MARIE DE VIVIER
CENT PAGES D’AMOUR,
LETTRE A
UN PETIT GARCON.
Texte intégral du bref roman Cent
pages d’amour, par Marie de Vivier, roman (95 pages) imprimé par
l’Imprimerie Vitrant (Villiers-le-Bel), dépôt légal 4e trimestre
1971, copyright Marie de Vivier 1971.
Nous avons reproduit systématiquement
l’orthographe et la ponctuation de l’édition originale, même quand nous
n’étions pas d’accord avec celles-ci.
Nous n’avons corrigé que les deux ou
trois erreurs typographiques les plus manifestes.
Entre crochets, en outre, on trouvera enfin
quelques corrections manuscrites apportées, dans l’exemplaire que nous avons
utilisé, par Marie de Vivier.
MARIE DE VIVIER
CENT PAGES D’AMOUR,
LETTRE A
UN PETIT GARCON.
« Dedans mon livre de pensée,
J’ai trouvé, écrivant mon cœur,
La vraie histoire de douleur,
De larmes toute enluminée »
(Guillaume de Lorris.)
Ils
te demanderont peut-être :
-
Quel enfant
avez-vous été ? D’où venez-vous ? Pourquoi avez-vous fait cela ?
Voici, mon chéri, la réponse.
J’ai sous les yeux un sachet rose où se détachent
en noir ces mots :
-
Laughing Bang.
Dans ce sachet un disque,
et sur ce disque un fou-rire. D’entendre rire un peu
de coton rose, tu riais, par contagion.
Me souvenir
toujours de ce disque. Et qu’un enfant c’est d’abord cela : une cire et un
écho.
Toujours me
souvenir de toi à l’état pur, du temps où tu aurais pu devenir un autre, mille
autres. Quand tu étais intact de toute imprégnation étrangère, de toute
aliénation.
A cause, dans ma poitrine, d’une
petite cheminée qui tire mal, mes images de toi n’y sont pas en sécurité. Elles
peuvent avec moi y sombrer pour toujours. Vite les fixer noir sur blanc.
Te voici surgi étonné, curieux, l’œil
ouvert sur le monde hostile et périlleux. Clinique, couveuse, ambulance, hôtel,
jardin interdit, une seule couveuse pour deux bébés, puis deux couveuses :
première séparation, première amputation, premier chagrin peut-être.
On voudrait pouvoir avertir les
tout-petits de la férocité du monde. Trouver les mots pour leur dire :
« Ici poison », leur offrir au biberon un univers aseptisé.
Ils sont à toi, les souvenirs d’avant
toi. Comme le cri du merle réveille en nous tous les printemps passés, ainsi un
chant ressuscite le temps de ton annonciation :
-
D’amour l’ardente
flamme…
Qui chantait ? Ta mère, de sa
voix fêlée ? Elle ? Moi ? Nous toutes ? Ai-je entendu le
chœur des anges ?
A toi aussi, cette conversation, -
s’il est vrai que les mots qui ont été prononcés avant notre naissance pèsent
sur nos destins. Ces mots tombaient de haut sur moi, obnubilée par des mains
d’homme qui me déplaisaient. Autour de nous les Reines de France et au loin une
pièce d’eau. Un décor choisi, sans témoins. Subjuguée j’entendis que :
l’amour est bénéfique aux filles ; qu’un enfant, c’est une assurance-amitié. Sûrs d’eux, bien préparés, les mots
faisaient de moi une obligée, et du responsable un bienfaiteur. Puis ce
généreux donateur se déclencha, laissant tomber le mot de la fin :
- Cet enfant naîtra dans des
conditions optima.
Ponce Pilate se lavant les mains de
son propre sang. Et s’en battant l’œil, de son sang.
Plus tard, il appellera ce monologue «
On n’oserait plus marquer de
Alors je sentis naître en moi des
bras, comme des ailes. Qui voulaient d’ouvrir, se refermer. Je me demandais
comment tu serais, de quelle couleur tes yeux, tes cheveux. Je te prévoyais
noir, tu fus blond, et je t’ai aimé noir et blond. Je t’appelais mon bébé. Je
voulais être à la fois grand-mère et père.
Quand le médecin, ayant examiné ta
mère, me fit des doigts un signe furtif : « Deux », et comme
elle se rhabillait, je murmurai :
-
Ne lui dites pas.
-
Il faudra bien qu’elle
sache.
Elle sut, et au retour, alors que je
pensais à tricoter une seconde layette, deux larmes coulèrent sur ses joues, et
elle a dit :
-
Comment vais-je
faire ?
C’était déjà si difficile ainsi.
Un matin d’août, je lui portai des
aliments sans sel. Son buffet était vide ; elle semblait se désintéresser
de se nourrir. C’était son anniversaire et elle était sans visite ni lettre.
Peu après elle vint s’installer chez
moi, et dans mon lit.
Deux infiniment petits ont lutté pour
éliminer des millions de leurs semblables. Où un seul a ordinairement la
victoire, vous êtes sortis à deux, vainqueurs du marathon. Ex-aequo.
Qui dit que les enfants ne demandent pas à naître ? Ils adorent la vie, au
contraire. Ils ne demandent pas, ils exigent, ils ordonnent. Ils participent ;
sans eux rien ne se ferait. Tua s voulu vivre, petit candidat invisible, ta vie
tu l’as de haute lutte agrippée. Quel souvenir gardes-tu de tes mois de
compagnonnage ? Rivaux, égaux, amis ? As-tu connu ta perte, au départ
du Jumeau perdu ? As-tu éprouvé le deuil de cette vie chaude de la tienne,
Castor arraché à Pollux, Narcisse arraché à son
reflet ?
Quand vous fûtes annoncés d’imminente
façon, je chantai le Divin Enfant et ce fut Noël en octobre. Oui, l’Enfant, deux
en un. Je te vis le premier, étendu sur un oreiller, ton visage était plat et
incolore, ta bouche démesurée, vilain « préma ».
Tu criais parce qu’on t’avait piqué. Peu après, ton frère inerte suffoquait au
même endroit mais ne criait pas : il cherchait son souffle.
Chez lui la beauté va s’éteindre
rapidement, sur un visage condamné, comme le soleil couchant arrose la terre de
splendeur. En guise d’adieu passa sur lui, non l’ombre de la mort prochaine,
mais sa lumière, suave expression sur laquelle on fermera le cercueil léger.
A qui a-t-on tranché la gorge ?
Lequel sans protection fut torturé ? Je te reconnaissais à ton souffle
aisé, mais les soigneuses vous confondaient, inscrivaient sa fièvre sous ton
prénom, puis retournaient à leurs tricots.
