Olivier Mathieu
dit Robert Pioche
Texte d’un livre
d’Olivier Mathieu paru,
hors commerce,
en décembre 2006.
Quelques rares
corrections (stylistiques parfois, typographiques le plus souvent) ont été
apportées.
Ce livre a été
déposé au dépôt légal, et est en outre protégé par la loi suisse sur le Droit
d’auteur.
J’ai écrit. Se souvienne qui pourra.
Que la vie vous soit aussi belle que
possible.
Nous passions, nous passâmes, et nous
sommes passés: et nous allons passer.
VIXI
R. I. P. R.P.
Des pauvres morts du cimetière.
Ils s’effritent en douleur, solitude et
poussière.
Ils écoutent leurs femmes rondes,
chaudes et tendres,
Qui gaspillent hystériques les trésors
de leurs ventres,
Râlant, offrant aux brutes les tréfonds
de leurs sexes.
On les oublie, les morts. Et ils
souffrent sans cesse
Le rut des belles sous les vîts vils des manants.
Le vent glacé hurle les rires
Des diables ricanant des morts.
Les morts, les pauvres morts, entre
neige et néant,
Entendez donc leur voix que déforme le
vent.
Pauvres morts cocufiés dans pareille
souffrance:
Et vivants d’hier, ou cadavres de
demain,
Qui échappera donc à la danse hiémale?
Les morts se putréfient. Entendez le
martyre
De la peine vorace où se tordent leurs
âmes.
Entendez les remords qu’ont les
squelettes tristes
De l’Empire aboli et des amours enfuies.
Croyant en mon destin, fier de l’avoir
forgé,
Je suis le libre mort et je lance
toujours
Mon antique prière aux grands Dieux de
l’Olympe
Dont les dés continuent à tournoyer au
ciel.
Mes amis les nuages veilleront sur ma
tombe.
Je n’étais d’aucun camp et sur mon
marbre nu
Je ne veux d’autre signe que des
crachats de haine
Ou des larmes d’amour,
Cent pétales de fleurs dans la brise
tremblante,
Une fête de sons, de couleurs éblouies,
Une chanson de Naples, un poème de
papier,
Des étoiles filantes, les feuilles
dorées d’automne,
La passion des enfants blonds des
derniers carrés,
La douce lune d’août, le soleil et
l’aurore.
Et puis matin et soir je voudrais tant
de roses
En guirlandes écloses,
Les roses qui explosent
Dans la nuit d’été grande, et nul regret
des choses.
I
Mais où vont les bateaux
Sur la mer
Qui naufragent?
(Robert Pioche).
J’ai
aimé, dès ma naissance, les Empereurs. Et la Bella
Fata de Pinocchio. A seize ans, Minnie Bibble. Les Dialogues des Morts. Je fus, en effet, le
Ménippe d’aujourd’hui. Legrandin: «Petit garçon,
tâchez de toujours garder un morceau de ciel bleu au-dessus de votre tête».
Abel et ses amis du voyage en Allemagne. Les beaux livres, voilà les amours
sans fin.
Chaque
fois qu’une jeune fille effeuillera les pages de mes romans, le Soleil
étreindra ma main dans la sienne, moi
qui serai un mort.
II
Le Temps des Hôtels.
III
Le Temps des Aprems.
Je suis
né le octobre 1960, à Boulogne-Billancourt, dans un taxi. Mon acte de naissance
fut un premier chef-d’oeuvre.
Il
semblait que le soleil dût demeurer pour toujours au zénith, sur le trône de
l’été commençant. Le vent ne pourrait effilocher les merveilleux nuages. Mon
enfance ne finirait point. En effet, elle fut une Aprem
infinie. L’eau de la Source des Jeux était délicieuse. Au jeu de la chasse à
l’homme, j’étais toujours vainqueur.
Puis,
le soleil se cacha derrière les nuages. Le soir est venu. Mais voici, encore
une fois, la belle saison. Encore une fois, je me mêle à la danse éternelle de
l’Eros et de Thanatos.
mourrai enfant
des Aprems.
IV
Amours d’enfance
En
Mai 1968 , je perdis mes défauts de prononciation. Nous nous trouvions, ma mère
et moi, à Paris, devant le 10, rue des Pyramides: l’immeuble du Grand Jacques.
Mes
amours d’enfance furent placés sous le signe du solipsisme et de la naïveté.
Tout eut lieu entre moi et moi. Les filles ne m’intéressaient guère. Je me
souviens, à sept ans, d’avoir autoritairement affirmé à une grosse dame:
- «Je veux jouer
avec mademoiselle votre fille».
Le lendemain, je n’y songeais plus. A
neuf ans, j’envoyais des lettres anonymes et hilarantes, touchantes aussi -
j’exigeais que la destinataire confesse l’amour qu’elle avait pour moi - à la
fille de l’électricien de mon quartier.
Quand j’eus douze ans, la fille de la
bibliothécaire s’exclamait: «Ce fameux Olivier Mathieu». Sa mère était inquiète
de me voir dévorer Drieu La Rochelle, à l’âge où les
enfants d’aujourd’hui ne savent pas lire.
J’arrivai en train, en juin 9 , à
Juan-les-Pins. Le soleil inondait le quai de la gare, recelant mille promesses
indistinctes. Je repoussai les propositions que Florence me fit de «jouer au
docteur». Puis je me montrai si méchant que, le dernier jour, elle sanglotait.
Les joues de la petite fille étaient mouillées. J’en fus ému. Je dédaignais la
«réalité». J’étais un amateur d’images poétiques et de sensations.
L’année
suivante, Valewska la blonde, en costume tyrolien
parmi les blés de Leysin
rehaussés de bleuets et de coquelicots,
ressemblait à ma nostalgie, déjà, d’une Allemagne
qui n’existe plus.
En 1973 , une
lettre de Robert Pioche parut dans le courrier des lecteurs de Miroir du
football dont la rédaction, communiste, avait son siège à Paris, 10 rue des
Pyramides
Je me souviens de l’odeur de mes
ballons, et de leur cuir rêche à mes paumes. Après la partie, je laissais les
flaques de pluie du Stade du Chenil derrière moi, et je mordais dans la
pulpe délicieuse du citron que m’avait
donné ma mère.
