L’Examen
Nouvelle nouvelle
à la manière de Michel Butor
Vous
n’avez pas le cœur léger quand vous entrez dans la salle de classe empuantie n°
1.14, et l’odeur manque vous faire dégorger el triple scotch que vous avez bu
grâce à la complaisant bienveillance de Maryvonne du café du coin. Maintenant,
c’est lundi, vous avez un examen de philosophie, vous n’avez absolument rien
préparé durant le week-end, si ce n’est un petit paquet d’aide-mémoire :
en effet, ce fut une fin de semaine chargée par la fête cantonale bien
assaisonnée d’alcool et de femmes des Sociétés de Jeunesse.
Vous
cherchez des yeux les bonnes places. Comble de malchance, elles sont occupées
par vos camarades. Ce sera difficile d’échapper aux regards de glace brûlants
de Bernard von der Weid, professeur
de philosophie pas toujours bienveillant. En désespoir de cause, vous vous
asseyez au premier rang de la colonne de droite, à gauche. Dans le fond, vos
collègues préparent une feuille, en y mettant leur nom et des marges, comme le
maître l’a fortement conseillé. Vous tentez de faire de même, mais un obstacle
de taille s’oppose à vos projets : vous n’avez pas de papier, et selon les
principes aristotéliciens qui affluent dans les méandres circonvolutifs
de votre cerveau, vous vous rappelez qu’on ne peut modifier un être qui
n’existe pas. C’est pourquoi vous vous décidez à fouiller dans le pupitre.
Chance, la locataire légitime a ce qu’il vous faut,
donc vous puisez. Puis vous opérez sur la feuille les modifications graphiques
nécessaires.
Au
moment même où vous terminez ces manutentions, von
der Weid, l’auteur de Le son du cor au fond des bois – étude sur le romantisme allemand en
philosophie entre dans la classe. Il vous rappelle, à tous, qu’il aimerait
bien qu’on se lève et qu’on salue quand il entre, et qu’il tient à ce petit
rite. Vous ne lui dites rien, mais n’en pensez pas moins quand il poursuit son
discours sur les marges, dont tout le monde connaît le texte mieux qu’un Ave Maria. Vous le voyez s’asseoir à son
bureau, vous l’entendez vous inviter à vous asseoir. Vous sentez l’odeur de
bouc de cette damnée classe, elle vous prend à la gorge, démolissant votre
odorat à petits coups de corne répétés. Vous trouvez vos aide-mémoire dans
votre plumier, où vous les avez glissés avant de venir au collège. Vous voilà
donc rassuré : enfin quelque chose de bon en ce jour pourri : ce
matin, vous vous êtes planté lamentablement en mathématiques, et vous avez reçu
en retour, des mains de Maximilien Corboz le sévère,
une dissertation dont la note avoisinait dangereusement le zéro absolu.
Vous
en êtes là de vos pensées quand le professeur prend son petit papier, où il a
écrit, en même temps qu’i pondait un article pour La Liberté après son dîner, les quelques questions de l’examen. Il
prononce lentement l’énoncé de la première : « Expliquez le
matérialisme de Karl Marx et ses implications. » Votre oreille enregistre
le message, et votre stylo à bille glisse doucement en traçant le texte dicté.
A peine avez-vous terminé que déjà, les mots de la deuxième question font
vibrer l’air ambiant : « Expliquez l’athéisme selon Nietzsche. »
Von der Weid ajoute, impénétrable, que c’est tout.
Puis il va s’asseoir, et prend un ouvrage dans sa serviette. Vous avez le temps
de voir qu’il s’agit du Matin des
Magiciens de Pauwels et Bergier. Quand vous le
voyez s’embourber gentiment dans sa lecture, vous bondissez sur vos papiers.
Vous vous souvenez : vous les aviez faits entre onze heure et demie de
dimanche soir et minuit dix du lundi matin, avec quelques gin-tonic
et quelques whisky-coca dans le nez. Vous aviez passé
la journée sur un petit nuage éthylique, et vous commenciez à revenir assez
brutalement sur Terre, en ressentant les effets de vos excès. Tout cela vous
rappelle Anne, c’est jolie petite fille que vous aviez rencontrée le samedi, et
à qui vous aviez fait l’amour dans un coin sombre du Marché-Couvert
entre deux canettes de bière. Elle était bien, Anne, avec ses boucles blondes,
ses vêtements noirs et ses sous-vêtements blancs, et ses yeux noirs. Vous vous
remémorez encore le Glenfiddich que vous aviez dû
boire avant d’oser lui demander si elle voulait bien danser avec vous ce slow
dont vous avez oublié le titre, avant de partir à corps perdu dans l’ennuyeux
étalage de prose que vous allez recopier bêtement. Vous commencez à noircir le
papier en pensant à autre chose, au verre que vous boirez dès quatre heures et
quart, après les cours, avec Cécile, que vous avez connue dimanche après-midi
au loto de la jeunesse. Vous vous dites que vous irez, votre main dans la sienne,
au Big Ben Pub, et là-bas, vous boirez tous les deux
un gin-fizz. Puis vous lui ferez l’amour, à elle aussi, comme jamais on n’aura
fait l’amour.
