astrologue Sarina Barbieri.

- Le dimanche 25 janvier 1761, à la fin du Carnaval, ce fut L’amour des trois oranges, au théâtre de San Samuele. Et puis Le Corbeau, et Le Roi Cerf, ensuite Turandot, la fantastique Femme Serpent, et Zobéïde, et Les gueux heureux, et Le Monstre bleu, et L’oiseau vert, enfin Zeïm roi des génies.

- Quels titres enchanteurs! Ces fables de Gozzi, dans leur séduisante légèreté et leur profondeur innocente, sont-elles comme on le dit une réhabilitation de son enfance?

- Davantage. Une réhabilitation de l’enfance du monde. Oui, conclut Irene Chiellini, la vérité est qu’il s’est agi de dix formidables coups de génie, en cinq ans !

 

- Que disent les journaux ? demanda Irene Chiellini.

- Les chroniques rapportent que les pièces de Gozzi font « pleurer et rire », lui répondit Sarina Barbieri.

Les deux amies se mirent à deviser avec gaieté. Elles convinrent de ce que les œuvres du comte Gozzi étaient riches et complexes. Mille récits y étaient emmêlés dans une seule action, et s’y organisaient autour d’une intrigue centrale.

Traitant de l’amitié, de l’amour fraternel, de l’abnégation, Le corbeau proposait une sagesse de bon sens et introduisait dans la dramaturgie italienne des passions extrêmement fortes. Le Roi cerf, d’inspiration persane, commençait par un merveilleux prologue où « l’historien de place » Cigolotti était joué par Anastasio Zannoni, l’un des meilleurs acteurs d’Antonio Sacchi. Intrigues de cour, faux courtisans, honnêtes hommes de palais y étaient mis en scène.

- Ainsi que La Femme serpent, se réjouit avec sa naïveté naturelle Irene Chiellini, cette oeuvre est pleine de métamorphoses, de sortilèges, de jeux scéniques. Le féerique y prédomine!

- Oui ! Ces spectacles sont une des singularités de la nation italienne ! lui rétorqua Sarina Barbieri.

Turandot, cette fois sans aucun élément de machinerie - ni fantastique, ni charmes, ni transformations - connut une immense fortune, sept soirées de suite.  Zobéïde, de par son titre même, était une caricature des mauvaises tragédies. Dans cette émouvante allégorie consacrée à la nécessité de l’obéissance, la loyauté s’opposait à l’hypocrisie. Les gueux heureux, une pièce écrite à la façon de Turandot, était riche en allusions sur les monarques de l’époque et décrivait un royaume rendu malheureux par ses mauvais ministres.

Tandis que Goldoni essuyait une série d’échecs avec des canevas de commedia dell’arte d’abord destinés à la Comédie italienne de Paris, les dernières fables théâtrales de Gozzi marquèrent un retour à sa manière satirique et parodique.