Dans la chambre stérile où j’avais le
droit de vous voir deux fois le jour sous surveillance, tu t’agitais et il
gisait. Je n’entendis jamais sa voix. Comme il suffoquait de plus en plus, on
décida le transfert à l’hôpital où je vous accompagnai en ambulance au son de
la corne d’alarme, et j’étais si étourdie de fatigue et d’inquiétude que je
demandais pourquoi nous sonnions à la mort.
Quand on vous avait enlevés à votre
mère, sans lui permettre un contact, un baiser, dans la chambre dont on avait
ôté les deux berceaux, elle avait protesté faiblement :
-
Je n’ai rien eu.
Non loin, des bébés vagissaient, que
leurs mères allaitaient et voyaient d’heure en heure ; des pères allaient
et venaient.
Il lui avait suffi, pour vous aimer,
de vous apercevoir au réveil de la narcose, de voir vos regards innocents,
surpris de se trouver là, dans la vie inconnue, - pour faire d’elle cette
Effrayée qui redoutait l’appel du téléphone. Entre elle et vous, je fus le
lien. Courant Paris dès l’aube, par les boulevards périphériques, - de chez moi
à la clinique, où elle tirait son lait au moyen d’une pompe électrique qui
remplaçait vos lèvres, feignant de s’amuser du bruit , - puis de la clinique à
l’hôpital, un hôpital, ensuite deux hôpitaux, comme il y avait eu une puis deux
couveuses. Porteuse de lait et de nouvelles, je courais, je tournais en rond.
Quand l’état de ton frère s’aggrava,
je mis, au téléphone, l’accent sur toi :
-
Celui-là va bien.
Celui-là.
Tu étais « le petit
Bichat », il était « celui de Bretonneau ». puis l’intervention d’urgence,
« rien qu’une investigation », une exploration dans la gorge de ce
kilo de chair et de peur. (Il
suffoquait, il a fallu faire vite, pas d’œsophage peut-être, on a voulu
savoir). Puis l’annonce du succès, mais l’enfant poignardé et visites interdites :
-
Pas un spectacle
pour une grand-mère.
Puis la fin, seul, au petit jour, dans
sa cage de verre. A-t-il seulement reçu, de la vie, un sourire ? Et mes
bras, prêts pour lui, sont retombés, ballants.
O Mort inhumaine d’un tout-petit qui
tendait en vain vers sa source. Double élan interrompu. Mort à jamais
pitoyable. Sans intercession, sans défense. N’était-il pas le champ
d’expérience idéal, cet enfant présumé peut-être superflu, né pour être repris
à deux femmes désemparées ?
Je chéris cet enfant par la mort
sauvegardé. Qui avait tes traits et ton masque. Et ta bouche délicate et ton
expression navrée.
C’était un bébé parfait, qui aurait pu
porter ton nom.
Et je revois le visage d’ange, comme
ton propre visage qu’on eût mis au cercueil. Aussi blanc que le papier-ouate qui, dans la minuscule boîte de sapin blanc,
lui servit de suaire. Visage bandé, ensanglanté, né pour souffrir cinq jours et
mourir. Petit vainqueur vaincu, pauvre petit cobaye, Rhésus.
L’homme de la morgue, détournant les
yeux, m’a dit :
-
Il n’en restera pas
plus que d’un squelette d’oiseau.
(Ange au calice, de quoi t’a lavé le
baptême ? De quelle faute, mon tout-petit ?)
Aussi semblable à toi qu’un reflet dans le miroir, je me souviens de ton
Jumeau. Lui ton double. Lui ta moitié. Je l’invoque et lui parle t je le crois
puissant dans
Tu crois te souvenir de ta vie
prénatale. Tu dis « je » et tu dis « lui ». Mais qui était lui,
qui, toi ? Même visage et deux prénoms, même naissance mais vie et mort,
c’est en naissant que vous avez différé.
On s’est transmis la nouvelle
d’écouteur en écouteur, chacun confiant à l’autre le soin d’informer ta mère.
Mais elle savait : l’enfant qu’elle n’avait pas « eu », l’enfant
partirait sans elle, nanti d’un regard maternel.
Clinique, hôpital, je refis la ronde
des chevaux de bois autour de Paris. Tournez, tournez. Tremblant pour toi, dont
la moitié était perdue sans qu’il nous ait été permis d’intervenir, - je mis
mon espoir et ma foi dans les offrandes. Je compris qu’aux baptêmes, ce ne sont
pas des dragées qu’on jette à la volée, ce sont des sacrifices, c’est de la
magie qui opère. On jette au dieu Moloch des couleurs et du sucre. Chaque jour
j’inventai un cadeau. Un pétale de fleur pour un gramme d’enfant. Une praline
pour un peu de joue. Pour que ma fille ne doive pas dire, en laissant retomber
une seconde fois l’écouteur :
-
Je n’ai rien eu. Ils
ne m’ont pas connue.
Je voulais chaque jour m’entendre
dire :
-
Mais oui, celui-ci
sera sauvé.
Chaque jour après la ronde autour de
Paris, l’escalade de l’escalier vers toi, à l’hôpital.
Et tout de suite la question qui
m’obsède :
-
Il vit ?
Au bout d’un temps :
-
Bien sûr qu’il vit.
Rien ne le menace.
Pour moi, si, quelque chose te
menaçait : la mort de l’Autre, la mort du Même.
A l’heure du sein, tu aspirais ce que
te proposaient des mains étrangères. Je te revois, petit goulu, menotte crispée
et la bouche remuante.
Je revois la soigneuse qui laissa choir
le lait que je t’apportais, tiède encore. De sa réaction :
-
Si vous croyez que
ce lait vous suffit. C’est bien pour vous faire plaisir qu’on le lui donne.
Drôle de plaisir. Et pourtant oui.
Courir vers toi, te voir à travers une vitre, voir tes cheveux et ton bracelet
d’identité, c’était le seul plaisir possible.
-
Descendez de cette
chaise. Allez tomber.
Bon, j’obéissais, inquiète. Pourquoi
dans ta couveuse cette couverture ? Grossissais-tu ?
-
Demandez au docteur.
Mais le médecin était absent, ou
occupé, et je te laissais seul entre les mains de celles pour qui « Il
vit ? » n’était pas « la » seule question. Et je croyais
Je vivais dans le cœur de ta mère.
Je vivais dans tes poumons.
Ta mère, à sa sortie de clinique,
réintégra ma chambre, ensuite tu sortis de ta petite boîte inquiétante et il
fallut aviser. Son pavillon de banlieue était inchauffable l’hiver, et ma chambre
trop exiguë. Tous les hôtels te refusaient. Les hôteliers prétendaient que les
bébés crient :
-
Pas le nôtre,
protestions-nous.