Le bonheur,
c’était ça. Le soleil, les nuages, les arbres caressés par le vent.
- «Encore cinq
minutes»!
V
Amours de jeunesse.
Les amours de ma
vingtième année m’ont laissé à peine davantage d’images que mes amours
d’enfance.
Je n’avais jamais embrassé. Je n’y pensais pas. Le 30
avril 1974 , le grand platane découpait son ombre régulière et bienfaisante sur
la terrasse, égayée de parasols multicolores, du Bar des Alpes de Berre-des-Alpes, et Mireille qui avait vingt ans me
demanda:
-
«Embrasse-moi»…
éternelles, la lumière brasillait dans
mon verre de sirop de menthe.
Fine, pâle,
délicate, Suzanne portait un châle roux, au clair de lune, sous les tilleuls.
Elle zézayait et son parfum était
grisant. J’admirais la mitraille des gouttes de pluie que
des ondées soudaines traçaient dans le
halo des réverbères.
Le 14 octobre
1975 , Marie-Dominique dont j’étais « amoureux » avait feint de défaillir.
J’avais averti
son père:
- «Votre fille
s’est évanouie!»
-
«Ne vous en faites pas. Elle s’évanouit avec tous ses copains. Vous, vous êtes
un
garçon comme il faut, je vois».
Quelques mois
plus tard, Marlou la Hollandaise, brunette souriante de vingt ans,
me donna un baiser mouillé sur la
bouche, par jeu.
Véronique
m’apparut, au printemps de 1976 , si gracieuse qu’il me semblait qu’elle
dansât, en
suçant une glace à l’eau. Son amie s’appelait Corinne. Le grand coeur du soleil
saignait sur la Manche, le 30 octobre 1978, tandis que le
vent de la falaise d’Arromanches cajolait les tresses
des deux jeunes filles, serrées dans leurs cirés jaunes arrosés par les
embruns.
L’hiver, les flocons de neige qui s’accrochaient à
leurs cheveux m’évoquaient des pétales de fleurs. L’été, nous soufflions vers
le ciel les épaisses fumées de nos joints. Corinne, par un crépuscule de notre
dernier juillet, courut se jeter entre mes bras, en larmes. Il y avait une
odeur de résine dans l’air. Tels furent nos adieux, après trois années
d’émouvante amitié amoureuse. Je publiai, en 1980, Vingt ans pour deux petites
filles d’hiver et d’autrefois.
J’aperçois, sur la palette de mes souvenirs, des
silhouettes, ou des taches de couleur que le temps menace d’effacer. J’ai
conservé, de cette époque, une mémoire picturale, musicale, atmosphérique. Je
revois, dans la rue adornée de lilas accordés à sa robe mauve, les pépites que
le soleil suspendait à la chevelure léonine de Patricia, qui me pria de
l’embrasser puis, devant ma dérobade, s’écria:
- «Tu es con».
adresser la
parole et dont je suivais des yeux, sous les averses de Saint-Germain-en-Laye,
l’écharpe écarlate.
J’embrassai maladroitement Maïten
et Raphaëlle. Les larmes de Laurence et de Virginie coulèrent parce que, par
exigence, et par amour de ma liberté, je refusai de goûter leurs lèvres.
L’amour devait
être tragique, romantique, héroïque. Longtemps j’ai chéri l’échec.
Je
me rappelle les lettres que j’ai écrites avant de les déchirer. Si j’avais
perdu l’envie
de les poster,
Elodie rose et dorée - sa lèvre supérieure était agrémentée par un exquis grain
de beauté - y était pour quelque chose.
Les filles
modernes n’étaient ni bien ni maldisantes. Elles n’étaient pas disantes du
tout. Elles ne comprenaient pas ce que
je leur disais.
VI
Anima persa
(Venise, 1982 et toujours).
Ce ne fut qu’un regard, ce ne fut qu’un
sourire,
Et nous n’avons rien dit mais nous
avions tout dit.
Il me fallut choisir une ruelle ou
l’autre
Et j’ai suivi en vain le plus doux des
profils
Dedans le labyrinthe où j’ai fait fausse
route.
Elle avait disparu, la poignante
inconnue.
Je l’ai longtemps cherchée et jamais
reconnue.
Elle aussi, je le crois, elle se
souviendra:
Nous nous étions tout dit et nous
n’avons rien dit.
Et la pluie doucement sur l’eau de la
Lagune
Pleurait comme toujours abandonner
Venise.
Je sais seulement que sa robe était
turquoise.
VII
Victrix causa diis placuit, sed
victa Catoni.
- «Olivier, mon ami»…
Et le docteur
Josef, en Amérique du Sud:
- «Je n’ai pas
beaucoup de visiteurs»…
Ma mère
fredonnait un Lied de Schubert, un thème de Wagner, de Grieg ou de
Beethoven. Ses larmes coulaient. Elle
avait eu vingt ans au temps des bombes atomiques
sur le Japon, et du Procès de Nuremberg.
Toujours, dans mon coeur, sonne le dernier concert de l’Empire.
VIII
12 août 1988.
Le vent se lève, il faut tenter de
vivre.
- «Il reste cinq minutes», annonça le
médecin.
Encore cinq
minutes plus tard, en effet, ma mère est morte. Son agonie avait duré deux ans.
J’ai choisi ses habits les moins élimés, ceux qu’elle emporterait dans son
cercueil. J’ai embrassé le front froid du cadavre. Personne n’est venu aux
humbles funérailles. Mais je lui ai offert une obole frappée au Signe du
Soleil.
Le août 9 au
soir, quai Malaquais, le soleil était du même pourpre
que la robe d’Eglantine, la jeune fille de la Rue des Bernardins à qui
j’écrivis deux cents lettres, ce
printemps-là. Marguerite avait tracé,
sur la boîte où elle conservait quelques lettres d’amour, les mots: «A brûler,
si je meurs». Elle n’avait donc pas été sûre de mourir. Mais elle était morte.
IX
Amours de jeunesse
de Rue des Pyramides.
Il Culo di
Colei...
(Pontormo, Diario).
