MARIE DE VIVIER

 

CENT PAGES D’AMOUR,

LETTRE A UN PETIT GARCON.

 

 

Texte intégral du bref roman Cent pages d’amour, par Marie de Vivier, roman (95 pages) imprimé par l’Imprimerie Vitrant (Villiers-le-Bel), dépôt légal 4e trimestre 1971, copyright Marie de Vivier 1971.

Nous avons reproduit systématiquement l’orthographe et la ponctuation de l’édition originale, même quand nous n’étions pas d’accord avec celles-ci.

Nous n’avons corrigé que les deux ou trois erreurs typographiques les plus manifestes.

 Entre crochets, en outre, on trouvera enfin quelques corrections manuscrites apportées, dans l’exemplaire que nous avons utilisé, par Marie de Vivier.

 

 

MARIE DE VIVIER

 

CENT PAGES D’AMOUR,

LETTRE A UN PETIT GARCON.

 

 

« Dedans mon livre de pensée,

J’ai trouvé, écrivant mon cœur,

La vraie histoire de douleur,

De larmes toute enluminée »

(Guillaume de Lorris.)

 

 

Ils te demanderont peut-être :

-         Quel enfant avez-vous été ? D’où venez-vous ? Pourquoi avez-vous fait cela ?

Voici, mon chéri, la réponse.

 

 

PREMIER TEMPS

 

J’ai sous les yeux un sachet rose où se détachent en noir ces mots :

-         Laughing Bang.

Dans ce sachet un disque, et sur ce disque un fou-rire. D’entendre rire un peu de coton rose, tu riais, par contagion.

Me souvenir toujours de ce disque. Et qu’un enfant c’est d’abord cela : une cire et un écho.

Toujours me souvenir de toi à l’état pur, du temps où tu aurais pu devenir un autre, mille autres. Quand tu étais intact de toute imprégnation étrangère, de toute aliénation.

 

A cause, dans ma poitrine, d’une petite cheminée qui tire mal, mes images de toi n’y sont pas en sécurité. Elles peuvent avec moi y sombrer pour toujours. Vite les fixer noir sur blanc.

Te voici surgi étonné, curieux, l’œil ouvert sur le monde hostile et périlleux. Clinique, couveuse, ambulance, hôtel, jardin interdit, une seule couveuse pour deux bébés, puis deux couveuses : première séparation, première amputation, premier chagrin peut-être.

On voudrait pouvoir avertir les tout-petits de la férocité du monde. Trouver les mots pour leur dire : « Ici poison », leur offrir au biberon un univers aseptisé.

 

Ils sont à toi, les souvenirs d’avant toi. Comme le cri du merle réveille en nous tous les printemps passés, ainsi un chant ressuscite le temps de ton annonciation :

-         D’amour l’ardente flamme…

Qui chantait ? Ta mère, de sa voix fêlée ? Elle ? Moi ? Nous toutes ? Ai-je entendu le chœur des anges ?

 

A toi aussi, cette conversation, - s’il est vrai que les mots qui ont été prononcés avant notre naissance pèsent sur nos destins. Ces mots tombaient de haut sur moi, obnubilée par des mains d’homme qui me déplaisaient. Autour de nous les Reines de France et au loin une pièce d’eau. Un décor choisi, sans témoins. Subjuguée j’entendis que : l’amour est bénéfique aux filles ; qu’un enfant, c’est une assurance-amitié. Sûrs d’eux, bien préparés, les mots faisaient de moi une obligée, et du responsable un bienfaiteur. Puis ce généreux donateur se déclencha, laissant tomber le mot de la fin :

- Cet enfant naîtra dans des conditions optima.

Ponce Pilate se lavant les mains de son propre sang. Et s’en battant l’œil, de son sang.

Plus tard, il appellera ce monologue « la Convention du Luxembourg ».

 

On n’oserait plus marquer de la Lettre Ecarlate les filles qui ont aimé, - sans « la bague au doigt ». Mais on les frappe en leurs enfants. On coupe les vivres à ces petits, on leur refuse toute famille légale hors leur mère ; ils n’ont droit à nul héritage.

 

Alors je sentis naître en moi des bras, comme des ailes. Qui voulaient d’ouvrir, se refermer. Je me demandais comment tu serais, de quelle couleur tes yeux, tes cheveux. Je te prévoyais noir, tu fus blond, et je t’ai aimé noir et blond. Je t’appelais mon bébé. Je voulais être à la fois grand-mère et père.

 

Quand le médecin, ayant examiné ta mère, me fit des doigts un signe furtif : « Deux », et comme elle se rhabillait, je murmurai :

-         Ne lui dites pas.

-         Il faudra bien qu’elle sache.

Elle sut, et au retour, alors que je pensais à tricoter une seconde layette, deux larmes coulèrent sur ses joues, et elle a dit :

-         Comment vais-je faire ?

C’était déjà si difficile ainsi.

 

Un matin d’août, je lui portai des aliments sans sel. Son buffet était vide ; elle semblait se désintéresser de se nourrir. C’était son anniversaire et elle était sans visite ni lettre.

Peu après elle vint s’installer chez moi, et dans mon lit.

 

Deux infiniment petits ont lutté pour éliminer des millions de leurs semblables. Où un seul a ordinairement la victoire, vous êtes sortis à deux, vainqueurs du marathon. Ex-aequo. Qui dit que les enfants ne demandent pas à naître ? Ils adorent la vie, au contraire. Ils ne demandent pas, ils exigent, ils ordonnent. Ils participent ; sans eux rien ne se ferait. Tua s voulu vivre, petit candidat invisible, ta vie tu l’as de haute lutte agrippée. Quel souvenir gardes-tu de tes mois de compagnonnage ? Rivaux, égaux, amis ? As-tu connu ta perte, au départ du Jumeau perdu ? As-tu éprouvé le deuil de cette vie chaude de la tienne, Castor arraché à Pollux, Narcisse arraché à son reflet ?