Ils s’entêtaient :
-
Tous les bébés.
Enfin un « quatre étoiles »
t’accepta conditionnellement : tu serais exceptionnellement silencieux,
comme inexistant. Moyennant quoi on te concéda une chambre obscure et petite,
donnant sur cour et poubelles. Quand on te portait devant l’étroite fenêtre, tu
cillais ébloui. Chaque fois que je vois un enfant rire sous le ciel, je revois
cette chambre. Chaque fois que je vois des enfants s’ébattre sur des terrasses
fleuries, je revois cette chambre.
Malgré nos promesses, tu pleurais
beaucoup et fort. Et ce fut l’occasion de nos premières querelles. Mais quand,
délivré de tes langes, je te déposais sur le lit, tu gazouillais mezza voce, tu
« répondais » déjà, petit d’Homme. Sans coordination tu gigotais,
puis, remis au berceau, tu souriais aux anges, tu riais en songe aux éclats.
Quand, après le mystérieux ramage et
le plus mystérieux plaisir, tes lèvres, sans motif, se mettaient à frémir,
orageuses, je t’exhortais au silence, te proposais des sucettes que tu
recrachais indigné, et si tu prétendais crier encore, je faisais de cette
sucette un bouchon. Allons, ferme ton petit bec rose. Puis tu t’apaisais dans
mes bras, tandis que je te chantais « Colas mon p’tit
frère », me gardant de parler de celui qui dans la chanson « fait en
bas du chocolat ».
Il te rendait, celui-là (pour éviter
le désespoir et son scandale), des visites gourmées, près du seuil, au bord
d’une chaise, toujours pressé de partir, toujours appelé ailleurs, par des
choses plus importantes. T’en souviens-tu ?
Toi déjà conscient de tant de
choses : l’orné, l’uni, le divers et le monotone, la clairière et le
sous-bois, l’immobilité, le mouvement, toi qui riais d’une clarté, ruais dans
ton landau quand nous nous arrêtions trop longtemps, et nous appelais avec
autorité d’un bout de la chambre à l’autre : « Hé ! ».
Il devait offenser ton être attentif
et sensible, cet homme distrait qui se détournait de tes bavoirs. Qu’as-tu fait
de ces impressions premières, toi perspicace, à l’âge où toute impression
compte et demeure, même oubliée ?
« La
plus grande terreur de l’enfant est de ne pas être aimé. Il craint plus que
tout au monde d’être repoussé. Chacun l’a été, à un degré plus ou moins
grand : de là naît la colère ».
(Steinbeck).
« Un
enfant, se voyant refuser l’amour qu’il demande, donne un coup de pied au
chat ».
(Steinbeck).
« Vous
ne savez pas ce que c’est d’échanger les lieux où vous avez passé votre enfance
pour des royaumes inconnus et des climats malsains ».
(Lewis).
A cinq mois ta mère te ramena chez
elle, dans le « pavillon de garde » inconfortable au fond d’un beau
jardin, d’une banlieue résidentielle où chaque famille vit protégée par des
haies, des chiens, des tessons de bouteille. Vous n’étiez pas là de cinq
minutes que le propriétaire vint vous signifier votre congé. C’était un
bien-pensant, protecteur de
Ta mère obtint un délai, le temps de
trouver un appartement introuvable, et tu pris possession du beau jardin Vieille-France, gazons choisis, sentiers peignés, arbres
centenaires, et portique où s’ébattaient, chez eux, d’autres enfants.
Tes réveils étaient semblables à l’épanouissement
d’une rose, au ralenti. Fardé de bien-être, un lent sourire ensoleillant ta
lèvre, tu t’émerveillais de la révélation de l’azur, sous les obiers. Tu
croyais la vie toute plaisante, toute protégée, et à l’instar de ce décor tu
étais toute tranquillité. Vers les enfants qui s’envolaient sous le portique,
tu tendais des bras extasiés.
Mais quand leur père, contorsionné de
fureur, gesticulant, grimaçant, laid, demandait d’une grosse voix des nouvelles
de vos démarches, tu te cachais sous la table. Ainsi as-tu vécu ta petite
enfance : sous
-
L’enfant entend,
parlez plus bas,
Il baissait la voix pour la forme,
mais tu savais, tu comprenais qu’il y a
des forts et des faibles, que vous viviez, agneaux, parmi les loups. A
un an tu vivais en guerre, en état de ségrégation, en fraude. Tes yeux en sont
restés chargés de lueurs orageuses, préludes des futures révoltes.
Singulièrement,
Au banc des accusés, une jeune fille.
Elle a attendu seule son enfant, dans une mansarde qu’elle savait ne plus
pouvoir payer. Ne recevant pour le petit à venir ni un bout de laine ni un
lange ni un sou ni un regard. Pas d’allocations prénatales. Autour d’elle tout
n’est que refus. Est-ce ainsi qu’on entre dans la vie ? Est-ce cela qui
t’attend, toi aussi ? Ni pain ni toit ni bonté ? Ne vaut-il pas mieux
mourir ? Ni conseil, ni secours ? c’est une infanticide qu’on oppose,
menottes aux mains, au témoin qui n’a pour menottes qu’une alliance, dont toute
la peine sera de répondre à quelques questions. Faust au petit pied, il ne
craint absolument rien, n’y est pour rien, sait qu’on ne l’inculpera de rien.
-
Si elle
m’aimait ? Ben oui. J’suis un homme, quoi, un homme comme les autres.
Solidarité. Et l’épouse :
-
Mon mari ? Un
homme si bon. Peut pas entendre pleurer un gosse.
Pleurer non, mais crever oui.
Une petite fille contre-nature, un
homme nature, deux poids, deux mesures, deux degrés de la responsabilité,
maximum à la faiblesse et néant à la force cynique, - et surtout, deux sortes
d’enfants : les attendrissants et les autres.
Je disais devant toi mon opinion.
J’avais tort, mais tout se disait devant toi : puisqu’il n’y eut jamais
qu’une chambre.
Ta mère eut raison de me
reprendre :
-
Ce ne sont pas tes
affaires.
Je le reconnais. Et pourtant…
Cette phrase a fait du gâchis. Je
sais,
Quand je me disposais à aller te voir,
la phrase m’en empêchait : à cause d’elle je pensais au métro fatigant, à
ma mauvaise santé, au mauvais temps.
Ah, quand tu étais là, présent,
proche, que je voyais poindre, aurore, printemps, croître et s’élancer vers
moi, de tes yeux, la tendresse adorable, quand cette lumière devenait caresse
et blotissement, bien sûr, il n’y avait plus de
phrase. Quand tu applaudissais à ma visite, que tu piétinais de plaisir autour
de ton « parc », quand tu tendais les bras vers le métro qui
m’emportait, et que dans tes yeux pointaient des pleurs, ah tu étais source et
rosée.
