OLIVIER ET GERTRUDE

 

Par Olivier Mathieu (1969).

 

Ce texte a été écrit par Olivier Mathieu, à Marly-le-Roi, en 1969, à l’âge de huit ans.

 

Il a été publié, à peu de centaines d’exemplaires, au printemps de 1983, et est aujourd’hui très difficilement trouvable.

 

Le texte qui suit est rigoureusement et totalement fidèle au manuscrit original (1969).

 

Entre crochets et en caractères gras, l’auteur a ajouté, en 2007, des commentaires à l’intention des lecteurs.

 

[ Commentaire introductif d’Olivier Mathieu (2007). On voudra bien me pardonner si je commence, d’emblée, par un commentaire. Mais il convient de situer les circonstances de la rédaction de ce texte. Que l’on tâche donc de s’imaginer un enfant de huit, et bientôt neuf ans, qui n’a jamais été à l’école, qui a les cheveux longs jusqu’à la ceinture, qui n’a jamais regardé la télévision, qui savait lire et écrire peu avant d’avoir quatre ans, qui étudie le latin, le grec, le piano et le violon depuis l’âge de cinq ans. Cet enfant, dans la banlieue parisienne, précisément à Marly-le-Roi (7, square des Aubades, au rez-de-chaussée, appartement n° 111), dactylographie, sur une vieille machine à écrire, le texte que voici, commencé sans le moindre scénario et poursuivi au fil de l’imagination. En face de lui, par la fenêtre, il aperçoit ce qui est encore, par maints aspects, une campagne. C’est la banlieue parisienne de l’ouest de Paris, à une époque (1969, donc) où l’immigration se réduit, pour l’essentiel, au moins à Marly-le-Roi, à l’immigration portugaise, espagnole, italienne voire polonaise. Mes occupations consistent à jouer au ballon et aux billes, puis, rentré chez moi, à me plonger dans la lecture de livres dont les copains de mon âge ne soupçonnent pas même l’existence (Homère, Sophocle, Virgile, Edmond Rostand, Giovanni Guareschi, le dessinateur Christophe, Jules Laforgue, Cervantès, Villon, Molière, Alexandre Dumas, Jules Verne, pour n’en citer que quelques-uns). Quand je ne jouais pas au ballon, je m’allongeais sur mon lit, ma mère m’apportait des tartines de bon pain blanc recouvertes de Nutella. Mais aussi, je trouvai le temps de commencer, de continuer, et d’achever en très peu de jours « Olivier et Gertrude ». Il ne me vint évidemment même pas à l’esprit, en cette année 1969, que ce texte doive jamais être publié. ]

 

 

« OLIVIER ET GERTRUDE ».

 

Personnages :

Le marquis, la Marquise, leur fille Gertrude. Agamemnon, Théodora (serviteurs). Le baron Charles de Vaupré. Le troubadour Olivier, déguisé.

 

Le marquis :

-         Non, ma fille. Tu n’épouseras pas ce troubadour ! Je te destine, tu le sais, au baron Charles de Vaupré.

Gertrude :

-         Je n’aime pas cet homme : il louche et boîte, et il lui manque un bras.

La marquise :

-         Crois-tu, Gertrude, que j’aimais ton père, quand on me força à l’épouser ? De plus, les petits défauts physiques qu’il peut avoir sont largement compensés par sa richesse et sa noblesse, et…

Agamemnon :

-         Le baron Charles de Vaupré !

Un petit homme bossu, manchot, boiteux, loucheur, entre.

Le marquis :

-         Baron !

Le baron :

-         Marquis !

Le marquis :

-         Gertrude ! Viens embrasser ton promis.

Gertrude :

-         Hum !… Oui… mon père. (A part) : Et mon cher Olivier, qui est si beau, que fait-il ? Il devrait venir, et me délivrer.

Nous passerons ce moment, mais noterons seulement les réflexions de Gertrude : « Peuh ! Quelle haleine ! Il sent comme un taureau. Et sans dents ! »

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007). Je répète que, ici, l’orthographe et même la ponctuation correspondent strictement au manuscrit de 1969. Ainsi, j’ai respecté, au début, la majuscule à « Marquise », tandis que « marquis » n’en a pas. ]

 

Théodora :

-         Un jeune troubadour désire être reçu.

Le marquis :

-         Faites-le entrer.

Un jeune homme, noir, yeux châtains, boiteux et s’appuyant sur une canne, fait son apparition.

Le marquis :

-         Quel est ton nom ?

Le troubadour :

-         Joseph.

Le marquis :

-         Où vas-tu et d’où viens-tu ?

Joseph :

-         Je viens d’Italie, et je rentre chez moi à travers la France.

