LA CHAMBRE,
nouvelle littéraire,
par Olivier Mathieu.
Personnages
principaux :
Xavier de Parouart, jeune noble parisien ;
Pierre de La Taupe,
vieux noble parisien ;
Frédéric Virais,
cinéaste ;
Robert Pioche, mourant.
Personnages secondaires et inexistants
(toute ressemblance avec des noms de
personnes ayant vraiment existé serait purement et totalement fortuite)
Monsieur Blanchemorue.
Monsieur Régis Blancheforge.
M. Jean Legrossier.
M. Marcel de Lôdelouphoque.
M. Paul Hideux-Gueux.
I
La mort annoncée de Robert Pioche
C’était un matin
de printemps, à Paris.
Xavier de Parouart se dirigeait d’un pas allègre vers l’hôpital du
quartier de Montparnasse où son vieil ami Robert Pioche l’attendait, pour la
toute dernière fois, dans une chambre de malade.
Xavier de Parouart, en une si macabre circonstance, ne prêta guère
d’attention aux publicités qui, un peu partout, annonçaient la sortie
imminente, dans les salles, du nouveau film de Frédéric Virais, le cinéaste à
la mode de ces années-là. On disait de Frédéric Virais qu’il avait réinventé le
néo-réalisme.
Il était dix
heures du matin. Xavier ramassa, sur la banquette du métro, le journal L’Objectif
de la veille, abandonné par un voyageur, et il y jeta un coup d’œil.
« Merveille ! » s’exclama-t-il. Le supplément littéraire de L’Objectif,
sous la plume du fameux critique Bernard de la Pêche, consacrait un dossier
spécial à un grand écrivain injustement oublié, Goering, le précurseur du
néo-réalisme, l’un de ces artistes sans lesquels le Vingtième Siècle n’aurait
point été ce qu’il avait été.
Xavier de Parouart avait consacré sa thèse de doctorat, jadis, aux
suicidés magnifiques de la littérature. Et il ne se plongea donc qu’avec plus
d’intérêt dans cette lecture, jusqu’à sa station de destination. Il avait
toujours aimé, jusqu’à la folie même, les drames sans pathos de Goering,
cet inoubliable artiste, ce typique représentant de l’expressionnisme qui avait
cruellement mis fin à ses jours, privant l’humanité de son talent, de sa bonté,
de son style hors pair.
Ce ne fut qu’en
arrivant à l’hôpital que Xavier de Parouart replia le
journal. Goering s’était suicidé mais aujourd’hui Robert Pioche, quant à lui,
allait mourir. Non point par suicide, comme il l’avait annoncé, mais presque
banalement : dans un lit d’hôpital.
Xavier, dans
l’ascenseur, rencontra Frédéric Virais, l’autre grand ami de Robert Pioche. Ils
se saluèrent.
- C’est quoi, ce
journal ? demanda Frédéric. Tu lis L’Objectif, maintenant ?
- Un dossier
littéraire passionnant. Sur Goering. Tu sais, l’auteur de la Bataille navale
et de l’Expédition au Pôle Sud du Capitaine Scott.
- Ah oui,
Reinhardt Goering. Bien sûr. Celui qui s’est suicidé en 1936. Je m’en inspire,
moi aussi.
- Et ton
prochain film ?
- Il doit sortir
le mois prochain. Tu as vu les pubs, sur les murs du métro ?
- Oui.
Ils changèrent
de conversation.
- Au fait, dans
quelle chambre meurt, aujourd’hui, notre ami ?
- Dans la zone
des malades terminaux. Le pauvre ! s’exclama Frédéric.
- Bof ! Ce n’est
qu’un mauvais moment à passer… Robert Pioche a passé sa vie à nous dire qu’il
se flinguerait, ou qu’il sortirait de scène d’une
façon originale. Vraiment, le voir mourir dans un lit d’hôpital, je trouve ça
nul.
- Nous en avons
déjà parlé, dit Frédéric. Ne revenons pas là-dessus, je t’en prie. Ce n’est pas
le moment propice !
- J’espère qu’à
midi, en tout cas, ce sera terminé. J’ai un rendez-vous !
- Tu ne devrais
pas dire ça. Pas aujourd’hui… Aujourd’hui, un homme meurt !
Ils entrèrent
dans la chambre numéro 7, où Robert Pioche gisait sur le lit, entouré par une
multitude d’appareils. Des femmes lui épongeaient le front.
Xavier ne
changerait jamais. Il ne put s’empêcher de persifler :
- Il a demandé à
être maquillé, pour ne pas nous infliger un spectacle trop atroce ?
Xavier avait
sans doute choisi de prendre les choses à la légère. Ce devait être sa façon, à lui, de lutter contre l’émotion. Frédéric Virais se montra
nettement plus prévenant à l’égard du malade :
- Il y a trop de
lumière, dans cette chambre, s’inquiéta Frédéric. Cette lumière ne te dérange
pas trop, Robert ?
On entendit,
pour la première fois, la voix altérée mais sublime de Robert Pioche :
- Je veux mourir
dans la lumière.
Pierre de la
Taupe nota, la gorge nouée :
- Et dire que
Robert Pioche va mourir comme Goethe. Mehr Licht ! « Davantage de lumière ! »
II
L’adieu à
Frédéric Virais
Quelques
instants plus tard, le médecin s’approcha de Xavier de Parouart
et prononça la phrase tant redoutée:
- La fin est
venue…
Robert Pioche
eut un sourire déchirant. Car il avait entendu, naturellement.