Mais la phrase avait
la vie dure.
Ainsi lors de notre premier séjour
ensemble. Ta mère travaillait et ce fut le premier sevrage. Elle parlait
parfois de mourir. Dans la chambre de Chantilly donnant sur des arbres, des
tables, un jardin, tu as posé sur tout un regard enchanté, et tu as dit :
-
Dando content.
Dando, c’était toi, à la troisième personne, un
« toi » mal défini encore, un tout petit, si petit toi. Ebauche de
visage et ébauche de nez, traits aimables et boucles si floues qu’une artiste
m’a dit un jour qu’on eût voulu passer sa vie à te regarder. Mais la phrase
était entre nous, pas beaucoup, juste un peu trop, et comment faire pour ne pas
penser ce que je pense ? Or je pensais :
-
S’il ne m’appartient
pas, qu’est-ce que je fais ici ?
Et je
pensais :
- S’il n’est pas mon bébé ?
Lorsque tu me peines aujourd’hui,
j’appelle au secours ces souvenirs-là. Par tes photos je comprends le culte des
images. Je t’invoque, immobilisé au jardin auprès d’un noir chien de peluche,
auréolé de boucles vaporeuses. Tes cheveux riaient, tes dents riaient, riaient
soleil. Tu examinais une fleur minutieusement, sérieusement. Grande affaire que
la première fleur dans le premier jardin. Voici ton regard à cinq ans. Il
contient, ce regard, des chambre exiguës, hôtels, pensions de famille, où tua s
joué au hasard avec des joujoux de fortune, aiguilles à tricoter, ficelles,
pieds de chaises ; où tu t’es inventé une bande de frères : les
nains, les « petits-nains ». Tu nous
obligeais à y croire. Tu jouais discrètement, mais pour les voisins trop
proches, tes jeux étaient toujours de trop. Me confondais-tu avec eux ? Tu
voulais fuir les murs, les « chuts ». Dès
que ta mère arrivait tu te retournais contre moi et comme je te demandais
pourquoi tu répondis d’abord : « Je ne sais pas »,
ensuite : « C’est parce que maman ne t’aime pas ».
Que racontes-tu, petit nouveau
venu ? Que vas-tu imaginer ? Qu’inventes-tu et de quoi te
mêles-tu ? Toujours dans nos jupons. Bonhomme, va jouer.
Photos, souvenirs secourables. Images et gestes
d’autrefois. Si tu ne me fais plus de cadeaux, je me souviens de ceux de jadis.
Si je en te comprends pas fort bien, je me souviens de ta simple joie quand on
t’accordait de l’importance. Quand tu étais lisible et clair. Je me souviens de
tes élans vers Anna la chambrière, parce qu’elle t’offrait des bouchons colorés
d’eaux minérales que tu allais chercher tout droit dans un tiroir. Et de cette
hôtelière dont tu t’épris parce qu’elle t’avait proposé une partie de cartes.
Sensible, certes, tu l’étais, tu l’es. Qui t’a blessé, qui t’a changé ?
Je ne peux que
présumer.
Tu avais deux ans.
Creusant un trou dans le sable tu m’as dit, négligemment :
-
Papa a frappé maman.
Tu n’en as jamais
reparlé. Tu l’as oublié, je me souviens en ton nom. Et là-dessus, plus de père
– de cela tu ne parlas jamais – Mais… Y a-t-il en toi aussi des images qui ont
la vie dure ?
Comme nous
croisions un homme qui poussait un landau, tu as dit :
-
Là, c’est la maman
qui manque.
Aux Invalides,
m’ayant fait déchiffrer quelques inscriptions lapidaires, « A nos pères,
ces héros », tu as détourné les yeux et agressivement déclaré :
-
Je ne pleure pas.
C’est ainsi, je
crois, que tout a commencé. Que tu as commencé à dire :
- Je suis « T »urieux.
Tu as d’abord crié Non aux échos. Non,
tu ne serais pas poli, non tu ne donnerais pas la main, non tu ne dirais pas
bonjour. Tu fonçais, torse en avant, et « Non ». On te prédisait du
caractère. Puis le non fut trop faible et tu lui substituas caca. Caca
monsieur, caca madame, caca maman, caca tout le monde. On demandait :
- Qu’a donc cet enfant ? Cet
enfant qui est comme ivre ?
Cet enfant avait que sa mère parfois
se nourrissait de châtaignes tombées ; parfois trompait sa faim avec de
l’eau. Il le savait. N’y a-t-il pas de quoi crier caca ? Tes gestes et ta
démarche commençaient à dire zut.
Qu’avais-je de joie à t’offrir ?
Tu avais besoin de changement, moi de stabilité. Moi d’intimisme, toi
d’horizons. Ne s’attache pas son bébé qui veut.
Dans la cour, des enfants riaient, et
je sus ainsi que toi tu ne riais pas. Pas avec moi.
Quand tu sus écrire, tu t’inventas un
alter ego. J’ai lu ce début de roman, navrant et drôle. Il y avait un certain
Pioche, qui comme toi vivait avec une grand-mère, « et qui s’embêtait,
s’embêtait. Mais enfin elle mourut. Fin ».
Eh oui, et nous n’avions, ni toi
d’autre gardienne, ni toi d’enfance, ni moi de jeunesse, de rechange.
Et pourtant si. Il y eut des
parenthèses. Je pus parfois t’emmener en vacances et tout changea.
Dans mon cœur dort une valise. Il
suffit que je la touche, - moins : que j’y pense – elle me parle de toi.
Par son grain, sa matière poreuse, sa poignée confortable, large, souple, sa
légèreté, ses proportions, ses fermetures dorées, son soufflet, elle me
rappelle du bonheur.
Clic clac, toi elle et moi partions
ensemble. Je revois ta mère sur un quai, sautillant et feignant de rire, jambes
nues en toutes saisons et en toute saisons vêtue du même loden usé. Le train
s’ébranle, tu fais une moue, ne pleure pas, tu veux rester chez maman, tu
préfères ton coin, tes joujoux. Mange, bois ton lait, déjeune. Le train sort de
la gare, tout s’éclaire et toi aussi. Je te promets du plaisir. Toi, la valise
et moi, et tout autour, les souvenirs déchirants de ce bel hiver. La neige et
la rivière scintillante, tumultueuse, le tortillard, le village endormi.
Imprudente je n’ai rien réservé, mais qu’importe ? La valise légère sur
ses roues, nous marchons d’un bon pas à travers des portes et volets clos, sur
une route mal éclairée, vers une vive lueur, celle d’une boutique qui
« allait fermer ».