Le marquis :

-         Où habites-tu ?

Joseph :

-         En Hollande.

Le marquis :

-         Tu es marié ? Tu as des enfants ?

Joseph :

-         Marié ? Oui… plusieurs fois même. Mes enfants ? Quelques petites centaines.

Le marquis :

-         C’est bien. Que sais-tu faire ?

Joseph :

-         Je sais dire la bonne aventure, et je connais, outre plusieurs tours, des paroles magiques qui font oublier des personnes à d’autres, et d’autres qui rendent la gaieté.

Le marquis :

-         Agamemnon ! Théodora ! Préparez un festin !

 

LE FESTIN.

Le marquis :

-         Maintenant, dis-nous l’avenir.

Joseph :

-         Par qui est-ce que je commence ?

Le marquis :

-         Par moi !

Joseph :

-         Donnez-moi votre main. Je vois… Je vois un homme… c’est un imposteur ! Il va enlever… quelqu’un, en prétendant… vouloir… aller à la chasse. Il faut… le jeter… en prison, sinon… je vois… de grands malheurs… sur toi et les tiens.

A ce moment, le baron entre.

Le baron :

-         Excusez-moi, j’ai dû aller préparer une surprise pour tous, pour demain.

Joseph :

-          A qui dois-je prédire l’avenir ?

Le baron :

-         A moi !

Joseph :

-         Donnez-moi votre main. Je vois… un grand malheur… pour vous… demain. Vous préparez quelque chose…

Le baron :

-         C’est exact.

Joseph :

-         Mais… vous serez découvert, et on vous jettera au cachot.

Le baron :

-         Ah ah ah ! Jamais je n’ai autant ri ! Ah ah ah !

Joseph :

-         Demain, peut-être ne rirez point !

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007). Le « peut-être ne rirez point » est fidèle, ici encore, au manuscrit de 1969. A noter aussi, dès à présent, des « thèmes » - celui du travestissement, des prédictions et de la prison – qu’auront notés mes amis, et mes lecteurs les plus fidèles. ]

 

-         Maintenant je vais, si vous le désirez, prédire l’avenir à madame.

La marquise :

-         Volontiers.

Joseph :

-         Votre main est obscure. Je n’y vois pas grand-chose. Je peux vous dire que vous avez l’esprit ténébreux. Je ne peux rien dire de plus. Et maintenant, Monsieur le marquis, je vais dire l’avenir à votre fille, si vous le permettez.

Le marquis :

-         Je permets.

Joseph :

- Voici une main claire. Je vois un homme qui se fait prendre pour un autre. En vérité, il se nomme Olivier. Il s’est fait prendre pour… Oh ! Je vois tout ! Marquis ! Ecoutez-moi ! L’homme que vous avez à côté de vous, qui est-ce ?

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007). Passage assez étonnant, car je n’avais jamais lu, à cette époque, les Mémoires de Carlo Gozzi, où celui-ci écrit : « Je suis un homme que l’on a toujours pris pour un autre ». ]

 

Le marquis :

-         Le baron de Vaupré.

Joseph :

-         Nenni ! C’est Olivier. Il cherche un prétexte pour enlever votre fille.

Le marquis :

-         Puis-je te croire ?

Joseph :

-         Oui.

Le marquis :

-         Baron, est-ce vous. Ou êtes-vous Olivier ?

Le baron :

-         Je suis Charles de Vaupré ! C’est une fausse accusation !

Le marquis :

-         A moi la Garde ! Sus à l’imposteur ! Au cachot !

Quelques gardes jettent le pauvre baron en prison.

Le baron :

- Je proteste ! Je proteste ! Un Vaupré ! Je suis un Vaupré ! Et un Vaupré ne se laisse pas traiter comme un chien ! Jamais je n’épouserai votre Gertrude ! Je proteste… C’est… IMMONDE ! CRAPULEUX ! Je proteste !

Joseph :

-         Heureux d’avoir empêché le mariage d’Olivier et de Gertrude, je vais continuer ma route. Si vous voulez un conseil, laissez cet imposteur longtemps en prison, attendez le vrai baron, et mariez votre fille. Adieu !

 

Et Joseph partit, mais à peine fut-il à une lieue du château qu’il enleva ses habits et redevint… Olivier.

Quelques jours après, déguisé en le baron Charles de Vaupré, il retournait au château du marquis.

-         Bonjour, mon cher Charles.

-         Bonjour, mon cher.

-         Avez-vous fait bon voyage ?

-         Hélas, non ! Mes serviteurs m’ont abandonné, et mon cheval est mort.

-         Mon dieu, quel dommage !

-         Oui !… Et Gertrude, va-t-elle bien ?

