UNE CICATRICE.
Par Olivier Mathieu.
(livre paru le 7 février 1997 en
416 exemplaires,
et déposé à la Bibliothèque Nationale de Paris).
Quelques rares corrections – exclusivement de forme - ont été
apportées au texte qui est présenté ici ; à la date d’aujourd’hui (octobre
2007), tel est donc l’aspect que l’auteur désire donner à « Une
cicatrice ».
UNE
CICATRICE
Récit.
Florence, 15 janvier 1996
1.
Firenze, janvier 1996.
Si cette histoire commence
à Florence, c’est que j’étais à Florence. Et si j’étais à Florence, je pourrais
expliquer pourquoi et d’où je venais, et tant de choses encore. Mais ceci n’est
qu’un tout petit livre.
Le 15 janvier 1996, donc, vers deux heures du matin,
dedans Florence – ville du calcio storico, où les ragazzi di strada
savent se servir de leurs poings – je me souviens que je portai mes doigts à ma
tête. Un choc, une éblouissante lumière, trente-six chandelles, et je vis que
ma main était poisseuse de sang – quel beau rouge ! C’était dans une rue
qui s’appelle Borgo Pinti, au sortir du « Jazz Club ».
Je gisais les bras en croix, sur le goudron. Là-haut,
dans le ciel, le Soleil, la Lune et les cinq planètes me souriaient.
Quel Dieu m’avait jeté un silex en plein front ?
Ambulance, radiographie, piqûre antitétanique, civière,
points de suture – sans anesthésie – et je passai la nuit sur un lit d’hôpital.
Le lendemain matin, alors que l’aube commençait à peine à poindre, je vis
apparaître G. ; il m’apportait une cartouche de cigarettes. Les médecins
voulaient que je reste encore un jour et une nuit en observation. Je signai un
papier qui les dégageait de toute responsabilité, et rentrai à la maison.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : dans l’édition de 1997, un prénom
était indiqué ; ce prénom, ici, a été (et plus loin, sera) abrégé en G. ]
Je pressentais, depuis
quelque temps, que j’allais devoir quitter la Toscane, où je m’étais installé
bientôt deux ans auparavant. Je n’ai jamais cessé, depuis ma naissance, de m’en
aller. Dans mon enfance, j’avais adoré le jeu de la « chasse à
l’homme ».
Ah ! Ceci, aussi. Un
jour (c’était à l’été de 1995, piazza Oberdan), j’avais pleuré. G. – un colosse
au cœur tendre – avait posé sa main sur mon épaule. Courage, semblait-il
me dire. Je n’ai jamais manqué de courage. Il le savait. Mais il n’y a que les
faibles qui ne pleurent jamais. Un souvenir d’exil, parmi tant d’autres.
Le surlendemain de la
bagarre au Jazz Club, à trois heures de l’après-midi, je dis : « Les
valises dans la voiture, tout de suite ». Un quart d’heure plus tard,
j’ajoutai : « Et le chien ». Puis : « Combien
d’essence dans le réservoir ? »
Fine della storia ? Ou: fine della puntata?... Ce pouvait être, encore, un adieu. C’était un
adieu. Partir, et ne jamais être sûr que l’on reviendra. Partir, et à chaque
fois promettre que l’on reviendra… Ce pouvait être un adieu définitif. Le
lendemain s’annonçait plus que maussade…
Je confiai avec grande
émotion, à G., une poupée de peluche blanche.
Mon sang jailli dans la nuit
florentine scellait un pacte fraternel. Il annonçait, aussi, au propre et au
figuré, une fêlure. Mon « Temps de l’Italie » était arrivé à son
terme. Le Temps de l’Italie peut finir, il ne peut jamais mourir.
2.
Mon chien, au passage des
Alpes, s’éveilla. Pauvre trovatello. Un chien de chasse que ses maîtres
avaient abandonné, parce qu’il était trop vieux et dorénavant inutile, après
avoir taillé – au rasoir – son tatouage, et que j’avais recueilli. Et donc
l’animal, dans les yeux duquel se reflétait l’aurore, admirait le paysage, à
travers les vitres de la minuscule voiture. Il ne savait pas où nous allions.
Moi non plus. Je n’ai jamais vraiment su. J’ai seulement su quels étaient ma
route et ma vocation, mon idéal et ma mission. En parfaite logique, j’ai
parcouru maints zigzags pour échapper aux voies toutes tracées d’aujourd’hui,
torves, aseptisées et veules. Je suis à l’aise seulement sur les chemins qui ne
mènent nulle part.