- Oui, il reste
un quart d’heure, bégaya le médecin, gêné.
Alors Robert
Pioche, d’un doigt tremblant mais fier, adressa un signe aux quelques personnes
qui entouraient son lit : à ceux qui devaient sortir, aux rares qui
pouvaient rester. Le médecin s’esquiva, tête basse. La science n’avait rien pu
faire, elle avouait son impuissance. Un curé se mit à tourbillonner autour du
lit, comme un vautour autour d’un macchabée.
- L’extrême
onction ?
- Dehors ! lui enjoignit Robert Pioche.
Il n’y eut
bientôt plus, au chevet de Robert Pioche, que Xavier de Parouart,
Frédéric Virais et Pierre de La Taupe.
A Frédéric,
Robert Pioche dit :
- Il advient au jeu
des échecs que le Roi demeure seul, face à toutes les pièces de l’adversaire.
Mes ennemis, ou ceux qui se voulurent tels, vont se réjouir. Je vais achever
d’être vaincu. Ils auront gagné. A mille contre un, à la fin, ils
auront triomphé d’un homme seul et désarmé. Je ne crois pas que ce
soit un très glorieux triomphe que le leur.
Frédéric
pleurait à chaudes larmes. Frédéric et Robert Pioche, il y avait vingt ans
qu’ils se connaissaient. Frédéric n’était pas un mauvais garçon. Au fond, il
aurait un peu voulu être Robert Pioche, mais il n’en avait jamais eu le courage
– ou peut-être, plus simplement, le talent. Il était devenu cinéaste,
peut-être, parce qu’il n’avait jamais su être complètement l’acteur de sa
propre existence. Frédéric avait croisé Robert Pioche quand ce dernier était au
faîte de sa célébrité : c’est-à-dire, au fond, quand il avait été le moins
lui-même. Et peut-être Frédéric, au moins au début, parce qu’il n’était pas
dénué d’une sorte de superficialité de cette espèce, avait-il seulement voulu
connaître ce Robert Pioche dont tout le monde parlait. Ensuite, ils étaient
devenus amis – ou ils auraient pu l’être, davantage en vérité que ce qu’ils
n’avaient été.
Grâce à Robert
Pioche, et encore aujourd’hui, Frédéric Virais n’aurait pas été seulement
cinéaste : il aurait été, pour une fois, acteur. Il bafouilla :
- Et dire que,
pendant toutes ces dernières dix années, je ne t’ai apporté aucune aide…
Robert Pioche
eut un geste miséricordieux de résignation.
- Oh ! Tu
n’as pas été le seul… Tu avais tes problèmes, toi aussi !
-
Tu étais souvent un emmerdeur, dit Frédéric. Tu étais
fatigant.
- Oui, convint
Robert Pioche.
- Mais voilà, le
moment est venu que je te le dise… Je n’ai jamais vu au monde quelqu’un qui
t’ait ressemblé. Robert, je voudrais que tu ne… que tu ne…
Frédéric Virais
fut incapable d’achever sa phrase : « que tu ne meures pas ».
Robert Pioche
dit :
- Allons,
Frédéric… Veille sur mes livres, puisque tu les as collectionnés.
I I I
L’adieu à Xavier de Parouart
Soudain, même Xavier de Parouart
sembla ému.
Xavier de Parouart, l’une des rares personnes auxquelles Robert
Pioche n’avait jamais eu besoin d’expliquer les choses. Ils se regardèrent. Les
vrais amis, comme les amants, n’ont pas besoin de beaucoup de mots.
Robert Pioche ne
répéta donc pas, à Xavier, qu’à l’issue de vingt années d’exil, d’injustice et
de misère, vingt années sans domicile, sans travail, sans argent, sans sécurité
sociale, vingt années pendant lesquelles il avait été privé des droits les plus
élémentaires, diffamé, caricaturé, persécuté, vingt longues années vécues en
paria et en miséreux, vingt années pendant lesquelles il avait subi la loi du
silence, il allait capituler – et cela, sans que personne sans doute ne lui
rende honneur. A quoi bon dire cela, et, surtout, à quoi bon le dire à
Xavier ? Personne, sinon Robert Pioche, dans la situation où il s’était
trouvé, n’aurait résisté aussi longtemps. Vingt ans. Vingt années pendant
lesquelles il n’avait pu compter sur aucune solidarité humaine,
amicale ou politique que ce soit. Robert Pioche n’avait pas eu droit
à un sou, pour manger. Il avait encore eu moins le droit, de la plupart, à une émotion.
Le monde moderne tout entier était malade dans ses cerveaux et dans ses cœurs,
voilà ce qu’il avait appris. Ceux qui avaient cru « penser comme »
lui (il n’avait jamais pensé, lui, comme personne : et surtout pas comme
eux) étaient perdus, ils ne devaient pas s’en prendre à qui les avait défaits
et supplantés. Ils avaient perdu, parce qu’ils avaient depuis longtemps
abandonné le champ de bataille. Ils avaient perdu, parce qu’ils avaient accepté
de se vider de la sève originelle.
Rarissimes et
presque inexistants, ceux qui ne l’avaient pas trahi, Robert Pioche, qui
ne l’avaient pas abandonné, oublié, frappé d’un coup de couteau dans le dos.