Vous
continuez à recopier consciencieusement ce que vous avez noté sur le feuillet
bleu ciel que vous tenez enter vos doigts tremblants. A ce moment, le
spécialiste du romantisme allemand qui vous enseigne la philosophie lève la
tête, et votre tête se lève aussi. Vous l’apercevez qui vous regarde de façon
insistante. Vous vous dites que vous êtes fait. Vous marquez déjà dommage sur
cet examen quand Bernard von der Weid
se replonge dans sa lecture. Vous vous dites que le professeur refuse de voir
la réalité en face,
vous pensez fugitivement à la politique de
l’autruche,
et vous vous remettez à la copie, un peu soulagé.
Dix secondes plus tard, alors que vous écrivez le texte concernant le
matérialisme marxiste opposé à l’idéalisme hégélien, vous entendez le
professeur qui se lève de son bureau. Vous vous dites qu’il ne faut surtout pas
qu’il voie que vous êtes en train de faire quelque chose d’absolument illégal.
Von der Weid passe entre la rangée de pupitres près
de la fenêtre et celle du centre. Vous êtes assis du côté de la paroi, près de
la porte, et vous soufflez donc. Vous continuez votre travail méticuleux de
copie. Vous vous remettez à penser au week-end des Sociétés de Jeunesse, à ce
samedi matin où vous partîtes, à jeun et le cœur léger, pour travailler avec
vos collègues. A dix heures du matin, vous serviez des bières pression aux
rares clients qui s’annonçaient. A midi, vous étiez descendu chez Toni manger une pizza Vivaldi. Vous y aviez laissé tout
votre argent de poche. Vous vous souvenez qu’elle était passablement immonde,
cette pizza, avec son goût insistant de vin blanc. Avec ces nourritures
terrestres, vous aviez bu, comme on boit un sportif poire Williams, un verre de
Dôle de Salquenen que le patron avait daigné vous
servir. Ensuite, vous étiez allé relever vos compagnons qui travaillaient
pendant que vous faisiez la pause de midi. C’est alors que vous aviez sorti la
bouteille de Teacher’s de votre poche de veston droite, et la bouteille de Stolitchnaya de votre veston gauche. Vous vous étiez mis à
mélanger…
Von
der Weid revient sur ses pas, observateur. Vous le
voyez s’asseoir à sa table et replonger dans sa lecture, chercher un bloc-notes
dans sa sacoche, et y inscrire quelques mots de cette écriture ronde que vous
lui connaissez. Vous repensez aux textes qu’il a écrits au tableau durant les
leçons précédentes, fantômes de poudre blanche que vous considériez comme de la
dernière idiotie. Vous attaquez la copie du texte de la deuxième question quand
Monsieur Corday, le directeur des études, entre sans
bruit dans la classe. Vous voyez votre vie défiler dans votre esprit ;
vous assistez d’abord au jour où vous étiez allé vous faire vacciner contre la
variole, accompagné de votre mère ; ce jour-là fut une épreuve pour vous.
Puis votre âme vous passe la diapositive du visage bouffi de Noël Rimaz, le directeur, avec sa cravate marine à pois blancs.
Vous voyez encore le corbillard qui emporta votre grand-père au cimetière, le
lendemain du jour de vos cinq ans.
Charles
Corday s’assied à côté de vous. Alors vous vous
sentez défaillir. Comment, vous demandez-vous, allez-vous continuer votre
discret ouvrage ? Vous avez l’impression que le Christ lui-même, cloué sur
le crucifix accroché à la paroi blanche derrière le professeur, vous considère
avec un regard de reproche.
Corday guigne, par-dessus votre épaule, la page
noircie sur le recto et le tiers du verso par les réponses que vous avez
puisées sur les feuillets bleus. Vous le questionnez des yeux, inquiet. Il vous
regarde avec un grand sourire approbateur et note quelques hiéroglyphes sur son
grand cahier Clairefontaine à carreaux bleus et
roses. Vous lui enviez la propriété du Meisterstück
de Mont-Blanc qu’il utilise pour ce faire et,
profitant de ce qu’il a le dos tourné, vous écrivez
vite quelques mots sur l’éternel retour nietzschéen.
