La confession d’un enfant du siècle appelé Olivier Mathieu

 

 Olivier Mathieu : un écrivain très mal famé et réputé infréquentable, dont nous avons vanté récemment le talent à propos de son dernier roman, La quarantaine. Infréquentable, Olivier Mathieu ? Compromettant ? Nous n’avons pas voulu céder au climat de terreur ambiante. Le parcours d’Olivier Mathieu méritait d’être connu, car il est instructif et même édifiant. Ceux qui n’ont de lui que le souvenir complaisant du « provocateur » seront peut-être déçus. Pas nous !

 

Olivier Mathieu, vous avez choisi l’exil en Italie, il y a une dizaine d’années. Cet exil correspond-il à une prise de distance par rapport à vos écrits antérieurs ?

 

Ou mieux, l’exil m’a choisi. L’exil est ma vocation. Je suis né en exil. Ma seule nostalgie va au temps de mon enfance. Et l’exil est un des moyens de retrouver l’enfance. Voici ma seule vérité : ma vie parisienne, il y a dix ans, m’empêchait de me consacrer à la littérature. J’ai opté pour l’Italie, le pays que je préfère au monde, la patrie de mon cœur, la terre que je connais depuis mon enfance et où j’avais déjà habité à Venise, il y a une vingtaine d’années. Cet exil a traduit, il a scellé une prise de distance, presque obligatoirement. Mieux, une rupture totale. J’ai rompu avec les milieux que je fréquentais, j’ai abandonné toute tentation de prosélytisme. S’excentrer pour se recentrer, disait Abellio.

 

Vous avez, naguère, pris des positions extrêmes qui ont défrayé la chronique. Ces positions traduisaient-elles des convictions sérieuses, ou relevaient-elles plutôt de la provocation, voire de l’expérience ?

 

J’ai perdu beaucoup de temps pour rien. Dans mon enfance, en revanche, j’étais super partes. Mon destin était de mener ma guerre : la guerre entre moi et le monde, comme dit Kafka quelque part. A vingt ans, mon erreur – surprenante à mes propres yeux, si j’y pense – fut de prendre part et parti. D’oublier que rien dans la société moderne ne pourrait jamais m’apporter ce que m’avaient offert mon détachement, ma parfaite extranéité d’enfant. J’ai mené des combats où l’artiste en moi n’avait rien à gagner, et tout à perdre. J’ai pris des positions, oui. Par humorisme, par désespoir parfois. Ou alors – ce n’est pas toujours la même chose – on m’en a fait prendre. J’ai risqué d’oublier ma vocation d’enfant. Trahissant l’enfantine et haute provocation (étymologiquement, l’appel vers le haute), je me suis abaissé. J’ai trahi la provocation en en faisant souvent, de la mauvaise. On m’a collé une foule d’étiquettes. Quand je dis « on », j’entends à la fois qui n’était pas d’accord avec moi, et qui prétendait penser comme moi. Or, j’ai toujours pensé tout seul. J’ai été guelfe au gibelin, gibelin au guelfe. On a tout dit de moi, tout et son contraire. Jusqu’à l’absurde. Ceux qui voulaient me cataloguer n’avaient rien compris à qui j’étais véritablement. Cela n’a guère d’importance véritable, d’ailleurs. Je sais qui je suis, et cela me suffit. Nietzsche a écrit : « Deviens qui tu es ». Rien d’autre ne compte.

 

Assumez-vous tous vos écrits passés, ou en reniez-vous certains ?

 

J’étais entré, c’est indéniable, dans la pitoyable comédie de la société du spectacle. Après ma préface aux Modérés d’Abel Bonnard, qui a aussi été presque contemporaine de la mort de ma mère, et cela a pu avoir une influence sur moi, j’ai quelque peu choisi la facilité. J’ai écouté les « gracieux galants » que rencontra déjà François Villon. A 43 ans aujourd’hui, je ne peux ni édifier un piédestal, ni cracher sur celui que je fus. Ce qui importe est le présent. Ou mieux : l’éternité. Un écrivain se construit livre après livre, comme un cœur amour après amour. Je renie les livres que des éditeurs incompétents m’ont donné trop peu de temps ou de moyens pour écrire suffisamment bien, ou dont ils ont parfois trafiqué le texte. Je regrette un peu les livres que, dans l’urgence où me plongeaient les circonstances de mon destin, j’ai parfois écrits trop vite.

 

Vous avez « visité » tout l’arc-en-ciel de l’extrême droite, plus peut-être en touriste (au sens stendhalien) qu’en acteur. Que vous reste-t-il de ce voyage ?

 

La certitude que j’ai fort bien fait de m’en éloigner. J’ai visité le monde moderne. Y compris l’extrême droite. J’ai cru, quand j’étais enfant, avant tout à la liberté d’esprit. Et que seuls le talent et l’intelligence comptaient. J’y croyais encore en entrant, vers ma vingtième année, comme critique littéraire – jamais comme militant ! – à Rivarol. Or, l’extrême droite m’a profondément déçu. Vers 1993, qui fut aussi l’année de mon mariage, j’ai dit : « Assez ! Assez de temps perdu ! » Aujourd’hui, ce qui m’amuse est que la plupart des gens ne veulent et ne semblent se souvenir que de mon passage à l’extrême droite…

 

Alors, vous n’êtes plus « d’extrême droite » ?