 

Quand vous fûtes annoncés d’imminente façon, je chantai le Divin Enfant et ce fut Noël en octobre. Oui, l’Enfant, deux en un. Je te vis le premier, étendu sur un oreiller, ton visage était plat et incolore, ta bouche démesurée, vilain « préma ». Tu criais parce qu’on t’avait piqué. Peu après, ton frère inerte suffoquait au même endroit mais ne criait pas : il cherchait son souffle.

Chez lui la beauté va s’éteindre rapidement, sur un visage condamné, comme le soleil couchant arrose la terre de splendeur. En guise d’adieu passa sur lui, non l’ombre de la mort prochaine, mais sa lumière, suave expression sur laquelle on fermera le cercueil léger.

A qui a-t-on tranché la gorge ? Lequel sans protection fut torturé ? Je te reconnaissais à ton souffle aisé, mais les soigneuses vous confondaient, inscrivaient sa fièvre sous ton prénom, puis retournaient à leurs tricots.

Dans la chambre stérile où j’avais le droit de vous voir deux fois le jour sous surveillance, tu t’agitais et il gisait. Je n’entendis jamais sa voix. Comme il suffoquait de plus en plus, on décida le transfert à l’hôpital où je vous accompagnai en ambulance au son de la corne d’alarme, et j’étais si étourdie de fatigue et d’inquiétude que je demandais pourquoi nous sonnions à la mort.

Quand on vous avait enlevés à votre mère, sans lui permettre un contact, un baiser, dans la chambre dont on avait ôté les deux berceaux, elle avait protesté faiblement :

-         Je n’ai rien eu.

Non loin, des bébés vagissaient, que leurs mères allaitaient et voyaient d’heure en heure ; des pères allaient et venaient.

Il lui avait suffi, pour vous aimer, de vous apercevoir au réveil de la narcose, de voir vos regards innocents, surpris de se trouver là, dans la vie inconnue, - pour faire d’elle cette Effrayée qui redoutait l’appel du téléphone. Entre elle et vous, je fus le lien. Courant Paris dès l’aube, par les boulevards périphériques, - de chez moi à la clinique, où elle tirait son lait au moyen d’une pompe électrique qui remplaçait vos lèvres, feignant de s’amuser du bruit , - puis de la clinique à l’hôpital, un hôpital, ensuite deux hôpitaux, comme il y avait eu une puis deux couveuses. Porteuse de lait et de nouvelles, je courais, je tournais en rond.

Quand l’état de ton frère s’aggrava, je mis, au téléphone, l’accent sur toi :

-         Celui-là va bien. Celui-là.

Tu étais « le petit Bichat », il était « celui de Bretonneau ». puis l’intervention d’urgence, « rien qu’une investigation », une exploration dans la gorge de ce kilo de chair et  de peur. (Il suffoquait, il a fallu faire vite, pas d’œsophage peut-être, on a voulu savoir). Puis l’annonce du succès, mais l’enfant poignardé et visites interdites :

-         Pas un spectacle pour une grand-mère.

Puis la fin, seul, au petit jour, dans sa cage de verre. A-t-il seulement reçu, de la vie, un sourire ? Et mes bras, prêts pour lui, sont retombés, ballants.

O Mort inhumaine d’un tout-petit qui tendait en vain vers sa source. Double élan interrompu. Mort à jamais pitoyable. Sans intercession, sans défense. N’était-il pas le champ d’expérience idéal, cet enfant présumé peut-être superflu, né pour être repris à deux femmes désemparées ?

 

Je chéris cet enfant par la mort sauvegardé. Qui avait tes traits et ton masque. Et ta bouche délicate et ton expression navrée.

C’était un bébé parfait, qui aurait pu porter ton nom.

Et je revois le visage d’ange, comme ton propre visage qu’on eût mis au cercueil. Aussi blanc que le papier-ouate qui, dans la minuscule boîte de sapin blanc, lui servit de suaire. Visage bandé, ensanglanté, né pour souffrir cinq jours et mourir. Petit vainqueur vaincu, pauvre petit cobaye, Rhésus.

L’homme de la morgue, détournant les yeux, m’a dit :

-         Il n’en restera pas plus que d’un squelette d’oiseau.

(Ange au calice, de quoi t’a lavé le baptême ? De quelle faute, mon tout-petit ?)

 

Aussi semblable à toi qu’un reflet dans le miroir, je me souviens de ton Jumeau. Lui ton double. Lui ta moitié. Je l’invoque et lui parle t je le crois puissant dans la Dimension inconnue hors de laquelle il fit un saut si court. Je l’ai prié à la messe d’ange, je le prie encore, je crois qu’il s’intéresse à toi, qui fus si proche, toi qui fus pour lui toute la vie. Presque même chair, même sang, même chaleur et même forme, même fluide sans doute, lui éphémère, lui condamné sitôt paru.

Tu crois te souvenir de ta vie prénatale. Tu dis « je » et tu dis « lui ». Mais qui était lui, qui, toi ? Même visage et deux prénoms, même naissance mais vie et mort, c’est en naissant que vous avez différé.

On s’est transmis la nouvelle d’écouteur en écouteur, chacun confiant à l’autre le soin d’informer ta mère. Mais elle savait : l’enfant qu’elle n’avait pas « eu », l’enfant partirait sans elle, nanti d’un regard maternel.

Clinique, hôpital, je refis la ronde des chevaux de bois autour de Paris. Tournez, tournez. Tremblant pour toi, dont la moitié était perdue sans qu’il nous ait été permis d’intervenir, - je mis mon espoir et ma foi dans les offrandes. Je compris qu’aux baptêmes, ce ne sont pas des dragées qu’on jette à la volée, ce sont des sacrifices, c’est de la magie qui opère. On jette au dieu Moloch des couleurs et du sucre. Chaque jour j’inventai un cadeau. Un pétale de fleur pour un gramme d’enfant. Une praline pour un peu de joue. Pour que ma fille ne doive pas dire, en laissant retomber une seconde fois l’écouteur :

-         Je n’ai rien eu. Ils ne m’ont pas connue.