-         Oui. Mais… savez-vous qu’Olivier, dont elle est folle, s’était fait prendre pour vous, et qu’il voulait l’enlever !???

 

Le marquis, le baron, Gertrude.

Tupue (serviteur).

 

-         Dieu ! Que le monde est méchant !

-         Oui.

-         Mais allons voir votre fille.

-         Oui.

-         Tupue !

-         Monsieur.

-         Annoncez-nous.

-         Madame, votre père, et le baron Charles de Vaupré.

-         Que venez-vous, baron, me salir la vue ? Vous me salissez déjà l’esprit, maintenant, la vue, et bientôt… le corps.

-         Gertrude de mon cœur, n’êtes-vous pas sensible à mes charmes ?

-         Quels… charmes ? Borgne, manchot, boiteux !

-         Je vous le disais, baron : elle n’aime qu’Olivier, mais… je vais vous laisser, persuadé que vous la charmerez…

-         Oui… je lui dirai que son corps est doté d’attributs beaux et bons, que…

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007). Le mot « doté », que l’on vient de lire, était orthographié « d’oté » dans le manuscrit de 1969.]

 

-         Madame la marquise !

-         Rustres ! Alors, marquis ! Alors, baron !

-         Je…

-         Nous…

-         N’avez-vous pas honte ?

-         De… ?

-         De ?…

-         M’avez-vous saluée ?

-         Madame, sans vouloir vous flatter, je pense que, grâce aux soins de votre mari, votre corps est suffisamment raboté, mais que, par contre…

-         Rustre ! Goujat ! Insolent !… Marquis ! Est-ce cet homme que vous destinez à Gertrude ? Ce paysan, ce manant ? A moi ma Garde !

-         La Garde de Madame, annonça Tupue.

-         Gardes, mettez cet homme en prison !

Le marquis, intervenant :

-         A moi ma Garde !

-         La Garde de monsieur le marquis, annonça Tupue, flegmatique.

Une bataille s’ensuivit !

Le baron, sur l’ordre du marquis, fit sortir Gertrude. Mais, à peine dans le couloir, il se changea en Olivier, enleva Gertrude et partit avec elle.

Le lendemain, les deux Gardes personnelles de M. le marquis et de Madame étaient fourbues de se battre, le marquis cria :

-         A moi mes femmes ! A moi, mes esclaves ! A moi, ceux qui m’aiment !

Le marquis appela, lui aussi, des troupes fraîches.

Par les fenêtres, on vit une petite troupe qui montait en renfort… Le marquis attendait Grouchitte, la marquise Blouchaire.

-         C’est Grouchitte, cria avec fougue le marquis.

C’était Blouchaire ! Et le marquis alla ainsi rejoindre le véritable marquis Charles de Vaupré dans ses cachots. Nous l’y laissons, et ne le reverrons plus.

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007). Le texte « Et le marquis alla ainsi rejoindre le véritable marquis Charles de Vaupré dans ses cachots » est fidèle, ici encore, au manuscrit de 1969. Il fallait lire « baron Charles de Vaupré ».]

 

Lorsqu’Olivier et Gertrude jugèrent qu’ils étaient suffisamment éloignés, et à l’abri d’éventuelles poursuites, ils décidèrent avant tout de se marier. Ils rencontrèrent justement un homme qui accepta de les marier.

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007). Après le « thème » de la prison, voici en quelque sorte celui de l’exil et de la fuite. On notera, de même, un peu plus loin, les nuances anti-cléricales, et bien des petits détails qui « évoquent » et annoncent, dès 1969, des événements largement postérieurs de ma vie. ]

 

-         Oui… mais… êtes-vous curé ?

-         Disons que je le suis à l’occasion…

-         Ah ? Comment cela ? Expliquez-nous…

-         Je vais satisfaire à votre curiosité. Je suis un fripon, un vrai fripon ! je passe ma vie à détrousser les gens, et c’est un joli métier ! parfois, habillé en curé, je vais dans un monastère, et je le dévalise… parfois, je dévalise des femmes auxquelles j’ai fait croire que je les aimais. Donc, si vous le voulez, je peux m’habiller en curé, et vous marier.

-         Fort bien, mariez-bous, répondit Olivier.

-         Mais… je… hasarda gertrude.

-         Pas de mais, pas de je, ma demoiselle, annonça le faux curé.

-         Oui… mais si…

-         Rien du tout ! Je vous marie. Je vous demande de vous mettre debout, les bras levés au ciel, de fermer les yeux, et de me laisser faire.

Olivier et Gertrude, obéissant, l’entendent marmonner des paroles incompréhensibles. Puis :

-         C’est fait.

Gertrude hasarda :

-         Marie-t-on ainsi, dans le rite chrétien ?