Un coup de fil et tout
s’arrange : on vient nous chercher en voiture, voici l’hôtel, le dîner
improvisé, la chambre avec sa baignoire et sa carpette bleue à longs poils.
J’envoie la valise au sommet de la garde-robe, elle y est encore, bien que
j’aie aussi le souvenir et dans les doigts et dans les muscles le geste de la
reprendre, de la rejeter. Etait-ce hier ?
Est-ce hier, enfant disparu, que tu as
boudé aux sapins, par caprice, coquetterie, chagrin peut-être, de t’éveiller
loin de celle que tu appelais ta chériTe ? –
puis as couru vers eux, émerveillé de leur nombre infini. Tu inventas un mot
« J’alpinise ». Comme cet autre enfant qui
inventa « je conge ». Tu voyais des nains dans les grottes. Tu te
souviens de hauteurs fantastiques, de hauteurs alpines en Belgique, de
périlleuses ascensions où je n’osais te suivre tandis que tu disparaissais sur
des cimes inimaginables. Tu étais fier de connaître du neuf, tu ne prétendais
pas envoyer plus d’une carte-vue par village. Et tu te tenais bien à
table. Cet hiver-là, je fus traîneau et
luge. Je te contemplais : j’étais éprise de tes défauts de prononciation.
La valise contient aussi des plages où
nous arrivions à l’heure où la journée torride s’ouvrait comme un vêtement
rejeté. Là je fus remorqueur pour ton bateau pneumatique, et cheval. Partout tu
prenais racine, t’adaptais, adoptais des frères et des pères. De partout tu
partais sanglotant, le cou tordu, vers ton plaisir trop court. Je te déracinais
en disant :
-
On reviendra.
Nous sommes revenus. Mais entre temps
tu avais changé, tu avais lu des livres d’aventures, qui décoloraient les
rochers, les ascensions. J’avais le même cœur. Mais j’étais devenue à tes jeux
le frein et l’obstacle. Je voyais du danger où tu voulais courir, les bois, les
crevasses – les crevasses sans nains – où tu faisais sauter des pétards, ta
dynamite d’explorateur en herbe. Nous sommes revenus, mais… Ici, deux
souvenirs.
De ta nouvelle voix tu m’as dit :
-
Avec toi, des
vacances, c’est toujours raté.
Si tu pouvais te souvenir ?
Quand, lové dans le lit d’hôtel, la veille d’un retour, pédalant dans le vide
comme un nourrisson, ou comme un cycliste à l’entraînement, tu m’as remerciée
spontanément :
-
Merci de me donner
de bonnes petites vacances.
Et tu avais ajouté, cette fois-là :
-
Tu es gentille comme
maman. Maman et toi c’est la même chose.
J’ai rectifié. Tu as réfléchi et
ajouté :
-
C’est vrai, toi tu
ne fais pas de nabras.
Le nabras
est un mot à vous, n’a bras, à bras, dans les bras. De gîte en gîte, sur les vagues
de votre vie incertaine, il y a pour toi le nabras,
panier de Moïse, point fixe, arche, bouée, bercement. « Le » Berceau.
Parce que les appartements étaient hors prix, donc
introuvables, votre propriétaire fit jeter hors de votre petite maison vos
meubles et vos souvenirs. Tu assistas à l’expulsion. Tu vis tes langes dans la
boue, tu vis tes jouets brisés. Tu vis tes petits camarades éventrer ta
clochette suisse, tu entendis se taire Mozart et tes berceuses. Tu vis
disperser tes objets, vider ce que tu croyais « ton coin ».
Ils volèrent aussi : quelques
objets coûteux ; c’était au-delà de ton entendement, mais tu enregistras
la chose, certainement. Exproprié, pillé, tu as quitté le beau jardin
rassurant, où la vie semblait facile. Le lieu privilégié où le hasard t’avait
donné accès.
Vous ne vous êtes pas retournés.
Livres et joujoux rescapés s’en furent au garde-meubles, et tu as pris la route
– pour longtemps.
Comme tu pleurais sans comprendre, ta
mère t’a promis un autre jardin. Elle n’avait pas un sou en poche et toi tu
n’étais plus qu’un displaced enfant.
Alors j’ai loué un grand jardin de
sable : une plage, un ciel, et de l’eau jusqu’à l’Angleterre. Le soleil y
sera aux petits soins pour toi.
Je voulais que tu aies ta chambre, comme
Nicolas et Pimprenelle à la télévision. De ce projet il reste une carte postale
que tu écrivis et n’envoyas pas ; tu disais :
-
Nous avons trouvé un
appartement.
Cette carte, je la conserve précieusement.
Nous étions partis ensemble, en estafette, et nous avons, main dans la main,
couru de la gare à chez nous. Toi pressé de voir la mer, moi d’habiller notre
logis. Je voulais des clefs, des couleurs, des lumières, des lits pour
plusieurs. Il me semblait urgent d’acheter un couvre-lit écossais.
Elles sont défaites, la chambre rose-saumon et la chambre rose-parme
pâle.
De ta porte j’ai dû arracher le mot
découpé dans du papier glacé multicolore, que nous avions épinglé le premier
jour : « THEATRE ».
Tu annonçais des représentations, dont
tu serais l’auteur, l’acteur, le régisseur.
Les premiers jours, tu m’as dit que mon
lit était bon, si bon que tu en aurais bien mangé. Que tu garderais après ma
mort les lampes qui éclairaient tes Tintin et mes poètes.
Ensuite… pourquoi ?
comment ? tu as changé.
Changé d’humeur, claqué les portes,
donné des coups de pieds aux murs, instauré le désordre en principe. Pour te
plaire j’ai paré la salle d’eau, cultivé des plantes vertes : tu préféras
les fleurs des champs. J’ai adopté un chien perdu : tu préféras un autre
chien perdu. Tu m’envoyais à ma vaisselle, puis tu as frappé : d’un rude
petit poing bien tassé. Puis tu y as été de tes bottes. Puis tu m’as meurtri
les poignets. Le temps de reprendre souffle, tu remettais ça, bloc de colère, capri têtu. A mon tour je me suis fâchée, j’ai dépassé ma
pensée, j’ai dit, t’englobant dans une vieille révolte :
-
Va donc faire ça
chez ton père.
Tu as levé des yeux clignotants :
-
Chez mon père ?
Je t’ai rattrapé au haut de
l’escalier :
-
Où vas-tu ?
Tu m’as bravée :
-
Chez mon père.
Toi qui, hier, m’as demandé son nom.
Comment, pourquoi ?
Comme je t’appelais mon copain, tu as
paru surpris :
-
C’est à moi que tu
dis ça ?
Bien sûr, bonhomme.
Pourquoi pas ?