Parmi les amis de longue date, il y avait eu Frédéric, et Pierre de La Taupe,
et Xavier de Parouart, mais la liste s’arrêtait là.
Le plus atroce était
peut-être que le mourant, dans son lit, ne pouvait imaginer les propos de
Xavier de Parouart, quelques instants plus tôt, avait
tenus à Frédéric Virais, dans l’ascenseur, quand il avait demandé avec
désinvolture :
- Dans quelle
chambre meurt notre ami ? J’espère que ce sera vite fini. Parce que, à
midi, j’ai un rendez-vous.
Et dire que lui,
Robert Pioche, il voyait danser déjà, devant ses yeux, des ombres maléfiques.
Il soupira, avec une infinie noblesse:
- En capitulant,
je vais consentir aux uns et aux autres, qui m’ont pareillement haï, de se
réjouir. Leur infinie bêtise, à tous, m’a consterné.
Xavier de Parouart hocha la tête, en signe d’assentiment. Il savait,
ou il aurait dû savoir quelle était la fierté de Robert Pioche. Celle d’avoir
obéi à l’amour de la vérité, à sa liberté, au refus de tout embrigadement, au
rejet du travail. Celle d’avoir obéi aux idéaux de son enfance, à l’éducation
qu’il avait reçue, et à son destin.
Robert Pioche
allait entrer en agonie, d’un instant à un autre. Mais il sourit à Xavier de Parouart, car il avait confiance dans l’amitié sincère de
celui-ci :
- J’ai fait mon
possible. De nos jours, dans cette Europe où nous sommes nés, il n’y avait
peut-être plus rien à faire. Je ne lègue rien à personne, surtout pas aux épiciers
de l’idéalisme et aux anticonformistes autoproclamés. Je ne crois pas en
quelque postérité que ce soit, et je ne serai pas responsable de la mienne. Je
récuse les menteurs de profession, les mauvais maîtres d’un monde sans beauté
ni génie. Comme je récuse les lamentables andouilles auxquels des ignorants ont
eu intérêt à m’assimiler. L’Histoire, certes, ne suivra plus son cours, qu’elle
a interrompu depuis longtemps. Pourtant, la réalité reprendra la dessus. La réalité, et la Nature, auront le dernier mot.
Que l’on me distingue des bêleurs de la
mystification, mais aussi des sectaires, des frustrés, des convaincus d’avance.
Sans doute
Robert Pioche enviait-il secrètement Xavier qui, un instant plus tard,
sentirait sur sa peau la chaleur du soleil, et la caresse du vent.
Le temps
manquait. Tout avait été dit, au moins fallait-il l’espérer.
- Tu vois, je
capitule, dit Robert Pioche, comme s’il s’était excusé.
- La plupart des
hommes ont capitulé bien avant toi, déclama Xavier de Parouart
en feignant d’essuyer, sur son visage, une larme.
Les yeux bleus
de Robert Pioche restèrent secs, presque froids. C’était les yeux d’un homme
qui voulait entrer, debout, dans la mort. Xavier de Parouart
et Robert Pioche, ils avaient été – et tout le monde ne peut en dire autant.
Robert Pioche, qui, d’un instant à l’autre, serait un ancien vivant ; et
Xavier de Parouart qui, lui aussi, savait être un futur
mort.
Un gros plan sur
le visage de Robert Pioche aurait offert un spectacle pathétique. Les rictus de
douleur se multipliaient, la fièvre gagnait du terrain. Ses paroles devenaient
incompréhensibles, incohérentes, dénuées de toute signification.
Pierre de La Taupe s’écria :
- Notre malheureux ami Robert
Pioche délire. Il faut lui donner l’absolution finale !
C’était les divagations,
bien excusables certes, de la mort qui s’approchait.
Pierre de La
Taupe rappela :
- Notre amitié
est née, jadis, dans une cellule.
- Oui, répondit
Robert Pioche. Et je vais être le premier à m’évader de cette prison qu’est la
vie.
Des curieux étaient
venus présenter leurs condoléances. Ainsi, on entendait Jean Legrossier, un habitant du seizième arrondissement de
Paris :
- Seigneur
Jésus ! Je connaissais Robert Pioche. J’ai appris sa mort. S’il y a moyen
d’en savoir plus sur sa fin de vie et les circonstances de sa mort, je vous
serais reconnaissant de me le faire savoir.
Les plumitifs d’une malencontreuse
feuille de chou réactionnaire de province, Rognures des Gaulois,
débordaient de chagrin:
- Pourriez-vous nous fournir la documentation
dont vous disposez sur Robert Pioche ?
Marcel de Lalôdelouphoque,
le bien connu directeur du Bulletin rétinien, gazette paroissiale dont
la lecture était réservée aux borgnes de son village, fredonnait ses laudes
plates et burlesques :
- C’est avec tristesse, une fois, que
nous avons appris le décès imminent de Robert Pioche. Un abonné me demande, une
fois, comment se procurer son livre La Racontaine.
Que puis-je lui répondre, une fois ?
Un certain Paul Hideux-Gueux
demandait, avec une sensibilité exquise :
- Merci de m’indiquer la cause du
décès de Robert Pioche !
Fernand Gotrille
gémissait :
- J’ai toujours apprécié Robert Pioche. Je
vous prie de m’informer sur toutes les initiatives futures sur lui.
Diable !
