Olivier Mathieu

dit Robert Pioche

 

Un peu d’encre, de larmes,

de poudre et puis de sang

 

Texte d’un livre d’Olivier Mathieu paru,

hors commerce, en décembre 2006.

 

Quelques rares corrections (stylistiques parfois, typographiques le plus souvent) ont été apportées.

 

Ce livre a été déposé au dépôt légal, et est en outre protégé par la loi suisse sur le Droit d’auteur.

 

 

 

J’ai écrit. Se souvienne qui pourra.

Que la vie vous soit aussi belle que possible.

Nous passions, nous passâmes, et nous

sommes passés: et nous allons passer.

 

VIXI

 

R. I. P. R.P.

 

Le vent glacé gémit les plaintes

Des pauvres morts du cimetière.

Ils s’effritent en douleur, solitude et poussière.

Ils écoutent leurs femmes rondes, chaudes et tendres,

Qui gaspillent hystériques les trésors de leurs ventres,

Râlant, offrant aux brutes les tréfonds de leurs sexes.

On les oublie, les morts. Et ils souffrent sans cesse

Le rut des belles sous les vîts vils des manants.

Le vent glacé hurle les rires

Des diables ricanant des morts.

Les morts, les pauvres morts, entre neige et néant,

Entendez donc leur voix que déforme le vent.

 

Pauvres morts cocufiés dans pareille souffrance:

Et vivants d’hier, ou cadavres de demain,

Qui échappera donc à la danse hiémale?

Les morts se putréfient. Entendez le martyre

De la peine vorace où se tordent leurs âmes.

Entendez les remords qu’ont les squelettes tristes

De l’Empire aboli et des amours enfuies.

Croyant en mon destin, fier de l’avoir forgé,

Je suis le libre mort et je lance toujours

Mon antique prière aux grands Dieux de l’Olympe

Dont les dés continuent à tournoyer au ciel.

Mes amis les nuages veilleront sur ma tombe.

Je n’étais d’aucun camp et sur mon marbre nu

Je ne veux d’autre signe que des crachats de haine

Ou des larmes d’amour,

Cent pétales de fleurs dans la brise tremblante,

Une fête de sons, de couleurs éblouies,

Une chanson de Naples, un poème de papier,

Des étoiles filantes, les feuilles dorées d’automne,

La passion des enfants blonds des derniers carrés,

La douce lune d’août, le soleil et l’aurore.

Et puis matin et soir je voudrais tant de roses

En guirlandes écloses,

Les roses qui explosent

Dans la nuit d’été grande, et nul regret des choses.

 

I

 

Mais où vont les bateaux

Sur la mer

Qui naufragent?

 

(Robert Pioche).

 

Elles furent belles, parfumées de tabac et de café, les après-midi que nous passâmes, Carlo et moi, il y a deux cents ans, Calle della Regina. «Ne crève pas. Résiste»...

J’ai aimé, dès ma naissance, les Empereurs. Et la Bella Fata de Pinocchio. A seize ans, Minnie Bibble. Les Dialogues des Morts. Je fus, en effet, le Ménippe d’aujourd’hui. Legrandin: «Petit garçon, tâchez de toujours garder un morceau de ciel bleu au-dessus de votre tête». Abel et ses amis du voyage en Allemagne. Les beaux livres, voilà les amours sans fin.

Chaque fois qu’une jeune fille effeuillera les pages de mes romans, le Soleil étreindra ma  main dans la sienne, moi qui serai un mort.

 

II

 

Le Temps des Hôtels.

 

J’avais quatre ans et je dormais, chaque nuit, dans une chambre d’hôtel différente. Je n’avais rien ni personne au monde que ma mère, une femme pauvre, qui me tenait la main. A travers la pluie, la nuit et la fuite, je regardais avec innocence l’or qui brillait aux fenêtres des maisons. Ma maman n’avait rien. Elle avait faim. Toutes les portes se fermaient devant nous. Enfant-dieu, je serrais la main de ma mère. Dans l’autre, la poignée de ma petite valise. J’avais conçu le projet suprême de m’appeler Robert Pioche. J’aimerais les Dieux qu’aimèrent les Vieux Grecs, je serais écrivain. Pas un esclave. «Moi, Robert Pioche, je déclare la guerre». Le tout jeune Robert Pioche avait, dès lors, la bouche sensuelle et tragique. Il avait choisi le camp des réprouvés. Je n’ai jamais trahi. Et je pleurais chaque femme qui passait.

 

III

 

Le Temps des Aprems.

 

Je suis né le octobre 1960, à Boulogne-Billancourt, dans un taxi. Mon acte de naissance fut un premier chef-d’oeuvre.

Il semblait que le soleil dût demeurer pour toujours au zénith, sur le trône de l’été commençant. Le vent ne pourrait effilocher les merveilleux nuages. Mon enfance ne finirait point. En effet, elle fut une Aprem infinie. L’eau de la Source des Jeux était délicieuse. Au jeu de la chasse à l’homme, j’étais toujours vainqueur.

Puis, le soleil se cacha derrière les nuages. Le soir est venu. Mais voici, encore une fois, la belle saison. Encore une fois, je me mêle à la danse éternelle de l’Eros et de Thanatos.

Il me fut plus difficile qu’à quiconque de vieillir, étant né sage et fou, et de vivre: je

mourrai enfant des Aprems.

 

IV

 

Amours d’enfance

 

Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue…

 

En Mai 1968 , je perdis mes défauts de prononciation. Nous nous trouvions, ma mère et moi, à Paris, devant le 10, rue des Pyramides: l’immeuble du Grand Jacques.

Mes amours d’enfance furent placés sous le signe du solipsisme et de la naïveté. Tout eut lieu entre moi et moi. Les filles ne m’intéressaient guère. Je me souviens, à sept ans, d’avoir autoritairement affirmé à une grosse dame:

- «Je veux jouer avec mademoiselle votre fille».

Le lendemain, je n’y songeais plus. A neuf ans, j’envoyais des lettres anonymes et hilarantes, touchantes aussi - j’exigeais que la destinataire confesse l’amour qu’elle avait pour moi - à la fille de l’électricien de mon quartier.

Quand j’eus douze ans, la fille de la bibliothécaire s’exclamait: «Ce fameux Olivier Mathieu». Sa mère était inquiète de me voir dévorer Drieu La Rochelle, à l’âge où les enfants d’aujourd’hui ne savent pas lire.