Je n’avais pas un sou en
poche, ni idée de l’endroit où je pieuterais la nuit prochaine. J’emportais,
avec moi, la valise qui contient les épaves rescapées de mes naufrages.
J’étais en droit d’avoir
le cœur désespéré. A force de brûler la terre derrière moi et de parcourir en
tous sens l’Europe et le monde, ça sentait le cramé.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : dans l’édition de 1997, se
trouvaient ici deux brèves phrases qui ont été supprimées, parce que sans
intérêt littéraire. ]
Et mon cœur débordait
d’autres regrets, qui ne sont jamais que des parcelles du grand regret qui est
né avec moi, qui mourra avec moi – la nostalgie de
l’immortalité.
J’ai longtemps cru aux
êtres, puis aux lieux. L’enfance est le temps des rencontres bénies. Je
pleurais, à l’âge de quatre ans, bien souvent, quand un parfum de femme
illuminait l’atmosphère, puis s’évaporait à jamais. Comment faire retour à
l’enfance ?
Ici, ailleurs,
qu’importe ? Partout, en tous cieux, mes ancêtres et mes morts, et mes
dieux veillent – et le premier d’entre eux, Ogmios, le « Chemin »,
l’Hercule celte.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu
(2007) : en note, ici, dans l’édition de 1997, j’indiquais :
« Sur Ogmios, voir par exemple Jean Markale (Le druidisme), ou
encore Françoise Le Roux, Le dieu celtique aux liens, in Ogam,
XII. A rapprocher du grec ogmos, chemin ».]
J’avais mal à ma tête
pansée, la fièvre, les tempes battantes. Pourtant, il fallait conduire, appuyer
sur l’accélérateur, traverser le brouillard jusqu’au bout de la nuit. La
voiture emmenait deux cicatrices : la mienne, et celle de mon chien. Mon
chien qui n’avait pas de tatouage, pas de papiers, pas de vaccins en règle, et
qui devait éviter les douaniers et la fourrière, comme le contrebandier et
l’idéaliste fuient les gendarmes et la prison.
La nuit était une
cicatrice. J’avais froid.
La frontière était une
cicatrice. Et moi, en sautant par dessus, j’accomplissais un beau geste :
je luttais contre je sais quels diables liberticides. Je suturais quelque peu
mon Europe – mon Europe intérieure – déchirée.
Je quittais l’Italie. Moi
qui, dès l’âge de quatre ans, voulais « aller à Rome »…
A trois heures du matin,
la jauge – le voyant de la réserve brûlait depuis longtemps – indiqua zéro.
Pleine montagne, quelque part en Savoie. Je consultai une carte. Il restait
douze kilomètres jusqu’à la prochaine ville. C’était impossible. Pourtant, je
remis le moteur en marche. Faisant effectuer de grandes embardées à la voiture,
c’est-à-dire en consumant les dernières et hypothétiques gouttes de carburant,
je gagnai un maigre kilomètre. Au sommet de la côte, le moteur hoqueta, et
s’arrêta définitivement. Je me laissai aller, en roue libre – au point mort.
Je roulerais, oui, jusqu’où je pourrais… Advint un miracle : onze
kilomètres en descente m’attendaient. Et au garage, fermé à cette heure, devant
lequel vint échouer la guimbarde, il y avait un distributeur automatique
d’essence.
Plus loin, je clignai de
l’œil au Soleil, qui venait d’apparaître.
C’est à Paris que je me
suis fait ôter, par le médecin qui avait jadis diagnostiqué le cancer de ma
mère, les points de suture dont on m’avait, deux semaines avant, cousu le crâne
à Florence…
3 Paris, janvier 1996
F. m’a offert, quinze
jours, son hospitalité. Le temps que je trouve une chambre, et de quoi
survivre. Au mur, F. avait accroché un de mes autoportraits. Dans sa bibliothèque,
tous mes livres étaient rangés.
J’ai passé un peu plus de
onze mois à Paris. Mon chien – il s’appelle Però – aussi. Il m’a accompagné –
je suis un paria dans le pays de ma naissance. Però s’est contenté, lui le
segugio des espaces toscans, d’un tout petit coin dans l’angle d’une piaule, et
des gaz d’échappement du bitume parigot. Et moi, avec toutes les casseroles qui
me traînaient au cul, j’ai réparé mon armure.
Peu propice aux
chevaliers, ce siècle. D’accord et tant pis.
Au milieu de l’été, Però
fut opéré d’une tumeur cancéreuse. Le soir d’après l’opération, 30 rue B. où
j’avais loué cette chambre de bonne – huit mètres carrés au sixième étage – je
le pris dans mes bras, comme chaque jour, afin de l’emmener faire sa promenade.