Comment faisait-il pour « apprécier » Robert Pioche ? Fernand ne
s’était plus manifesté, par bonheur, depuis plus de dix ans. Il y a dix ans,
Robert Pioche lui avait proposé de lui vendre un livre. Fernand Gotrille avait répondu, dans un accès de colère :
- C’est moi qui décide quand je dois acheter
un livre .
- Diantre,
s’était émerveillé Robert Pioche, quel homme de caractère !…
Depuis dix ans,
cet improbable événement ne s’était pas produit. Fernand n’avait pas
« décidé » d’acheter un seul livre. Il jugeait probablement cette
lecture inutile afin de pouvoir « apprécier » encore davantage Robert
Pioche.
Un
autre anonyme verseur de larmes de crocodile adjurait le Ciel :
- Que l’âme de Robert Pioche désormais à l’abri
de la malédiction du Diable repose en paix dans le Royaume de Dieu Vérité !
Robert Pioche
s'alarma :
- Faudrait pas,
en plus, que mon âme soit vouée aux gémonies ? Ou aux flammes de la
géhenne éternelle ? Mais est-il vraiment nécessaire de me retrouver après
ma mort, dans le « Royaume de Dieu Vérité » ?
Quand Frédéric
Virais, Xavier de Parouart et Pierre de La Taupe
eurent l’un après l’autre disparu de son champ visuel, Robert Pioche sentit ses
forces l’abandonner :
- Je désire
rester seul avec Però… annonça-t-il.
La porte se
ferma lentement. Et, cette fois, la chambre fut strictement vide.
Ordre avait été
donné que plus personne n’entre, sous quelque prétexte que ce soit. Voilà. Nul
ne pénétrerait plus dans la chambre, sinon la Mort elle-même.
Requiem pour
Robert Pioche.
Après les
humaines condoléances, la humble consolation d’un chien.
IV
L’adieu au chien Però.
Ainsi Robert
Pioche demeura-t-il seul, avec le chien Però.
- Qu’as-tu cherché, Robert Pioche ? Un
homme ? demanda Però.
- Cela risquerait, de nos jours, d’être mal
compris.
- Cherchas-tu une femme ?
- Le monde moderne a abîmé les trop humains.
- Le monde moderne ne te plaisait pas ?
- « Tout ce qui est moderne me dégoûte »
(Robert Pioche, 1965). Cependant, mieux vaut être sucé par une femme qu’enculé
par mon époque.
- Tu eus la possibilité de choisir d’autres voies.
- Il n’y avait pas d’autre chemin, pour moi. Tels furent mon amour du drame, ma passion de l’échec, mon idée
de la beauté. J’ai pleuré d’amour pour les Astres du Désastre. Aristocrate du
cœur et de l’esprit, je suis le dernier des sensibles.
- Un jour fut, où tu n’étais pas seul.
- Au-delà de l’instant, la connaissance
détruit.
- Si chercher, c’est mentir : pourquoi
chercher ?
- Pour ma solitude d’après que la foudre a tonné.
- Tu ne regrettes rien ?
- Je suis né en 1960 : après la mort de la
dernière promesse de beauté. Mes mains de mort regretteront le Soleil.
- A quoi bon avoir agité une lanterne dans la
nuit ?
- Pour le bel gesto.
C’est là une lanterne trop réelle, espérer. « L’espoir, c’est bon pour les
cochons » (ma mère, dans sa jeunesse). Vaincre est écœurant.
- Seul acteur et seul spectateur, donc.
- Dénoncer la corruption, corrompre la pureté.
Entre les deux, les yeux qui auraient pu voir.
- Les femmes, des miroirs ? Un écho ?
- Des passantes. Je leur ai parfois prêté de la gentillesse,
et du goût. On m’a rendu peu ou rien. Les individualistes qui désirèrent forger
une communauté, par horreur du magma, le surent. Aimable ballet du peuple qui
fut : ses membres étaient doués d’une existence qui les dépassait.
- Les femmes, des romans ?
- Je plains qui perdit l’occasion d’en être un.
- Combien furent déchirantes ?
- « Les gens ont parfois l’air normaux. Au
bout de cinq minutes, on s’aperçoit que quelque chose cloche » (ma mère).
- Mieux les occasions perdues, ou saisies ?
- Le goût d’être nouveau, moi. L’extase de
renaître. Les beaux regrets. Ne pas croquer la pomme consent d’oublier qu’elle
eût été avariée.
- La liberté ?
- Pour qu’il y ait liberté, il faut qu’il y ait
choix. Des masses belles, naquirent les grands séducteurs. Le grand
séducteur hait tout ce qui est grégaire. Il pleure les papillons pas épinglés.
Mais s’il menace sa solitude, ne fût-ce que cinq minutes, déjà sa liberté lui
manque.
- Vivre, pour quoi ?
- J’ai 343 souvenirs sublimes, dont presque tous
remontent à mon enfance ; 49 douleurs ; et 7 instants de vie en
beauté. Voilà ce qui valut la peine. Les moments de mon cœur.
- Tu n’as pas tout dit, je suppose ?
- Je plains qui, en mourant, aura tout dit. Je
n’ai mis en danger que moi. Quand le docteur M. m’a chuchoté qu’il n’avait pas
beaucoup de visiteurs, ce fut un immense moment. Qui veut sauver sa peau et
préparer sa mort doit fuir et jouer. Il
a fui et il a joué, crois-moi. Moi aussi.
- La morale ?
- Si ce n’est mon éthique, qu’elle aille se faire
mettre !