-         Non ! répondit calmement le faux curé.

-         Mais nous voulions être mariés dans le rite chrétien. Et dans quel rite ?

-         Mais… je croyais que vous vouliez être mariés dans le rite… tibétain.

-         Oooooooooooooooooh !

-         Oh !

-         Voyons, camarades… Chrétiens, ou Tibétains, quoi de changé ? Rien. Je vais vous faire une proposition. Associons-nous : nous dévaliserons les gens, en parcourant la France.

-         D’accord ! s’écria le bouillant Olivier.

-         Je… mais… si… dit Gertrude pour la forme.

Et  la nuit , en dormant, nos trois compères rêvaient… De quoi ? Si vous le voulez, voici leurs rêves…

Olivier imagina un dialogue dans la prison où le baron Charles de Vaupré et le marquis étaient enfermés…

-         Ah, marquis ! Avez-vous compris que je suis le véritable…

-         Silence, baron ! Le véritable Charles de Vaupré est avec ma fille, et je lui ai dit de la protéger durant le combat que ma furie de femme me livre. Il doit être en train de lui conter fleurette, et il va bientôt venir nous délivrer.

-         Lui ? Quel intérêt y aurait-il ? En ce moment il doit être bien loin, avec Gertrude !

-         Niez-vous que vous êtes un imposteur ?

-         Oui. Quelles preuves avez-vous que c’est moi, l’imposteur, et pas lui !

-         Il m’a montré le tatouage des Vaupré, sur ses bras !

-         Comment, SES bras ? Le baron Charles de Vaupré n’est-il pas manchot ?

-         Si !

-         Hum ! Alors comment pourrait-il avoir deux bras ?

-         Baron, c’est vous !!!???

-         Mais oui.

-         Et c’est lui l’imposteur !

-         Encore oui !

-         Toc, toc, toc !

-        

-         Entrez.

La femme du marquis entrait.

-         Je viens vous dire, Messieurs, que vous, imposteur, vous resterez toute votre vie en prison, et que vous, marquis, vous serez la seule compagnie de monsieur… Quant à la nourriture, elle vous sera jetée chaque dimanche matin en compagnie d’une bougie et d’un briquet.

-         En quoi consistera-t-elle ?

-         En une cruche d’eau et en un quignon de pain avec, quelquefois, des os de poulet. Adieu, Messieurs, car vous ne verrez plus jamais personne, excepté un curé qui sera renouvelé chaque fois qu’il le faudra. Ainsi, vous aurez des messes, des sermons, etc… Je vous souhaite bien du plaisir, car… il répète chaque mot dix fois, et ne dit que des sermons, messes ; qui plus est, il parle à longueur de journée et de nuit.

 

Voici donc ce que rêva Olivier. Gertrude, elle, eut des cauchemars… Sa mère lui reprochait de s’être mariée avec un troubadour, surtout par un faux curé… Enfin elle eut une nuit exécrable. Le fripon, lui, rêva qu’on le décorait de l’ordre des Grands Fripons. Le matin, Olivier se réveilla le premier.

-         Réveillez-vous, paresseux ! Allons, debout !

-         Oui, maman, je me lève ! Tupue, apportez-moi mes…

-         Voyons, Gertrude… c’est moi, Olivier !

-         Ah ! C’est toi…

-         Où est donc notre nouvel ami ?

-         Il est là… Mmmmh ? Tiens, où est-il ? Je ne le vois pas…

-         Là-bas !

-         Lui ?

-         Un papier !

-         Voyons… je lis… « Mes chers amis, après avoir passé une bonne moitié de nuit, je me suis réveillé, et mon caractère de fripon a repris le dessus… je vous ai emprunté votre argent et suis reparti vers de nouvelles aventures… Lorsque j’aurai fait fortune, je vous le rendrai ; votre compagnon d’un jour ».

-         Ooooooh ! Notre argent !

-         Ce qui est pire, nos… habits.

-         Quoi, nos habits ?

-         Il les a pris !

-         Nos chevaux !

-         L’horrible homme !

-         Faisons face à la situation. Nous n’avons plus rien, et nous sommes en plein bois.

-         Qu’allons-nous faire ? Si nous sortons du bois, nus…

-         Nous allons…

-         Oh !

-         Quoi ?

-         Là-bas ! C’est notre voleur ! Il se repose…

-         Reste là. Je vais l’attaquer.

 

Olivier rampe de buisson en buisson, saute sur l’homme, l’assomme, puis crie :

-         Gertrude ! Viens.

-         Olivier ! As-tu vu ? s’écrie Gertrude.

-         Quoi ?

-         Ce n’est pas… lui.

-         Tant pis !