Ma découverte de la masturbation fut contemporaine de
mon baccalauréat. Il fallut attendre un peu pour que je sois dépucelé. Je pris
l’habitude d’embrasser les filles quand
elles me le demandaient et, plus tard, je n’attendis plus qu’elles me
l’aient demandé. Elles se montrèrent ravies de mes audaces. Suivirent dix
années de coucheries. Coucheries, ou boucheries? Les émotions de mon enfance,
ou des amours transies de mes vingt ans, tarirent à l’improviste. Mes plus
beaux souvenirs sont liés aux demoiselles qui se refusèrent ou s’esquivèrent.
Un vaporetto emporta, sous la pluie douce, la robe de la lectrice de la
bibliothèque Querini Stampalia.
Dans la petite gare d’Akersberga, banlieue de
Stockholm, couverte de neige et de nuit à trois heures de l’après-midi, un
train me ravit une jouvencelle échappée d’un tableau de Luini. Dans la nuit
d’été, tandis que d’odoriférants feux de branchages allumés par les paysans
embaumaient le crépuscule,
les lampions de la fête hongroise se
reflétaient dans les yeux de Miriana, brillants de
larmes.
Tania la Serbe,
figée sous la neige dans la gare de Belgrade, agita longuement son écharpe
verte pour me saluer.
Vanessa,
l’Italienne de Bruxelles, avait les paupières veinulées
de mauve. Le parfum
d’Hélène persistait dans ma chambre,
quand elle me quittait à l’aube pour rejoindre son
fiancé, qui était mon meilleur ami - et
cessa de l’être. Nous avons rompu, Pascale et moi,
au Jardin du Luxembourg. Une nuit, en
compagnie de Rocio la jeune madrilène, j’éclatai
de rire en passant, ivre mort, sous les
fenêtres du vieux Léon. Evgenija la Macédonienne, qui
avait les joues laiteuses, me conduisit jusqu’à la gare de Bitola, au train
pour la Grèce. Une aube sophocléenne. J’ai dormi en plein ciel, sur le toit
d’un gratte-ciel de Los Angeles, avec Iona, descendante de Peaux Rouges. Dans le désert du
Kalahari, avec Marsha pétillante et ambrée,
descendante de colons allemands. A Genève, les Pharaons eussent vénéré Leila
l’Egyptienne.
Une certitude:
il n’était «de bon bec» qu’en Europe. Dates, voyages, noms de villes et prénoms
de filles. Jours de soleil et jours de pluie. Vagabondages par lesquels je
tâchais
de soulager la peine.
Ma peine était
de vivre dans un temps sans drame. Plus encore que les hommes,
les femmes me décevaient. Surtout celles
qui dérangeaient mon solipsisme. C’était des
modérées. Il n’y avait plus de
gardiennes du sacré, puisqu’il n’y avait plus de sacré. Il n’y
avait même plus que de désolantes
caricatures de fanatisme. Le hochet moderne - la liberté pour tous, la liberté
pour ne rien en faire - et la faim de l’or avaient avarié les coeurs. Sylvie,
rencontrée 10 rue des Pyramides, n’était pas vilaine, chemise blanche bleutée
de lune, près de ces rosiers pyrénéens. Mais il était dérisoire de faire d’elle
un personnage de roman.
Sa robe verte
mettait en valeur la blondeur d’Ann-Mary, et ce fut
mon dernier soir à Oslo. Le lendemain matin, je montai dans un avion pour
Paris: ma mère était entrée en agonie.
Les dix-sept ans
d’Amélie frémissaient sous le saule pleureur de son jardin, dans un
village de Beauce mélancolique au nom de
fleur. Un matin de novembre, elle m’écrivit,
pendant la classe, qu’elle espérait que
les petits problèmes auxquels j’avais fait une pudique
allusion fussent résolus.
Après Sophie,
avec qui j’étudiai la philosophie dans le parc de Versailles, je n’ai guère
plus écrit à aucune. Si j’escomptais une réponse belle, c’était d’une inutilité
criante. Ce temps n’avait plus ni orthographe, ni princesses, ni guerres.
Je convoitais un
triomphe par pays, sur le puzzle de la Carte du Tendre. Peu à peu, je devins ce
que j’avais toujours été, un collectionneur. Enfant, ne voulais-je pas être
Empereur d’Europe? Le premier pas, pour être empereur d’Europe, c’est de
vouloir le devenir.
Je n’ai pas dû énumérer toutes les fleurettes que j’ai
contées. Les roberts transmettaient à Pioche une émotion presque aussi grande
que, jadis, les rubans des paquets cadeaux que je déficelais, dans mon enfance,
au Solstice d’hiver, sous le sapin.
J’ai peut-être donné l’impression d’égarer mon
innocence; pourtant, jamais sa nostalgie ne m’a abandonné. C’est elle aussi,
l’innocence, que j’ai poursuivie à travers le combat des idées. J’ai dit et
j’ai prédit. Je n’aurais jamais pensé, en naissant, avoir tant d’égaux.
La Gerbe des Filles, Rue Jolie.
Die Liebe liebt das Wandern.
Le personnage le plus important de toute histoire
d’amour est le Temps. Non seulement dix ans, mais un seul jour plus tôt ou plus
tard, les choses auraient été différentes de ce qu’elles furent - ou ne furent
pas. Dernier représentant d’une espèce en voie de disparition, je fus aussi
l’ultime artiste de la séduction. Jadis, au dernier moment d’un séjour à
Caracas, il fallut que je prenne le chemin de l’aéroport. Cependant, j’avançais
encore dans des quartiers où je ne reviendrais plus.
Le temps pressait. Là-bas, encore un coin de rue. J’y
courus. Et là-bas, encore un autre. J’avais le coeur brisé. Qui sait ce que
j’eusse découvert derrière le coin de rue que je n’ai jamais rejoint? J’ai
prêté un pareil mystère à quelques passantes, silhouettes, voyageuses
entr’aperçues. Une minute de plus aurait peut-être suffi pour savoir.