J’arrivai en train, en juin 9 , à Juan-les-Pins. Le soleil inondait le quai de la gare, recelant mille promesses indistinctes. Je repoussai les propositions que Florence me fit de «jouer au docteur». Puis je me montrai si méchant que, le dernier jour, elle sanglotait. Les joues de la petite fille étaient mouillées. J’en fus ému. Je dédaignais la «réalité». J’étais un amateur d’images poétiques et de sensations.

L’année suivante, Valewska la blonde, en costume tyrolien parmi les blés de Leysin

rehaussés de bleuets et de coquelicots, ressemblait à ma nostalgie, déjà, d’une Allemagne

qui n’existe plus.

En 1973 , une lettre de Robert Pioche parut dans le courrier des lecteurs de Miroir du football dont la rédaction, communiste, avait son siège à Paris, 10 rue des Pyramides

Je me souviens de l’odeur de mes ballons, et de leur cuir rêche à mes paumes. Après la partie, je laissais les flaques de pluie du Stade du Chenil derrière moi, et je mordais dans la

pulpe délicieuse du citron que m’avait donné ma mère.

Le bonheur, c’était ça. Le soleil, les nuages, les arbres caressés par le vent.

- «Encore cinq minutes»!

 

V

 

Amours de jeunesse.

 

Mais où sont les neiges d’antan?

 

Les amours de ma vingtième année m’ont laissé à peine davantage d’images que mes amours d’enfance.

Je n’avais jamais embrassé. Je n’y pensais pas. Le 30 avril 1974 , le grand platane découpait son ombre régulière et bienfaisante sur la terrasse, égayée de parasols multicolores, du Bar des Alpes de Berre-des-Alpes, et Mireille qui avait vingt ans me demanda:

- «Embrasse-moi»…

Malgré ma terreur j’effleurai, de mes lèvres, sa joue. Entre Méditerranée et neiges

éternelles, la lumière brasillait dans mon verre de sirop de menthe.

Fine, pâle, délicate, Suzanne portait un châle roux, au clair de lune, sous les tilleuls.

Elle zézayait et son parfum était grisant. J’admirais la mitraille des gouttes de pluie que

des ondées soudaines traçaient dans le halo des réverbères.

Le 14 octobre 1975 , Marie-Dominique dont j’étais « amoureux » avait feint de défaillir.

J’avais averti son père:

- «Votre fille s’est évanouie!»

- «Ne vous en faites pas. Elle s’évanouit avec tous ses copains. Vous, vous êtes un

garçon comme il faut, je vois».

 

Quelques mois plus tard, Marlou la Hollandaise, brunette souriante de vingt ans,

me donna un baiser mouillé sur la bouche, par jeu.

Véronique m’apparut, au printemps de 1976 , si gracieuse qu’il me semblait qu’elle

dansât, en suçant une glace à l’eau. Son amie s’appelait Corinne. Le grand coeur du soleil

saignait sur la Manche, le 30 octobre 1978, tandis que le vent de la falaise d’Arromanches cajolait les tresses des deux jeunes filles, serrées dans leurs cirés jaunes arrosés par les embruns.

L’hiver, les flocons de neige qui s’accrochaient à leurs cheveux m’évoquaient des pétales de fleurs. L’été, nous soufflions vers le ciel les épaisses fumées de nos joints. Corinne, par un crépuscule de notre dernier juillet, courut se jeter entre mes bras, en larmes. Il y avait une odeur de résine dans l’air. Tels furent nos adieux, après trois années d’émouvante amitié amoureuse. Je publiai, en 1980, Vingt ans pour deux petites filles d’hiver et d’autrefois.

J’aperçois, sur la palette de mes souvenirs, des silhouettes, ou des taches de couleur que le temps menace d’effacer. J’ai conservé, de cette époque, une mémoire picturale, musicale, atmosphérique. Je revois, dans la rue adornée de lilas accordés à sa robe mauve, les pépites que le soleil suspendait à la chevelure léonine de Patricia, qui me pria de l’embrasser puis, devant ma dérobade, s’écria:

- «Tu es con».

 

Le vent d’octobre bruissait dans les branches nues et décharnées du majestueux noyer, sous les fenêtres de Célia. J’adorais les fossettes de Caroline, à qui je n’ai jamais osé

adresser la parole et dont je suivais des yeux, sous les averses de Saint-Germain-en-Laye,

l’écharpe écarlate.

 

J’embrassai maladroitement Maïten et Raphaëlle. Les larmes de Laurence et de Virginie coulèrent parce que, par exigence, et par amour de ma liberté, je refusai de goûter leurs lèvres.

L’amour devait être tragique, romantique, héroïque. Longtemps j’ai chéri l’échec.

Je me rappelle les lettres que j’ai écrites avant de les déchirer. Si j’avais perdu l’envie

de les poster, Elodie rose et dorée - sa lèvre supérieure était agrémentée par un exquis grain de beauté - y était pour quelque chose.

 

Les filles modernes n’étaient ni bien ni maldisantes. Elles n’étaient pas disantes du

tout. Elles ne comprenaient pas ce que je leur disais.

 

VI

 

Anima persa (Venise, 1982 et toujours).

 

Ce ne fut qu’un regard, ce ne fut qu’un sourire,

Et nous n’avons rien dit mais nous avions tout dit.

Il me fallut choisir une ruelle ou l’autre

Et j’ai suivi en vain le plus doux des profils

Dedans le labyrinthe où j’ai fait fausse route.

Elle avait disparu, la poignante inconnue.

Je l’ai longtemps cherchée et jamais reconnue.

Elle aussi, je le crois, elle se souviendra:

Nous nous étions tout dit et nous n’avons rien dit.

Et la pluie doucement sur l’eau de la Lagune

Pleurait comme toujours abandonner Venise.

Je sais seulement que sa robe était turquoise.

 

VII

 

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

 

J’aurai été le septième des six enfants du fidèle des fidèles aux yeux de cristal, centaure des dernières masses belles. J’entends, dans ma mémoire, la voix grave et noble d’Arno, dans le parc de Lohausen recouvert de neige:

- «Olivier, mon ami»…

Et le docteur Josef, en Amérique du Sud:

- «Je n’ai pas beaucoup de visiteurs»…

Ma mère fredonnait un Lied de Schubert, un thème de Wagner, de Grieg ou de

Beethoven. Ses larmes coulaient. Elle avait eu vingt ans au temps des bombes atomiques

sur le Japon, et du Procès de Nuremberg. Toujours, dans mon coeur, sonne le dernier concert de l’Empire.

Les hommes de demain ne salueront pas ma liberté. Ils ne connaîtront plus le sens de ce mot. Les pauvres.

 

VIII

 

12 août 1988.

 

Le vent se lève, il faut tenter de vivre.

