L’ENFANCE DU FOU

 

Un quatre juin, d’une année fort belle, par une après-midi ensoleillée, un nom s’ajoutait au registre de la mairie de Sarignot-le-Roy.

 

[Commentaires (2008) : nul doute que Sarignot-le-Roy ne fasse allusion à Marly-le-Roi, où j’habitais en cette année 1969].

 

« Jacques, Marcel, Etienne, Le Fou, né de George Le Fou, et de Marie, Olivia, Florentine Le Fou, née Eminentatroie ».

 

[Commentaires (2008) : il s’agit des prénoms de ma grand-mère, Marie de Vivier].

 

Les Le Fou vivaient mal. Ils n’avaient qu’une petite chaumière, et un lopin de terre à peine plus grand que mon mouchoir de poche. Le père le labourait sans cesse, ce mouchoir de poche. La mère Le Fou, une sainte femme, pieuse, et tout, et tout, désirait que son fils devienne moine. Le père étant trop pauvre, pour payer des études à son fils, il chargea la mère de l’éducation de son rejeton. Elle lui apprit, pendant dix ans, son « ave maria », son chapelet et à ne pas aimer les femmes, chose dont il ne fit pas cas………. Mais il s’intéressa plus aux filles (du boucher, du boulanger, etc.) et, à sept ans, il commettait des actes, pas du tout de son âge…

Lorsque son père, après avoir été engueulé, par le père de la personne qui avait subi « l’acte », revenait chez lui, et houspillait son fils, celui-ci répondait : « C’est l’instinct de reproduction »…

Et le pauvre père le Fou, de dire :

-         Faire ça, à son âge… Espérons que ça lui passera.

Et Maman Le Fou :

-Bah ! C’est un caprice de gosse.

Elle ne savait pas, alors, qu’il ferait toujours « ça »… Mais, un jour, le propriétaire de la maison vint, et dit :

- J’ai retrouvé ma fille, ligotée, et nue, avec votre fils un peu trop approché à mon goût. Que cela ne se reproduise plus.

Le père répondit :

-         Monsieur, cela ne se reproduira plus, je vous le promets.

Le père décida d’envoyer son fils à l’asile, qui était gratuit. Le pauvre enfant y fut envoyé, et y passa quelques années. Puis le père le reprit, mais l’enfant continua à faire des « actes »… Le père renvoya son fils à l’asile, puis cédant aux supplications de Madame le Fou, il le reprit à nouveau. La mère lui fit comprendre qu’il ne fallait plus faire « d’actes », et elle le prépara à devenir moine…

Après quelques laborieuses années de préparation, le rejeton des Le Fou fut habillé de son bel habit du dimanche, il refit à sa mère la révérence qu’elle avait eu tant de mal à lui apprendre, et les voilà se dirigeant vers le monastère.

La mère : - Dreling, dreling !!

Un moine vient ouvrir.

La mère : - Bonjour, mon Père.

Le Père : - Bonjour. Que désirez-vous ?

La mère : Je voudrais vous confier cet enfant. J’aspire à ce qu’il soit moine.

Le Père : Aime-t-il la paix, le silence ? Prier, se recueillir, Dieu, etc. ?

La mère : Oui, tout cela. Il sait ses prières. Il les tient de moi, c’est ma Grand-Maman qui me les a apprises.

Le Père : Dis-moi « l’Ave Maria », mon petit.

Le Fou : C’est quâ, M’man, l’avaie Maria ?

La mère : La première prière, mon petit.

Le Fou : Voilà, m’sieur.

Le père (mari) : Monsieur, Etienne.

La mère : Mais non, père.

Le père du Fou : mais non, Olivia. Il n’est pas père. Ces gens-là ne se marient pas. C’est un monsieur.

Le Père (le moine) : Allez-y, mon petit.

Le Fou : « Avé Maria, pleine de grâce, vous êtes bénie, ainsi que vos entrailles. Sainte Marie, mère des hommes, priez pour les hommes, pauvres pécheurs, maintenant et à jamais. Amène ».

Le moine : Que veut dire amen, mon petit ?

Le Fou : Ainsi foie-t-il.

Le moine : Ton Pater Noster.

Le Fou : Pater Noster, pater Noster, toi qui êtes aux cieux, toi, Pater Noster ; alleluiiia ».

Le moine : Ecoutez. Ses prières, il ne les sait pas très bien. Mais je vais le faire tondre. Puis je lui donnerai une cagoule, un habit de moine, et une Bible. Je le prendrai à l’essai.