 

Je voulais chaque jour m’entendre dire :

-         Mais oui, celui-ci sera sauvé.

Chaque jour après la ronde autour de Paris, l’escalade de l’escalier vers toi, à l’hôpital.

Et tout de suite la question qui m’obsède :

-         Il vit ?

Au bout d’un temps :

-         Bien sûr qu’il vit. Rien ne le menace.

Pour moi, si, quelque chose te menaçait : la mort de l’Autre, la mort du Même.

 

A l’heure du sein, tu aspirais ce que te proposaient des mains étrangères. Je te revois, petit goulu, menotte crispée et la bouche remuante.

Je revois la soigneuse qui laissa choir le lait que je t’apportais, tiède encore. De sa réaction :

-         Si vous croyez que ce lait vous suffit. C’est bien pour vous faire plaisir qu’on le lui donne.

Drôle de plaisir. Et pourtant oui. Courir vers toi, te voir à travers une vitre, voir tes cheveux et ton bracelet d’identité, c’était le seul plaisir possible.

-         Descendez de cette chaise. Allez tomber.

Bon, j’obéissais, inquiète. Pourquoi dans ta couveuse cette couverture ? Grossissais-tu ?

-         Demandez au docteur.

Mais le médecin était absent, ou occupé, et je te laissais seul entre les mains de celles pour qui « Il vit ? » n’était pas « la » seule question. Et je croyais la Mort à l’affût, et je craignais la panne d’électricité, la grève de l’E.D.F., les négligences, l’asphyxie.

Je vivais dans le cœur de ta mère.

Je vivais dans tes poumons.

Ta mère, à sa sortie de clinique, réintégra ma chambre, ensuite tu sortis de ta petite boîte inquiétante et il fallut aviser. Son pavillon de banlieue était inchauffable l’hiver, et ma chambre trop exiguë. Tous les hôtels te refusaient. Les hôteliers prétendaient que les bébés crient :

-         Pas le nôtre, protestions-nous.

Ils s’entêtaient :

-         Tous les bébés.

Enfin un « quatre étoiles » t’accepta conditionnellement : tu serais exceptionnellement silencieux, comme inexistant. Moyennant quoi on te concéda une chambre obscure et petite, donnant sur cour et poubelles. Quand on te portait devant l’étroite fenêtre, tu cillais ébloui. Chaque fois que je vois un enfant rire sous le ciel, je revois cette chambre. Chaque fois que je vois des enfants s’ébattre sur des terrasses fleuries, je revois cette chambre.

Malgré nos promesses, tu pleurais beaucoup et fort. Et ce fut l’occasion de nos premières querelles. Mais quand, délivré de tes langes, je te déposais sur le lit, tu gazouillais mezza voce, tu « répondais » déjà, petit d’Homme. Sans coordination tu gigotais, puis, remis au berceau, tu souriais aux anges, tu riais en songe aux éclats.

Quand, après le mystérieux ramage et le plus mystérieux plaisir, tes lèvres, sans motif, se mettaient à frémir, orageuses, je t’exhortais au silence, te proposais des sucettes que tu recrachais indigné, et si tu prétendais crier encore, je faisais de cette sucette un bouchon. Allons, ferme ton petit bec rose. Puis tu t’apaisais dans mes bras, tandis que je te chantais « Colas mon p’tit frère », me gardant de parler de celui qui dans la chanson « fait en bas du chocolat ».

Il te rendait, celui-là (pour éviter le désespoir et son scandale), des visites gourmées, près du seuil, au bord d’une chaise, toujours pressé de partir, toujours appelé ailleurs, par des choses plus importantes. T’en souviens-tu ?

Toi déjà conscient de tant de choses : l’orné, l’uni, le divers et le monotone, la clairière et le sous-bois, l’immobilité, le mouvement, toi qui riais d’une clarté, ruais dans ton landau quand nous nous arrêtions trop longtemps, et nous appelais avec autorité d’un bout de la chambre à l’autre : « Hé ! ».

Il devait offenser ton être attentif et sensible, cet homme distrait qui se détournait de tes bavoirs. Qu’as-tu fait de ces impressions premières, toi perspicace, à l’âge où toute impression compte et demeure, même oubliée ?

 

 

« La plus grande terreur de l’enfant est de ne pas être aimé. Il craint plus que tout au monde d’être repoussé. Chacun l’a été, à un degré plus ou moins grand : de là naît la colère ».

(Steinbeck).

« Un enfant, se voyant refuser l’amour qu’il demande, donne un coup de pied au chat ».

(Steinbeck).

« Vous ne savez pas ce que c’est d’échanger les lieux où vous avez passé votre enfance pour des royaumes inconnus et des climats malsains ».

(Lewis).

 

A cinq mois ta mère te ramena chez elle, dans le « pavillon de garde » inconfortable au fond d’un beau jardin, d’une banlieue résidentielle où chaque famille vit protégée par des haies, des chiens, des tessons de bouteille. Vous n’étiez pas là de cinq minutes que le propriétaire vint vous signifier votre congé. C’était un bien-pensant, protecteur de la Famille, de la Vieillesse et de l’Enfance.

Ta mère obtint un délai, le temps de trouver un appartement introuvable, et tu pris possession du beau jardin Vieille-France, gazons choisis, sentiers peignés, arbres centenaires, et portique où s’ébattaient, chez eux, d’autres enfants.

Tes réveils étaient semblables à l’épanouissement d’une rose, au ralenti. Fardé de bien-être, un lent sourire ensoleillant ta lèvre, tu t’émerveillais de la révélation de l’azur, sous les obiers. Tu croyais la vie toute plaisante, toute protégée, et à l’instar de ce décor tu étais toute tranquillité. Vers les enfants qui s’envolaient sous le portique, tu tendais des bras extasiés.