 

- «Il reste cinq minutes», annonça le médecin.

 

Encore cinq minutes plus tard, en effet, ma mère est morte. Son agonie avait duré deux ans. J’ai choisi ses habits les moins élimés, ceux qu’elle emporterait dans son cercueil. J’ai embrassé le front froid du cadavre. Personne n’est venu aux humbles funérailles. Mais je lui ai offert une obole frappée au Signe du Soleil.

Le août 9 au soir, quai Malaquais, le soleil était du même pourpre que la robe d’Eglantine, la jeune fille de la Rue des Bernardins à qui j’écrivis deux cents lettres, ce

printemps-là. Marguerite avait tracé, sur la boîte où elle conservait quelques lettres d’amour, les mots: «A brûler, si je meurs». Elle n’avait donc pas été sûre de mourir. Mais elle était morte.

 

IX

 

Amours de jeunesse

de Rue des Pyramides.

 

 

Il Culo di Colei...

(Pontormo, Diario).

 

Ma découverte de la masturbation fut contemporaine de mon baccalauréat. Il fallut attendre un peu pour que je sois dépucelé. Je pris l’habitude d’embrasser les filles quand  elles me le demandaient et, plus tard, je n’attendis plus qu’elles me l’aient demandé. Elles se montrèrent ravies de mes audaces. Suivirent dix années de coucheries. Coucheries, ou boucheries? Les émotions de mon enfance, ou des amours transies de mes vingt ans, tarirent à l’improviste. Mes plus beaux souvenirs sont liés aux demoiselles qui se refusèrent ou s’esquivèrent. Un vaporetto emporta, sous la pluie douce, la robe de la lectrice de la bibliothèque Querini Stampalia. Dans la petite gare d’Akersberga, banlieue de Stockholm, couverte de neige et de nuit à trois heures de l’après-midi, un train me ravit une jouvencelle échappée d’un tableau de Luini. Dans la nuit d’été, tandis que d’odoriférants feux de branchages allumés par les paysans embaumaient le crépuscule,

les lampions de la fête hongroise se reflétaient dans les yeux de Miriana, brillants de larmes.

Tania la Serbe, figée sous la neige dans la gare de Belgrade, agita longuement son écharpe verte pour me saluer.

Vanessa, l’Italienne de Bruxelles, avait les paupières veinulées de mauve. Le parfum

d’Hélène persistait dans ma chambre, quand elle me quittait à l’aube pour rejoindre son

fiancé, qui était mon meilleur ami - et cessa de l’être. Nous avons rompu, Pascale et moi,

au Jardin du Luxembourg. Une nuit, en compagnie de Rocio la jeune madrilène, j’éclatai

de rire en passant, ivre mort, sous les fenêtres du vieux Léon. Evgenija la Macédonienne, qui avait les joues laiteuses, me conduisit jusqu’à la gare de Bitola, au train pour la Grèce. Une aube sophocléenne. J’ai dormi en plein ciel, sur le toit d’un gratte-ciel de Los Angeles, avec Iona, descendante de Peaux Rouges. Dans le désert du Kalahari, avec Marsha pétillante et ambrée, descendante de colons allemands. A Genève, les Pharaons eussent vénéré Leila l’Egyptienne.

Une certitude: il n’était «de bon bec» qu’en Europe. Dates, voyages, noms de villes et prénoms de filles. Jours de soleil et jours de pluie. Vagabondages par lesquels je tâchais

de soulager la peine.

Ma peine était de vivre dans un temps sans drame. Plus encore que les hommes,

les femmes me décevaient. Surtout celles qui dérangeaient mon solipsisme. C’était des

modérées. Il n’y avait plus de gardiennes du sacré, puisqu’il n’y avait plus de sacré. Il n’y

avait même plus que de désolantes caricatures de fanatisme. Le hochet moderne - la liberté pour tous, la liberté pour ne rien en faire - et la faim de l’or avaient avarié les coeurs. Sylvie, rencontrée 10 rue des Pyramides, n’était pas vilaine, chemise blanche bleutée de lune, près de ces rosiers pyrénéens. Mais il était dérisoire de faire d’elle un personnage de roman.

Sa robe verte mettait en valeur la blondeur d’Ann-Mary, et ce fut mon dernier soir à Oslo. Le lendemain matin, je montai dans un avion pour Paris: ma mère était entrée en agonie.

Les dix-sept ans d’Amélie frémissaient sous le saule pleureur de son jardin, dans un

village de Beauce mélancolique au nom de fleur. Un matin de novembre, elle m’écrivit,

pendant la classe, qu’elle espérait que les petits problèmes auxquels j’avais fait une pudique

allusion fussent résolus.

Après Sophie, avec qui j’étudiai la philosophie dans le parc de Versailles, je n’ai guère plus écrit à aucune. Si j’escomptais une réponse belle, c’était d’une inutilité criante. Ce temps n’avait plus ni orthographe, ni princesses, ni guerres.

Je convoitais un triomphe par pays, sur le puzzle de la Carte du Tendre. Peu à peu, je devins ce que j’avais toujours été, un collectionneur. Enfant, ne voulais-je pas être Empereur d’Europe? Le premier pas, pour être empereur d’Europe, c’est de vouloir le devenir.

Je n’ai pas dû énumérer toutes les fleurettes que j’ai contées. Les roberts transmettaient à Pioche une émotion presque aussi grande que, jadis, les rubans des paquets cadeaux que je déficelais, dans mon enfance, au Solstice d’hiver, sous le sapin.

 

J’ai peut-être donné l’impression d’égarer mon innocence; pourtant, jamais sa nostalgie ne m’a abandonné. C’est elle aussi, l’innocence, que j’ai poursuivie à travers le combat des idées. J’ai dit et j’ai prédit. Je n’aurais jamais pensé, en naissant, avoir tant d’égaux.

 

X

 

La Gerbe des Filles, Rue Jolie.

 

Die Liebe liebt das Wandern.

 

Le personnage le plus important de toute histoire d’amour est le Temps. Non seulement dix ans, mais un seul jour plus tôt ou plus tard, les choses auraient été différentes de ce qu’elles furent - ou ne furent pas. Dernier représentant d’une espèce en voie de disparition, je fus aussi l’ultime artiste de la séduction. Jadis, au dernier moment d’un séjour à Caracas, il fallut que je prenne le chemin de l’aéroport. Cependant, j’avançais encore dans des quartiers où je ne reviendrais plus.