Une baignade à Biarritz sous un ciel d’orage puis, le
14 octobre 1993, j’avais épousé Claire, croisée 10 rue des Pyramides. Elle
aimait les nuages. Mais l’effusion de robes m’enivra. Le crépuscule débordait
de profils lunaires, d’oeillades resplendissantes, de jupettes callipyges. Les
passantes étaient périlleuses tant que je ne les avais pas arrêtées, ne fût-ce
qu’un instant. Leur prolifération me donnait le vertige, elle m’écartelait. Je
me dispersais. Une fois capturée une passante, cependant, je tardais rarement à
me dessécher. Toutes les autres, de nouveau, me semblaient mystérieuses. Je
recommençais à osciller entre les
merveilles qu’annonçaient les robes blanches sous la lune puis, connue
la merveille (je ne fus biblique en rien
d’autre), je revenais à ma certitude: ce mystère était relativement mince.
Stendhal s’est émerveillé des efforts que déploie un homme pour éjaculer trois
centimètres cube de sperme. J’aurais interrompu la course de davantage de
passantes, si je n’avais pas été marié. Mais si je n’avais pas
été marié, je serais mort de faim. Je
n’y tenais pas.
Yolaine voulait quitter, pour moi, mari et
enfants. Revenant à la raison, elle abrégea
son séjour. Le
dernier soir, elle me téléphona. «Je t’en supplie, écoute-moi me masturber»,
dit-elle.
Mon Leporello, longtemps, s’appela «Però». La première année de mon exil, je passai plus
de temps avec Elena qu’avec ma femme. Je passai plus de temps encore, à vrai
dire, avec mon chien qu’avec Elena. Un
soir, Claire soupira: «Je suis jalouse».
Nous nous
dissimulions, Iwona la Polonaise et moi, à trois
heures de l’après-midi,
dans les buissons touffus.Rue
Jolie, Annalisa l’Italienne qui portait une minijupe
de cuir, puis rien d’autre que son parfum capiteux, fut jolie jusqu’à l’aube.
Quand ma cavale m’a réduit à revenir pendant un an dans le pays et la ville qui
m’a vu naître, je caracolai avec la voisine, avec une amie de Claire et avec
une gamine du quartier, dans cette chambre de sept mètres carrés où les blattes
me trottinaient dessus.
Un jour -
c’était de nouveau rue Jolie - Però et moi
rencontrâmes Barbara. «Nous ne pourrions pas en rester aux mots», dit-elle.
«Mieux vaut que je ne te revoie jamais».
Vingt-trois ans
avaient passé depuis le jour où nous avions marché, presque enfants, sur une
route ensoleillée de Provence, et j’ai léché les seins de Mireille jusqu’à
l’aube. Un soir, Claire et Mireille pleuraient, et disaient la même chose: «Je
t’aime». J’ai perdu les deux.
Rue Jolie, à
trois heures du matin, mon chien me désigna mon épouse, sur le capot d’une
voiture rangée le long du trottoir, entre les bras de son amant mexicain.
Claudia
l’Italienne s’était revêtue de sa jupe blanche à pois rouges, quand elle
descendit pour la dernière fois l’escalier étroit inondé de soleil, Rue Jolie.
Rue Jolie, au lendemain du départ de Claire, je dormis sur les toits, dont les
tuiles en pleine nuit étaient incandescentes de canicule, avec Chiara. Luda l’Ukrainienne ne fut
affublée que de beauté, Rue Jolie.
Lucia la
Calabraise portait une robe légère qu’elle fit tomber autour de ses chevilles.
- «Je veux que
tu sois mon premier amant».
Le soir, le mari
m’agressa:
- «Tu veux
coucher avec ma femme!»
C’était
exactement le contraire, et Lucia confirma mes dires.
- «Salope!»
s’exclama son mari, fin psychologue.
Elle attendait, chaque matin, que son insulteur
d’époux parte au travail. Puis, nue sous un manteau de vison, elle traversait
la ville et me rejoignait dans mon taudis puant, où je pataugeais dans quarante
centimètres d’eau stagnante. Sacré spectacle que celui dont fut témoin Apollon,
un matin, en se glissant par ma fenêtre aux battants vermoulus et aux vitres
brisées: Lucia et Letizia se lacérèrent à coups
d’ongles tandis que mon chien Però, qui avait tourné
vers moi ses grands yeux sages emplis de curiosité, hochait la tête.
Puisque l’on
m’avait ostracisé, j’en ai parfois été réduit à lire les tarots et les lignes
de la main à des demoiselles férues d’horoscopes. Aux femmes cyniques, je
rendais la monnaie. Pas aux émouvantes. Vasso la
Grecque, dont je m’aperçus qu’elle était vierge, fut l’une de celles que je
refusai de déflorer, me contentant de les initier à d’arétins plaisirs.
Au catalogue des filles que j’ai embrassées sans que
nous ayons échangé un seul mot, de celles avec qui j’ai couché sans les
embrasser, de celles que j’ai embrassées sans coucher, de celles qui ont
détourné la tête, de celles que j’ai dédaignées, sans parler des Zonzons de Baillon, il conviendrait d’ajouter la jeune brésilienne
dont, si je l’ai jamais su, j’ai oublié le prénom, et avec qui je sirotai un
café sans lendemain, par un après-midi de printemps.
A Rosa la
Mexicaine, sur la barque vermoulue, je donnai un baiser qui unit le goût du
haschich que nous venions de fumer à celui du rouge de ses lèvres, vieilles de
vingt ans. Plus tard, touchés par la brise qui répandait la fragrance des
glycines, des lilas et des aubépines du jardin, les rideaux de tulle de la
chambre frémirent. Rosa prononça un seul mot : Addio.
L’aube s’annonçait, bleue et rose.
Mon étreinte
avec Claudia l’Allemande eut lieu dans un grenier semblable à celui où ce cher
Pontormo écrivit son Diario.
Un soir d’un
autre été, la lune répandait sa lumière opaline. Minnie
Bibble, à minuit, robe vaporeuse au bord du fleuve,
chuchota:
- «Tu es le premier Européen que
j’embrasse ».
Et moi, avec un
sourire de mélancolie:
- «Je suis, en
vérité, le dernier Européen».
Une nuit de
neige, l’aube pointait quand, dans une rue mal famée, j’enlaçai une divinité
brune aux yeux lapis-lazuli, blouson de cuir, la peau diaphane, les seins
élastiques mouchetés de taches de rousseur. Il y eut des romans, écrits ou pas,
qui durèrent une heure. Ainsi j’ai goûté aux ventres dorés, aux cheveux et aux
yeux de toutes les couleurs, aux chairs tendres, aux bijoux indiscrets, aux toisons
musquées, aux perles savoureuses, à l’ultime jeunesse de l’Europe assassinée.