Mais quand leur père, contorsionné de fureur, gesticulant, grimaçant, laid, demandait d’une grosse voix des nouvelles de vos démarches, tu te cachais sous la table. Ainsi as-tu vécu ta petite enfance : sous la Terreur. Ainsi as-tu appris la peur, la hargne et la riposte. A l’âge du hochet, du carillon, de la boîte à musique et de la clochette suisse qui égrenait Mozart pour t’endormir, tu devins nerveux, insomniaque. L’effraction et la menace, la dérobade et l’indifférence, tu n’as encore vu, des humains, que méchants. Ta mère avait beau protester :

-         L’enfant entend, parlez plus bas,

Il baissait la voix pour la forme, mais tu savais, tu comprenais qu’il y a  des forts et des faibles, que vous viviez, agneaux, parmi les loups. A un an tu vivais en guerre, en état de ségrégation, en fraude. Tes yeux en sont restés chargés de lueurs orageuses, préludes des futures révoltes.

 

Singulièrement, la Loi, pour exprimer la discrimination contre-nature, emploie le mot « Naturel ». Voici un fait divers entre mille analogues.

Au banc des accusés, une jeune fille. Elle a attendu seule son enfant, dans une mansarde qu’elle savait ne plus pouvoir payer. Ne recevant pour le petit à venir ni un bout de laine ni un lange ni un sou ni un regard. Pas d’allocations prénatales. Autour d’elle tout n’est que refus. Est-ce ainsi qu’on entre dans la vie ? Est-ce cela qui t’attend, toi aussi ? Ni pain ni toit ni bonté ? Ne vaut-il pas mieux mourir ? Ni conseil, ni secours ? c’est une infanticide qu’on oppose, menottes aux mains, au témoin qui n’a pour menottes qu’une alliance, dont toute la peine sera de répondre à quelques questions. Faust au petit pied, il ne craint absolument rien, n’y est pour rien, sait qu’on ne l’inculpera de rien.

-         Si elle m’aimait ? Ben oui. J’suis un homme, quoi, un homme comme les autres.

Solidarité. Et l’épouse :

-         Mon mari ? Un homme si bon. Peut pas entendre pleurer un gosse.

Pleurer non, mais crever oui.

Une petite fille contre-nature, un homme nature, deux poids, deux mesures, deux degrés de la responsabilité, maximum à la faiblesse et néant à la force cynique, - et surtout, deux sortes d’enfants : les attendrissants et les autres.

 

Je disais devant toi mon opinion. J’avais tort, mais tout se disait devant toi : puisqu’il n’y eut jamais qu’une chambre.

Ta mère eut raison de me reprendre :

-         Ce ne sont pas tes affaires.

Je le reconnais. Et pourtant…

Cette phrase a fait du gâchis. Je sais, la Charité est patiente, mais moi je ne le suis pas. Aimer ses ennemis n’est pas impossible. Il suffit de n’y pas penser. C’est à ce que nous aimons que vont nos fureurs.

Quand je me disposais à aller te voir, la phrase m’en empêchait : à cause d’elle je pensais au métro fatigant, à ma mauvaise santé, au mauvais temps.

Ah, quand tu étais là, présent, proche, que je voyais poindre, aurore, printemps, croître et s’élancer vers moi, de tes yeux, la tendresse adorable, quand cette lumière devenait caresse et blotissement, bien sûr, il n’y avait plus de phrase. Quand tu applaudissais à ma visite, que tu piétinais de plaisir autour de ton « parc », quand tu tendais les bras vers le métro qui m’emportait, et que dans tes yeux pointaient des pleurs, ah tu étais source et rosée.

Mais la phrase avait la vie dure.

 

Ainsi lors de notre premier séjour ensemble. Ta mère travaillait et ce fut le premier sevrage. Elle parlait parfois de mourir. Dans la chambre de Chantilly donnant sur des arbres, des tables, un jardin, tu as posé sur tout un regard enchanté, et tu as dit :

-         Dando content.

Dando, c’était toi, à la troisième personne, un « toi » mal défini encore, un tout petit, si petit toi. Ebauche de visage et ébauche de nez, traits aimables et boucles si floues qu’une artiste m’a dit un jour qu’on eût voulu passer sa vie à te regarder. Mais la phrase était entre nous, pas beaucoup, juste un peu trop, et comment faire pour ne pas penser ce que je pense ? Or je pensais :

-         S’il ne m’appartient pas, qu’est-ce que je fais ici ?

Et je pensais :

- S’il n’est pas mon bébé ?

 

Lorsque tu me peines aujourd’hui, j’appelle au secours ces souvenirs-là. Par tes photos je comprends le culte des images. Je t’invoque, immobilisé au jardin auprès d’un noir chien de peluche, auréolé de boucles vaporeuses. Tes cheveux riaient, tes dents riaient, riaient soleil. Tu examinais une fleur minutieusement, sérieusement. Grande affaire que la première fleur dans le premier jardin. Voici ton regard à cinq ans. Il contient, ce regard, des chambre exiguës, hôtels, pensions de famille, où tua s joué au hasard avec des joujoux de fortune, aiguilles à tricoter, ficelles, pieds de chaises ; où tu t’es inventé une bande de frères : les nains, les « petits-nains ». Tu nous obligeais à y croire. Tu jouais discrètement, mais pour les voisins trop proches, tes jeux étaient toujours de trop. Me confondais-tu avec eux ? Tu voulais fuir les murs, les « chuts ». Dès que ta mère arrivait tu te retournais contre moi et comme je te demandais pourquoi tu répondis d’abord : « Je ne sais pas », ensuite : « C’est parce que maman ne t’aime pas ».

Que racontes-tu, petit nouveau venu ? Que vas-tu imaginer ? Qu’inventes-tu et de quoi te mêles-tu ? Toujours dans nos jupons. Bonhomme, va jouer.

 

Photos, souvenirs secourables. Images et gestes d’autrefois. Si tu ne me fais plus de cadeaux, je me souviens de ceux de jadis. Si je en te comprends pas fort bien, je me souviens de ta simple joie quand on t’accordait de l’importance. Quand tu étais lisible et clair. Je me souviens de tes élans vers Anna la chambrière, parce qu’elle t’offrait des bouchons colorés d’eaux minérales que tu allais chercher tout droit dans un tiroir. Et de cette hôtelière dont tu t’épris parce qu’elle t’avait proposé une partie de cartes. Sensible, certes, tu l’étais, tu l’es. Qui t’a blessé, qui t’a changé ?