Car Però, chien traumatisé, ne savait ni monter, ni descendre les escaliers.
Rue B., il y avait plus de cent vingt marches. Quand je fus parvenu dans la
cour, je le regardai. Ses points de suture avaient lâché. Le sang coulait. Però
gémissait, suffoquait. Il m’interrogeait du regard, lui aussi. Je crus qu’il
allait mourir. Mourir ?
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : dans l’édition de 1997, se
trouvaient deux brèves phrases qui ont été supprimées. La plupart des prénoms
et des lieux ont été réduits, ici, à leurs seules initiales.]
Les jours ont succédé aux jours, les semaines aux
semaines. C’est long, une année mauvaise. Celle-là comptait, d’ailleurs, 366
jours. Je pourrais raconter tellement d’autres histoires. Une autre fois,
peut-être. Les histoires, c’est comme les baisers.
Il y a le premier baiser rêvé, il y a le premier baiser
volé. On peut parfois attendre longtemps le premier baiser goûté.
Tout ça, donc, à quelques centaines de mètres du
Trocadéro – je deviendrais un habitué du « Malakoff » - et de ses
bistrots aux sièges de velours rouge, de ses restaurants italiens, grecs,
libanais – et des aquariums de ses restaurants chinois.
Trocadéro, un nom de bourg fortifié – un « dernier
carré ».
J’avais déjà habité, quelques années plus tôt, rue
B. : de lettres énervantes en rendez-vous espérés, proposés, attendus,
remis, de rendez-vous manqués en rendez-vous secrets, ces rendez-vous où, à
force de tourner autour du pot que l’on boit, les mains finissent par se lire.
C’est parfois moi qui ai commencé par menacer les plus riches promesses.
4
Au mois d’août, aussi, j’ai rendu visite à la tombe de ma
mère. Bientôt dix ans qu’elle est morte. C’était le 12 août 1988. Je lui tenais
la main. Beniamino Gigli
chantait : Catari… Catari…
J’ai posé, sur sa pierre, une simple petite fleur rouge.
Ma mère, toute sa vie, avait voulu aller à Cracovie.
J’avais 35 ans : 7 fois 5.
Le 14 octobre 1996, j’ai eu 36 ans.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : dans l’édition de 1997, se trouvait ici
une brève phrase qui a été supprimée. Par ailleurs, en italien, ou plus
précisément dans les dialectes méridionaux de cette langue,
« Catari » signifie : « Catherine ». ]
Au fond, il ne me faut pas grand-chose : quelques
antiques chansons de Naples et de Calabre, un morceau de fromage, un bout de
pain sur lequel je verse un peu d’huile et de sel, un feu de cheminée. Je ne
suis guère fait pour vivre dans le monde moderne. Paris est petit pour ceux
qui s’aiment, et j’ai toujours cultivé l’art de me faire des ennemis.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : dans l’édition de 1997, se
trouvaient ici deux brèves phrases qui ont été supprimées, parce que je les
considère aujourd’hui dépourvues d’intérêt littéraire. ]
5
J’ai été un enfant. Je ne
suis jamais allé à l’école. Mes premiers copains jouaient à
« suivre », mais moi, j’avais déjà décidé de ne suivre que la Beauté.
Mon nom et mon prénom comptent, l’un et l’autre, sept
lettres.
Le cadeau qui m’a comblé, c’est un berger virgilien, mort
de froid, en novembre 1984, dans l’arrière-pays niçois, qui me l’a donné. Il
s’agissait de sept kilomètres à l’heure en plus – sept.
Dans mes yeux, qui saurait lire apercevrait des chambres
d’hôtels, le visage de ma mère, des voyages, des gares, des quartiers louches,
des bibliothèques, un solex lancé à travers la montagne bleue, des soirées
d’ivrognerie, le goût de la vérité, des larmes, des comptoirs de bars, des
rires, des deuils, des femmes, des cadavres d’amours, des émerveillements
enfantins.
J’ai souventes fois redoublé, moi qui ne suis jamais allé
à l’école, la classe du malheur. Je n’ai jamais cru aux dogmes et aux mensonges
qui sont, aujourd’hui, les credos d’une humanité domestiquée. Les mots
« amour » et « amitié » ne font guère partie de mon
vocabulaire.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu
(2007) : dans l’édition de 1997, comme on le voit, mots était en
italiques, afin d’indiquer que je refusais les mots, mais pas l’amour et
l’amitié véritables. Par ailleurs, tout le texte « Une
Cicatrice » évoque la symbolique du « 7 » : ce n’est par
exemple pas un hasard si j’ai évoqué le jeu de « suivre », dans la
mesure où, étymologiquement, on peut rapprocher « sept » de
« suivre ».]