Le malentendu
commençait. Je luttai contre la montre, contre la montre du temps. Mais le
temps est toujours gagnant.
Vous parliez de
rentrer à Paris ; tu disais mes murs ridicules, je changeai la décoration.
Mes lampes brûlaient tes yeux, je changeai les lampes… Je reverrai toujours ton
coffre à jouets, vide.
Pourtant tu as
dit :
-
Tu vas rester
seule ?
Oui. Non. Avec le
chien, qui dit oua-oua. Avec la corne de brume, avec
la sirène d’alarme, les corbeaux et les mouettes, et avec les gouttes de pluie,
dans ma corniche. Avec les barques des pêcheurs, qui rentrent le soir, lumières
en proue, fête ancestrale glissant sur l’infini des eaux.
J’aimais tout cela,
si ton absence n’avait tissé entre tout et moi son embrun.
Tu m’as récemment
demandé :
-
Au fait, pourquoi
a-t-on quitté la côte ?
Pour rien. Comme
ça. Comme tout advient : comme ça. Comme foncent tes boucles blondes. Comme
sont tombées tes dents de lait. Comme muera ta voix chantante.
Tu revins d’abord
avec des baisers, puis hostile. Pourquoi ? Qu’avais-je pu te faire
entre-temps ?
Tu menaçais, si je
te menais en classe, de te plaindre à ta maman et qu’elle viendrait te
rechercher. Mais avais-je l’intention de te conduire à l’école ?
Tu inventas un mot
pour moi :
-
Toi tu es la merdicité.
On a tort de rire d’un mot : il
n’y a que le premier qui coûte. Je t’ai ramené à Paris, pour revenir seule,
t’ayant remis à ta mère. Celle-ci portait encore son manteau élimé, mais cette
fois vous étiez ensemble sur le quai, je partais sans toi. Comme j’insistais
pour que vous reveniez – le train allait s’ébranler -, tu t’es accroché à ce
manteau en pleurant, en pleurant pour ne pas me suivre, et je t’ai entendu
demander :
- Où logerons-nous, ce soir,
maman ?
Durant ce séjour tu m’avais dit :
-
Si des événements
devaient me séparer de maman, je crois que je deviendrais fou. Ou fort malade.
Des événements allaient me séparer de
toi, et surtout à cause de ta phrase :
-
Où logerons-nous, ce
soir, maman ?
Mai-juin 1968.
Entre toi et moi,
d’une heure à l’autre, l’incendie. L’impossibilité de te joindre. L’événement
était déformé par mon optique. Les barricades, les revendications sociales, la
paralysie du pays, tout se passait très loin de moi, en un lieu appelé
Jeunesse. Vous veniez de trouver en banlieue un appartement de « grand
ensemble », où vous deviez emménager. Où ? Je l’ignorais encore.
Ainsi tu étais perdu pour moi dans la cohue. Paris fâché, la province
stupéfaite, seules vivaient les personnes du petit écran, où l’on voyait des
inconnus jouer leur jeu. Des idéalistes vivaient un songe ; des maladroits
croyaient saisir une occasion ; des arrivistes arrivaient. On barrait des rues
symboliques, fermait les postes, coupait les fils du téléphone, coupait entre
toi et moi une sorte de cordon ombilical saignant, coupait ta voix, cette corde
vocale non muée, que je voulais obstinément entendre, et alors tout
s’arrangerait, les révolutions et mon cœur. On retombait en Barbarie, au Moyen
Age, mais sachant l’existence, et donc la privation, de l’électricité.
Chaque
parti souhaitait l’alliance de la majorité, silencieuse, et abasourdie, qui
fait les frais de tous les événements. Les communications humaines devinrent un
luxe interdit.
Je
me demandais si vous aviez de quoi vivre, l’argent ne circulant plus ; à
qui te confiait ta mère ; si tu l’accompagnais au travail et
comment ? Je redoutais les moyens de transport, les grévistes autant que
les briseurs de grèves, les accidents, intempéries, sabotage des routes,
crevaison des pneus, bloquage [ainsi dans l’édition
originale] des banques. J’implorais des standardistes inflexibles, aux
commandes de toutes les inquiétudes. Je les assurais que ma vie privée avait un
sens. Que la vie privée, ça existe aussi. Que je ne souffrais pas en série, ni
moi ni personne ; que j’étais un cas d’espèce, comme tout le monde. Mais
les cas d’urgence étaient catalogués, hiérarchisés, et il ne figurait pas dans
la liste certaine phrase incisive qui me becquetait le cœur :
- Où logerons-nous, ce soir,
maman ?
Inaudible,
inclassable, je n’étais même pas passible du secours rituel donné aux usagers
de la route : « Monsieur Untel est prié de téléphoner d’urgence à tel
numéro. Mère mourante ».
Mon
chagrin non répertorié était déclaré imaginaire, débrouille-toi. Hier nous
séparaient deux heures de chemin de fer. Aujourd’hui, deux cents kilomètres de
marche. Des touristes m’offrirent leur voiture, je refusai. A cause des deux
cents kilomètres ? Non. Ni à cause de votre nouvelle adresse : ils
auraient cherché avec moi, on vous aurait dénichés. Je dus m’avouer le motif de
mon refus : j’avais peur d’être mal reçue, le malentendu agissait.
Un
taxi faisant la navette Paris-province, et les
standardistes de Pont-Lévêque acceptant les coups de
téléphone, je m’arrangeai avec une touriste, qui retournait à Paris : nous
payerions moitié-moitié si le chauffeur vous ramenait. Ainsi vous laissais-je
libres de choisir. Je fus conduite à Pont-Lévêque,
déposée devant la poste, le chauffeur s’en fut avec sa demi-cliente,
accessible encore sur cinquante kilomètres, par radio. Et le suspens commença.
- Vous veniez, me dit-on à l’hôtel, de sortir,
mais vous alliez revenir. Vous étiez peut-être là ou là. Bon, je resonnerai.
Limitée
par ma demi-heure radio, je vous cherchai dans tout Paris, mon cœur furetant et
grelottant. Sourcière, sur Paris qui gronde, je balance ce pendule, mon cœur,
j’offre aux standardistes complaisantes pralines et fleurs pour être chez moi
dans leurs cabines. Enfin je vous trouve, voici ta mère, je lui dis vite :
-
A six heures ce
soir, dans tel café aux Champs-Elysées, un taxi vous
chargera si vous le voulez.
-
Je vais demander au
petit.
-
Il n’est pas
là ?
-
Il prend sa douche.
Messire, accepterez-vous ? Mais
une voix, dans l’appareil, s’interpose :
-
Terminé ?
Ta voix me manque, le cœur me manque.