 

Je ne peux que présumer.

Tu avais deux ans. Creusant un trou dans le sable tu m’as dit, négligemment :

-         Papa a frappé maman.

Tu n’en as jamais reparlé. Tu l’as oublié, je me souviens en ton nom. Et là-dessus, plus de père – de cela tu ne parlas jamais – Mais… Y a-t-il en toi aussi des images qui ont la vie dure ?

Comme nous croisions un homme qui poussait un landau, tu as dit :

-         Là, c’est la maman qui manque.

Aux Invalides, m’ayant fait déchiffrer quelques inscriptions lapidaires, « A nos pères, ces héros », tu as détourné les yeux et agressivement déclaré :

-         Je ne pleure pas.

C’est ainsi, je crois, que tout a commencé. Que tu as commencé à dire :

- Je suis « T »urieux.

Tu as d’abord crié Non aux échos. Non, tu ne serais pas poli, non tu ne donnerais pas la main, non tu ne dirais pas bonjour. Tu fonçais, torse en avant, et « Non ». On te prédisait du caractère. Puis le non fut trop faible et tu lui substituas caca. Caca monsieur, caca madame, caca maman, caca tout le monde. On demandait :

- Qu’a donc cet enfant ? Cet enfant qui est comme ivre ?

Cet enfant avait que sa mère parfois se nourrissait de châtaignes tombées ; parfois trompait sa faim avec de l’eau. Il le savait. N’y a-t-il pas de quoi crier caca ? Tes gestes et ta démarche commençaient à dire zut.

 

Qu’avais-je de joie à t’offrir ? Tu avais besoin de changement, moi de stabilité. Moi d’intimisme, toi d’horizons. Ne s’attache pas son bébé qui veut.

Dans la cour, des enfants riaient, et je sus ainsi que toi tu ne riais pas. Pas avec moi.

Quand tu sus écrire, tu t’inventas un alter ego. J’ai lu ce début de roman, navrant et drôle. Il y avait un certain Pioche, qui comme toi vivait avec une grand-mère, « et qui s’embêtait, s’embêtait. Mais enfin elle mourut. Fin ».

Eh oui, et nous n’avions, ni toi d’autre gardienne, ni toi d’enfance, ni moi de jeunesse, de rechange.

 

Et pourtant si. Il y eut des parenthèses. Je pus parfois t’emmener en vacances et tout changea.

Dans mon cœur dort une valise. Il suffit que je la touche, - moins : que j’y pense – elle me parle de toi. Par son grain, sa matière poreuse, sa poignée confortable, large, souple, sa légèreté, ses proportions, ses fermetures dorées, son soufflet, elle me rappelle du bonheur.

Clic clac, toi elle et moi partions ensemble. Je revois ta mère sur un quai, sautillant et feignant de rire, jambes nues en toutes saisons et en toute saisons vêtue du même loden usé. Le train s’ébranle, tu fais une moue, ne pleure pas, tu veux rester chez maman, tu préfères ton coin, tes joujoux. Mange, bois ton lait, déjeune. Le train sort de la gare, tout s’éclaire et toi aussi. Je te promets du plaisir. Toi, la valise et moi, et tout autour, les souvenirs déchirants de ce bel hiver. La neige et la rivière scintillante, tumultueuse, le tortillard, le village endormi. Imprudente je n’ai rien réservé, mais qu’importe ? La valise légère sur ses roues, nous marchons d’un bon pas à travers des portes et volets clos, sur une route mal éclairée, vers une vive lueur, celle d’une boutique qui « allait fermer ».

Un coup de fil et tout s’arrange : on vient nous chercher en voiture, voici l’hôtel, le dîner improvisé, la chambre avec sa baignoire et sa carpette bleue à longs poils. J’envoie la valise au sommet de la garde-robe, elle y est encore, bien que j’aie aussi le souvenir et dans les doigts et dans les muscles le geste de la reprendre, de la rejeter. Etait-ce hier ?

Est-ce hier, enfant disparu, que tu as boudé aux sapins, par caprice, coquetterie, chagrin peut-être, de t’éveiller loin de celle que tu appelais ta chériTe ? – puis as couru vers eux, émerveillé de leur nombre infini. Tu inventas un mot « J’alpinise ». Comme cet autre enfant qui inventa « je conge ». Tu voyais des nains dans les grottes. Tu te souviens de hauteurs fantastiques, de hauteurs alpines en Belgique, de périlleuses ascensions où je n’osais te suivre tandis que tu disparaissais sur des cimes inimaginables. Tu étais fier de connaître du neuf, tu ne prétendais pas envoyer plus d’une carte-vue par village. Et tu te tenais bien à table.  Cet hiver-là, je fus traîneau et luge. Je te contemplais : j’étais éprise de tes défauts de prononciation.

La valise contient aussi des plages où nous arrivions à l’heure où la journée torride s’ouvrait comme un vêtement rejeté. Là je fus remorqueur pour ton bateau pneumatique, et cheval. Partout tu prenais racine, t’adaptais, adoptais des frères et des pères. De partout tu partais sanglotant, le cou tordu, vers ton plaisir trop court. Je te déracinais en disant :

-         On reviendra.

Nous sommes revenus. Mais entre temps tu avais changé, tu avais lu des livres d’aventures, qui décoloraient les rochers, les ascensions. J’avais le même cœur. Mais j’étais devenue à tes jeux le frein et l’obstacle. Je voyais du danger où tu voulais courir, les bois, les crevasses – les crevasses sans nains – où tu faisais sauter des pétards, ta dynamite d’explorateur en herbe. Nous sommes revenus, mais… Ici, deux souvenirs.

De ta nouvelle voix tu m’as dit :

-         Avec toi, des vacances, c’est toujours raté.