- Ta lanterne tremble. Tu sembles ivre.
- Mon héroïsme fut ma façon de penser, mon
sentiment, mon histoire, ma terre et mes Dieux d’Europe, mon sang. Destin
incarné, guerre perpétuelle, pureté, grandeur et continuation du passé que
j’avais élu, émotion, au centre de mes rites. La vie comme totalité. La volonté
guidée par l’intuition. Ma liberté est hors d’atteinte. Dernier descendant des
Vieux Grecs, je me fis martyr et exilé. Dans un monde de mutants et dont
je n’admettais pas les protocoles, douceur amère que d’avoir été le dernier
Astre du Désastre. L’autel des Dieux fut renversé. L’humanité paiera.
- Fou, Robert Pioche ?
- Fou, qui meurt maître de sa folie.
- Quoi valut la peine ?
- Ce qui fut de passage, voilà ce qui demeure.
Immobile, éternel, intangible. Les nuages. L’enchantement était dans les
interstices. Le Vingtième et le suivant, vains siècles.
- Les femmes ? Prétexte à la lâcheté de ne
pas se suicider, ou au courage de vivre ?
- Certitude ou illusion, quelqu’une se souviendra
de ce qui fut – ou de ce qui ne fut pas. Et nulle ne sera empêcheuse de mourir
en dernier carré. Souvent, plus quelqu’un me fut proche, et moins il m’a connu.
- A qui adresser un salut ?
- Mélancolie du début de l’aprem.
Mélancolie du plein milieu de l’aprem. Mélancolie de
la fin de l’aprem. Telles furent mes trois
mélancolies. Au revoir aux aprems d’enfance, quand
les nuages s’écartaient ou passaient devant le soleil, et que le vent brûlait
ou rafraîchissait ma peau. Au revoir aux reflets, sur le pavé des rues, du ciel
qui s’éclaircit après l’orage. Puisque ma dernière heure est venue, je voudrais
me lancer à la poursuite de la lumière bleue. Pour la beauté du geste,
toujours. Il faudra trouver la force de partir. Combien sommes-nous
encore ? Qui sommes-nous ? Que transmettrons-nous ? Qui sera
soucieux de saisir le flambeau, de vérité ou d’ironie ou d’émotion, que nous
avons un instant tenu? Quand le moment sera venu : quel moment,
Grands Dieux ! Mourrons-nous sans héritiers ? Perdu pour perdu, je
serai seul à lancer ma dernière bataille, la der des ders. J’ai fait ce que
j’ai pu. Je me suis bien amusé. D’accord et tant pis. J’aurais pu écrire et
dire davantage. Mais rien n’a plus d’importance. Tout est fini depuis
longtemps. Les Dieux savent.
V
Les rots des Blancs Ruts.
Les amis de
Robert Pioche attendaient, dans le couloir, l’instant fatal. L’un d’eux, dans
quelques instants, serait chargé de constater la mort. On recouvrirait Robert
Pioche d’un linceul.
Xavier de Parouart, lui, s’était pourtant déjà éloigné de l’hôpital.
Il avait joué son rôle, voilà tout, un rôle qui - en vérité - ne lui plaisait
pas, celui de l’ami de Robert Pioche.
Xavier jeta un
coup d’œil à sa montre. Il se pressait vers quelque rendez-vous galant et, ce
matin, décidément, il n’avait que trop perdu son temps. Il était allé à
l’hôpital, oui, parce qu’il s’y était engagé. Mais, maintenant que tout était
fini, il était soulagé. Il se trouvait déjà sur le boulevard de Montparnasse.
Il était célèbre, parmi ses connaissances, pour ne jamais acheter de journaux.
Un peu cleptomane, il préférait les subtiliser. Cependant, son attention fut
alertée par les têtes d’enterrement de plus en plus prononcées des gens. En son
for intérieur, il badina :
- Tant de
tristesse, ce ne doit pas être pour la mort de Robert Pioche, tout de
même ?
Certes, c’eût
été relativement étonnant.
Xavier héla un
marchand de journaux :
- Hep ! Le Démon !
Le vendeur
s’exécuta et lui tendit l’édition spéciale du légendaire quotidien matinal,
dont l’encre était encore fraîche.
Xavier de Parouart n’en crut pas ses yeux.
Maintenant, il
courait, à perdre haleine, en secouant ce journal comme s’il se fût agi d’un
drapeau, vers l’hôpital. Il n’avait pas même lu en détail les articles
consacrés à l’événement. Il lui avait suffi de lire le titre, à la une du Démon,
sur cinq colonnes.
Il
s’égosillait :
-
Bob ! Bob !
(Xavier avait
été le seul à surnommer ainsi Robert Pioche).
Xavier de Parouart courait. C’était une course contre la montre. Le
Temps, impitoyable, fuyait. Chaque seconde pouvait être celle de la mort de
Robert Pioche. Et Xavier courait, trottait, cavalait. Il bousculait les
passants, les piétinait et enjambait leurs corps.
- Bob ! Ne
meurs pas ! Encore cette fois-ci, ne meurs pas ! Attends !
Encore un instant !
Il fallait qu’il
parle, un instant encore, à Robert Pioche. Il le fallait absolument.
Mais le
malheureux Robert Pioche luttait, là-bas, dans la solitude d’une chambre,
arc-bouté à la frontière ultime d’entre la vie et la mort.