 

Aussitôt, Olivier s’habille en l’homme, puis entend une femme crier…

-         Sigismond, où êtes-vous, vilain farceur ?

Aussitôt, elle rejoint son mari, ligotée comme lui.

Gertrude remarqua :

-         Ils nous ressemblent comme deux gouttes d’eau !

-         Ce n’est pas grave : prends les habits.

Et, habillés en seigneurs, ils repartent…

-         Vois-tu ce château ?

-         Oui.

-         Allons y demander l’hospitalité.

Arrivés à quelques centaines de mètres du château, ils voient s’avancer vers eux un cortège…

-         Messeigneurs, venez vite… Le vicomte Archibald d’Artichaud est arrivé.

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007). On lit « le vicompte », en cette occasion, dans le manuscrit de 1969.]

 

            Ils sont entraînés par une foule de serviteurs dans le château, sans pouvoir placer un mot… Puis, laissés seuls dans le château…

-         Gertrude, écoute… N’aie pas l’air étonnée à tout ce que je dirai, et…

-         Monsieur le vicomte Archibald d’Artichaud ! s’écrie un serviteur.

L’homme se jette à genoux aux pieds d’Olivier.

-         Excusez-moi pour ce que j’ai fait hier ! Je vous donnerai…

-         Je vous excuse, vicomte ! Ces choses n’ont pas d’importance !

-         Je … Vous êtes trop bon !

-         Reconduisez monsieur…

Dans la cour, plus tard :

-         C’est incroyable : j’ai blessé sa fille, et je m’attendais au bas mot à être pendu, et il me dit : « Ces choses-là n’ont pas d’importance ». Il a changé ! Incroyable !

Voici ce que se disait le vicomte Archibald d’Artichaud…

 

            Le lendemain, le baron Vipère d’Afrique entrait dans la chambre d’Olivier.

-         Je vous en supplie, commença-t-il…

-         J’ai réfléchi : je vous pardonne.

-         Vous… vous… vous… vous… j… je… nous.

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) Ce « Vous… vous… vous… vous… j… je… nous » est conforme au manuscrit de 1969.]

 

-         Reconduisez-le.

Plus tard, dans la cour :

- C’est fabuleux ! J’ai brûlé (d’ailleurs sans le faire exprès) vingt hectares de blé : et je m’attendais à être écartelé, ou brûlé à petit feu… et il me pardonne ! Quand je pense qu’il y a un mois, il a pendu un paysan qui avait brûlé quelques mètres de blé sans le faire exprès. C’est inimaginable ce qu’il a  changé !

 

Cette scène se répéta souvent, mais bientôt un homme nu entra au château. Un garde cria :

-         Toi, sale gueux ! Où vas-tu ?

-         Quoi, vous m’insultez, moi !

-         Un paysan nu, faudrait-il que je lui baise les pieds ?

-         Vous serez pendu pour cela !

-         Que venez-vous faire ici ?

-         Je suis votre chef !

-         Vous !???

-         Oui, moi ! Votre chef n’a-t-il pas disparu ?

-         Non. Il est… tiens, le voici.

-         Que se passe-t-il ?

-         Monseigneur, cet homme se fait prendre pour vous. Je vais lui donner cent coups de bâton.

-         Monsieur, qui êtes-vous ?

-         Je suis chef de… bref, je suis vous. Ou plutôt : vous n’êtes pas moi…

-         Je vois… Hôla, garde… Va chercher un docteur…

Un médecin arrive…

-         Monseigneur ?

-         Examinez ce monsieur… N’est-il pas fou ?

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : le lecteur commence sans doute à reconnaître les « thèmes » qui reviennent sous la plume de l’auteur (un enfant de huit ans) : la prison, la fuite, l’exil, le travestissement, des personnages « nus », la folie. Le personnage des deux autres « comédies » que j’ai écrites en 1969 s’appelait « Le Fou ».]

 

            Le médecin examine le véritable chef…

-         Monseigneur, il est sain de corps et d’esprit.

-         Tiens ? Vous souvenez-vous de cette affaire d’argent, cette dette… Ne décelez-vous vraiment rien…

-         Ah ! Il… Bien, Monseigneur… Je vais le réexaminer…

Puis :

-         Monseigneur, je m’étais trompé… Cet homme est… dérangé… fou… A propos, cette dette ?

-         Quel traitement ?

(Bas) – Ma dette, Monseigneur…

-         Je vous la supprimerai peut-être… Cela dépend… et ce traitement ?

-         Il faut… il faut… euh… l’exiler en Chine.

-         Bien… Gardes ! exilez-le en prison !

-         Où cela ? A propos, votre dette…

-         En Ch… prison ! Oui, en prison !