J’ai connu quelques hommes
debout. Ecrire, et regarder les nuages, voilà deux nobles plaisirs. Il n’y a
pas forcément, dans une existence, une infinité d’histoires ou de rencontres
mémorables. L’enfance n’a qu’un temps, et la vie tue vite.
Les femmes ressemblaient fort peu, en général, aux
héroïnes des livres de mon enfance et de ma jeunesse. La plupart d’entre elles
ne m’ont guère laissé de souvenir. Ce n’était point des femmes réelles.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu
(2007) : dans l’édition de 1997, et probablement par la faute de
l’imprimeur qui s’était occupé de la saisie du texte, on lit : « Ce
n’étaient » (sic) « pas des femmes réelles ». ]
« Moi fatigue »,
disait Aimé Donati, le prince berger. Rares sont ceux, encore plus rares sont
celles qui m’ont connu et entendu. C’est très bien comme ça. Je sais les
fatigues que j’ai affrontées, et nul ne peut me reprocher d’avoir constaté,
parfois : « Moi fatigue ».
J’ai été un enfant. Plus difficile encore, je suis resté
un enfant. L’homme authentique est un enfant et un ancien de la montagne.
Petit à petit,
Les dés roulaient, sur les sept marches de l’œuvre à
construire.
J’avais presque fini un nouveau livre. Silence du volcan.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : ce livre, qui parut quelques mois
plus tard, en juin 1997, était « Tempo di Firenze », roman qui
raconte l’histoire de mon chien Però. C’est, par
ailleurs, pour l’essentiel, une caricature des milieux de l’extrême droite. ]
6.
Vous savez, j’avais un
frère jumeau. Nous étions nés, nous avions été condam-nés le 14 octobre 1960.
On n’a jamais bien déterminé lequel était reparti, cinq jours plus tard. L’un
s’appelait Olivier, l’autre Jean-Philippe. C’est comme ça que j’ai
décidé : mes pairs m’appellent Robert Pioche.
Mon livre aura pour titre, donc : le Livre de Robert
Pioche.
7. Robert Pioche le Settimino.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : Le « Settimino », en
italien, est l’enfant né au septième mois de la grossesse.
Dans l’édition de 1997, étaient
citées à partir d’ici (« chapitres » 7 à 13, surtout) – et encore
davantage que dans les chapitres précédents, diverses personnes ou épisodes
dont, aujourd’hui, je ne parlerais plus.
Ainsi, dans le texte qui suit, ai-je effectué
des coupures : parfois, même, des coupures de plusieurs pages. Ces
coupures seront indiquées, à partir d’ici, par des lignes de points de
suspension.]
Robert Pioche était né au
septième mois.
………………………….
Je n’ai jamais porté rancune à ceux qui m’ont laissé
tomber, soit parce que j’étais l’homme par qui arrivait le scandale, soit parce
que j’étais l’homme par qui le scandale n’arrivait plus. Mais ceux qui ont
laissé mon chien à son malheur, mon chien qui avait souffert, dormi, soupiré,
grogné en rêvant, couché à mes pieds… ?
…………………………….
Mon départ avait été fixé – lundi 30 décembre, au matin.
8.
« Ottavina reale »
La nuit du 27 au 28
décembre, j’ai couché par terre, ainsi que je l’avais fait pendant toute cette
année 1996, à côté de mon chien. Je pensais à tant de choses, sans doute, ce
vendredi-là. Quel dieu a voulu que la foudre menace, frappe, dessine sa rune
dans les cieux, réconforte, ou annonce, chaque fois que mon errance est
sur le point de m’entraîner un peu plus loin ?
Des images se mélangeaient : une couleur – le
rouge ? le vert émeraude ? les deux à la fois ? la couleur intérieure que l’on
trouve en fermant les yeux et en fixant, à l’abri des paupières, la racine du
nez, sous le front – et puis une silhouette – celle de Silvana Mangano dans Riz
amer ? – et puis des mots, de vrais mots.
9. La
prédiction de Madame Irma.
C’est un drame, pour qui
est partout, de devoir être quelque part.
……………………………
Bien des fois, sur au moins trois continents, j’ai pris
le chemin de la gare, de l’aéroport ou de l’autoroute sans le moindre regret.
D’autres fois, avec un regret que j’oubliais aussitôt. Il y a des départs plus
cruels que d’autres, et cela n’empêche pas qu’il faille partir.