Mais
vous apercevez von der Weid
qui vient vers vous. Vous l’apercevez un peu tard ; il se met à vous
regarder au travers de ses lunettes à double foyer. Vous essayez de paraître
naturel, tout en sachant que c’est absolument impossible. Vous cherchez à
sauver les apparences. Vous vous remettez à penser à Cécile, cette aimable
petite garce que vous allez revoir d’ici peu,
à qui vous allez narrer vos déboires
philosophiques autour de l’examen que vous êtes en train de faire,
car cette fois, à votre avis, c’est vraiment
fini. Mais l’écrivain de Le son du cor au
fond des bois s’éloigne sans réagir davantage. Vous le voyez, une fois de
plus, retourner à sa lecture enrichissante. Il rouvre son livre, pose la carte
postale, achetée à Lourdes avec l’argent du contribuable, et se remet à lire en
silence. Dans son coin, Corday n’a rien vu de tout
cela. Il prend toujours des notes dans soin Clairefontaine,
et vous vous dites qu’il est sûrement en train d’écrire le romand e sa vie. En
un certain sens, vous n’avez pas tort : vous lisez, par-dessus son épaule,
le vers unique qu’il a écrit : « Ma vie a son secret, mon âme à ses
mystères, » Puis vous observez le directeur des études, qui semble jauger
son œuvre littéraire avec un bonheur niais qui se lit à travers ses verres
progressifs phototropes. C’est en voyant cet air imbu
de soi-même sur le visage de votre voisin que vous vous mettez à penser à Zénobe, l’idiot qui hante le quartier où vous habitez avec
ses théories philosophiques à quatre sous. Vous vous souvenez qeu depuis plus de trois siècles, c’est le premier être qui
ait remis en cause la théorie de la gravitation universelle. C’est ce qui vous
fait rapidement dériver, à la manière d’un bateau ivre, vers les pensées noires
satellites de l’examen de physique que vous aurez le lendemain, et dont
l’auteur sera naturellement l’incomparable Gilbert Ménétrier. Vous vous dites
qu’il va encore vous posez des questions pas possibles sur les applications
pratiques de l’électrostatique et de la mécanique quantique. Mais votre
conscience fait taire ces pensées : il faut réfléchir à l’examen de philosophie.
C’est ce que vous faites : vous écrivez, dans un accès spasmodique, les
quelques lignes qu’il vous reste, et dans lesquelles vous exposez la théorie du
surhomme. Vous vous souvenez que le professeur vous l’avait expliquée en
quatrième vitesse, à la fin de l’heure de philosophie précédente, de telle
sorte que vous n’avez rien compris, de même que vos camarades qui grattent
rageusement leur papier quadrillé quatre millimètres avec leur plume à
réservoir. Mais avec vos petits mémos bleus, vous dites-vous, il n’est nul
besoin de comprendre, puisque le feuillet porte le texte d’une théorie dont
vous savez que vous n’entendrez plus parler au cours de votre existence.
Voilà,
vos venez de terminer le travail de copiste que vous vous êtes dévolu. Vous
déposez votre stylo Caran d’Ache et regardez votre
montre, une montre que vous aviez achetée en Allemagne de l’Est, du type de
celles de l’Armée rouge. Fidèle au poste, elle claironne quatorze heures
cinquante-huit. Diable, vous avez vite fait, vous dites-vous. Vous vous
renversez sur votre chaise, sous l’œil à la fois inquisiteur et amusé de
Monsieur Corday, et vous souriez en repensant au
week-end historique que vous aviez passé. Vous vous remémorez le loto, ce loto
où vous aviez rencontré Cécile, cette jeune fille si aimable avec ses cheveux
bruns et ses yeux bleus. Une fois de plus, vous repensez au verre que vous
boirez avec elle au Big Ben Pub dans une heure, si
Dieu le veut bien. Avec elle, vous sentez déjà que l’aventure débouchera sur
quelque chose de sérieux, pas comme avec Anne, qui fut certes une ravissante
conquête pour une nuit, mais qui, à votre avis, ne valait pas la peine qu’on
s’y attardât. Après avoir pensé à ces filles,
vous vous remettez à cogiter sur la sinistre
cuite que vous aviez prise durant la fin de la semaine dernière. Le mélange
entre Teacher’s et Stolitchnaya ne suffisant plus, à
votre avis, à vous soutenir, vous aviez décidé d’y adjoindre du Blue Curaçao, histoire de donner de la couleur, comme vous
l’aviez dit à Clémence, votre distinguée acolyte au bar. Puis, après deux
verres, comme le bleu ne vous satisfaisait plus, vous aviez adjoint de
l’orangeade Henniez à la mixture teintée comme l’Abrégé du Dictionnaire grec-français
A. Bailly – oui, vous aviez pensé cela – pour obtenir un vert gazon modulé
du plus bel effet. Votre collègue vous avait fait remarquer que les nuances
écologistes de votre T-shirt rappelaient celles de votre mixture. Là, vous
l’aviez giflée, en lui demandant de vous laisser en paix. Elle était alors
partie pleurer doucement dans un coin du bar ;
vous vous dites alors que vous devriez lui faire
des excuses. Vous lui direz que vous étiez complètement bourré, et que vous
teniez debout sur vos deux jambes par la force de l’habitude. Elle râlera un
moment contre ces espèces de salauds, phallocrates au possible, qui se croient
tout permis et ne sont là que pour baiser. Vous lui ferez remarquer incidemment
que cela ne lui déplaît pas. Alors, elle se décidera à vous excuser, et vous
l’embrasserez.