Parvenu sous les
fenêtres de l’hôpital, Xavier de Parouart se mit à
hurler de plus belle. Ses cris montaient dans l’air de cette dramatique matinée
de printemps. Robert Pioche avait toujours pensé qu’au jour de sa mort,
personne ne viendrait à son enterrement, et que sa tombe serait vite oubliée.
Quiconque rendrait visite à sa sépulture la trouverait couverte de crachats. Ou alors, cette tombe serait un véritable urinoir public.
Or, l’incroyable aveu que venait de faire Le Démon changeait tout.
Peut-être…
Ce soir,
songeait Xavier, aux obsèques de Robert Pioche, des dizaines de milliers
d’inconnus se presseraient en pleurant, et en recouvrant sa fosse de dizaines
de milliers de roses. Des jeunes filles hystériques se jetteraient par terre,
suppliant d’être ensevelies vives avec lui. Des ligues de vertu enverraient des
délégations officielles pour lui présenter, à titre posthume, leurs excuses. Le
Président allait décréter, peut-être, des funérailles nationales pour Robert
Pioche, une semaine de deuil…
Enfin, Robert
Pioche aurait tant d’amis !
La ville de Paris
était immergée, depuis un instant, dans la plus profonde et sincère
consternation. Les citoyens étaient plongés dans la lecture du Démon.
Ils écarquillaient les yeux. Ils lisaient, relisaient, répétaient, syllabe
après syllabe, l’incroyable information. Ils en étaient tantôt aphones, tantôt
bègues d’ébahissement. On dénombrait, et c’était dramatique, des centaines de
crises cardiaques simultanées, dans tous les milieux, sans nulle
discrimination : dans les milieux politiques d’un bout à l’autre ;
dans tous les lieux de culte des trois grandes religions ; dans les
milieux de la presse, du cinéma, des chirurgiens, des avocats, des marchands de
fripes, etc. ; dans les milieux parlementaires, judiciaires,
policiers ; et jusque dans ceux de la chanson. Strictement personne n’était épargné. C’était
une hécatombe. Comme si un missile atomique avait centré, en plein cœur, les
fondements de la société moderne et contemporaine. L’Occident venait de
crouler, exactement comme le ferait une basilique dont la clé de voûte aurait
été dynamitée ! C’était - comme le lecteur l’aura aisément compris - une
ahurissante catastrophe. Ils étaient tant et tant à gémir amèrement, à
s’arracher les cheveux, à se mortifier. En effet, tout l’univers mental des
masses, tout ce en quoi elles avaient cru et voulu croire tout au long de leurs
vies, tout ce dont elles avaient été abreuvées dès le berceau, toutes les
convictions, toutes les croyances, toutes les superstitions venaient de
s’écrouler, en une seule et même seconde. Il n’y avait plus de croyance,
d’espoir, de morale, de révélation : et même plus la rassurante certitude
d’être bons.
Robert Pioche
était-il mort ? s’interrogeait quant à lui Xavier
de Parouart.
La rumeur
s’enflait.
On eût dit qu’il
neigeait de l’incrédulité sur le monde. On entendait des inconnus, le visage
blême de stupeur, se héler. Rue Blanche, deux passants descendirent de leurs
vélos bleus. Monsieur Blanchemorue apostropha
Monsieur Régis Blancheforge :
- Vous avez
entendu ?
- Oui !
- Mais c’est
vrai ? Bon sang, ce ne peut pas être vrai ?
On sentait, dans
chacun de ses pleurnichements ivoirins, le drame de Monsieur Blanchemorue. Ils étaient si sympathiques, Monsieur Blanchemorue et Monsieur Régis Blancheforge,
et leurs vélos bleus. Leur dialogue ressemblait à un rut : à un rut blanc,à un blanc rut !
- Hélas si,
c’est officiel !
Officiel !?
répéta effaré Monsieur Blanchemorue.
-
Officiel !
- Mais alors, le
Bien… le Mal ? Et que deviendra donc notre ami Manuel Dumieux,
qui était si flatté d’avoir découvert l’existence du Pire ? demanda
Monsieur Blanchemorue dans un nouveau blanc rut.
Le Sieur Régis Blancheforge se remit à pédaler sur son vélo bleu, non sans
avoir roté :
- Oh… Monsieur Blanchemorue, je ne sais que vous dire. Vous en tirerez
vous-même les conclusions, les blancs ruts qui s’imposent… !
Monsieur Blanchemorue était opalin comme eût été blafarde une morue
incolore. Il s’efforçait, lui aussi, de refuser l’évidence. Mais hélas, c’était
cause perdue. A la lecture du Démon, de toutes parts, ça hurlait de douleur.
Tout s’emplissait de rots et de ruts blancs, de blancs ruts et rots. C’était un
tsunami intellectuel, idéologique, historique sans précédent, partout dans
Paris. Mais il en allait rigoureusement de même dans le monde entier. De Buenos Aires à Stockholm, de Pékin à Tombouctou, de Trifouillis-les-Oies à New York, des lamentations éperdues
répandaient, sur l’univers entier, leurs litanies. Cela brisait le cœur. La
nouvelle, en caractères énormes, remplissait toute la première page du Démon,
de L’Objectif, de La Vérité. Tous les organes de presse, sans
exception, préparaient des éditions spéciales, eux aussi. On s’attendait à des
tirages colossaux.
Une aveugle
supplia Xavier de Parouart :
- Monsieur, je
suis non voyante. Lisez-moi l’article du Démon à voix haute, je vous
supplie !