Quand j’avais été chassé de Berre-les-Alpes, en 1975,
Aimé m’avait chuchoté : « J’espère que tu reviendras »… J’ai
passé ma vie à partir, et je me demande où j’ai trouvé les forces qui me
manquaient.
Il faut naviguer – et regarder devant. « Où que tu
sois, je te suivrai », c’était la devise de mes aïeux Templiers et
Croisés.
La nuit du 28 au 29 décembre… Il y avait belle lurette
que cela ne m’était plus arrivé, une nuit blanche. J’étais fatigué, mais je
n’étais pas fatigué. C’était dans l’Eternité, quelque part du côté de mon
surnom d’enfant – « tu es fou ! », bien sûr que je suis
fou – c’était du côté de ma mère et d’Aimé, de mes premiers endormissements et
de sept kilomètres à l’heure en plus ; ma mère et Donati étaient, selon
l’astrologie chinoise, des Bœufs.
1997 serait, de nouveau, l’année du Bœuf, après 1996 –
celle du Rat.
Un signe ?
- « Cet enfant sera foudroyé », avait prédit à mon
sujet, le 14 octobre 1960, une Madame Irma, bohémienne. Elle avait vu juste.
Les coups de foudre n’avaient pas manqué, certes.
Jamais je n’avais été si tendu.
Or maintenant, juste à la fin de cette terrible année
1996, soudain : la délivrance la plus aiguë, la seule je crois dont, au
dernier jour, je doive me souvenir. Le sentiment d’être et bois, et feu, et
cendre et terre, et métal, et eau, et de nouveau bois – et saison, et trois,
cinq, sept, neuf fleurs ; la sensation d’être entre terre et ciel, d’être
vibration, d’être argile, entre les mains trois cent quarante trois
fois longues, fines et douces d’un Dragon à sept têtes : ce n’est pas tous
les jours, certes, que le désir ne mène pas au désert, mais à l’Age d’Or, et
que la Mort est naissance – et la Vie éclatante, écarlate renaissance, façon de
ne jamais mourir.
Ma mère a attendu, pour sourire, de mourir.
Elle a attendu que le Soleil se lève.
Les cœurs supérieurs ont sept orifices.
Il est difficile de jouer au vitou à quatre yeux, de
vivre en beauté à deux bouches et quatre mains ; à « un plus un égale
un ». Bienheureux les joueurs d’instants, triangle et carré, instant et
lieu, prénom et nom de ville, trois plus quatre égale sept, nombre vénéré…
Toison d’or, Marteau de Thor, Forêt Noire.
L’Eternité… un « bail » ?…
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : Il y a ici, je suis le premier à le reconnaître dix ans plus tard, un (sans doute trop) grand nombre de références ésotériques. On rencontre dans ces pages, en général, une façon d’écrire (il s’agissait, pour moi, d’une époque de transition) que j’ai abandonnée. C’est ce qui justifie les coupures que j’apporte ici à ce texte de 1997, où valent en vérité les choses que je dis sur ma mère (« Ma mère a attendu, pour sourire, de mourir ») ou sur mon enfance. Ou, encore, sur le « vitou », jeu de cartes niçois]
10. Le Cri –
le Baume et le Cinabre.
J’avais inauguré 1996,
dans une ruelle florentine, par une profonde déchirure au cuir chevelu.
Soudain, douce alchimie, le baume et le cinabre. L’immortalité
palpée, la chair secrètement modifiée.
Ambre d’Heligoland, cuivre, émeraude.
La racine de l’Etre, hier coupée, arrachée, massacrée,
était réintégrée – cordon ombilical reliant le monde matériel et le monde
astral.
Le début et la fin de la nuit appartiennent à deux jours
différents ; le sang pouvait cesser de couler. La plaie, se refermer. Le
sang, ce frère – celui qui coule dans les veines des guerriers de la Vie, et
celui qui règle les horloges intérieures des femmes.
C’était une fin de cycle : la terre aride avait soif
d’eau, le feu avait faim de chaleur ; l’aimant de Vénus, de métal
noble.
Le bel instant, c’est celui qui, immédiatement, dessine et
abolit une frontière entre un avant et un après. Et l’après ne sera plus
jamais pareil à l’avant. L’enfance, de nouveau, mais, cette fois, pour
l’éternité… Ultima Thulé.
Il y a une première fois pour tout, y compris pour ce en
quoi on ne croyait pas. Ou en ce quoi on ne croyait plus – la confiance, par
exemple. La première fois est parfois la dernière. Cela, c’est la vie qui
décide. Et quoi qu’elle décide, elle est terrible et belle. Terriblement belle.