J’ai brûlé les mèches de cheveux, les fleurs séchées, les photographies. Mais
ce n’est pas rien, quand il reste, derrière les paupières, des images.
O jeunes filles
devant ma porte de Rue Jolie à potron-minet dans l’aurore d’été, que
vous fûtes jolies folies ! Sourires
enjôleurs, chignons fous, regards chatoyants, froufrous et
rires citronnés, blessures, baisers à la
vanille, mains qui se joignirent et puis se déjoignirent,
jupes longues volant au vent. Flammèches
de soleil, étincelles de lune sur le duvet des épaules lisses, ovales, dorées.
Sonorité d’un pas féminin au coeur des nuits d’Etoile mystérieuse. Dentelles
fusant en cascades satinées le long de flancs marmoréens. Et dire que tout sera
englouti par l’oubli.
L’innocence
n’était pas dans les femmes modernes. La leur est éphémère. Les cornes, il m’a
fallu tantôt les planter, tantôt les arracher comme des dents gâtées. Mais la
candeur d’enfance n’a jamais quitté mon coeur.
Personne n’a
réussi à éradiquer mon amour du drame, de la démesure, de la vérité,
ou à souiller ma limpidité. «Aime ce que
jamais tu ne verras deux fois». Au vingtième
siècle, voilà une quête ingrate. Si
l’époque était incapable d’héroïsme et la masse enne-
mie de tout hérétisme,
il restait une révolution possible: l’érotisme.
L’écriture, au
milieu de la tempête, fut le seul port. Parfois, je fredonne la chanson de Modugno qui raconte l’arrivée d’un train «en provenance de
Milan». Et lorsque, pareil au pêcheur quand le soir descend, je retire mes
filets, j’y trouve des saisons miraculeuses.
Quelque chose fut. Dans les pages de mon lit, des
rires et des dames et des drames, des orgasmes et des agonies, des parfums de
lune. Aux pages de ce livre, quand tout aura vieilli, il se trouvera quelqu’une
pour ajouter une annotation, souligner quelque double sens, ou un jeu
lettriste. Avec le temps, on y découvrira la trace d’une larme, ou des taches
de café, de poudre d’un revolver, de sang, un trifoglio
à quatre feuilles, une fleur séchée…
Toi, Soleil, mon
ami, tu n’as jamais menti.
Mémoires du
coeur battant.
XI
Mémoires de ma Quarantaine.
- «Il suffit que
tu me touches, et»…
Au piano, Giulia jouait Schumann et les Moments musicaux de Schubert
avec une
délicatesse digne de Klara
Haskil.
Et c’était
l’aube d’une nouvelle journée de mon impitoyable exil au goût, parfois, de
vacances. La fille de Beniamino venait de rejoindre son père dans l’invisible,
quand nous
échangeâmes notre ultime baiser.
Au coin de ses
cils, et bientôt sur sa joue, une larme effleurée par l’or du soleil
couchant apparut, bondit, brilla
splendide parmi les perles de l’averse d’été. Le parfum
vespéral des rosiers se mélangeait à
celui des foins coupés.
Coup de tonnerre dans un ciel serein, Giulia est morte.
XII
Mémoires du coeur battant
Une promenade sous les
étoiles de mai, et, trois ans après notre premier sourire, nous nous
embrassâmes. Ciel de colombes et de ballons coloriés. L’été survint. Elle
chuchotait:
- «Tu es le seul
à avoir le droit de me tenir par la main».
Au commencement
de septembre, assis sur un banc à l’ombre des tilleuls, nous scrutâmes la
saison qui glissait, terreur douce, vers l’automne. Mes doigts jouèrent une
dernière fois dans ses boucles châtain.
- «Je reviens»…
dit-elle.
Le saxophone de Giacca rossa s’éleva, déchirant, dans l’air du soir. Les
nuages effarés se réfugièrent aux quatre coins d’un horizon soudain sans
colombes ni ballons coloriés.
XIII
Mémoires du coeur fidèle .
PER HOC.
A Però, in
memoriam (8 août 2001).
Le segugio vit jusqu’à l’âge de dix ans. En 1994, Però en avait quatorze.
Mort sept ans plus tard, il est enterré
en un lieu magique.
J’aime, dans la littérature
et dans l’Histoire, ceux dont la tombe ne put être retrouvée.
Tel sera le
secret dont je serai le plus essentiellement fier.
J’espère mourir
avec autant de sérénité, de sagesse, de noblesse que Però.
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie...
(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac).
S’
il s’en est fallu d’un jour d’un hasard
d’un
souffle ou de vingt ans
Dans le ciel de ma mort aux étoiles
fixées
que rie le feu de mon plus grand rêve
forgé
l’instant qui fut sera dans l’écho des
nuages
qui te parleront de moi
S’’
il s’en est fallu d’un jour d’un hasard
d’un
souffle ou de vingt ans
Dans le ciel de ma mort aux étoiles
fixées
que le feu de mon plus grand rêve rêvé
pleure
l’instant qui ne fut pas rien ne l’a
abîmé
les nuages te diront-ils
qu’un mort y pensera à toi
XVII
Casta Diva
et Bella Estate.
A Adriano
C., in memoriam.
Je sais qu’un jour mon corps pourrira
sous la terre.
Vois le dernier été qui s’en va vers
l’automne.
Une main de vingt ans se serre dans la
mienne
Et j’ai le coeur battant car ronde et
blonde et claire,
La lune ressemble aux chers visages des
morts.
J’avais le coeur en sang, hier. Mais
voici l’aube.
Dans ce décor qui fut celui de mon exil,
Vois neiger les étoiles en larmes de
lumière.
La blanche route étrusque enlace la
colline
Bleutée où les grillons au retour du
soleil
Se taisent. Oliviers, cyprès, pins
parasols
Tracent sur l’horizon leurs silhouettes
d’ombre.
Et le silence est grand, et des pigeons
roucoulent.
Et la nuit va s’enfuir comme fuira la vie.
Et là-haut me sourient mes amis les
nuages
Et c’est toujours l’été, et toujours le
dernier.