 

[Commentaires (2008) : nous respectons ici, dans les grandes lignes, l’orthographe, la ponctuation du manuscrit original].

 

L’essai ayant été (Dieu sait comment) satisfaisant, Le Fou devient moine, et ne peut donc plus voir ses parents. De plus, aucune femme ne peut entrer dans le couvent. Ces deux règles ne plaisent pas au Fou qui a le malheur d’aller installer un « arème », comme il dit, dans l’église…

Un moine, voyant cela : Sacrilège, sacrilège ! Père, Père l’Abbé, venez vite !

L’abbé, sans trop comprendre, arrive.

L’abbé : Quoi ?

Le moine : C’est épouvantable…

L’abbé : Rien n’est épouvantable dans la maison de Dieu, frère Jean…

Le moine : Si… c’est épouvantable… il est assis sur… l’autel… avec des filles nues… elles sont ligotées… une à une, il les… (ici, la censure intervient), puis les jette dans l’eau… bénite… aaaaaah

L’abbé : Quoi ? Horreur.

Il se jette dans l’église, et attrape Le Fou qui proteste…

-         Quoi, si on ne peut même plus s’amuser, en paix…

L’abbé : Selon la règle du Saint que nous servons, St-Onésime-Gustave, moi, bon Gustavien Onésimien, suis fort fâché de ton comportement de païen. Il faut te purifier, mon frère (en effet, n’oublions pas que le Fou est moine). Va à confesse.

 

A CONFESSE.

Un moine, Le Fou.

Le Fou : Bonjour, m’sieur. J’viens me confesser.

Le moine : Vous venez à confesse, frère Fou. Bien.

Le Fou : Mon frère, j’ai enculé des bonnes femmes…

Le moine, horrifié : Dieu vous pardonne, mon frère…

Le Fou : … à poil, et…

Le moine, ne pouvant en entendre plus : Je vous donne l’absolution.

Mais Le Fou continuait à faire des bêtises, et, un jour, il fut convoqué par l’Abbé.

 

L’abbé, Le Fou.

L’Abbé : Frère Fou, je vais oublier que je sers Dieu, un instant, et vous dire, que, depuis (il se met à crier) QUE VOUS ETES ICI, VOUS SEMEZ LA MERDE PARTOUT.

Frère Fou : Mais, M’sieur.

L’Abbé : Et je suis le père l’Abbé, pas « M’sieur ». Compris ? Si, au moins, vous agissiez comme un moine. Mais vous buvez du vin, vous dormez tout le temps, vous faites des sacrilèges sur mon autel, vous cassez tout, vous ne savez pas prier ; quoi ? Oui, quoi ? Hein…

Frère Fou : …. ?! (air penaud)

L’Abbé : Prendrez-vous de meilleures résolutions, idées, etc… serez-vous plus pieux ?

Frère Fou : Par Saint-Judas, je jure…

L’Abbé : Judas n’est pas saint, et jésus a dit : « Tu ne jureras pas »…

Frère Fou : … d’être comme lui, sincère, pieux, loyal, juste, et… ah oui, je me souviens… d’aimer les landilles (il veut dire lentilles).

L’Abbé : C’en est trop. Retourne chez toi.

Ainsi finit la vie de moine du Fou.

Mais mère Le Fou, contrairement à son mari, ne voulait pas le laisser retourner à l’asile et résolut de lui apprendre un nouveau métier. Restant dans la voie chrétienne, elle énuméra… Pape, non. Moine, non. Evêque, non. Archevêque, non. Curé, décidément non. Enfant de chœur ? Pas de scandale, donc, non. Que restait-il ?

Elle trouva. Sonneur de cloches. Craignant de retourner au monastère des Gustaviens-Onésimiens, elle préféra aller à une église des environs. Elle avait le choix, Madame Le Fou, pour placer son fils sonneur de cloches ! Que choisirait-elle entre les six villages les plus proches ? Richepin le Lieu, Marigné sous Bois, Villepreux la Bayonne, Racinard en Millard, Ossatière du Villon, Crouy-en-Thelle ?

 

[Commentaires (2008) : le village de Crouy-en-Thelle existe (voir, sur le site de Daniel Fattore, mes commentaires à « Cent pages d’amour » ; je ne vois aucune explication, en revanche, aux autres villages ici cités, parmi lesquels je note : « Ossatière du Villon »].