-         Bien.

-         Ma dette ?

-         C’est bien : je la supprime.

 

Le lendemain, une femme nue, elle aussi, se dirigeait dans la direction du château (de son époux) allégrement, persuadée qu’il avait repris ses droits. Le médecin, qui commençait à comprendre le changement de caractère de son souverain, exila la femme auprès de son mari.

Mais bientôt Olivier, s’ennuyant, dit :

-         A cette vie de roi où on passe sa vie à boire, à manger, à dormir, et à rire, je préfère ma vie vagabonde.

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : nous conseillons au lecteur de relire, à ce point, ma nouvelle « Le mari de merde », sur le site de M. Daniel Fattore. ]

 

Alors Olivier réunit tous ses serviteurs, médecins, gardes, paysans. Il distribua le trésor royal aux serviteurs, gardes et paysans, les meubles et le château aux médecins qui en firent un hôpital dont la devise est : « Nous prenons une personne en bon état, nous vous la rendons malade si pas morte »). Malgré les cris de Gertrude qui disait :

-         Quand ma mère saura que tu es roi, elle ne verra aucune objection à notre mariage.

-         La liberté avant tout, répondait Olivier.

 

Les poches bien remplies, ils partirent allègrement ; ils se marièrent, d’abord, considérant le mariage du fripon nul. Puis ils repartirent, et tout alla très bien, jusqu’au jour où ils se firent dévaliser… Un jour, arrivant dans une auberge, qui semblait fort correcte, ils furent accueillis par le patron.

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : toute la fin de la « comédie » intitulée « Olivier et Gertrude » va être consacrée aux aventures des deux personnages dans cette auberge. Il n’est pas à exclure qu’on puisse y trouver un reflet de ma première enfance, pendant laquelle je fus en effet souvent confronté à la nécessité de dormir à l’hôtel. Je renvoie à ce sujet, sur le site même de M. Daniel Fattore, au texte du roman « Cent pages d’amour » écrit par ma grand-mère, Marie de Vivier (1971).]

 

- Messeigneurs ! Me ferez-vous l’honneur de loger dans mon auberge ?

-         Oui.

-         Parfait. Combien de temps désirez-vous rester ?

-         Trois ou quatre jours.

-         Je prends note : cinq jours.

-         Quatre !

-         C’est entendu, cinq ! Voulez-vous une vue sur la plaine, ou sur le bois…

-         Sur le bois…

-         Bien ! Quel sera votre menu ? Poulet, caviar, champagne, ou champagne, caviar, eau et poulet ?

-         Nous prendrions autre chose que…

-         C’est entendu : vous prenez le deuxième menu. Entrez, messieurs. Ah, je vous avertis : on paye comptant !

Et le patron montra une note : « Six jours d’hôtel, 300 ducats d’or. Trois dîners par jour, 400 ducats d’or. Vue sur bois, 800 ducats d’or. Menu : deux mille ducats d’or. Total : dix mille ducats d’or ».

-         C’est du vol !

-         Le total est faux !

-         Pour quatre jours…

-         Messeigneurs ! Oui, quatre jours, mais… de paradis !

-         Je l’espère ! Voici dix mille ducats d’or. Mais c’est du vol !

-         Eh, Monseigneur : il faut vivre ! Et je vis… bien ! Asseyez-vous là. Je vais vous faire à dîner.

Quelques instants plus tard, le drôle revient.

-         Monsieur, monsieur ! Ma cuisinière est morte ! Pour ce soir, vous contenterez-vous d’un menu moins bon, mais tout aussi nourrissant ?

-         Oui…

-         Puisqu’il le faut ! Mais apportez vite !

Il revient aussitôt avec un pain rassis, de l’eau boueuse et des glands.

-         Ooooh ! Quoi ? Moi, manger…

-         Olivier !?? Ce pauvre homme a perdu sa cuisinière, il ne sait plus ce qu’il fait. Excusez-le.

-         Mmmmmh, bon, j’excuse ce manant.

Quelques instants plus tard, l’abominable fripouille revient :

-         Ah, Seigneur ! Par un concours fâcheux de circonstances, je devrai… vous devrez occuper une autre chambre… un rien moins luxueuse.

-         Mmmmmmmmh ! Bon ! J’ai sommeil, alors vite. Mène-nous à notre chambre.

-         Bien, monseigneur !

Ils sortent de la maison.

-         Voici votre demeure.

-         Humpf ! Que ? Quoi ? Quand ? Qui ? L’étable !

-         Aïe aïe aïe ! Ma cuisinière qui est morte ! Pitié ! Pour une fois, dormez dans le foin, je vous promets que mes vaches ne vous ennuieront pas !