 

Le temps pressait. Là-bas, encore un coin de rue. J’y courus. Et là-bas, encore un autre. J’avais le coeur brisé. Qui sait ce que j’eusse découvert derrière le coin de rue que je n’ai jamais rejoint? J’ai prêté un pareil mystère à quelques passantes, silhouettes, voyageuses entr’aperçues. Une minute de plus aurait peut-être suffi pour savoir.

 

Une baignade à Biarritz sous un ciel d’orage puis, le 14 octobre 1993, j’avais épousé Claire, croisée 10 rue des Pyramides. Elle aimait les nuages. Mais l’effusion de robes m’enivra. Le crépuscule débordait de profils lunaires, d’oeillades resplendissantes, de jupettes callipyges. Les passantes étaient périlleuses tant que je ne les avais pas arrêtées, ne fût-ce qu’un instant. Leur prolifération me donnait le vertige, elle m’écartelait. Je me dispersais. Une fois capturée une passante, cependant, je tardais rarement à me dessécher. Toutes les autres, de nouveau, me semblaient mystérieuses. Je recommençais  à osciller entre les merveilles qu’annonçaient les robes blanches sous la lune puis, connue

la merveille (je ne fus biblique en rien d’autre), je revenais à ma certitude: ce mystère était relativement mince. Stendhal s’est émerveillé des efforts que déploie un homme pour éjaculer trois centimètres cube de sperme. J’aurais interrompu la course de davantage de passantes, si je n’avais pas été marié. Mais si je n’avais pas

été marié, je serais mort de faim. Je n’y tenais pas.

 

Yolaine voulait quitter, pour moi, mari et enfants. Revenant à la raison, elle abrégea

son séjour. Le dernier soir, elle me téléphona. «Je t’en supplie, écoute-moi me masturber», dit-elle.

 

Je me promenais sous le soleil, quand mon alliance de mariage cachée dans ma poche tomba, avec un bruit métallique, sur le pavement millénaire d’une cathédrale, aux pieds de Lara, qui soupira.

 

Mon Leporello, longtemps, s’appela «Però».  La première année de mon exil, je passai plus de temps avec Elena qu’avec ma femme. Je passai plus de temps encore, à vrai

dire, avec mon chien qu’avec Elena. Un soir, Claire soupira: «Je suis jalouse».

 

Nous nous dissimulions, Iwona la Polonaise et moi, à trois heures de l’après-midi,

dans les buissons touffus.Rue Jolie, Annalisa l’Italienne qui portait une minijupe de cuir, puis rien d’autre que son parfum capiteux, fut jolie jusqu’à l’aube. Quand ma cavale m’a réduit à revenir pendant un an dans le pays et la ville qui m’a vu naître, je caracolai avec la voisine, avec une amie de Claire et avec une gamine du quartier, dans cette chambre de sept mètres carrés où les blattes me trottinaient dessus.

 

Un jour - c’était de nouveau rue Jolie - Però et moi rencontrâmes Barbara. «Nous ne pourrions pas en rester aux mots», dit-elle. «Mieux vaut que je ne te revoie jamais».

 

Vingt-trois ans avaient passé depuis le jour où nous avions marché, presque enfants, sur une route ensoleillée de Provence, et j’ai léché les seins de Mireille jusqu’à l’aube. Un soir, Claire et Mireille pleuraient, et disaient la même chose: «Je t’aime». J’ai perdu les deux.

Rue Jolie, à trois heures du matin, mon chien me désigna mon épouse, sur le capot d’une voiture rangée le long du trottoir, entre les bras de son amant mexicain.

Claudia l’Italienne s’était revêtue de sa jupe blanche à pois rouges, quand elle descendit pour la dernière fois l’escalier étroit inondé de soleil, Rue Jolie. Rue Jolie, au lendemain du départ de Claire, je dormis sur les toits, dont les tuiles en pleine nuit étaient incandescentes de canicule, avec Chiara. Luda l’Ukrainienne ne fut affublée que de beauté, Rue Jolie.

Lucia la Calabraise portait une robe légère qu’elle fit tomber autour de ses chevilles.

- «Je veux que tu sois mon premier amant».

Le soir, le mari m’agressa:

- «Tu veux coucher avec ma femme!»

C’était exactement le contraire, et Lucia confirma mes dires.

- «Salope!» s’exclama son mari, fin psychologue.

Elle attendait, chaque matin, que son insulteur d’époux parte au travail. Puis, nue sous un manteau de vison, elle traversait la ville et me rejoignait dans mon taudis puant, où je pataugeais dans quarante centimètres d’eau stagnante. Sacré spectacle que celui dont fut témoin Apollon, un matin, en se glissant par ma fenêtre aux battants vermoulus et aux vitres brisées: Lucia et Letizia se lacérèrent à coups d’ongles tandis que mon chien Però, qui avait tourné vers moi ses grands yeux sages emplis de curiosité, hochait la tête.

 

Puisque l’on m’avait ostracisé, j’en ai parfois été réduit à lire les tarots et les lignes de la main à des demoiselles férues d’horoscopes. Aux femmes cyniques, je rendais la monnaie. Pas aux émouvantes. Vasso la Grecque, dont je m’aperçus qu’elle était vierge, fut l’une de celles que je refusai de déflorer, me contentant de les initier à d’arétins plaisirs.

 

Au catalogue des filles que j’ai embrassées sans que nous ayons échangé un seul mot, de celles avec qui j’ai couché sans les embrasser, de celles que j’ai embrassées sans coucher, de celles qui ont détourné la tête, de celles que j’ai dédaignées, sans parler des Zonzons de Baillon, il conviendrait d’ajouter la jeune brésilienne dont, si je l’ai jamais su, j’ai oublié le prénom, et avec qui je sirotai un café sans lendemain, par un après-midi de printemps.

 

A Rosa la Mexicaine, sur la barque vermoulue, je donnai un baiser qui unit le goût du haschich que nous venions de fumer à celui du rouge de ses lèvres, vieilles de vingt ans. Plus tard, touchés par la brise qui répandait la fragrance des glycines, des lilas et des aubépines du jardin, les rideaux de tulle de la chambre frémirent. Rosa prononça un seul mot : Addio. L’aube s’annonçait, bleue et rose.

 

Mon étreinte avec Claudia l’Allemande eut lieu dans un grenier semblable à celui où ce cher Pontormo écrivit son Diario.

 

Un soir d’un autre été, la lune répandait sa lumière opaline. Minnie Bibble, à minuit, robe vaporeuse au bord du fleuve, chuchota:

- «Tu es le premier Européen que j’embrasse ».

 

Et moi, avec un sourire de mélancolie:

 

- «Je suis, en vérité, le dernier Européen».