Si tu pouvais te souvenir ? Quand, lové dans le lit d’hôtel, la veille d’un retour, pédalant dans le vide comme un nourrisson, ou comme un cycliste à l’entraînement, tu m’as remerciée spontanément :

-         Merci de me donner de bonnes petites vacances.

Et tu avais ajouté, cette fois-là :

-         Tu es gentille comme maman. Maman et toi c’est la même chose.

J’ai rectifié. Tu as réfléchi et ajouté :

-         C’est vrai, toi tu ne fais pas de nabras.

Le nabras est un mot à vous, n’a bras, à bras, dans les bras. De gîte en gîte, sur les vagues de votre vie incertaine, il y a pour toi le nabras, panier de Moïse, point fixe, arche, bouée, bercement. « Le » Berceau.

 

 

 

DEUXIEME TEMPS

 

Parce que les appartements étaient hors prix, donc introuvables, votre propriétaire fit jeter hors de votre petite maison vos meubles et vos souvenirs. Tu assistas à l’expulsion. Tu vis tes langes dans la boue, tu vis tes jouets brisés. Tu vis tes petits camarades éventrer ta clochette suisse, tu entendis se taire Mozart et tes berceuses. Tu vis disperser tes objets, vider ce que tu croyais « ton coin ».

Ils volèrent aussi : quelques objets coûteux ; c’était au-delà de ton entendement, mais tu enregistras la chose, certainement. Exproprié, pillé, tu as quitté le beau jardin rassurant, où la vie semblait facile. Le lieu privilégié où le hasard t’avait donné accès.

Vous ne vous êtes pas retournés. Livres et joujoux rescapés s’en furent au garde-meubles, et tu as pris la route – pour longtemps.

Comme tu pleurais sans comprendre, ta mère t’a promis un autre jardin. Elle n’avait pas un sou en poche et toi tu n’étais plus qu’un displaced enfant.

 

Alors j’ai loué un grand jardin de sable : une plage, un ciel, et de l’eau jusqu’à l’Angleterre. Le soleil y sera aux petits soins pour toi.

Je voulais que tu aies ta chambre, comme Nicolas et Pimprenelle à la télévision. De ce projet il reste une carte postale que tu écrivis et n’envoyas pas ; tu disais :

-         Nous avons trouvé un appartement.

 Cette carte, je la conserve précieusement. Nous étions partis ensemble, en estafette, et nous avons, main dans la main, couru de la gare à chez nous. Toi pressé de voir la mer, moi d’habiller notre logis. Je voulais des clefs, des couleurs, des lumières, des lits pour plusieurs. Il me semblait urgent d’acheter un couvre-lit écossais.

Elles sont défaites, la chambre rose-saumon et la chambre rose-parme pâle.

De ta porte j’ai dû arracher le mot découpé dans du papier glacé multicolore, que nous avions épinglé le premier jour : « THEATRE ».

Tu annonçais des représentations, dont tu serais l’auteur, l’acteur, le régisseur. La Manche dansait, bavardait, s’effrangeait, bordant la plage chaque soir d’un ourlet rose, d’un rose toujours nouveau.

Les premiers jours, tu m’as dit que mon lit était bon, si bon que tu en aurais bien mangé. Que tu garderais après ma mort les lampes qui éclairaient tes Tintin et mes poètes.

Ensuite… pourquoi ? comment ? tu as changé.

Changé d’humeur, claqué les portes, donné des coups de pieds aux murs, instauré le désordre en principe. Pour te plaire j’ai paré la salle d’eau, cultivé des plantes vertes : tu préféras les fleurs des champs. J’ai adopté un chien perdu : tu préféras un autre chien perdu. Tu m’envoyais à ma vaisselle, puis tu as frappé : d’un rude petit poing bien tassé. Puis tu y as été de tes bottes. Puis tu m’as meurtri les poignets. Le temps de reprendre souffle, tu remettais ça, bloc de colère, capri têtu. A mon tour je me suis fâchée, j’ai dépassé ma pensée, j’ai dit, t’englobant dans une vieille révolte :

-         Va donc faire ça chez ton père.

Tu as levé des yeux clignotants :

-         Chez mon père ?

Je t’ai rattrapé au haut de l’escalier :

-         Où vas-tu ?

Tu m’as bravée :

-         Chez mon père.

Toi qui, hier, m’as demandé son nom.

 

Comment, pourquoi ?

Comme je t’appelais mon copain, tu as paru surpris :

-         C’est à moi que tu dis ça ?

Bien sûr, bonhomme. Pourquoi pas ?

Le malentendu commençait. Je luttai contre la montre, contre la montre du temps. Mais le temps est toujours gagnant.

Vous parliez de rentrer à Paris ; tu disais mes murs ridicules, je changeai la décoration. Mes lampes brûlaient tes yeux, je changeai les lampes… Je reverrai toujours ton coffre à jouets, vide.

Pourtant tu as dit :

-         Tu vas rester seule ?

Oui. Non. Avec le chien, qui dit oua-oua. Avec la corne de brume, avec la sirène d’alarme, les corbeaux et les mouettes, et avec les gouttes de pluie, dans ma corniche. Avec les barques des pêcheurs, qui rentrent le soir, lumières en proue, fête ancestrale glissant sur l’infini des eaux.

J’aimais tout cela, si ton absence n’avait tissé entre tout et moi son embrun.

Tu m’as récemment demandé :

-         Au fait, pourquoi a-t-on quitté la côte ?

Pour rien. Comme ça. Comme tout advient : comme ça. Comme foncent tes boucles blondes. Comme sont tombées tes dents de lait. Comme muera ta voix chantante.

 

Tu revins d’abord avec des baisers, puis hostile. Pourquoi ? Qu’avais-je pu te faire entre-temps ?

Tu menaçais, si je te menais en classe, de te plaindre à ta maman et qu’elle viendrait te rechercher. Mais avais-je l’intention de te conduire à l’école ?

Tu inventas un mot pour moi :

-         Toi tu es la merdicité.