 

Elle choisit Marigné, et, un beau jour, se présenta à l’église.

 

A Marigné.

Le Curé, Le Fou, la mère.

 

La mère : Dreling, dreling.

Le Curé : Qu’y a-t-il ?

La mère : Bonjour, Monsieur le Curé. Pourrais-je vous parler ?

Le Curé : Mais oui, ma bonne dame. Je descends.

La mère, en attendant l’ouverture de la porte, à part elle : - Ma bonne dame, « ma bonne dame »… Personne ne m’a jamais dit ça, si ce n’est ma grand-mère, la très regrettée Marie Rihouëy, dite Jacquart, née Marie de Vivières de poisson, ah, celle-là, ah… et…

 

[Commentaires (2008) : allusion évidente à ma grand-mère, Marie Jacquart, en littérature Marie de Vivier, qui épousa en secondes noces, en 1973, le docteur Rihouëy : l’allusion au docteur Rihouëy fait donc partie des choses qui ont été ajoutées, par mes soins, vers 1973 ou  au plus tard en 1974 ; ces ajouts au manuscrit original de 1969 seront précisés, chaque fois que nécessaire, ici].

 

Elle est tirée de ses réflexions par le Curé, qui ouvre la porte.

Le Curé : Entrez donc, ma bonne dame.

La mère, à part elle : Encore « ma bonne dame ». Il est très sympathique, cet homme-là. Mon petit sera bien, ici.

Le Curé : Alors, ma bonne dame, que désirez-vous ?

La mère : Avez-vous besoin d’un sonneur de cloches ? Dans ce cas, mon fils désirerait l’être.

Le Curé : Oui, j’en ai besoin.

Et voilà notre héros chez le Curé…

Et le dimanche suivant, la mère n’alla pas à la messe à Sarignot-le-Roi, mais à Marigné (sous-Bois, il y a aussi souris).

Mais Le Fou, conscient de l’importance du travail, commença beaucoup trop tôt à sonner les cloches. Tout le monde s’éveilla, avant que le coq n’ait chanté. Il sonna, et sonna, et quelqu’un vint lui dire d’arrêter, que la messe ne comprenait pas d’accompagnement de cloches, et que la messe ne commençait que dans deux heures.

-         Qu’est-ce que je vais faire, en attendant ?

Il voit une corde pendant du ciel, et se dit :

-         Je vais jouer à la balançoire.

Et le voilà se balançant, et DONG, DONG, DING, et encore DONG.

Un autre jour, il décida qu’il ne travaillerait pas ; que fait-il ? Ben tiens… !  Il prend une belle pendule, la met sous la corde de la cloche, accroche le battant à la corde, et s’en va. Une autre fois, il accroche la corde à une poignée de porte, puis ouvre et ferme la porte continuellement ; tout cela ne plaisait pas au Curé, qui attendait une occasion pour mettre dehors notre pauvre Fou. « L’occasion » vint vite. Il renouvela le coup des filles nues sur l’autel et de l’eau bénite. Cette fois-ci, ce fut fini de la vie chrétienne du Fou.

 

ENCORE UN METIER.

En rentrant chez lui avec s amère (en revenant du « coup » des filles et de l’eau bénite) le père demanda :

-         Pourquoi es-tu si triste ?

Madame Fou : Un peu plus, il était excommunié ! Il a refait le « coup » des filles, et…

Monsieur Fou : Excommunié. Ooooh. Quelle horreur.

Madame Fou : N’aie crainte : je lui ai trouvé un métier… (elle respire)… Un métier… à…

Monsieur : A… ?

Madame Fou : A … (elle éclate en sanglots)… à Ripatouille du Sanglier.

Les cheveux de Monsieur Fou se hérissent, et, machinalement, il répète : A… à… Ri… Ripatouille du Sanglier…

Mais je doute que les lecteurs connaissent cette ville… Cette ville est un petit village isolé qui comprend un couvent, une mairie, et une maison de paysans…

Monsieur Fou : Mais… le travail… tu n’aurais pas pu le trouver.. ; autre part ?

Madame Fou, d’une voix qu’on peut comparer à celle d’une grand-mère gâteuse, dit :

- Ses actes, et le coup de l’autel, n’ont guère arrangé sa réputation… mais, à Ripatouille du Sanglier, on l’accepte… balayeur de la mairie… Ah… quand je pense à ma très illustre, la « clarissima » Marie de Vivières de Poisson… ah, on peut dire qu’elle a commis autant « d’actes » que notre petit.