Je n’ai plus le temps de re-sonner, je dois avertir le chauffeur, à la limite
du silence. Volez, paroles, vers le taxi, qui sera bientôt hors
d’atteinte ; la suite dépend de toi, bonhomme. Taxis, distances vaincues,
calcul des chances, tout irait bien si n’existait l’autre distance, entre les
cœurs. L’autre dimension sur laquelle on est sans pouvoir.
Midi. Petit écran. Les heures filent.
Le chef d’Etat paraît, disparaît, reparaît. Tantôt humble et tantôt
catégorique. Il frappe sur la table, il se prend le front dans les mains ;
l’Histoire dérape, changement de vitesse, on tremble. On croit le chef aux
armées, non, il est à Paris. L’Histoire se fait à toute allure, au diable
l’Histoire. Mon chagrin m’isole. Mon histoire c’est : Tu viens ou tu ne
viens pas. Mais l’Histoire complique ma peine.
Un défilé se forme aux Champs-Elysées. Ne va-t-il pas gêner ta marche ?
Pourras-tu traverser la foule, seras-tu à temps au rendez-vous ? Mais
as-tu seulement dit oui ?
La poste ferme. Me voici seule sur une
place inconnue, charmante en soi, sinistre en moi. C’est une île et je suis
sans bateau. Essence, pétrole, canal de Suez, grands problèmes, au diable. Des
yeux j’implore la route et j’incrimine les grands problèmes. Route, ramenez mon
petit garçon.
Au dernier coup de téléphone (au lieu
du rendez-vous), non, vous n’étiez pas arrivés, personne qui répondît à votre
signalement.
J’ai froid et j’ai sommeil. Tout est
noir. Si tu apparaissais à la portière ! Si seulement ce taxi
apparaissait ! Ah, occupez
Puis le taxi surgit, venu d’où ?
Le chauffeur de loin fait signe, un signe Morse :
-
Non.
Puis l’explication : il est
arrivé trop tard, vous veniez de partir, ayant longuement attendu. Sa cliente a
absolument voulu qu’il l’accompagne à
Et j’avais tout envisagé, tout
craint ! l’état des routes, celui de ton cœur, tout, sauf ceci, qui est
permanent, ceci qui nous coupe tous les jours les uns des autres : c’est
que nous voguons sur le radeau de
Expédients : j’achetai un guide
de votre contrée, y pointai votre adresse, localisai vos voisins selon
l’annuaire du téléphone, notai leurs numéros, ceux de la police, de la mairie,
des négociants, du gestionnaire.
Puis j’attendis la réponse à mes lettres,
express et dépêches. Mais le facteur vous ignorait, et (comment eussé-je pu le prévoir ?) vous aviez dans l’immeuble
un homonyme (bien connu, lui). Mes appels donc allèrent reposer dans une boîte
inconnue, jusqu’au retour de l’homonyme, absent.
Par ailleurs [ici, sur notre
exemplaire du livre, correction manuscrite de Marie de Vivier, qui a remplacé
« par ailleurs » par : « d’autre part »], tu avais
« une petite angine ». Un tout petit mal de gorge insignifiant. Mais
qui retardait votre emménagement.
Et le trafic restait bloqué. Et les
sensibilités étiquetées, comme les maladies à
Un enfant fondu dans l’émeute, un
univers où l’airain résonnait, où retentissaient les cymbales. Et rien de ce
que j’aimais, les mouettes,
Enfin votre homonyme leva sa boîte,
enfin vous êtes rentrés chez vous, et un message m’a rassurée :
-
Je vais bien.
Et s’éleva le chœur des anges, et ce fut
Pâques et dimanche, tous les jours. Et cloches et sacrements. Je vibrais comme
un orgue, la mer redevint toute belle, je lui criai que tu te portais bien, que
rien ne te menaçait, que la route était libre, et verts les feux, et je
bénissais l’Inconnu comme contre Inconnu on porte plainte.
Et j’absolvais l’humanité
entière : soyez tous de roc je m’en fous, j’ai ma part, mon petit garçon
se porte bien.
Et les roues se remirent au galop de
quarante mille libres chevaux, et les poteaux indicateurs se multiplièrent, et
il y eut de nouveau bien plus de téléphones disponibles que je n’en emploierais
jamais. Et je reçus des nouvelles de plus en plus rassurantes :
-
Je m’amuse bien, je
suis chef d’une bande.
Avec une photo de toi en prince-voyou, chaussé des pantoufles maternelles qui te
faisaient à l’avant-plan des pieds géants. Tu te flattais d’en avoir vu des
choses :
- Des drapeaux rouges, des drapeaux
noirs, des cars de police en tas : l’Insurrection.
Alors je courus t’acheter des choses pas de
ton âge : une frise, une carpette, du linge de lit à fleurettes, des
rideaux de tulle. Je plaçai mon trop-plein d’amour dans des objets de plastique
rose. Je te voulais content de moi : Dando
content.
J’invitai ta cousine, de peu ton
aînée. Venez, Nicolas, Pimprenelle, ici c’est l’Eden des petits. Voici le
rince-doigts pour vous apprendre la bonne tenue. Un porte-menu, pour que vous
choisissiez ce qu’il vous plaît de manger. Un éléphant de feutre écarlate pour
ranger chaque matin votre linge de nuit.
Tu te soucieras bien de ces apprêts.
Tu vins : ta voix chantait encore. Mais du porte-menu tu fis une fronde,
de mon linge à fleurettes, des batailles d’oreillers, et manger ? Tu
détestais ça.
Tu ne pensais qu’à tes copains, toi
qui venais de découvrir le monde des mâles, et te retrouvais, le cœur gros,
chez une aïeule, petit Pioche.
Comme j’insistais :
- Mange, bois ton lait (vieille rengaine), ton
chagrin s’est exaspéré, et tu m’as frappée au visage, si fort que j’en ai
pleuré. Alors s’est passée la chose inattendue. Tu t’es approchée de moi comme
d’une pièce de musée, tu as examiné mes larmes, ces insolites, et tu m’as
demandé, vraiment interloqué :
-
Qu’as-tu ?
Mon bail expirant en juillet,
j’écourtai mon séjour afin de te revoir plus vite, dis adieu aux mouettes
rieuses, défis ta chambre, enlevai seule « Théâtre », que nous avions
piqué à deux.
C’est le soir d’une espérance.
J’ai roulé vers vous, précédant les
déménageurs qui entreposeraient chez vous mes meubles, en attendant que j’aie
trouvé une chambre aux environs. Comme j’arrive, vous allez partir, tu me
donnes une bourrade devant tes copains qui m’encerclent comme au théâtre en
rond pour examiner la mémé. Ta mère me remet les clés et vous partez camper.