-         Pars, voleur ! Laisse-moi dormir ! Mais demain ?

-         Oui, oui !Soyez-en certain !

 

Le lendemain, sitôt éveillés, ils se ruèrent vers l’auberge. L’abominable canaille les arrêta, sur le pas de la porte.

-         Monsieur ! N’entrez pas dans cette tenue ! Vous voici plein de crotte, de bouse et de foin !

-         Est-ce notre faute, si vos vaches et chevaux nous ont « fait » dessus ?

-         Eh oui !

-         Comment cela ? Eh, manant, te moques-tu de moi ?

-         Non ! C’est votre faute, car… pourquoi vous êtes-vous mis sous les postérieurs de mes vaches, au moment précis où elles « faisaient » ?

-         Moi, je…

-         Aaaaah ! Ma cui…

-         …sinière, oui, je sais. Hum ! Je dois donc me laver pour entrer ?

-         Exact.

-         Et… où ?

-         Dans l’abreuvoir.

-         Te fiches-tu de moi ?

-         Ma cuisinière…

-         Satanée cuisinière ! C’est bon, j’y vais…

Et quelques heures de décrassage plus loin…

-         Où est la salle de déj…

-         Messeigneurs, l’heure du déjeuner est passée. Mais dans la fosse à purin, il y a des glands.

-         Oooooh ! On ne se moque pas impu…

-         Ma cuisinière.

-         Si je ne mange pas à midi, je t’étripe. Tu entends ?

-         Fort bien.

 

Et à midi…

-         Où est mon repas ?

-         Monsieur, une dernière fois, je vous en supplie ! Pensez à ma cuisinière ! Vous n’aurez que des glands aujourd’hui.

-         Je te… Je vais t’étriper, je te l’avais dit.

-         Monsieur, ah, monsieur ! Vous m’aviez dit que vous m’étriperiez à midi ! Il est midi et quart !

-         Drôle, te payes-tu ma tête ?

-         Pensez à ma cuisinière ; ce soir, vous mangerez beaucoup !

-         Mmmmmmmmh ! Bon !

-         Vous l’aurez, votre repas.

-         Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

-         A ce soir.

-         Pouvons-nous aller dans notre chambre ?

-         Monsieur…

-         Quoi ?

-         Monsieur… J’en ai…

-         Je m’en doute, que vous avez des chambres !

-         Non… j’en ai… perdu la clé ! (Puis, très vite) : Mais vous l’aurez ce soir.

-         Et où puis-je aller me reposer ?

-         J’ai une chambre où vous pourrez passer la journée.

-         Qu’est-ce ?

-         Un débarras… vous verrez, il vous conviendra.

-         Je vais t’étrangler…

-         Olivier, Olivier, soyez chic, dit Lucinde, vous voyez que ce pauvre homme est affligé de la mort de sa…

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) Comme je l’indiquais déjà dans l’édition de 1983 de ce texte, on trouve ici « Lucinde » à la place de « Gertrude » parce que j’écrivais à la même époque un autre texte – qui a été perdu – dont l’héroïne s’appelait Lucinde.]

 

-         De sa cuisinière, je sais ! hurla Olivier… Ah, manant, sans ma femme, il y aurait belle lurette que tu aurais été étranglé !

 

Et le soir…

-         Mon repas !!?… Hôla ! Mon repas ???!…… répondras-tu ?

-         Va le chercher, Olivier.

-         Oui. Hôla, drôle !

-         Je suis ici, messire, répondit une petite voix tremblotante.

-         Quoi, vous êtes couché, alors que…

-         - Je… suis malade…

-         Gertrude !

-         Oui ?

-         Cet homme est malade. Je vais appeler un médecin, ainsi il mourra plus vite.

-         Tu es sanguinaire : un médecin pour un malade ! Tu veux le tuer !

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : réminiscences plus ou moins volontaires de Molière.]

 

-         Oui, je veux le tuer.

-         Olivier ! Je veux qu’il vive : ce pauvre homme a perdu sa cuisinière, et il est malade. Je vais le soigner. Or, pour soigner quelqu’un, deux règles : jamais de médecin, et des soins abondants.

-         Hélas ! Ma pauvre Gertrude ne comprend pas que tout cela, c’est de la comédie ! Ce… bandit, cet escroc fait croire que sa cuisinière est morte, puis maintenant il est malade, et Gertrude croit cela ! Et, comme je vois les choses, je ne mangerai et dormirai pas de si tôt, pensa mélancoliquement Olivier.

-         Tu es malade, soit ! Mais je veux mon repas ! Et mon lit !

-         Monsieur, j’obéis. Malgré les blessures qui me…

-         Olivier ! Non ! Tu ne forceras pas cet homme à se lever. Monsieur, recouchez-vous !