 

Une nuit de neige, l’aube pointait quand, dans une rue mal famée, j’enlaçai une divinité brune aux yeux lapis-lazuli, blouson de cuir, la peau diaphane, les seins élastiques mouchetés de taches de rousseur. Il y eut des romans, écrits ou pas, qui durèrent une heure. Ainsi j’ai goûté aux ventres dorés, aux cheveux et aux yeux de toutes les couleurs, aux chairs tendres, aux bijoux indiscrets, aux toisons musquées, aux perles savoureuses, à l’ultime jeunesse de l’Europe assassinée. J’ai brûlé les mèches de cheveux, les fleurs séchées, les photographies. Mais ce n’est pas rien, quand il reste, derrière les paupières, des images.

O jeunes filles devant ma porte de Rue Jolie à potron-minet dans l’aurore d’été, que

vous fûtes jolies folies ! Sourires enjôleurs, chignons fous, regards chatoyants, froufrous et

rires citronnés, blessures, baisers à la vanille, mains qui se joignirent et puis se déjoignirent,

jupes longues volant au vent. Flammèches de soleil, étincelles de lune sur le duvet des épaules lisses, ovales, dorées. Sonorité d’un pas féminin au coeur des nuits d’Etoile mystérieuse. Dentelles fusant en cascades satinées le long de flancs marmoréens. Et dire que tout sera englouti par l’oubli.

L’innocence n’était pas dans les femmes modernes. La leur est éphémère. Les cornes, il m’a fallu tantôt les planter, tantôt les arracher comme des dents gâtées. Mais la candeur d’enfance n’a jamais quitté mon coeur.

Personne n’a réussi à éradiquer mon amour du drame, de la démesure, de la vérité,

ou à souiller ma limpidité. «Aime ce que jamais tu ne verras deux fois». Au vingtième

siècle, voilà une quête ingrate. Si l’époque était incapable d’héroïsme et la masse enne-

mie de tout hérétisme, il restait une révolution possible: l’érotisme.

L’écriture, au milieu de la tempête, fut le seul port. Parfois, je fredonne la chanson de Modugno qui raconte l’arrivée d’un train «en provenance de Milan». Et lorsque, pareil au pêcheur quand le soir descend, je retire mes filets, j’y trouve des saisons miraculeuses.

Quelque chose fut. Dans les pages de mon lit, des rires et des dames et des drames, des orgasmes et des agonies, des parfums de lune. Aux pages de ce livre, quand tout aura vieilli, il se trouvera quelqu’une pour ajouter une annotation, souligner quelque double sens, ou un jeu lettriste. Avec le temps, on y découvrira la trace d’une larme, ou des taches de café, de poudre d’un revolver, de sang, un trifoglio à quatre feuilles, une fleur séchée…

Toi, Soleil, mon ami, tu n’as jamais menti.

Mémoires du coeur battant.

 

XI

 

Mémoires de ma Quarantaine.

 

- «Il suffit que tu me touches, et»…

Au piano, Giulia jouait Schumann et les Moments musicaux de Schubert avec une

délicatesse digne de Klara Haskil.

Et c’était l’aube d’une nouvelle journée de mon impitoyable exil au goût, parfois, de

vacances. La fille de Beniamino venait de rejoindre son père dans l’invisible, quand nous

échangeâmes notre ultime baiser.

Au coin de ses cils, et bientôt sur sa joue, une larme effleurée par l’or du soleil

couchant apparut, bondit, brilla splendide parmi les perles de l’averse d’été. Le parfum

vespéral des rosiers se mélangeait à celui des foins coupés.

Coup de tonnerre dans un ciel serein, Giulia est morte.

 

XII

 

Mémoires du coeur battant

 

Une promenade sous les étoiles de mai, et, trois ans après notre premier sourire, nous nous embrassâmes. Ciel de colombes et de ballons coloriés. L’été survint. Elle chuchotait:

 

- «Tu es le seul à avoir le droit de me tenir par la main».

 

Au commencement de septembre, assis sur un banc à l’ombre des tilleuls, nous scrutâmes la saison qui glissait, terreur douce, vers l’automne. Mes doigts jouèrent une dernière fois dans ses boucles châtain.

- «Je reviens»… dit-elle.

Le saxophone de Giacca rossa s’éleva, déchirant, dans l’air du soir. Les nuages effarés se réfugièrent aux quatre coins d’un horizon soudain sans colombes ni ballons coloriés.

 

XIII

 

Mémoires du coeur fidèle .

 

PER HOC.

 

A Però, in memoriam (8 août 2001).

 

Le segugio vit jusqu’à l’âge de dix ans. En 1994, Però en avait quatorze.

Mort sept ans plus tard, il est enterré en un lieu magique.

J’aime, dans la littérature et dans l’Histoire, ceux dont la tombe ne put être retrouvée.

Tel sera le secret dont je serai le plus essentiellement fier.

J’espère mourir avec autant de sérénité, de sagesse, de noblesse que Però.

 

 

Grâce à vous une robe a passé dans ma vie...

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac).

 

S’

il s’en est fallu d’un jour d’un hasard d’un

souffle ou de vingt ans

Dans le ciel de ma mort aux étoiles fixées

que rie le feu de mon plus grand rêve forgé

l’instant qui fut sera dans l’écho des nuages

qui te parleront de moi

 

S’’

il s’en est fallu d’un jour d’un hasard d’un

souffle ou de vingt ans

Dans le ciel de ma mort aux étoiles fixées

que le feu de mon plus grand rêve rêvé

pleure

l’instant qui ne fut pas rien ne l’a abîmé

les nuages te diront-ils

qu’un mort y pensera à toi

 

XVII

 

Casta Diva et Bella Estate.

 

A Adriano C., in memoriam.

 

Je sais qu’un jour mon corps pourrira sous la terre.

Vois le dernier été qui s’en va vers l’automne.

Une main de vingt ans se serre dans la mienne

Et j’ai le coeur battant car ronde et blonde et claire,

La lune ressemble aux chers visages des morts.

J’avais le coeur en sang, hier. Mais voici l’aube.

Dans ce décor qui fut celui de mon exil,

Vois neiger les étoiles en larmes de lumière.

La blanche route étrusque enlace la colline

Bleutée où les grillons au retour du soleil

Se taisent. Oliviers, cyprès, pins parasols

Tracent sur l’horizon leurs silhouettes d’ombre.

Et le silence est grand, et des pigeons roucoulent.

Et la nuit va s’enfuir comme fuira la vie.

Et là-haut me sourient mes amis les nuages

Et c’est toujours l’été, et toujours le dernier.