 

Non. Pour une raison très simple : je ne l’ai jamais été. Il se peut, certes, que je ne partage pas la plupart des valeurs (appelons-les comme ça) qui sont celles des ennemis de cette extrême droite. Cela ne signifie nullement que je partage celles de l’extrême droite actuelle. Je ne revendique rien d’autre que ma liberté, mon indépendance d’écrivain. Mon exil géographique, mais pas seulement géographique. Je suis un exilé dans le Temps. Je rejette le système occidental contemporain et la philosophie de la modernité, d’un bout à l’autre. Je ne le rejette même pas : je le dédaigne et l’ignore. Il m’est strictement indifférent. Je suis né païen, je n’ai jamais eu à me convertir. Ni en religion, ni ailleurs. Et je mourrai comme je suis né : pauvre, mais libre et fier.

 

Avez-vous totalement répudié l’action politique, fût-ce journalistique, en faveur de votre activité d’écrivain ?

 

Oui. Totalement. Définitivement. J’ai récemment rejeté des propositions de collaboration dans la presse française d’extrême droite. J’ai agi de même avec la presse de gauche : on oublie trop souvent, on ignore ou on feint d’ignorer que j’ai aussi collaboré, parfois, avec cette presse de gauche. Le journalisme, pour moi, c’est fini. J’entends me consacrer exclusivement à mes futurs romans, si les Dieux m’en donnent la force, le temps et le talent. Et à l’écriture d’articles ou de textes touchant à la littérature, à l’histoire littéraire, à la philosophie, à la pensée. Comme mon article sur Carlo Gozzi dans le dernier numéro en date d’Eléments. Signé Jean-Philippe, du prénom de mon frère jumeau, et du pseudonyme de ma grand-mère, Marie de Vivier.

 

Quelle « image » d’écrivain souhaiteriez-vous laisser à la postérité ?

 

Celle d’un homme vraiment libre. Celle d’un écrivain qui a porté ses principes jusqu’à leurs conséquences ultimes. Je voudrais vous dire ceci. Il m’est arrivé de perdre des femmes, car elles avaient lu dans les journaux six mille absurdités sur moi. Et moi, je souriais. Parfois avec tristesse, mais je souriais. Ma fille, Alice Serena Arianna, née tout récemment, aura un an quand paraîtra cette interview. Sa mère et moi, nous nous sommes séparés. Je suis pauvre en argent. Je ne pourrai pas voir mon enfant très souvent. En outre, je suis le seul à connaître mon état physique – j’ai été frappé par un infarctus il y a cinq ans – comme ma condition sociale exacte. Il n’est pas dit que j’aurai le temps de jamais dire à ma fille une chose très simple. Le personnage de Legrandin, dans la Recherche de Proust, prononce ces très belles paroles (je cite de mémoire) : « Petit garçon, tâchez de toujours conserver un petit morceau de ciel bleu au-dessus de votre tête. » Moi, voici ce que je dis, ici, à Alice : « Ma petite fille, ton père n’était pas le salaud que certains, et d’autres, ont décrit et décriront. »

 

Quels sont les livres que vous avez l’intention d’écrire ?

 

Actuellement, je me préoccupe surtout de ne pas crever. D’arriver au prochain printemps. Et puis… il me plairait parfois de republier une édition revue, augmentée, corrigée de ma biographie de Carlo Gozzi, commencée vers 1982 en collaboration avec ma mère – Marguerite Mathieu, maître de conférences à l’université de Paris-Nanterre, qui est morte en lisant, dans ses derniers mois, Eléments –, mais publiée seulement en 1996. J’ai contacté diverses maisons d’édition. En vain. Peut-être que mon article dans Eléments convaincra-t-il quelque éditeur de ce qu’une telle biographie ne serait pas inutile. Carlo Gozzi est un auteur fondamental de la littérature italienne et européenne, un « inclassable », un penseur de premier plan, un témoin capital de l’histoire de l’Italie et de l’Europe de tout le XVIIIe siècle, et particulièrement de l’époque de la Révolution française. J’envisage aussi une fiction consacrée à la disparition mystérieuse de François Villon, et une biographie de Beniamino Gigli1.

Mon souci principal, cependant, est de publier un roman, ce sera mon neuvième, en quelque sorte une suite à La quarantaine. En deux mots : le roman d’un dernier amour et d’un éternel exil. Oui, d’amour, même si certains feindront de se surprendre ou ironiseront bêtement. J’ai toujours cru à l’amour. Je revendique le droit d’avoir ma définition propre, ma pratique, ma vision de l’amour. L’amour pour une femme, pour un idéal, pour un chien, pour un coucher de soleil, pour une ville. Je ne sais que ceci : quand je mourrai, j’aurai aimé, j’aurai été aimé. Et donc, presque par voie de conséquence, haï. Surtout, j’aurai laissé quelques livres, pour raconter les aventures de Robert Pioche – le nom du personnage de mes romans – et les plus splendides de mes amours et les plus sublimes et douloureux déchirements de mon cœur.

Mon prochain livre devrait avoir pour titre Les drapeaux sont éteints. Autant dire qu’ils brillent pour toujours dans le ciel.

 

Propos recueillis par Michel Marmin

 

 

1 Dans ses romans, Olivier Mathieu évoque à maintes reprises la figure de Beniamino Gigli, l’un des plus grands – sinon le plus grand –ténors du XXe siècle (1890-1957). Fils d’un simple cordonnier, il s’imposa comme le successeur de Caruso dans le répertoire italien et acquit une immense notoriété nationale et internationale, notamment dans le Mefistofele de Boito et La Giconda de Ponchielli (N. d. l. r.).

 

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