Le Fou :

- Et il y a un couvent, tu dis… mmmmhh. Quelles soirées agréables…

Monsieur Et Madame Le Fou se regardent, puis…

-         Le couvent… OOOOOOOH. Qu… que…

-         Le couvent… que faire ?

-         Prévenir ???

-         Quoi ? Qui ? Comment ? Quand ?

-         Le laisser ?

-         Protéger les ?

-         Ne pas l’envoyer ?

-         Alors, le métier ?

-         LE CASTRER, s’écria soudain le père…

-         Le castrer ? Je ne sais…

-         Les religieuses ?…

-         Les castrer…

-         Un vétérinaire…

-         Situation délicate…

-         Faut prier. Y a que ce moyen…

-         Pas suffisant.

-         Ben… ??…

-         Quoi, alors ?

-         Castrer… amis oui… castrer les religieuses…

-         Le Bon Dieu nous punirait…

-         Merde, alors. Que faire ? Trouve, quoi ?

-         J’sais point, moi.

-         Faudrait p’têt ben pas l’y mettre, à la mairie…

-         Mais…

-         J’sais… y faut faire un procès… nouvelle loi « Il est interdit de laisser des femmes non castrées à vingt lieues à la ronde, là »…

-         Non.

-         Ecoute. Il faut…

-         J’ai mieux… écoute… est-ce qu’elles en auront du mal, d’avoir des gosses, ces bonnes femmes ?

-         Du… « mal », non, mais…

-         Ce dialogue se poursuit, puis :

-         Tu as raison… d’accord, il ira, et, à Dieu vat !

Le lendemain, le Fou partait pour Ripatouille

-         Au revoir, Pppa ; au r’voir, M’man.

-         Au revoir. Sois propre…

-         Oui…

Après quelques heures de marche, il parvient à la mairie de Ripatouille.

-         B’jour, M’sieur, s’écria-t-il, apercevant un homme.

-         Savez-vous à qui vous parlez, jeune homme ?

-         Non, M’sieur…

-         Au maire de Ripatouille du Sanglier, commune de cent habitants…

-         Et les habitantes ?

-         Je les compte dans les cent…

-         Bien. Donnez-moi un balai, et…

-         Ah, vous êtes le petit… Le Fou ?

-         Oui.

-         Eh bien, allez voir mon adjoint, il vous donnera votre travail…

-         Comment va-t-on au couvent ?

-         Par là, mais… pourquoi ?

-         Pour peupler mes soirées…

-         Euh… oui… ?!?!?!

Le Fou va à la mairie, et trouve l’adjoint du Maire…

-         Jour, M’sieur, m’donnez-vous un balai, pour.

-         Qui êtes-vous ?

-         Le Fou.

-         Ah, le balayeur… t’as pas l’air doué… bah, pour balayer… enfin, je parle, je parle… Tu commenceras à travailler demain…

-         Quoi qu’c’est-y-pas, comme boulot ?

-         Balayer la mairie… le couloir, le bureau des…

-         Oui, je vois… Aujourd’hui, j’ai congé ?

L’adjoint : Oui.

-         Bien. Merci, monsieur l’djointte.

-         L’adjoint.

-         Merci, M’sieur Lidjante.

-         Enfin… va à ta chambre… Et (très vite)…

-         Et… ?

-         Et…

-         Et… ?

-         Et…

-         Et… ?

-         Puis-je donc parler ?…

-         « Faisez donc »…

-         Faites donc, mon petit…

-         Dites toujours c’que vous avez à dire, puis…

-         Je voulais dire que…

-         Que ?

-         Oui… que…

-         Non ? que…

-         Que…

-         Que ?

-         Laisse-moi parler.

-         Oui.

-         Bien.

-         Je ne suis pas « l’djointte », mais l’adjoint, aussi…

-         Oui. Au revoir, M’sieur « l’odjintte ».

-         (air excédé) Va à ta chambre. File. (Il avale un tube d’aspirine). Fou ! Il me rendra fou !

(Le Maire entre).

-         Voyons, Monsieur Saccappus, qu’avez-vous ?

 

Le soir, quand tout le monde est endormi, le Fou met un voile blanc sur sa tête (un drap de lit), met sous ce même drap de lit une lanterne, prend une bible dans la bibliothèque du maire, un bout de bois, qui n’est autre qu’un manche à balai, prend une corde, et se l’accroche au cou. Il pénètre dans la chambre d’une religieuse, sœur Pohiette, et l’éveille.