Et puis, demain, mon corps pourrira sous la terre.

XVIII

 

Un peu de rouge un peu de blanc

Rose et noir c’est mon dernier chant

Sur le velours roulent les dés

Fin de l’été le temps est lourd

Mon dernier charme tu ris en larmes

Nos larmes tombent dans la fleur sombre

Qu’elles arrosent fleur noire et rouge

Et nos corps bougent la rose est rose

Rose fanée d’encre séchée

Goutte de sang des soleils morts

Souvenirs d’or le soir descend

Ma folie brune la plus jolie

Dessous la lune à la folie

Tes cheveux flammes des cyprès

Ma pierre finira en poussière après

La mort début du jeu de l’enfance sans fin

J’ai voulu la tuer je fus tant aimé d’elle

C’est à travers ma mort que j’ai vécu ma vie

En me disant adieu toujours que j’ai écrit

La Mort demandera : Qui de vous a vécu?

 

XIX

 

17 juin 1970 - 9 juillet 2006.

 

A Irene et à Deborah.

 

Peu après mon premier voyage italien, ma mère m’autorisa à regarder, pour la première fois, la télévision, chez les voisins. C’était Italie-Allemagne, 4 à 3. J’ai su qu’une partie de ballon pouvait être une métaphore de la vie.

Il m’aurait manqué quelque chose si je n’avais jamais été emporté dans le crépuscule napolitain, romain ou florentin d’été, après une victoire, au milieu des cris, des défilés, de la joie, des chansons d’une multitude déployant ses bannières. Tandis que, sur des joues fraîches, les larmes et les caresses et les baisers effacent peu à peu, jusqu’à l’aube, le rouge à lèvres, le vert des yeux, le blanc des nuages qu’y a joliment coloriés une fanciulla

de l’Italie delle notti magiche.     

 

XX

 

 

«Par le cloporte! » aurait dit Lucien.

 

A Xavier Valla.

 

En 1975 , j’ai donné à manger à Aimé Donati, l’immigré italien. En 1983 , à André Viatour, écrivain communiste. En 1991, en Afrique du Sud, à un Zulu victime de «petits blancs».

Mes amis m’ont abandonné, pendant quinze ans, sans toit, sans médicaments, sans nourriture, sans rien. J’ai tâché tout seul, sans le moindre appui, de survivre à la misère, à l’exil, à ma propre pestilence. Je mâchais, un sourire aux lèvres, de la bouffe coriace et avariée que, parfois, je régurgitais.

Mes amis, fils à papas et proprios, m’écrivaient en couinant pour se lamenter de la diminution qu’avaient subie leurs allocations de chômage, ou leur salaire d’esclaves. Ils avaient le coeur prolétaire.

Je me suis consacré à la littérature, à l’écriture, à la poésie, à mon vieux chien. Et eux, les hommes «libres», les connards, à la recherche d’un tripalium. Qu’ils aient été communistes ou fascistes il y a vingt ans, mes amis ont eu des enfants qui jouent à la Play station et croient que la vie est un vidéo-clip. J’observe le monde et je vois des couilles molles, des coeurs desséchés, des tubes digestifs sur pattes, des perroquets dogmatiques, des optimistes bêtas et béats, des bêleurs de slogans, la dictature d’un prolétariat petit-bourgeois planétaire amorphe. Un pathétique ramassis de cerveaux hors d’état, de nullités, de lâches, de ratés, de tarés, de châtrés de l’idéal.

Mes ennemis, le plus souvent, me furent plus fidèles que mes amis. Par le Cloporte,

mes amis, vous étiez de minables lopes, que la Salauderie et l’Enculerie avaient engendrées

sur le bât. Plus haut que tout idéal, pour vous, plus précieux que la vie de vos père et mère et que le cul de vos femmes, trônait le grisbi.

Curieuse espèce que la vôtre, les Zommes, livrée en kit, divisée en vîts et en vides,

la bite poursuivant le trou où se transvaser, et la fente le membre qui l’emplisse ou l’encule. Un anus qui défèque, et deux couilles pendantes surmontées d’un bide qui graille.

Tout ça afin que les larves humaines finissent bouffées, chiées et indéfiniment rebouffées et rechiées par les vers.

Je n’étais pas riche. Pas à la mode. Je n’avais pas une grosse Bite. Je ne gobais

pas les gros Mythes. Je n’étais ni mono, ni homo, ni bi, ni trans, ni trav. Souvent, je puais

de misère. Or, j’ai baisé davantage que les infirmes. Les asticots, savourant mon

prépuce, diront:

- «Par le Cloporte! La denrée se fait rare! C’est Robert Pioche, qui ne fut point un cloporte ».

Dommage, quand même, que d’être né dans une époque à ce point privée de romantisme.  

Tu as eu de l’héroïsme, Robert Pioche. Si personne ne s’en aperçoit, ce n’est pas grave. Par le Cloporte!

 

XXI

 

La Garde impériale entra dans la fournaise.

(Victor Hugo).

 

Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Pas de justice pour les pauvres. Pas de

sépulture pour les suicidés. Je refuse et récuse tout sermon d’un prêtre. A Madrid, émouvante la vasque, en forme de coeur adouci, creusée dans le marbre d’Abel. Pas de croix sur ma tombe, si j’ai une tombe.

Corengrato berça mes premiers sommeils. Que dans un coeur pas ingrat, Beniamino chante, pour moi, l’Ultima canzone et les Ave Maria païens de Gibilaro et de Cecconi. Que l’orchestre joue, à mes funérailles, la montée de Norma et de Pollione au bûcher. Je veux des lézards toscans dans l’herbe, au soleil. Et des cyprès, l’arbre de l’Eros et des Héros morts.

Je serai dans les nuages. Cracheurs, crachez sur moi. Crachez vers le ciel. Ça vous

retombera sur la tronche.

 

XXII

 

A la mémoire d’Aimé Donati.

 

Ceux qui parleront de moi ne parleront jamais que d’eux-mêmes. Si quelques supérieurs échappent à l’autodestruction de l’humanité, alors que puissent survivre les Dieux d’une humanité de nouveau digne d’un tel nom. Que les grillons continuent à chanter leur chanson au sein du vaste silence des choses. Dispersez mes cendres, si vous voulez, la nuit du Solstice d’été, dans le ciel le plus immense : au Chemin du Baous où je connus Aimé Donati, l’un des sages ignorés par votre époque, qui n’était pas la mienne.

- «Certains sont frères», disait-il… «Toi tu sais écrire, tu feras un roman… Si t’as rien compris, tant mieux pour toi… Moi, je veux me taire».