Xavier de Parouart s’empressa de lui obéir, et lut :
Ce matin, le Super-Gouvernement
des Elus, réuni en séance plénière du Parlement, toutes Chambres mêlées, a
convoqué trente mille journalistes du monde entier, ainsi que plusieurs
centaines de milliers d’autres journalistes en vidéo-conférence,
pour annoncer, en direct sur toutes les chaînes mondiales de télévision, une
nouvelle d’une portée colossale. Avec des larmes dans la voix, le porte-parole
chargé de lire cette déclaration officielle, contresignée par tous les chefs
d’Etat du globe, s’est acquitté de sa tâche malgré six évanouissements. Ont
ainsi été expliquées, de façon définitive, les raisons pour lesquelles, depuis
tant et tant de décennies, il avait été indispensable et nécessaire que la
libre opinion publique, d’un bout à l’autre de la planète, et cela grâce aux
œuvres conjointes des Ministères de l’Humour, de la Saine Morale et du Bon
Choix, soit convaincue de l’…
A l’improviste,
Xavier se tut.
- Eh bien ?
exigea l’aveugle. Continuez votre lecture ! Vous
alliez dire : soit convaincue de l’atroce décès de Robert Pioche…
N’est-ce pas ?
- Euh… Je
voudrais tant poursuivre ma lecture, je vous le jure, chère Madame ! Mais
un mal entendant vient de m’arracher le journal que j’étais en train de
vous lire !
- Vous voulez
dire un sourd ? interrogea la non voyante, d’un
ton acide.
- Se peut-il que
Robert Pioche soit déjà mort ? s’interrogeait
Xavier.
Les radios ne
parlaient pas d’autre chose, et les automobilistes à l’écoute avaient été
tellement estomaqués que le trafic routier était interrompu, tous les dix
mètres, par des accidents mortels. Les télévisions, toutes chaînes confondues,
avaient elles aussi interrompu leurs émissions habituelles et transmettaient en
boucle, tandis que les journalistes, par centaines, avaient déjà choisi la voie
de la fuite, des démissions mais, plus volontiers, du suicide collectif.
Plusieurs ministres avaient abandonné leurs ministères. A la vérité, tout le
gouvernement avait fui, disait-on, et, chose encore plus étrange, il en allait
de même dans tous les pays d’Europe, et du monde. On craignait que des
millions de gens, à Paris, et même en
province, ne descendent dans la rue en invoquant – à
titre posthume, toujours – Robert Pioche. Les écoliers déjà brûlaient, dans
leurs écoles et jusque dans les maternelles, des monceaux de livres ; et
les étudiants faisaient de même, dans la Cour d’Honneur de la Sorbonne, aux
cris de :
- Plus jamais
ça !
Des écoliers, en
route pour quelque important et nécessaire pèlerinage culturel - ou bien, au
contraire, ceux qui en revenaient - avaient botté les fesses à leurs
enseignants, aux cris inexplicables de :
- Tiens !…
Prends mon pied au cul, et surtout… n’oublie pas !
C’était un
indescriptible chaos. Le mécontentement populaire était démesuré. Des gens de
tous âges, de tous sexes, de tous milieux, avaient amassé des bidons, qu’ils
cognaient furieusement les uns contre les autres afin d’exprimer leur courroux
démocratique. Les historiens, un jour, appelleraient peut-être cela la
révolution des bidons. Quant à Xavier de Parouart, il
tenait toujours des propos que, la veille encore, on eût dénoncés comme
incohérents:
- Bob !
Bob !… Edition spéciale !… Le Démon !…
On respirait la
cruelle atmosphère d’une fin de siècle, d’une fin de cycle ; et, dans une
telle atmosphère d’adieux, donner un peu de bonheur s’avérait indispensable.
Ainsi, des humoristes, des chansonniers, des rappers
blacks et beurs de la banlieue, sur le trottoir, sourirent à Xavier de Parouart et se mirent à danser gaiement autour de lui.
Naquit, spontanément, un rap endiablé, d’une allégresse contagieuse.
Atroce nouvelle,
excellente nouvelle ? C’était selon.
Et là-haut, dans
la chambre d’hôpital, Robert Pioche, ignare de ce qui était en train de se
passer, ne cessait de trépasser.
Là aussi, atroce
nouvelle, excellente nouvelle ? C’était selon.
Quelqu’un
s’interposa :
- Non, M. de Parouart, vous ne pouvez pas entrer!
- Ca suffit, vos
histoires ! rétorqua Xavier.
Et se frayant un
passage à travers les journalistes de CNN, il enfonça la porte de la chambre
qui, au demeurant, était depuis longtemps largement ouverte. Puis Xavier de Parouart se précipita vers le lit de l’agonie et du glas de
Robert Pioche. Las. Il était trop tard.
Robert Pioche,
une main posée sur le cœur, serein, semblait déjà raidi par le grand froid de
la mort. Le défunt avait l’air d’un enfant innocent, on eût dit qu’il
sommeillait. Sur ses lèvres, flottait un sourire d’une ironie et d’une
béatitude infinies.
- Et dire, ô
Robert Pioche, soupira Xavier de Parouart en
s’adressant à ce cadavre, que tu es mort sans avoir su !
Les sanglots de
Xavier de Parouart jaillirent, bouleversants, face à
la pouilleuse dépouille de celui que, un jour, on avait appelé Robert Pioche.