Il faut du temps pour apprendre à accepter les départs. Ni départs, ni
arrivées. Une belle étape, et il faut continuer. Peut-être demain,
retrouverons-nous notre jardin originel, nos morts – tellement plus puissants
que nous – et les plus beaux instants de notre vie.
Peut-être n’y aura-t-il ni première, ni dernière
fois – mais, à jamais, le Temps, lumière et nuit, nuit et lumière, la même
nuit au fond de laquelle agonisent et gémissent les malades des hôpitaux,
rêvent les vierges, pleurent les enfants angoissés, et s’étreignent les
branches de la croix, verticalité et horizontalité, corps et âme mêlés – ainsi
que les amants.
Alors, chaque fois sera la première et
la dernière.
…………………………………
11. Jour du
Soleil.
Le 29 décembre, je n’ai
pas ressenti le besoin de me reposer, ne fût-ce qu’une seule minute. Au
restaurant mexicain où j’avais choisi de passer la dernière soirée – à Marly-le-Roi,
entre la maison et la tombe d’André Baillon mon peut-être grand-père – la
présence de F. m’était précieuse.
Dans la forêt voisine, Homnibus et Noiraud, les chats de
mes Aprems, enterrés depuis vingt ans, dormaient. C’est ici qu’André Baillon,
en 1932, était mort.
…………………………………….
Il fallait partir, repartir. Partir pour là où j’étais
parti un jour, repartir là-bas d’où j’étais déjà revenu…
J’aurais pu aller me reposer. Demain, certes, la route
serait longue. Je ne suis pas allé me coucher. J’ai bu, tequila et gin,
absinthe…
……………………………………..
D’une chiquenaude, je projetai l’un de mes mégots dans
l’air. Il retomba, rougeoyant, sur le goudron bleu. On eût cru une étoile
filante – comme un souffle fluide échappé dans un cri, le long de la
colonne vertébrale, mais qui, dans le même temps, n’a pas diminué mais enrichi
notre essence : le corps devenu, lui-même, par sublimation,
respiration de l’univers – légèreté du jeu le plus sérieux.
C’est terrible de partir, avec tant de secrets, avec tant
de pureté. C’est terrible de partir alors que l’on vient de capter, de contenir
ou de dégager la plus impressionnante des énergies, et d’apprendre que l’on ne savait
pas, et d’effleurer le Graal – épousailles du minéral et du métal.
De partir comme un enfant qui, hier, avait connu 81 fois
une chambre d’hôtel différente, et dont l’enfance s’était accomplie depuis une
grenadine jusqu’à un sirop de menthe…
Pierre précieuse de l’eau, Amour pur, la Lumière du Nord
refleurissait l’Irminsul.
Però avait accompli sa dernière promenade parisienne. Il parlait,
bien sûr, ainsi que Dudule – le chien d’André Baillon.
12.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu
(2007) : je continue, ici, à indiquer par des lignes de points de
suspension la plupart des choses qui, dix ans après la parution de ce livre, ne
me semblent plus mériter d’être conservées – et lues. Je ne garde que ce qui a
le caractère, dans ma vie, d’une certaine intangibilité. ]
……………………….
- « Encore cinq minutes ! »…
disais-je, quand j’étais enfant. Plus le temps. Il fallait m’en aller. Juste,
quelques secondes, tirer les bouffées d’une dernière cigarette. Combien de
« dernières » cigarettes, dans ma vie ?
…………………………
Un feu modeste brûlait. Je revoyais dans ma mémoire ma mère
qui, jadis, au temps de mon enfance banlieusarde, portait les trop lourdes
bouteilles de gaz, courbée en deux, et qui avait si mal au dos – vieille
douleur jamais épuisée.
Je suis parti vite. Je pensais à François Villon, aux
saisons de la vie, et aux saisons que sont et la vie, et la mort.
13. Jour de la
Lune.
Les lèvres de la plus immémoriale blessure s’étaient
jointes, et voilà que, déjà, il y avait rupture, donc nécessité
d’inventer, peut-être, un nouveau pont. Qu’est la vie du Héros – du
Roi-Druide – sinon un pont ?
Dehors, il faisait encore nuit.
…………………..
Paris, à l’aube du 30 décembre… Il n’y avait aucun
souvenir, sur les avenues.
J’ai regardé vers l’Est. Le Soleil, la Lune et les cinq
planètes étaient là, bienveillantes, et le didelta des
sept lumières, dans l’axe du couloir qui mène, là-bas, à la chambre souterraine
de la Grande Pyramide.