N’importe : vous reviendrez, je suis dans ton décor, dans ta présence,
dans tes souvenirs. Heureuse comme une brûlée vive qu’on plongerait dans un
bain d’huile.
Puis, tandis que je répare tes
vêtements, mets de l’ordre (mon dada, l’ordre), une carte estampillée de Nice
m’alarme :
-
Suis malade. Rhino-pha.
C’est tout, c’est trop. Et où
t’écrire ? Comment savoir davantage ? Caravaniers, gendarmes, chefs
de camping, syndicats d’initiative, nul ne sait rien de vous. On regrette, rhino-pha m’obsède.
Puis tu fus là, et tu avais très
mauvaise mine. Et tes nouvelles dents ne pouvaient expliquer à elles seules ce
masque amenuisé, ces méplats accusés. Ce teint.
-
Regarde mes
cartes-vues.
Je regarde mal et distraitement.
-
J’ai trouvé une
chambre, ai-je dit ; j’emménagerai demain.
-
Pourquoi pas
aujourd’hui ?
C’est vrai : pourquoi pas
aujourd’hui ?
Tes copains, je les ai reçus comme un
coup dans l’estomac. Il y eut d’abord ce « grand », moqueur et hardi,
qui, sans bonjour ni salut, me regardant avec insolence, t’emporta sur son
porte-bagages. Ton premier pas, je l’avais reçu, il t’avait conduit vers moi, -
ton premier tour de roues t’en éloignait et je sus que c’était la coupure. Hier
chérubin, aujourd’hui l’air matou, les doigts égratignés, aux lèvres ton
nouveau sourire, tu avais franchi une étape, une irréversible frontière.
Pédalant et riant, t’envolant, tu laissais derrière toi neuf années.
Je surprends au passage votre langage
chiffré : « Tu louches, tu pouilles, avec S ». Il n’y a là ni
strabisme, ni pouilleux, ni pluriel : mais le code de vos plaisirs,
Tu dis :
-
Mes copains me
trouvent beau.
-
Moi aussi, je te
trouve beau.
-
Oui mais eux c’est
moralement qu’ils me trouvent beau.
Et moi ?… Questions inutiles,
malentendus. Tu as pris ton petit air buté.
Ils sont sans concurrence, ces
virulents. Tu établis un répertoire de leurs grossièretés, tu trouves marrantes
leurs malsonnances. Tu clames d’une voix de ténor
leurs « Va chier mémère » et leurs « Crève comme un pneu ».
(Tu escamotes l’i de chier). Tu adoptes passionnément leurs « sale-bête » (que tu prononces salbette),
leurs « charogne-pourrie », leur « Pas-de-morale-mémère ». Tu n’aurais pas parlé ainsi
dans le jardin préservé. Le dimanche tu traînes la patte, rêvant de je ne sais
quel graal, eux me traversent sans me voir. Tu menaces de, avec leur aide, vu
que « vous supprimerez tout ce qui vous fait obstacle », me
supprimer. Te fais-je obstacle ? Bon je partirai, mais rien ne presse,
laisse faire le temps, ne va pas te créer des ennuis pour moi. Tu ignores que,
quand je mourrai, mourra beaucoup d’amour. Celui dont tu n’as pas voulu,
l’amour dont tu n’as su que faire, que tu as reçu à coups de pied. A coups de
mots durs comme des pierres. Quel Antoine de Padoue fait donc se retrouver les
cœurs ?
… Est-ce que je noircis le
tableau ? Ne suis-je, pessimiste, que ton sombre verso, une version
inquiète ? Tu rends un autre son de cloche, toi. Voici, de ta plume,
comment tu vois les mêmes choses. « Je vécus d’abord en couveuse puis à
l’hôpital, puis nous eûmes des appartements ». C’est ce Souvenir des
souvenirs, que nous recevons tous par personnes interposées. C’est un panorama
sans personnages ni mouvement, sans détails ni accidents. Mais que viennent tes
copains, alors tu surgis, tu claironnes, tu vois vrai. Tel un rosaire tu
égrènes leurs prénoms. Le seul fait qu’ils portent des prénoms paraît
t’émerveiller. Il te prend des accents bibliques pour qu’en un triple langage
fait de votre argot, de l’argot de tout le monde, et d’un audacieux français,
tu racontes vos odyssées. Voici la véridique histoire des super-enfants
dont trois suffisent à mettre cent adultes en fuite. Voici, pittoresques, vos
cabanes, refuges, fiefs invisibles, et pourtant contestés : voici les
villages limitrophes qui sont vos buts les plus lointains, et la saga de vos
pelouses, horizons, vergers, où vous vous profilez, persécutés, traqués,
brouillons, résolus, toujours vainqueurs des Monstres : Nous. Si je veux
éloigner un copain tapageur, tu m’en retiens plaintivement :
-
Ne m’en prive pas,
je n’ai qu’eux.
H.L.M. Grands ensembles. Architecture
hostile. Espaces interdits. A la ronde pas de piscines, pas de terrains de
sports. Tennis réservés aux adultes. Sentiers interdits aux vélos. Sables interdits
aux plus de sept ans. Gazons interdits à tout le monde. Mais vous devez bouger,
faire vos muscles, vos voix. Que vous reste-t-il ? l’escapade. En route
pour l’inconnu, la surprise et la découverte. Ici ? Non, pas ici. Fuir-là-bas-fuir. Si l’on tente de vous retenir, vous
protestez hargneusement :
-
Pourquoi nous
surveiller ? Nous sommes grands.
Entendu, mais les faits-divers… Les
champignonnières sournoises, qui vous avalent un gosse en cinq sec, les carrières abandonnées qui s’effondrent sur vingt mètres
de haut. Le gosse qui imite Zorro, s’envole et se tue. Celui qui manie le
révolver en le prenant pour pistolet à eau. Je t’ennuie ? Certes.
Tu lis des bandes dessinées, jettes
cent fois un canif sur une cible, parce que ta bande le fait, refuses d’étudier,
prépares ton évasion de quatre heures, à quatre heures, te vêts en hâte, me
porte à la nuque le coup du karaté, et au cri de « L’heure des
copains », t’esquives, vif comme Mercure. Ta voix s’infléchit pour
appeler :
-
Polo, roi des
évasions, attends-moi.
A quoi répond une voix muée :
-
Alors, ça
vient ?
Polo : douze ans, nuque chevelue,
minces épaules trop haut soulevées, air « petit-vieux ».
Il roule des fesses, joue au « bouling »,
boit de la bière. Belle bobine de Polo, Polo comme Marco Polo, marco, macro, maquereau, que
donnera Polo ?
D’abord je me suis insurgée, puis, mon conquistador au désarmant sourire, quand j’eus souvent fendu, éclaboussée de marmaille, des essaims de sauvage et turbul