Le cri de Xavier
de Parouart s’éleva, attendrissant :
- O Robert Pioche ! Et dire que tu allais devoir te contenter que ta
mort soit signalée, dans la rubrique nécrologique de quelque feuille de chou,
en deux lignes!
Trois fois,
Xavier de Parouart, Evangéliste de la Bonne Nouvelle,
répéta son invocation, digne d’un chœur funèbre de l’Antiquité :
- O Robert Pioche ! O Robert Pioche! O Robert Pioche!
Atroce nouvelle,
excellente nouvelle, celle de la mort de Robert Pioche? C’était selon.
VI
Le mot de la fin
- Et dire, ô
Robert Pioche ! poursuivit Xavier, que tu auras
été le seul à ne pas savoir la surprenante et terrifiante nouvelle qui vient
d’ébranler et de bouleverser, aujourd’hui, le monde entier !
Robert Pioche
s’esclaffa.
Il se tenait le
ventre.
- Je n’en peux
plus ! confessa Robert Pioche. Je n’arrête pas de
mourir de rire ! Putain, mais qu’est-ce que c’est que ce scénario à la
mords-moi le nœud ?
Frédéric Virais,
derrière sa caméra, ronchonna :
- Merde,
alors ! Coupez !
Quelques semaines
plus tôt, les amis avaient eu l’idée de faire tourner par Frédéric Virais - le
plus doué, le plus récent représentant du néo-réalisme - un film surréaliste de
pure fiction, intitulé La chambre (d’hôpital): le trépas d’un homme
accompagné, jusqu’à l’heure de son dernier soupir, par ses amis.
Frédéric Virais
répéta, avec irritation :
- Coupez !
Jusque-là, c’était du tout bon ! Mais il faut refaire la dernière scène!
Sans éclater de rire, nom de Dieu ! Putain, on est au huitième et dernier
jour du tournage ! Et, au huitième et dernier jour, vous voulez quand même
pas me couper mon film ?
Pierre de la
Taupe, lui, avait l’air littéralement consterné. On s’inquiéta :
- Ce n’est pas
si grave que ça, il faut juste tourner de nouveau la dernière scène !
- Mais il ne
s’agit pas de ça ! se fâcha Pierre de La Taupe.
- Et alors, de
quoi s’agit-il ?
- C’est pas possible ! C’est enrageant ! Mon film
est foutu ! Nous allons faire un navet. Ca va être un véritable
four ! protesta amèrement Frédéric Virais.
- Comment ça,
notre film est foutu ?
- Foutu !
Regardez-moi ça : la réalité dépasse la fiction !
- Comment
ça ? Comment ça ?
-
Regardez ! Je viens d’acheter le Démon !
Pierre de la
Taupe était véritablement hors de lui. Il lança, sur la table, l’édition du
matin du Démon.
Pas celle du
film de Frédéric Virais. Non. La vraie ! La vraie de vraie édition du
matin du Démon !
La vraie de
vraie édition du Démon apportait, en effet, précisément la même nouvelle que
celle que s’apprêtait à inventer le film de Frédéric Virais. Wall Street et toutes les Bourses
mondiales venaient, par malheur, de s’écrouler. Les gouvernements d’Occident
étaient tombés. Les citoyens jetaient, par leurs fenêtres, un peu tout ce qui
se présentait à eux : leurs télévisions, pour commencer, qui implosaient en se
pulvérisant sur le goudron ; mais aussi des collections entières de journaux ;
et leurs bibliothèques, et leurs vidéothèques ; et tant de beaux livres pleins
d’histoires à raconter aux enfants ; et des best seller absolument remarquables
qui avaient été vendus à des millions d’exemplaires, au XXe siècle ; et tant de
grands témoignages littéraires extraordinaires de ce qu’avait été la fantaisie
extrême de ce même siècle ; ils se
débarrassaient de leurs stylos à bille, de leurs réserves d’insecticide, de
tonnes de médicaments utiles à améliorer la mémoire, ils jetaient absolument
tout et n’importe quoi. Il était très dangereux que des gamins se débarrassent
de leurs modèles réduits de trains, les grands-mères de leurs pyjamas et de
leurs produits anti-mites, les musiciens de leurs violoncelles, les ménagères
de leurs vieilles gazinières et de leurs modernes fours à micro-ondes. Bref,
des dizaines d’objets, en vrac, au hasard – et qui n’avaient pas le moindre
rapport les uns avec les autres.
- Hélas !
s’exclama Robert Pioche littéralement accablé et terrassé de douleur par un
spectacle aussi curieux et incompréhensible.
- En effet,
confirma Frédéric Virais. Notre film n’existera jamais ! Le public
penserait qu’on le chambre ! Pas question de se payer sa tête !
- Quelle poisse,
punaise ! Il faut quand même qu’on trouve une solution !
- Enfin, tu n’es
pas mort, Robert Pioche ! Ca aussi, c’est une bonne nouvelle !
Non ? demanda Xavier.
Robert Pioche se
démaquillait et, peu à peu, de pouilleuse dépouille qu’il était un instant
encore auparavant, ressuscitait comme par miracle.
C’est Xavier de Parouart qui eut, pour tous, un
mot d’encouragement final :
- Il va falloir
écrire un nouveau scénario, voilà tout. Allons, au boulot, les gars ! Et
que ça gaze !
Olivier Mathieu
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Nouvelles Littéraires