Et puis, demain, mon corps pourrira sous
la terre.
Un peu de rouge un peu de blanc
Rose et noir c’est mon dernier chant
Sur le velours roulent les dés
Fin de l’été le temps est lourd
Mon dernier charme tu ris en larmes
Nos larmes tombent dans la fleur sombre
Qu’elles arrosent fleur noire et rouge
Et nos corps bougent la rose est rose
Rose fanée d’encre séchée
Goutte de sang des soleils morts
Souvenirs d’or le soir descend
Ma folie brune la plus jolie
Dessous la lune à la folie
Tes cheveux flammes des cyprès
Ma pierre finira en poussière après
La mort début du jeu de l’enfance sans
fin
J’ai voulu la tuer je fus tant aimé
d’elle
C’est à travers ma mort que j’ai vécu ma
vie
En me disant adieu toujours que j’ai
écrit
La Mort demandera : Qui de vous a vécu?
XIX
17 juin 1970 - 9 juillet 2006.
A Irene et à
Deborah.
Il
m’aurait manqué quelque chose si je n’avais jamais été emporté dans le
crépuscule napolitain, romain ou florentin d’été, après une victoire, au milieu
des cris, des défilés, de la joie, des chansons d’une multitude déployant ses
bannières. Tandis que, sur des joues fraîches, les larmes et les caresses et
les baisers effacent peu à peu, jusqu’à l’aube, le rouge à lèvres, le vert des
yeux, le blanc des nuages qu’y a joliment coloriés une fanciulla
de l’Italie delle
notti magiche.
XX
«Par le cloporte! » aurait dit Lucien.
A Xavier
Valla.
En 1975 , j’ai
donné à manger à Aimé Donati, l’immigré italien. En
1983 , à André Viatour, écrivain communiste. En 1991,
en Afrique du Sud, à un Zulu victime de «petits
blancs».
Mes amis m’ont
abandonné, pendant quinze ans, sans toit, sans médicaments, sans nourriture,
sans rien. J’ai tâché tout seul, sans le moindre appui, de survivre à la
misère, à l’exil, à ma propre pestilence. Je mâchais, un sourire aux lèvres, de
la bouffe coriace et avariée que, parfois, je régurgitais.
Mes amis, fils à papas et proprios, m’écrivaient en
couinant pour se lamenter de la diminution qu’avaient subie leurs allocations
de chômage, ou leur salaire d’esclaves. Ils avaient le coeur prolétaire.
Je me suis
consacré à la littérature, à l’écriture, à la poésie, à mon vieux chien. Et
eux, les hommes «libres», les connards, à la recherche d’un tripalium.
Qu’ils aient été communistes ou fascistes il y a vingt ans, mes amis ont eu des
enfants qui jouent à la Play station et croient que
la vie est un vidéo-clip. J’observe le monde et je vois des couilles molles,
des coeurs desséchés, des tubes digestifs sur pattes, des perroquets
dogmatiques, des optimistes bêtas et béats, des bêleurs
de slogans, la dictature d’un prolétariat petit-bourgeois planétaire amorphe.
Un pathétique ramassis de cerveaux hors d’état, de nullités, de lâches, de
ratés, de tarés, de châtrés de l’idéal.
Mes ennemis, le
plus souvent, me furent plus fidèles que mes amis. Par le Cloporte,
mes amis, vous étiez de minables lopes,
que la Salauderie et l’Enculerie avaient engendrées
sur le bât. Plus haut que tout idéal,
pour vous, plus précieux que la vie de vos père et mère et que le cul de vos
femmes, trônait le grisbi.
Curieuse espèce
que la vôtre, les Zommes, livrée en kit, divisée en vîts et en vides,
la bite poursuivant le trou où se
transvaser, et la fente le membre qui l’emplisse ou l’encule. Un anus qui
défèque, et deux couilles pendantes surmontées d’un bide qui graille.
Tout ça afin que les larves humaines
finissent bouffées, chiées et indéfiniment rebouffées
et rechiées par les vers.
Je n’étais pas
riche. Pas à la mode. Je n’avais pas une grosse Bite. Je ne gobais
pas les gros Mythes. Je n’étais ni mono,
ni homo, ni bi, ni trans, ni trav. Souvent, je puais
de misère. Or, j’ai baisé davantage que
les infirmes. Les asticots, savourant mon
prépuce, diront:
- «Par le
Cloporte! La denrée se fait rare! C’est Robert Pioche, qui ne fut point un
cloporte ».
Dommage, quand
même, que d’être né dans une époque à ce point privée de romantisme.
Tu as eu de
l’héroïsme, Robert Pioche. Si personne ne s’en aperçoit, ce n’est pas grave.
Par le Cloporte!
La Garde impériale entra dans la
fournaise.
(Victor Hugo).
Pas de liberté
pour les ennemis de la liberté. Pas de justice pour les pauvres. Pas de
sépulture pour les suicidés. Je refuse et récuse tout sermon
d’un prêtre. A Madrid, émouvante la vasque, en forme de coeur adouci, creusée
dans le marbre d’Abel. Pas de croix sur ma tombe, si j’ai une tombe.
Core ‘ngrato berça mes premiers sommeils. Que dans un coeur pas
ingrat, Beniamino chante, pour moi, l’Ultima canzone et les Ave Maria païens de Gibilaro et de Cecconi. Que
l’orchestre joue, à mes funérailles, la montée de Norma et de Pollione au bûcher. Je veux des lézards toscans dans
l’herbe, au soleil. Et des cyprès, l’arbre de l’Eros et des Héros morts.
Je serai dans
les nuages. Cracheurs, crachez sur moi. Crachez vers le ciel. Ça vous
retombera sur la tronche.
XXII
A la mémoire d’Aimé Donati.
- «Certains sont
frères», disait-il… «Toi tu sais écrire, tu feras un roman… Si t’as rien
compris, tant mieux pour toi… Moi, je veux me taire».
Moi aussi, je
veux me taire. Au temps des derniers hommes et de « l’impossible
démocratie » (N.B. : formule de Carlo Gozzi dans les « Mémoires
inutiles »), tu fus un homme, Robert Pioche.
XXIII
A la mémoire de ma mère.