- Sœur Pohiette, je suis Jésus, et je viens, car je veux avoir un fils, te faire un enfant.

-         Mais… la règle, ô Jésus, de mon couvent ne perm…

-         C’est Jésus-Christ qui te l’ordonne. Déshabille-toi.

Le matin, il dit :

-Merci, sœur Pohiette. Mais ne dis à personne que je suis venu, et pour toi seule, sinon, tu seras anathème.

-         Jésus, fais un miracle devant moi.

- Le miracle… le voilà… (il arrache une fleur, et dit) Cette fleur est belle. Demain, elle sera fanée. Voici le miracle.

Il balaye toute la journée, puis, le soir, il se déguise, et va dans la chambre de sœur Andréettée. Tout se passe comme la nuit passée. Mais, trois nuits plus tard, alors que le faux Jésus a déjà cinq enfants (encore dans la matrice de leur mère), il va chez sœur Pirminette, et… y rencontre sœur Pohiette. Il réussit tout de même à s’échapper, range précipitamment corde, lanterne, et drap de lit, ainsi que corde, Sainte Bible et bâton, puis se couche. Le lendemain, dans le journal de Ripatouille du Sanglier, émoi :

« Journal de Ripatouille, 20 septembre 1…

LE RIPATOUILLIEN. 5 RELIGIEUSES ONT VU JESUS. ELLES ONT DES ENFANTS DE LUI. MAIS ON A DES PREUVES. JESUS EST UN FAUX JESUS. IL EST DANS LA POPULATION DE LA VILLE DE RIPATOUILLE. A MORT. A MORT. QUI EST L’INCONNU ? A MORT. QUI, DANS CETTE PETITE VILLE COMPRENANT : 90 RELIGIEUSES. LE MAIRE. L’ADJOINT MAIRE, MONSIEUR SACCAPPUS. DEUX DOMESTIQUES (Léon, et Aphanase) DU MAIRE. CINQ POLICIERS. UN BALAYEUR, UN ENFANT : LE FOU. QUI A PU ETRE IMPUR (COMME DIT SŒUR POHIETTE) A CE POINT ? »

Voilà ce que titrait « le Ripatouillien », qui tomba dans les mains de Monsieur et Madame le Fou.

-         Dieu, il a osé.

-         Je te l’avais dit.

-         Moi ?

-         Et… si ce n’était pas lui…

-         Allons ? Des blagues…

-         Ah, et c’est dans les journaux.

-         Oui, merde, alors.

-         Vraiment.

-         Que faire ?

-         Be, attendre. Laisse faire, laisser venir, et…

-         J’te l’avais dit ; il fallait le castrer.

-         Enfin.

-         Bah…

Monsieur et Madame Le Fou décidèrent d’aller voir leur fils.

-         Fiston, est-ce toi qui…

-         Bah, P’ppa, on ne m’a pas reconnu. Et il y a beaucoup de gens, ici.

-         Ecoute. Le maire, non. Monsieur Saccappus, non. On n’imagine guère des policiers faire… cela, et, les deux domestiques ont un alibi… sérieux. Toi, tu as dit « Je dormais ». Pas sérieux, ça…

-         D’ac. Mais… Pourquoi serait-ce justement moi ? Hein ?

-         Oui. Mais un fils…

-         Surtout celui de Jésus…

-         Je disais : mais un fils peut ressembler fortement à son père, et… amis voici le Maire…

Le Maire :

-         Bonjour, Monsieur Le Fou…

Le Fou :

-         Bonjour, Monsieur le maire…

-         Bonjour. Savez-vous ce qui…

Madame Le Fou (elle joue la comédie, et éclate en sanglots) :

-         Ah, Monsieur le maire, comme c’est triste… ces pauvres religieuses, mon dieu, un tel assassin, dans une petite ville, si calme, d’habitude… et mon petit, qui est exposé à cet homme vil, et sans bonnes manières ; ah, Monsieur le Maire, quel dommage… aaaaaaaah…..aaaaaaaaaaah (cris perçants, d’hystérique)

Le Maire :

-         Calmez-vous, ma bonne dame, voyons… allez… allez…

Madame Le Fou (à part) :

-         Tiens… tous les gens qui me disent « ma bonne dame » ces temps-ci… C’est peut-être un présage… Oooooh

Monsieur Le Fou :

-         Permettez-nous de nous retirer, Monsieur le Maire : ma femme est fort pâle… la fatigue du voyage… et, évidemment, nous nous rev

-         Faites.