Bernard
von der Weid informe la
classe qu’il reste encore une dizaine de minutes avant que la sonnerie ne
marque la fin de l’heure et de l’examen. Monsieur Corday
met son Meisterstück en poche, prend son Clairefontaine sous le bras et quitte la salle. Alors votre
esprit dérive sur le rapport de lecture que vous allez devoir présenter à
Maximilien Corboz sur un ouvrage peu connu que vous
aviez écrit vous-même et publié à compte d’auteur chez un obscur éditeur
régional. Vous aurez cinq pages à tirer sur ce sujet, mais vous vous sentez
inspiré pour ce faire. C’est pourquoi vous décidez de le rédiger ce soir, après
que vous aurez gentiment congédié Cécile Ce programme, vous l’abandonnez assez
vite en vous disant que vous déjeunerez certainement avec elle le lendemain,
après avoir passé la nuit dans son corps dont vous vous plaisez à imaginer la
chaleur douce.
Vous
voyez Bernard von der Weid
se lever, ce qui, par une série de rapprochements d’idées asse complexe, vous
fait penser aux votations du week-end. Vous vous dites qu’il y a vraiment des
fous en Suisse, et que c’est d’eux que risque de venir le drame du refus, du
non. Ce non résonne dans votre tête pendant un moment,
prend le timbre de la voix d’Anne-Claire, qui vous
a refusé un slow samedi soir, sous prétexte que vous aviez bu. Vous vous dites
encore que c’était une fieffée pétasse, ce qui vous mène à réfléchir à son
passé :
C’est
la fille unique du patron d’une multinationale de la machine à écrire, Scabelli ; c’était une petite gosse de riche,
fantasque, vêtue de façon toujours très soignée ; vous croyez vous
souvenir qu’elle ne buvait jamais d’alcool. Elle jouait du piano, et allait
bientôt passer un examen pour obtenir son certificat d’amateur. Vous la trouvez
parfois franchement lassante avec ses sonates de Beethoven et ses nocturnes de
Chopin, alors que vos goûts vont plus naturellement vers Depeche
Mode, Deep Purple et
d’autres interprètes du même tonneau. Mais dans le fond, vous ne la détestez
pas, et vous croyez pouvoir affirmer qu’elle vous le rend bien.
C’est
noyé dans l’acide butyrique de ces pensées misérables que vous vous sentez
quasiment réveillé par la sonnerie de ce gong dont le son vous dégoûtait,
dégoûte et dégoûtera encore tant que vous arpenterez les couloirs ternes de ce
collège. Vous entendez le professeur dire à sa classe qu’il faut rendre les
examens. Vous jetez un dernier coup d’œil à votre examen, le jugez bon. Puis
vous lisez les graffitis sur le pupitre. Il y a écrit : « Imogène, t’es qu’une pute. » La lecture de cette prose
naïve et définitive vous fait sourire. Vous vous levez, prenez votre feuille et
allez la remettre à votre professeur de philosophie. Vous entendez la moquette
qui crie doucement sous vos pieds. Bernard von der Weid vous remercie. Vous le quittez en traînant les pieds,
rejoignez votre pupitre. Vous rassemblez votre petit matériel et quittez cette
salle de classe empuantie avec un soulagement non dissimulé. Dehors, quelques
petits enfants attendent avec impatience de pouvoir entrer…
Le 23 janvier 1993
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