« Faut-il partir ? Rester ? »
(Baudelaire).
souvenir de moi pour les meilleures
raisons. Qu’importe ?
A cinq ans,
j’avais juré d’être maître de mon temps et de mon destin. Ma vie serait
une Aprem sans
fin. Il y avait de l’Oblomov en moi. J’étais né pour
m’allonger sur l’herbe
et pour admirer la cime des arbres qui
se balancent au vent. Pari gagné. Messieurs les
censeurs, vous jugerez. Vous ne me
jugerez pas. Vous êtes de gais sots. Vous ne jugerez et ne condamnerez jamais
que vous-mêmes.
Et quelqu’une
s’exclamera, demain:
- «Il n’en
existait pas deux comme Robert Pioche».
«Enfant
initiatique», écrivait en 1971 , dans Cent pages d’amour, Marie de Vivier.
A cinq ans
j’avais dit, prédit, écrit: «Je serai écrivain et j’écrirai les Aventures de
Robert Pioche ».
A neuf ans je racontai, dans mes «comédies»,
ce que fut toute la vie du «Fou».
Comme Antigone,
j’étais né pour aimer les morts. Ma mère souriait:
- «Nous avons
tout fait pour nous souvenir de ce que, de nos jours, il aurait mieux
valu oublier»…
Je ne sais de
combien de temps je dispose encore. Toujours, frères de l’avenir, il faudra
venger Waterloo.
Tout sera inutile, rien ne l’était. En chaque
printemps, les filles auront dix-sept ans. Si l’une d’elles se reconnaît ou me
connaît dans ces pages, ce sera mieux que rien. Enfant, je voulais marquer
l’Histoire. Celle-ci avait été assassinée dès avant ma naissance. J’ai fait ce
que j’ai pu.
XXIV
Abbiamo chiuso con le chiavi d’oro...
(Beniamino
Gigli).
des nuages. Mais il est tard. Il va
falloir, déjà, que je m’en aille. Nul ne revient en arrière.
Si c’était à
refaire, je ne changerais pas grand-chose. Ni à ce que j’ai pensé, ni à ce que
j’ai dit. Je n’irais pas à l’école, je ne voudrais pas de père, je crierais
«merde» et «non».
Mais, cette
fois, j’arrêterais le Soleil au beau milieu de l’Aprem.
J’écrirais avec moins
de hâte. Je ne naîtrais ni en France, ni
au vingtième siècle. Je me souhaiterais de rencontrer beaucoup d’humains qui
vaillent autant que le chien Però.
S’il faut que je
meure, que ce soit à Venise.
XXV
Que pirouettent sous mes paupières
Les théories des statues au coeur
battant.
Aucune nuit d’été jamais ne reviendra.
Mon ombre au soleil de midi
Est celle d’un immortel en sursis.
Triomphes et déroutes, le Temps sera ma
route
Pendant l’éternité toute.
La vie a esquissé mes jeunes filles
esquivées.
Tout défleurit, saisons, jolies saisons
enfuies,
Et moi j’étreins des fleurs flétries. Où
êtes-vous,
Guerriers du front, Zonzons de Villon,
Blondes sous le soleil, brunes dessous
la lune
Des printemps à venir et soeurs de
l’avenir?
Où, filles qui saviez - vous en
souviendrez-vous? -
Qu’il aurait suffi de tendre la main.
Les roses
Etaient là. Nous pouvions vivre, un
jour, quelque chose.
XXVI
J’ai raccompagné chez elles
Au soir, maintes jolies demoiselles.
O filles de l’amour, en poudre de désir
Les fruits de vos corps éclataient,
belles grenades
Du Grognard de la Garde à l’heure de
mourir.
Nous avons mélangé sueur, semence et
règles.
Puis à l’orient quand se levait un vent
riant,
Pailletée de lumière que l’aube était
immense!
Depuis l’amour naïf de mes vingt ans,
Jeunes filles qu’affolait le retour du
printemps
Jusqu’à l’écoeurement qui gâte
l’allégresse,
Vous parfumâtes, chers beaux seins,
Mes mains jamais d’un assassin.
Et j’unissais mon coeur au Soleil en
culbute:
Sa fontaine effaçait le cruor des
menstrues.
XXVII
Mon âme a son secret.
(Sonnet d’Arvers).
Nuages, les regards des filles riaient
soleil,
Leurs boucles inondées par le soleil
d’automne.
Jeux de miroirs au jeune temps de mon
vertige,
Les yeux étaient souvent surpris des
mots pas dits,
Et surprenant l’élan d’un geste par
hasard.
Les désirs palpitaient dans les coeurs
embrasés.
Dans ma main quelquefois se glissa une
main,
Prière du coeur battant, magie sans
lendemain,
Marbre dessus les tombes, sourire d’un
instant
Dans un signe d’adieu. L’inconnue
s’éclipsait
Et me laissait le goût d’un baiser sur
la bouche
A l’éternité vue, l’éternité enfuie.
Le train roule et j’écris trois mots sur
un nuage
Changeant, fragile et qui jamais ne
passera.
Ne pars pas, ne meurs pas, mais il
fallut vieillir.
XXVIII
Ballade des Venises
de Robert Pioche
La robe de la lune est blanche
Tu te souviens de l’an dernier
Et du début du bel été
Et de tes vingt ans à Venise
Mais voici la fin de l’été
Et puis tant d’années ont passé
Juin à Venise et puis à Venise septembre
Bouches rouges et boucles blondes
Et boucles brunes boucles bouclées
Et Venise n’est plus Venise tu te
souviens
Du beau demain à qui tu as tenu les
mains
Et Venise un instant sera Venise encore
La robe du soleil est noire
Sur le beau livre de jadis était gravée
La silhouette de cette fée aperçue,
Yeux précieux, voix fleurie, un rire
cristallin,
Et l’or dans les cheveux des images
d’enfance,
La ronde des saisons autour du vieux
château.
En secret dans le grand silence de
l’aurore,
Quand les premiers oiseaux chantent leur
premier chant,
Mon poème ressemble à la lettre qu’on
pose
Auprès des yeux fermés et des lèvres
mi-closes
De celle qui, l’ayant décachetée à
l’aube,
Nous dira d’un seul mot, d’un geste,
d’un regard
Si nous avons rêvé tous deux le même
rêve
Pour tracer sur la page du livre de
demain
Un instant de magie avant que la nuit
tombe.