Après souper, dans la chambre du Fou, dialogue entre Le Fou, Monsieur Le Fou, et Madame Le Fou.

-         Allons, fiston, raconte… tu avais promis d’être propre…

-         Eh bien, tu sais, P’ppa, au moment où j’ai pensé à l’instinct de reproduction, donc, au couvent, alors…

-         Alors, tu as…

-         Oui, j’ai…

-         Bien. Pas de détails.

-         Ecoute, Papa. J’ai une idée. Si on faisait tomber des « zoupsonnes » sur…

-         Sur ?

-         Bah. Sur M. Saccappus, « l’idjette » du…

-         Bien. Voilà une fort bonne idée, fils. Mais… comment faire ?

-         Voilà… on pourrait cacher un drap de lit, une lanterne, et un bâton…

-         Ainsi qu’une Sainte Bible, et une corde…

-         Oui… sous le matelas de Monsieur Saccappus. Puis…

-         Puis ?

-         Puis… on pourrait faire parvenir une lettre « amonytte »…

-         Anonyme…

-         … au maire, et…

-         Suffit. Rédigeons-la.

Et :

« Monsieur le Maire de Ripatouille, je suis une des religieuses, ayant eu un enfant par Jésus (le faux). J’ai reconnu la voix de Monsieur Saccappus, votre adjoint, et suis certaine qu’on retrouverait, dans sa chambre,s on déguisement… Je ne signe pas, sinon, pour une pauvre religieuse, quel scandale… Sœur… »

 

Le lendemain, le Maire entrait en possession de la lettre, et allait à la gendarmerie, pour faire arrêter M. Saccappus. Tout le peuple (de Ripatouille, de Ripatouille) se massa sous la fenêtre de M. Saccappus

-         A mort, à mort Saccappus. A mort.

On découvrit chez le pauvre Monsieur Saccappus une corde, une bible, et un drap de lit ; la lanterne, elle, était dans son bureau. Le Fou avait réussi à introduire tout cela dans la chambre de Monsieur Saccappus, en balayant.

Et le « Ripatouillien », de dire : Le faux Jésus démasqué.  C’était un adjoint du maire. Voir nos informations en page 3.

Et, en page 3 : LE FAUX JESUS.

« Avant-hier, cinq religieuses apportaient une nouvelle extravagante : « un faux Jésus était venu leur faire des enfants et toutes les religieuses en auraient eu, si le faux Jésus, dans la nuit d’avant-hier, n’était allé chez une sœur, ayant à ce moment la visite d’une de celles ayant eu des enfants, Sœur Pohiette. Ce matin, Monsieur le Maire de Ripatouille du Sanglier recevait une lettre anonyme, qui, semble-t-il, vient d’une des Sœurs ayant eu des enfants, et qui accusait Monsieur Saccappus, qui avait pourtant une bonne réputation »…

 

LE PROCES.

Accusé : Monsieur Saccappus, adjoint-Maire de Ripatouille du Sanglier.

Accusant(e) : Abbesse de Ripatouille du Sanglier, Mère Soviétte.

Le juge : Monsieur le Maire de Ripatouille.

Avocat de Monsieur Saccappus : le sien, Maître Jean-Ri Gaule.

Avocat de Mère Soviette : le sien, Maître Pierre-Alain Vieillard.

Les jurés : cinq brigadiers, Monsieur et Madame Le Fou. Le Fou. Un autre.

Le bourreau, toujours prêt à faire son office : c’est le chapelain du village d’à côté…

Le juge : Je déclare l’audience ouverte. Accusé Saccappus, je vous accuse…

Avocat de Saccappus : Fausse accusation… Car, comme le dit…

Le juge : Silence, ou je fais évacuer la salle… Bien. Accusé Saccappus, je vous accuse, d’…

Le bourreau : Au nom de notre père à…

Le juge : Monsieur le Cur… le bourreau, je…

Le Cur… (euh, non, le bourreau) : Bien. J’ai compris. Je ne dirai plus un mot. Mais dépêchez. J’ai un messe à donner.