Moi aussi, je veux me taire. Au temps des derniers hommes et de « l’impossible démocratie » (N.B. : formule de Carlo Gozzi dans les « Mémoires inutiles »), tu fus un homme, Robert Pioche.

 

XXIII

 

A la mémoire de ma mère.

 

« Faut-il partir ? Rester ? »

(Baudelaire).

 

Mon Europe est un gué de tombes. Je ne suis pas enclin à croire que l’on doive se

souvenir de moi pour les meilleures raisons. Qu’importe ?

A cinq ans, j’avais juré d’être maître de mon temps et de mon destin. Ma vie serait

une Aprem sans fin. Il y avait de l’Oblomov en moi. J’étais né pour m’allonger sur l’herbe

et pour admirer la cime des arbres qui se balancent au vent. Pari gagné. Messieurs les

censeurs, vous jugerez. Vous ne me jugerez pas. Vous êtes de gais sots. Vous ne jugerez et ne condamnerez jamais que vous-mêmes.

Et quelqu’une s’exclamera, demain:

- «Il n’en existait pas deux comme Robert Pioche».

«Enfant initiatique», écrivait en 1971 , dans Cent pages d’amour, Marie de Vivier.

A cinq ans j’avais dit, prédit, écrit: «Je serai écrivain et j’écrirai les Aventures de Robert Pioche ».

 A neuf ans je racontai, dans mes «comédies», ce que fut toute la vie du «Fou».

Comme Antigone, j’étais né pour aimer les morts. Ma mère souriait:

- «Nous avons tout fait pour nous souvenir de ce que, de nos jours, il aurait mieux

valu oublier»…

Je ne sais de combien de temps je dispose encore. Toujours, frères de l’avenir, il faudra venger Waterloo.

Tout sera inutile, rien ne l’était. En chaque printemps, les filles auront dix-sept ans. Si l’une d’elles se reconnaît ou me connaît dans ces pages, ce sera mieux que rien. Enfant, je voulais marquer l’Histoire. Celle-ci avait été assassinée dès avant ma naissance. J’ai fait ce que j’ai pu.

 

XXIV

 

Abbiamo chiuso con le chiavi d’oro...

(Beniamino Gigli).

 

Un vrai regret ? Peut-être celui d’avoir détourné mon attention, un instant de trop,

des nuages. Mais il est tard. Il va falloir, déjà, que je m’en aille. Nul ne revient en arrière.

Si c’était à refaire, je ne changerais pas grand-chose. Ni à ce que j’ai pensé, ni à ce que j’ai dit. Je n’irais pas à l’école, je ne voudrais pas de père, je crierais «merde» et «non».

Mais, cette fois, j’arrêterais le Soleil au beau milieu de l’Aprem. J’écrirais avec moins

de hâte. Je ne naîtrais ni en France, ni au vingtième siècle. Je me souhaiterais de rencontrer beaucoup d’humains qui vaillent autant que le chien Però.

S’il faut que je meure, que ce soit à Venise.

 

XXV

 

Que pirouettent sous mes paupières

Les théories des statues au coeur battant.

Aucune nuit d’été jamais ne reviendra.

Mon ombre au soleil de midi

Est celle d’un immortel en sursis.

Triomphes et déroutes, le Temps sera ma route

Pendant l’éternité toute.

La vie a esquissé mes jeunes filles esquivées.

Tout défleurit, saisons, jolies saisons enfuies,

Et moi j’étreins des fleurs flétries. Où êtes-vous,

Guerriers du front, Zonzons de Villon,

Blondes sous le soleil, brunes dessous la lune

Des printemps à venir et soeurs de l’avenir?

Où, filles qui saviez - vous en souviendrez-vous? -

Qu’il aurait suffi de tendre la main. Les roses

Etaient là. Nous pouvions vivre, un jour, quelque chose.

 

XXVI

 

J’ai raccompagné chez elles

Au soir, maintes jolies demoiselles.

O filles de l’amour, en poudre de désir

Les fruits de vos corps éclataient, belles grenades

Du Grognard de la Garde à l’heure de mourir.

Nous avons mélangé sueur, semence et règles.

Puis à l’orient quand se levait un vent riant,

Pailletée de lumière que l’aube était immense!

Depuis l’amour naïf de mes vingt ans,

Jeunes filles qu’affolait le retour du printemps

Jusqu’à l’écoeurement qui gâte l’allégresse,

Vous parfumâtes, chers beaux seins,

Mes mains jamais d’un assassin.

Et j’unissais mon coeur au Soleil en culbute:

Sa fontaine effaçait le cruor des menstrues.


XXVII

 

Mon âme a son secret.

(Sonnet d’Arvers).

 

Nuages, les regards des filles riaient soleil,

Leurs boucles inondées par le soleil d’automne.

Jeux de miroirs au jeune temps de mon vertige,

Les yeux étaient souvent surpris des mots pas dits,

Et surprenant l’élan d’un geste par hasard.

Les désirs palpitaient dans les coeurs embrasés.

Dans ma main quelquefois se glissa une main,

Prière du coeur battant, magie sans lendemain,

Marbre dessus les tombes, sourire d’un instant

Dans un signe d’adieu. L’inconnue s’éclipsait

Et me laissait le goût d’un baiser sur la bouche

A l’éternité vue, l’éternité enfuie.

Le train roule et j’écris trois mots sur un nuage

Changeant, fragile et qui jamais ne passera.

Ne pars pas, ne meurs pas, mais il fallut vieillir.

 

XXVIII

 

Ballade des Venises de Robert Pioche

 

La robe de la lune est blanche

Tu te souviens de l’an dernier

Et du début du bel été

Et de tes vingt ans à Venise

Mais voici la fin de l’été

Et puis tant d’années ont passé

Juin à Venise et puis à Venise septembre

Bouches rouges et boucles blondes

Et boucles brunes boucles bouclées

Et Venise n’est plus Venise tu te souviens

Du beau demain à qui tu as tenu les mains

Et Venise un instant sera Venise encore

La robe du soleil est noire

 

XXIX

 

Sur le beau livre de jadis était gravée

La silhouette de cette fée aperçue,

Yeux précieux, voix fleurie, un rire cristallin,

Et l’or dans les cheveux des images d’enfance,

La ronde des saisons autour du vieux château.

En secret dans le grand silence de l’aurore,

Quand les premiers oiseaux chantent leur premier chant,

Mon poème ressemble à la lettre qu’on pose

Auprès des yeux fermés et des lèvres mi-closes

De celle qui, l’ayant décachetée à l’aube,

Nous dira d’un seul mot, d’un geste, d’un regard

Si nous avons rêvé tous deux le même rêve

Pour tracer sur la page du livre de demain

Un instant de magie avant que la nuit tombe.