XXX
ANZI
A Xavier
Valla.
Je fus magnanime pour mes ennemis. Ils ne le furent jamais à
mon égard. Je confie ma défense à tous mes livres. Le bonheur fut un morceau de
pain, un autre de fromage, un peu d’huile d’olive, des tomates, de l’eau
fraîche - et de chanter, sourire, penser sous le Soleil de l’Empire. Un salaud,
moi ?
- Anzi !
(En italien dans
le texte).
XXXI
quoi que ce soit à qui que ce soit.
(Baudelaire)
J’aurais désiré
encore écrire quelques romans; et une biographie de Villon; une de
Goebbels; une de Gigli. Hélas, je suis
réduit à écrire, en crevant de faim, des livres que je
devrai faire imprimer à mes frais, et
qui seront recensés par trois gazettes. J’en vendrai dix. Cinq seront lus, et
compris par personne.
Il n’y a plus de
mécènes. Il y a trop, et si peu de liberté et plus du tout de qualité
d’expression. Le français est une langue
morte.
L’Europe est
foutue. J’ai, forcément, de moins en moins envie d’écrire.
Tu sais
désormais, Robert Pioche, où s’en vont les bateaux, les bateaux sur la mer, les
bateaux qui naufragent.
XXXII
A Teodora
Ricci (1749-1824).
Seul un baiser, un seul baiser,
actrice des Drogues d’AMOUR,
saura apaiser,
venant d’Ella
et de MORT
hic tamen ce
vertige: commedia dell’
arte,
tragedia dell’AMOR
un baiser
Voici l’automne et le ciel pleure
L’orage gronde et le coeur crève
La mélancolie de la lune
A vu partir l’autre et puis l’une
Le soleil s’est caché derrière les
nuages
C’était le dernier bal l’orchestre fait
silence
Et la nuit est peuplée des amours en
allées
Les nuages s’effilochent les robes se
dispersent
Les voix les cris pointus et les rires
s’éteignent
Fleurs blanches dans le vent
Et poussière d’étoiles un grillon chante
au loin
Je donne rendez-vous au prochain beau
printemps
Au hasard de savoir si j’en aurai le
temps
XXXIV
Filles mortes d’automne.
A Minnie Bibble.
Dites-moi ce qu’est devenue Minnie Bibble
et dans quel cimetière déposer une rose
sur une tombe fleurie de mousse
pour toutes les filles mortes
feuilles mortes d’automne
et pour Minnie
qu’aima Basil
[ Le personnage de Minnie
Bibble, héroïne de Francis Scott Fitzgerald (Cycle de
Basil Duke Lee), fut inspiré par un amour de jeunesse
de l’écrivain ].
On ne saura jamais ce qui aurait pu être
Si on ne l’a écrit sur un corps, l’eau,
le vent.
Un jour, tout fut possible. Et ma vie
s’en va.
Vingt ans avant, vingt ans après, et me
voici.
Vingt ans avant, vingt ans après et dans
la nuit
Mon train traverse le grand hiver de
l’Europe.
Oeil fier, coeur enrayé, ma joue touche
la vitre
Froide du couloir où la chanson des
bielles sonne.
Des lumières, là-bas, dans l’obscurité
brillent.
Silhouettes qui dansent: et l’absence
est peuplée
De tout ce qui fut doux, de tout ce qui
fut triste.
Je fus, je suis; demain, je ne serai
plus là.
Adieu, les voyageuses, et je n’ai plus
vingt ans,
Et c’est l’hiver d’Europe. Un jour,
souvenez-vous.
Souvenez-vous de moi, vous qui avez
vingt ans,
Vingt ans avant, vingt ans après, je
vous aimai.
Bel Automne le ciel de mes yeux d’enfant
est
De lucide cristal douce mélancolie
Malheureux qui saura quand il sera trop
tard
Malheureux qui ne saura jamais rien
Malheureux qui a tout su trop tôt et
tout seul
Les temps étaient navrants funestes et
sinistres
Le temps va s’accomplir je n’ai aucun
regret
Et qui est né mourra et qui naîtra
mourra
Qui sans vivre naquit pareillement
mourra
Le temps me fut donné le temps
m’emportera
Fin de la comédie et que restera-t-il ?
Je rends grâces aux Dieux de mes
instants bénis
Grâces aux filles fatales des minutes
futiles
Mes yeux bleus de cristal te pleurent
doucement
O malheureuse Europe aux occasions
manquées
Elle en a su,
des secrets - et des bals, des rendez-vous manqués, des passantes, des
rêves au fil de l’eau, des nuages -
depuis des siècles, cette statue. Est-ce un masque grec,
un philosophe, un dieu, un bon génie, un
diable, l’âme d’un suicidé, une jeune fille, un
remords, le crâne d’un squelette, un
pendu de Villon, une vieille femme, un chien, un sphinx, le regard amer d’un
poète, la gardienne des mystères de la plus noble tour, un comédien, un homme
qui rit en larmes, le Temps, l’Eternité, la Mort ?
Depuis ma
jeunesse, nous nous sommes parlé bien souvent, elle et moi. Elle m’attendait,
toujours patiente. De saison en saison, sous le soleil et sous la pluie, elle
sera mon messager. Son silence sera ma voix.
A qui j’aime, la
statue parlera.
XXXVIII
QUASI
Je suis né le
quatorze octobre. Ce sera le quatorze octobre que, si tout va à merveille, je
mourrai. Le dernier soleil plongera derrière l’horizon. Mi viene quasi una malinconia…
Il faudra soigner
et signer ma sortie de scène. Qu’as-tu fait, Robert Pioche, de ta jeunesse? Je
ne me suis pas prosterné sous le joug. Je ne me suis ni renié, ni repenti. J’ai
étreint, et je m’éteindrai. Je n’ai pas trahi mes ancêtres. C’est à eux que je
lègue - hic tamen - ce petit peu d’encre, de larmes,
de poudre et puis de sang.
Olivier Mathieu.
Livre « Un peu d’encre, de larmes, de poudre et puis de
sang ». Décembre 2006.
Retour à la rubrique des
Nouvelles Littéraires