Le juge :

-         Bon. Accusé Saccappus, je vous accuse d’avoir fait, sous l’habit de Dieu, des enfants à des religieuses. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Monsieur Saccappus :

-         Je suis innocent.  On a introduit ces objets dans ma pièce. Je n’ai rein d’autre à dire. Rien.

L’avocat de l’Abbesse : Vous voyez : il nie… Il est coupable. A mort.

L’auditoire : A mort. A mort.

Le juge : Silence (le silence se rétablit). Maître Vieillard, parlez…

Maître Vieillard : J’accuse cet homme, impie, et indécent, d’avoir porté offense à des religieuses pieuse, pures, et saintes. Saintes, oui. Mais pas enceintes. Saintes, seulement. Cet acte est une lâche impureté, une…

Le juge : Bien. L’accusé n’ayant pu se défendre, n’ayant pas d’alibi, je…

Monsieur Saccappus : Je fais appel. Je suis innocent.

Le juge, à l’huissier : Vous pouvez évacuer la salle. (Au curé) Vous, allez donner votre messe.

Le Bourreau : Amen.

 

[Commentaires (2008) : si je suppose que le nom de « Jean Ri-Gaule » pouvait être une allusion au général De Gaulle (président de la France en 1969, au moment où j’écrivais ce texte), s’il est évident aussi que « mère Soviette » (ou « Soviétte », sic) est une allusion aux « Soviets » (et donc à Tintin au Pays des Soviets, qui était à l’époque une de mes lectures), j’avoue en revanche qu’il m’est impossible de me souvenir pourquoi diantre j’avais appelé un avocat « Pierre-Alain Vieillard ». Il se pourrait cependant, mais je n’en sais rien, qu’il s’agisse ici d’un des rares et brefs ajouts postérieurs à 1969 ].

 

L’APPEL.

Le juge : Accusé Saccappus, une nouvelle fois, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

L’avocat de Monsieur Saccappus : Il a à dire, sauf votre honneur, qu’il est innocent, et qu’il h’a rien à faire ici, sinon de répéter « je suis innocent » et « ce n’est pas moi qui ai mis le bourdon, la Bible, et le reste dans ma chambre ».

Monsieur Saccappus : Je peux aussi dire que, une fois mon… coup fait…

L’avocat de l’abbesse : Il avoue… il avoue…

Monsieur Saccappus : Non… je continue… une fois mon coup (prétendu) fait, et démasqué, pourquoi aurais-je mis les affaires du crime…

L’abbesse (souriante, voix approbatrice, et insinuante) : Aaaaah… tu as donc fait un « crime » ????

Le juge : Laissez l’accusé parler, mère…

Monsieur Saccappus : Merci. Donc, une fois mon « prétendu crime » fait, j’aurais eu intérêt à me débarrasser de mes affaires… Or, si l’on s’en réfère à ce que le bourdon, et le reste, était dans ma chambre… (Puis, après un moment) Donc, plutôt, il se pourrait…

L’abbesse : Vous voyez : il en doute…

Monsieur Saccappus : …. Il se pourrait que ce quelqu’un les ait introduites, ces affaires, et…

Monsieur Le Fou : Suffit. Il divague. Cet homme est fou… il va nous accuser, comme je le vois. Enfin, nous avons assez de preuves. Il FAUT venger les pauvres religieuses. Enfin, Messieurs… c’est lui, il n’y a aucun doute…

Le juge : Suffit. Messieurs les jurés, délibérez.

Les jurés partent, puis reviennent. Voici, exactement, comment cela se passa dans la chambre où ils se retirèrent.

Monsieur Le Fou : J’ai décidé. Il est coupable, et odieusement.

Madame Le Fou : Itou pour moi.

Le Fou : Idem pour moi.

Les autres jurés : Il paraît sincère… peut-être une demande…

Les autres : Non. Il est innocent.

Le juré : Bien. Croyez ce que vous voulez. IL EST INNOCENT.

Ils reviennent dans la salle du jugement.

Les jurés (quatre d’eux) : Il est innocent.

Monsieur, Madame, et Fils Le Fou, un juré : Il est coupable.

Un juré : Votre honneur, il ne me paraît pas innocent, mais dire qu’il est coupable, ce…

Le juge : Innocent, ou coupable ?

-         Eh bien, à choisir, coupable.

Le juge : Le jury a délibéré : l’accusé est déclaré coupable. Bourreau, fais ton office.

Le bourreau : Ah, mon office religieux, c’était…

Le juge : Pends-le.