On a tort de rire d’un mot : il n’y a que le premier qui coûte. Je t’ai ramené à Paris, pour revenir seule, t’ayant remis à ta mère. Celle-ci portait encore son manteau élimé, mais cette fois vous étiez ensemble sur le quai, je partais sans toi. Comme j’insistais pour que vous reveniez – le train allait s’ébranler -, tu t’es accroché à ce manteau en pleurant, en pleurant pour ne pas me suivre, et je t’ai entendu demander :

- Où logerons-nous, ce soir, maman ?

 

Durant ce séjour tu m’avais dit :

-         Si des événements devaient me séparer de maman, je crois que je deviendrais fou. Ou fort malade.

Des événements allaient me séparer de toi, et surtout à cause de ta phrase :

-         Où logerons-nous, ce soir, maman ?

 

Mai-juin 1968.

Entre toi et moi, d’une heure à l’autre, l’incendie. L’impossibilité de te joindre. L’événement était déformé par mon optique. Les barricades, les revendications sociales, la paralysie du pays, tout se passait très loin de moi, en un lieu appelé Jeunesse. Vous veniez de trouver en banlieue un appartement de « grand ensemble », où vous deviez emménager. Où ? Je l’ignorais encore. Ainsi tu étais perdu pour moi dans la cohue. Paris fâché, la province stupéfaite, seules vivaient les personnes du petit écran, où l’on voyait des inconnus jouer leur jeu. Des idéalistes vivaient un songe ; des maladroits croyaient saisir une occasion ; des arrivistes arrivaient. On barrait des rues symboliques, fermait les postes, coupait les fils du téléphone, coupait entre toi et moi une sorte de cordon ombilical saignant, coupait ta voix, cette corde vocale non muée, que je voulais obstinément entendre, et alors tout s’arrangerait, les révolutions et mon cœur. On retombait en Barbarie, au Moyen Age, mais sachant l’existence, et donc la privation, de l’électricité.

      Chaque parti souhaitait l’alliance de la majorité, silencieuse, et abasourdie, qui fait les frais de tous les événements. Les communications humaines devinrent un luxe interdit.

      Je me demandais si vous aviez de quoi vivre, l’argent ne circulant plus ; à qui te confiait ta mère ; si tu l’accompagnais au travail et comment ? Je redoutais les moyens de transport, les grévistes autant que les briseurs de grèves, les accidents, intempéries, sabotage des routes, crevaison des pneus, bloquage [ainsi dans l’édition originale] des banques. J’implorais des standardistes inflexibles, aux commandes de toutes les inquiétudes. Je les assurais que ma vie privée avait un sens. Que la vie privée, ça existe aussi. Que je ne souffrais pas en série, ni moi ni personne ; que j’étais un cas d’espèce, comme tout le monde. Mais les cas d’urgence étaient catalogués, hiérarchisés, et il ne figurait pas dans la liste certaine phrase incisive qui me becquetait le cœur :

- Où logerons-nous, ce soir, maman ?

      Inaudible, inclassable, je n’étais même pas passible du secours rituel donné aux usagers de la route : « Monsieur Untel est prié de téléphoner d’urgence à tel numéro. Mère mourante ».

      Mon chagrin non répertorié était déclaré imaginaire, débrouille-toi. Hier nous séparaient deux heures de chemin de fer. Aujourd’hui, deux cents kilomètres de marche. Des touristes m’offrirent leur voiture, je refusai. A cause des deux cents kilomètres ? Non. Ni à cause de votre nouvelle adresse : ils auraient cherché avec moi, on vous aurait dénichés. Je dus m’avouer le motif de mon refus : j’avais peur d’être mal reçue, le malentendu agissait.

      Un taxi faisant la navette Paris-province, et les standardistes de Pont-Lévêque acceptant les coups de téléphone, je m’arrangeai avec une touriste, qui retournait à Paris : nous payerions moitié-moitié si le chauffeur vous ramenait. Ainsi vous laissais-je libres de choisir. Je fus conduite à Pont-Lévêque, déposée devant la poste, le chauffeur s’en fut avec sa demi-cliente, accessible encore sur cinquante kilomètres, par radio. Et le suspens commença.

 - Vous veniez, me dit-on à l’hôtel, de sortir, mais vous alliez revenir. Vous étiez peut-être là ou là. Bon, je resonnerai.

      Limitée par ma demi-heure radio, je vous cherchai dans tout Paris, mon cœur furetant et grelottant. Sourcière, sur Paris qui gronde, je balance ce pendule, mon cœur, j’offre aux standardistes complaisantes pralines et fleurs pour être chez moi dans leurs cabines. Enfin je vous trouve, voici ta mère, je lui dis vite :

-         A six heures ce soir, dans tel café aux Champs-Elysées, un taxi vous chargera si vous le voulez.

-         Je vais demander au petit.

-         Il n’est pas là ?

-         Il prend sa douche.

Messire, accepterez-vous ? Mais une voix, dans l’appareil, s’interpose :

-         Terminé ?

Ta voix me manque, le cœur me manque. Je n’ai plus le temps de re-sonner, je dois avertir le chauffeur, à la limite du silence. Volez, paroles, vers le taxi, qui sera bientôt hors d’atteinte ; la suite dépend de toi, bonhomme. Taxis, distances vaincues, calcul des chances, tout irait bien si n’existait l’autre distance, entre les cœurs. L’autre dimension sur laquelle on est sans pouvoir.

Midi. Petit écran. Les heures filent. Le chef d’Etat paraît, disparaît, reparaît. Tantôt humble et tantôt catégorique. Il frappe sur la table, il se prend le front dans les mains ; l’Histoire dérape, changement de vitesse, on tremble. On croit le chef aux armées, non, il est à Paris. L’Histoire se fait à toute allure, au diable l’Histoire. Mon chagrin m’isole. Mon histoire c’est : Tu viens ou tu ne viens pas. Mais l’Histoire complique ma peine.

Un défilé se forme aux Champs-Elysées. Ne va-t-il pas gêner ta marche ? Pourras-tu traverser la foule, seras-tu à temps au rendez-vous ? Mais as-tu seulement dit oui ?