J’entendais des phrases, des mots drôles et imprévus – ou
leur écho, plutôt. Cet écho ne diminuait pas. Je m’éloignais, et j’emportais
l’écho avec moi.
…………………………….
……………………………….
14.
…………………………………
Je voulais rêver, rêver que je me transportais dans la
nuit magique du Grand Tout, dans cette Nuit réelle, sans lassitude, ni sommeil,
ni réveil.
Le démon peut bien faire résonner son rire sardonique. Le
hasard n’existe pas, et une occasion belle ne peut jamais se perdre.
……………………………..
L’Etoile était placée au Nord du Ciel, dans la
constellation de l’Eternel Retour.
La vie, un peu de tabac qui part en fumée bleue et dorée à
travers un rayon de Soleil matinal – un canal de lumière invisible,
colonne de ciel, support des Cieux, pilier du monde, le Soleil de l’azur et
aussi, plus subtil, le Soleil intérieur qui vient d’on ne sait où, le soleil
qui se lève sous les paupières encore closes de sommeil, le Soleil qui va…
………………………………..
La veille au matin, j’étais à Paris. Beniamino Gigli
chanta, n’ayant jamais cessé, dans mon cœur – les chansons de mes quinze ans,
le Cuore ‘ngrato d’après les Amourettes. Il n’y avait pas eu d’amourettes.
Au mur, pendaient des tomates, cueillies pas loin de la
région où ma mère, autrefois, ma mère qui n’était jamais allée à Cracovie,
avait découvert un petit village néo-grec enfoui dans la plus haute antiquité.
Ces tomates étaient savoureuses.
Les flammes léchaient sensuellement les bûches de l’âtre.
Les courbes des collines étaient belles. Les cloches sonnaient dans le
lointain, des chiens invisibles aboyaient, de paisibles oiseaux traversaient le
ciel. Et les ombres chinoises des nuages caressaient les champs des blés
prochains.
…………………………………….
Je suis devenu Pont.
15
[ Commentaire d’Olivier Mathieu
(2007) : globalement, à partir d’ici (« chapitre » 15), dans le
livre « Une cicatrice », je cessais de citer des personnages qui
n’avaient, au demeurant, aucune véritable raison littéraire de s’y trouver, ou
de raconter des épisodes qui n’avaient guère de motifs d’y être racontés et
qui, à supposer qu’ils dussent l’être, auraient dû et pu l’être autrement.
C’est pourquoi, à partir de ce point, toute la fin de l’ouvrage est donnée dans
son texte intégral. ]
Mon livre de Robert
Pioche, au fond, est fini mais n’est pas fini. Je le recommencerai, peut-être. Ou je le publierai. Ou je le
brûlerai. Ou j’en écrirai un autre.
Tout ça est tellement plus compliqué – donc plus simple…
Simple comme « ou mais non », simple comme « non mais
oui »…
Je ne suis pas inquiet. Simplement apaisé, blessé,
indestructible, sensible, indifférent, vivant, serein, émerveillé.
Cette histoire est-elle finie ? C’est une histoire
infinie. Je ne pourrai la raconter, même dans 252 ans, qu’à qui la connaîtra.
Qui entendra la voix d’Aimé Donati ? – « Toi,
tu sais écrire, tu feras un roman… Travail, travail, amusement, amusement… Giovinezza, testa di pignatta… J’espère que tu reviendras me trouver à Berre… des Alpes ».
Qui entendra la voix de ma mère, partie après avoir
dit : - « J’ai fait ce que j’ai pu. Ce n’était pas grand-chose,
mais j’ai fait ce que j’ai pu ».
Qui entendra la voix de cet enfant blond qui avait prêté
serment à la Nuit de Trouville : - « Je tuerai la mort » ?…
Je sais que je suis né le 14 octobre 1960, et combien de
fois je suis mort, et quand je suis re-né.
Je regarde, vers l’intérieur de moi, le point où surgira
le plus bel instant – le pont dont il reprendra son essor ininterrompu.
Dans l’enfance, est-ce que je ne savais pas avoir raison
en annonçant toujours : « Demain » ?…
16. Ne meurs
pas.
Mon chien est fatigué. Son
regard semble dire que, pour lui, approche la fin du chemin. Et qu’il a fait ce
qu’il devait – m’accompagner jusqu’à la limite de ses forces – et ce qu’il
pouvait.
[ Commentaire d’Olivier Mathieu (2007) : Le chien Però, mort le 8 août 2001,
apparaît dans un très grand nombre de mes romans, et il est surtout le
personnage principal de mon roman « La Quarantaine », publié le 26
novembre 2002.]