 

XXX

 

ANZI

 

A Xavier Valla.

 

Je fus magnanime pour mes ennemis. Ils ne le furent jamais à mon égard. Je confie ma défense à tous mes livres. Le bonheur fut un morceau de pain, un autre de fromage, un peu d’huile d’olive, des tomates, de l’eau fraîche - et de chanter, sourire, penser sous le Soleil de l’Empire. Un salaud, moi ?

- Anzi !

(En italien dans le texte).

 

XXXI

 

L’épouvantable inutilité d’expliquer

quoi que ce soit à qui que ce soit.

(Baudelaire)

 

J’aurais désiré encore écrire quelques romans; et une biographie de Villon; une de

Goebbels; une de Gigli. Hélas, je suis réduit à écrire, en crevant de faim, des livres que je

devrai faire imprimer à mes frais, et qui seront recensés par trois gazettes. J’en vendrai dix. Cinq seront lus, et compris par personne.

Il n’y a plus de mécènes. Il y a trop, et si peu de liberté et plus du tout de qualité

d’expression. Le français est une langue morte.

L’Europe est foutue. J’ai, forcément, de moins en moins envie d’écrire.

Tu sais désormais, Robert Pioche, où s’en vont les bateaux, les bateaux sur la mer, les bateaux qui naufragent.

 

XXXII

 

A Teodora Ricci (1749-1824).

 

 

Seul un baiser, un seul baiser,

actrice des Drogues d’AMOUR,

saura apaiser,

venant d’Ella

 

 

et de MORT

hic tamen ce vertige: commedia dell’

arte, tragedia dell’AMOR

 

un baiser

 

XXXIII

 

Voici l’automne et le ciel pleure

L’orage gronde et le coeur crève

La mélancolie de la lune

A vu partir l’autre et puis l’une

Le soleil s’est caché derrière les nuages

C’était le dernier bal l’orchestre fait silence

Et la nuit est peuplée des amours en allées

Les nuages s’effilochent les robes se dispersent

Les voix les cris pointus et les rires s’éteignent

Fleurs blanches dans le vent

Et poussière d’étoiles un grillon chante au loin

Je donne rendez-vous au prochain beau printemps

Au hasard de savoir si j’en aurai le temps

 

XXXIV

 

Filles mortes d’automne.

 

A Minnie Bibble.

 

Dites-moi ce qu’est devenue Minnie Bibble

et dans quel cimetière déposer une rose

sur une tombe fleurie de mousse

pour toutes les filles mortes

feuilles mortes d’automne

et pour Minnie qu’aima Basil

 

[ Le personnage de Minnie Bibble, héroïne de Francis Scott Fitzgerald (Cycle de Basil Duke Lee), fut inspiré par un amour de jeunesse de l’écrivain ].

 

XXXV

 

On ne saura jamais ce qui aurait pu être

Si on ne l’a écrit sur un corps, l’eau, le vent.

Un jour, tout fut possible. Et ma vie s’en va.

Vingt ans avant, vingt ans après, et me voici.

Vingt ans avant, vingt ans après et dans la nuit

Mon train traverse le grand hiver de l’Europe.

Oeil fier, coeur enrayé, ma joue touche la vitre

Froide du couloir où la chanson des bielles sonne.

Des lumières, là-bas, dans l’obscurité brillent.

Silhouettes qui dansent: et l’absence est peuplée

De tout ce qui fut doux, de tout ce qui fut triste.

Je fus, je suis; demain, je ne serai plus là.

Adieu, les voyageuses, et je n’ai plus vingt ans,

Et c’est l’hiver d’Europe. Un jour, souvenez-vous.

Souvenez-vous de moi, vous qui avez vingt ans,

Vingt ans avant, vingt ans après, je vous aimai.

 

XXXVI

 

Bel Automne le ciel de mes yeux d’enfant est

De lucide cristal douce mélancolie

Malheureux qui saura quand il sera trop tard

Malheureux qui ne saura jamais rien

Malheureux qui a tout su trop tôt et tout seul

Les temps étaient navrants funestes et sinistres

Le temps va s’accomplir je n’ai aucun regret

Et qui est né mourra et qui naîtra mourra

Qui sans vivre naquit pareillement mourra

Le temps me fut donné le temps m’emportera

Fin de la comédie et que restera-t-il ?

Je rends grâces aux Dieux de mes instants bénis

Grâces aux filles fatales des minutes futiles

Mes yeux bleus de cristal te pleurent doucement

O malheureuse Europe aux occasions manquées

 

XXXVII

 

Elle en a su, des secrets - et des bals, des rendez-vous manqués, des passantes, des

rêves au fil de l’eau, des nuages - depuis des siècles, cette statue. Est-ce un masque grec,

un philosophe, un dieu, un bon génie, un diable, l’âme d’un suicidé, une jeune fille, un

remords, le crâne d’un squelette, un pendu de Villon, une vieille femme, un chien, un sphinx, le regard amer d’un poète, la gardienne des mystères de la plus noble tour, un comédien, un homme qui rit en larmes, le Temps, l’Eternité, la Mort ?

Depuis ma jeunesse, nous nous sommes parlé bien souvent, elle et moi. Elle m’attendait, toujours patiente. De saison en saison, sous le soleil et sous la pluie, elle sera mon messager. Son silence sera ma voix.

A qui j’aime, la statue parlera.

 

 

XXXVIII

 

QUASI

 

Je fus une façon de sentir. Au soleil, aux Dieux grecs, aux empires déchus, au Grand Souffrant du vingtième siècle, à quelques artistes, aux chats de mon enfance, au dernier Mélibée, à Però, aux nuages, et à l’Europe, ma gratitude.

Je suis né le quatorze octobre. Ce sera le quatorze octobre que, si tout va à merveille, je mourrai. Le dernier soleil plongera derrière l’horizon. Mi viene quasi una malinconia…

Il faudra soigner et signer ma sortie de scène. Qu’as-tu fait, Robert Pioche, de ta jeunesse? Je ne me suis pas prosterné sous le joug. Je ne me suis ni renié, ni repenti. J’ai étreint, et je m’éteindrai. Je n’ai pas trahi mes ancêtres. C’est à eux que je lègue - hic tamen - ce petit peu d’encre, de larmes, de poudre et puis de sang.

 

Olivier Mathieu.

Livre « Un peu d’encre, de larmes, de poudre et puis de sang ». Décembre 2006.

 

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