Le bourreau le pend, puis il enlève son habit de bourreau, s’habille en curé, et :

-         Meurs en paix, repose ton âme, je te donne l’absolution, et tout le patati…

Puis, tranquille, il va faire une messe.

Les Le Fou préférèrent reprendre leur fils.

Le matin, les parents décidèrent d’apprendre un métier à leur fils…

-         Ni moine, ni balayeur, mais il faut trouver.

-         … un métier…

-         …propre…

-         sans femmes…

-         …ni religieuses…

-         …pas castrées…

-         Oui…

-         Mais…

-         Quoi ?

-         Ben…

-         C’est-à-dire…

-         Que…

-         Je…

-         Tu…

-         Je…

-         Tu ?

-         Mais silence. Et n’ouvre plus la bouche, avant que je te le permette.

-         Oui.

-         Voilà. Il faudrait lui apprendre un métier… Tu es d’accord ?

-        

-         Tu es d’accord ?

-        

-         Mais parle… Enfin, vas-tu parler ? Alors, parle… (voix tonitruante, forte, etc.)

-         Je ne peux pas parler avant que tu me le permettes (air dédaigneux et moqueur). J’attends ta permission.

-         Enfiiin… tout ce qu’on voit… Bah… allez, je te donne la permission de parler.

-         Oui, je suis d’accord, pour répondre à ta question.

-         Bien. Je continue. Il lui faudrait un métier.. ; sans femmes… Que penses-tu de… forçat… ? Pas bête… Hein ?

-         Oui, c’est le métier idéal… sans femmes… sans risque d’en voir… oui…

-         Mais… comment devenir forçat ?

-         C’est simple… on va casser la vitrine d’un bijoutier, et on laisse un bout de papier avec : « Bijouterie. Le Fou ».

-         Tu oublies une chose : c’est que nous sommes responsables de lui, et que…

-         Vache…

-         Ah. On ne peut même plus aller en prison… je me souviens de ma grand-mère, marie de Vivières de Poisson, dite « cachesaixe », elle était allée avec son fils, mon frère, Pipitte de Bruxelles, en Corse. Comme ils n’avaient plus de place, dans la ville « où qu’y zétaient », dans les hôtels, ils ont demandé aux Carabinieri (c’est ça qu’ça qu’on dit la police, en c’bled-là, d’les foutre en prison, pour dormir une nuit. Eh ben, ces vaches-là, elles ont presque dit « merde », et puis, ces vaches-là, elles ont foutu un coup de pied au cul à Pipitte de Bruxelles, et à Marie, et puis, ils sont partis se coucher dans les égouts : faut êt’e vache, dis… Même que, après, Marie de Vivières de Poisson, qu’était pou’tant tout feu tout flamme, pour les Carabinieri, eh ben, elle l’a plus été. Pas étonnant. C’est sa devise : « Tout feu, tout flamme, mais… pas longtemps ».

 

[Commentaires (2008) : cet épisode s’inspirait lointainement de faits que je venais de vivre, en 1969 (date de rédaction de ce texte), en Italie ].

 

-         Oui, bon. Mais… pour en revenir au… métier ? Hein ?

-         Bien, bien. Si Monsieur veut ignorer la police corse…

-         Pour moi, des poulets, ce sont des poulets. Et la nationalité, « proutch » !

-         Ecoute. Cet enfant commet des actes, mais ce n’est rien en comparaison de ce qu’il fera plus tard. Il faut isoler cet enfant du monde. Aussi, j’ai une idée. Tu m’as dit que ta grand-mère possède une île, en plein océan, en pleine mère des Sargasses, tu sais, cette mer d’algues, hein ?…

-         Oui…

-         Eh bien, demande-lui de nous la donner. Ainsi il sera en pleine mer, et il ne pourra partir à la nage, ni en bateau, puisque les algues…

-         Mettons cette idée au point.

 

[Commentaires (2008) : Le passage « Ecoute. Cet enfant commet des actes, mais ce n’est rien en comparaison de ce qu’il fera plus tard. Il faut isoler cet enfant du monde » est à mon avis des plus étonnants, et des plus prémonitoires… ].

Et bientôt, une lettre arrivait à Marie de Vivières de Poisson…

Chère Kikine (c’est l’un de ses nombreux surnoms), pourrais-tu me donner l’île qui t’appartient, dans la mer des Sargasses ? J’y enverrai mon enfant, qui est… malade, et a besoin d’air.