-         Gertrude ! Non… non… non… ce n’est…

-         Silence. Viens, Olivier, allons dormir.

-         Où ?

-         Dans la grange.

-         Euh… et mon… repas ?

-         Des glands, du pain et de l’eau.

-         Mais…

-         Pas de mais.

-         C’est-à-dire…

-         Pas de c’est-à-dire.

-         Bon.

-         Monsieur, si vous avez besoin de quelque chose, sonnez à cette cloche : nous viendrons.

-         Gertrude ?

-         Oui ?

-         TU viendras.

-         Non, Olivier. Nous viendrons à deux soigner ce pauvre homme !

-         Gertrude ! Cet homme n’est pas pauvre ! Il me vole…

-         Sa cuisinière...

-         Ca suffit! Je vais dormir ! Mais, sale fripon ! Jure-moi que demain…

-         En effet ! Je le jure !

-         Vous me jurez de…

-         C’est cela.

-         De ?

-         Exact !!

-         Huuumpf ! Bon. Mais gare à toi, si…

-         N’ayez crainte, ce sera fait.

-         Hum ! Bon. Viens, Gertrude.

 

Après une nuit où ils furent « gorettés » par des bœufs, ils eurent la désagréable surprise de trouver ce petit mot.

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : ce mot, « gorettés » (d’après « goret »), qui se retrouvait dans mes autres comédies de 1969 et 1970, avait ou voulait avoir un sens obscène, bien que très vague à mes yeux.]

 

« Mes chers clients, j’ai l’honneur de vous annoncer l’arrivée d’une personne, qui vous remplira de joie. Votre dévoué, R. Shadic. Post scriptum, j’ai emprunté votre clé de grange, et j’en ai, bien entendu, bouclé la porte ».

 

Quelques heures plus tard, un gros homme arrivait…

-         Messieurs, de quel droit avez-vous osé me séquestrer, puis me relâcher après m’avoir dévalisé ? De quel droit occupez-vous ma grange ? De quel droit…

-         Monsieur ? Je…

-         Répondez-moi.

-         Oh ! Je comprends… Monsieur… Vous avez été séquestré, et dévalisé ?

-         Vous le savez bien.

-         Il n’y avait personne donc à votre hôtel ?

-         Non.

-         Monsieur, c’est une méprise. Nous sommes arrivés ici, et un homme qui se dit R. Shadyc…

-         R. Shadyc ! Messieurs, ne me demandez rien. Sortez.

 

[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : j’ai respecté, ici encore, l’orthographe originale du manuscrit de 1969, où l’on trouve en effet d’abord « Shadic », puis, à deux reprises, « Shadyc » .]

 

 

Le gros homme ferme à double tour auberge et grange, et part…

-         Adieu, messieurs ! Continuez votre route !

 

Et voilà Gertrude et Olivier démunis d’argent, en haillons, couverts de boue et de bouse, repartant au hasard des chemins…

 

FIN

 

 

[ Commentaire final d’Olivier Mathieu (2007) : au-delà de quelques longueurs, répétitions ou maladresses aisément pardonnables à un auteur de huit ans, dans un texte où il serait par ailleurs vain de trop chercher quelque « rationalité » que ce soit, j’ose espérer que cette lecture ait pu divertir plus d’un des lecteurs.

Le fait est que ce texte, écrit en 1969 avec tout au plus deux ou trois fautes d’orthographe (signalées ici), suscita l’enthousiasme non seulement de ma mère, mais de tous ceux qui, à l’époque, le lurent.

Lors de sa parution, en 1983, il suscita encore l’admiration – pour le fait, avant tout bien sûr, qu’il ait été écrit par un enfant de huit ans – de divers amis, écrivains fameux ou critiques littéraires.

Une certitude, pour conclure. La phrase finale : « Et voilà Gertrude et Olivier démunis d’argent, en haillons, couverts de boue et de bouse, repartant au hasard des chemins », cette phrase de 1969 est incroyablement prémonitoire, pour quiconque sait quelque chose de ma vie.

J’espère pouvoir publier ici, sur le site de M. Daniel Fattore, un jour ou l’autre, le texte de mes deux autres comédies de 1969, L’Enfance du Fou et Les dames très dignes.

Quant aux lecteurs, dans le cas de ce texte comme de mes autres nouvelles littéraires, qu’ils n’hésitent pas à me faire part, s’ils le désirent, de leurs réactions.

Toute reproduction de ce texte, partielle ou pas, sur Internet ou ailleurs, faite sans l’accord de M. Daniel Fattore, ou sans le mien, serait illégale.]

 

Olivier Mathieu.

Pontoise, 2007.

 

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