Il fallait traverser le présent, en l’exact milieu du
cycle solaire.
17. XVII.
VIXI.
« Ne meurs pas » : comment pourrait-on
mieux dire : - « Je t’aime » ?
18.
Ah ! Je me souviens
que, si je peux, un jour je reviendrai. Ainsi aura été ma vie : signes
précurseurs de ma mort, mes départs, mes fuites et mes exils l’auront scandée.
Ce fut ma façon, en somme, de soumettre à l’épreuve du
Feu l’écoulement de mon temps, et de parier que les Parques m’accorderaient la
durée nécessaire à l’accomplissement de ma tâche.
19.
Trois fois sept, vingt et
un. Je vieillis, les villes aussi – et les filles, qui ont toujours dix-sept
ans. Je n’ai jamais été aussi jeune. Je n’ai déjà plus d’âge.
Le Ciel, le Soleil, les nuages, tant de bleu, et la nuit,
les étoiles, les constellations et les galaxies, l’arc-en-ciel et l’aube et le
crépuscule peignent des images, des visages et des corps, et des animaux
fantastiques – et la Licorne la plus belle à la peau lisse de satin, adornée
d’un signe sacré, mystérieux, lumineux.
20.
Eh bien, entre le départ
et le retour, quelque chose se sera produit. Beaucoup
de nuages courront sur l’eau des nuits constellées d’astres, et éviteront les
récifs des étoiles, sans s’y blesser.
21.
Alors me voici, entre ce
qui est écrit et ce que j’ai écrit.
La vie m’a tout donné. L’odeur du Mitosyl, cette pommade
dont ma mère apaisait mes blessures de bébé. Le parfum des premières glycines.
Le goût du chocolat aux noisettes de mes goûters d’enfant. Les yeux de mes
chats. Une grenadine trouvillaise, une menthe à l’eau berroise. L’espace du
Chemin du Baous où, Aimé Donati et moi, à travers le Bal des Lucioles, nous
passions, nous passâmes, et nous sommes passés. Les grands nuages blancs
aux ventres gris. Les voyages de mon Europe buissonnière. Un médaillon de
porcelaine, face à la Méditerranée. Les derniers mots de ma mère.
Je me souviens de tant d’autres choses, mais je ne me
souviens de rien d’autre.
22.
La Lune sourit, ô doux sourire !
Ce sourire, où l’ai-je vu ? Est-ce le sourire de ma mère morte ?
Sont-ce l’œil de Lune et l’œil de Soleil de la Licorne-Dragon, qui se hâtent
vers le milieu du pont ? Partir, c’est constater une absence, c’est
accoster à d’autres terres, s’endormir dans des chambres nouvelles où, la nuit,
se glissent les fantômes des souvenirs, et apparaissent les figures chères.
23.
Ici, là-bas, la Lune, la
Lune… Elle dit que la vie est une comédie. La Déesse a déjà pardonné. Je
finirai dessous la terre, et cela aussi, le sourire de la Lune le sait… Partir,
c’est dire adieu à une Mère, à une Sœur, à une Amante, à une Ere, tourner une
page. Partir c’est, parfois, se dire au revoir à soi-même, et en sourire
encore. Trois et cinq et sept et neuf…
24. Comme les
heures d’une journée.
Equilibre cosmique des
souffles des saisons, un et cinq et un et neuf et six et un, vingt-quatre.
- Il ne faut plus dilapider ni le Sang – ni le Souffle, Robert
Pioche.
Olivier
Mathieu.
7 février 1997.
(Achevé d’imprimer le vendredi 7 février
1997. Imprimé en France. Dépôt légal à parution. 300 exemplaires).
[ Commentaire final d’Olivier Mathieu (2007) à « Une Cicatrice » :
le tirage officiel du livre est de 300 exemplaires ; en vérité, en furent
imprimés exactement 416. Comme nous l’avons dit, il y avait ici trop
d’anecdotes exagérément « cryptées » (notamment
« chapitres » 8 à 13), et de personnages cités, et qui n’auraient pas
toujours mérité de l’être. C’est pourquoi nous avons choisi
« d’alléger » le texte, d’une part en réduisant la plupart des
prénoms à de simples initiales, et d’autre part en nous efforçant de supprimer
certains passages.
Le lecteur, au demeurant, pourra toujours
consulter l’édition de 1997, sous forme de livre. ]
Olivier Mathieu.
Pontoise, octobre 2007.
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Nouvelles Littéraires