La poste ferme. Me voici seule sur une place inconnue, charmante en soi, sinistre en moi. C’est une île et je suis sans bateau. Essence, pétrole, canal de Suez, grands problèmes, au diable. Des yeux j’implore la route et j’incrimine les grands problèmes. Route, ramenez mon petit garçon.

Au dernier coup de téléphone (au lieu du rendez-vous), non, vous n’étiez pas arrivés, personne qui répondît à votre signalement.

J’ai froid et j’ai sommeil. Tout est noir. Si tu apparaissais à la portière ! Si seulement ce taxi apparaissait ! Ah, occupez la Sorbonne, jetez vos cocktails Molotov, amusez-vous, c’est de votre âge, ici veille une peine éternelle, ici la Femme de Loth regarde fixement en arrière, et se change en statue de pleurs.

Puis le taxi surgit, venu d’où ? Le chauffeur de loin fait signe, un signe Morse :

-         Non.

Puis l’explication : il est arrivé trop tard, vous veniez de partir, ayant longuement attendu. Sa cliente a absolument voulu qu’il l’accompagne à la Banque, avant la fermeture.

Et j’avais tout envisagé, tout craint ! l’état des routes, celui de ton cœur, tout, sauf ceci, qui est permanent, ceci qui nous coupe tous les jours les uns des autres : c’est que nous voguons sur le radeau de la Méduse.

 

Expédients : j’achetai un guide de votre contrée, y pointai votre adresse, localisai vos voisins selon l’annuaire du téléphone, notai leurs numéros, ceux de la police, de la mairie, des négociants, du gestionnaire.

Puis j’attendis la réponse à mes lettres, express et dépêches. Mais le facteur vous ignorait, et (comment eussé-je pu le prévoir ?) vous aviez dans l’immeuble un homonyme (bien connu, lui). Mes appels donc allèrent reposer dans une boîte inconnue, jusqu’au retour de l’homonyme, absent.

Par ailleurs [ici, sur notre exemplaire du livre, correction manuscrite de Marie de Vivier, qui a remplacé « par ailleurs » par : « d’autre part »], tu avais « une petite angine ». Un tout petit mal de gorge insignifiant. Mais qui retardait votre emménagement.

Et le trafic restait bloqué. Et les sensibilités étiquetées, comme les maladies à la S.S. [Sécurité Sociale]. Ton médecin ne put rien pour moi, étant suspecté d’une évaluation de maux, non orthodoxe. Et tu couvais un mal plus grave, un mal hier incurable, et le code en vigueur ne prévoyait pas le cas des maux en gestation, des maux futurs.

Un enfant fondu dans l’émeute, un univers où l’airain résonnait, où retentissaient les cymbales. Et rien de ce que j’aimais, les mouettes, la Manche rose frémissante, rien ne m’était plus de secours.

Enfin votre homonyme leva sa boîte, enfin vous êtes rentrés chez vous, et un message m’a rassurée :

-         Je vais bien.

Et s’éleva le chœur des anges, et ce fut Pâques et dimanche, tous les jours. Et cloches et sacrements. Je vibrais comme un orgue, la mer redevint toute belle, je lui criai que tu te portais bien, que rien ne te menaçait, que la route était libre, et verts les feux, et je bénissais l’Inconnu comme contre Inconnu on porte plainte.

Et j’absolvais l’humanité entière : soyez tous de roc je m’en fous, j’ai ma part, mon petit garçon se porte bien.

Et les roues se remirent au galop de quarante mille libres chevaux, et les poteaux indicateurs se multiplièrent, et il y eut de nouveau bien plus de téléphones disponibles que je n’en emploierais jamais. Et je reçus des nouvelles de plus en plus rassurantes :

-         Je m’amuse bien, je suis chef d’une bande.

Avec une photo de toi en prince-voyou, chaussé des pantoufles maternelles qui te faisaient à l’avant-plan des pieds géants. Tu te flattais d’en avoir vu des choses :

- Des drapeaux rouges, des drapeaux noirs, des cars de police en tas : l’Insurrection.

 

 Alors je courus t’acheter des choses pas de ton âge : une frise, une carpette, du linge de lit à fleurettes, des rideaux de tulle. Je plaçai mon trop-plein d’amour dans des objets de plastique rose. Je te voulais content de moi : Dando content.

J’invitai ta cousine, de peu ton aînée. Venez, Nicolas, Pimprenelle, ici c’est l’Eden des petits. Voici le rince-doigts pour vous apprendre la bonne tenue. Un porte-menu, pour que vous choisissiez ce qu’il vous plaît de manger. Un éléphant de feutre écarlate pour ranger chaque matin votre linge de nuit.

Tu te soucieras bien de ces apprêts. Tu vins : ta voix chantait encore. Mais du porte-menu tu fis une fronde, de mon linge à fleurettes, des batailles d’oreillers, et manger ? Tu détestais ça.

Tu ne pensais qu’à tes copains, toi qui venais de découvrir le monde des mâles, et te retrouvais, le cœur gros, chez une aïeule, petit Pioche.

Comme j’insistais :

- Mange, bois ton lait (vieille rengaine), ton chagrin s’est exaspéré, et tu m’as frappée au visage, si fort que j’en ai pleuré. Alors s’est passée la chose inattendue. Tu t’es approchée de moi comme d’une pièce de musée, tu as examiné mes larmes, ces insolites, et tu m’as demandé, vraiment interloqué :

-         Qu’as-tu ?

 

TROISIEME TEMPS

 

Mon bail expirant en juillet, j’écourtai mon séjour afin de te revoir plus vite, dis adieu aux mouettes rieuses, défis ta chambre, enlevai seule « Théâtre », que nous avions piqué à deux.

C’est le soir d’une espérance.

J’ai roulé vers vous, précédant les déménageurs qui entreposeraient chez vous mes meubles, en attendant que j’aie trouvé une chambre aux environs. Comme j’arrive, vous allez partir, tu me donnes une bourrade devant tes copains qui m’encerclent comme au théâtre en rond pour examiner la mémé. Ta mère me remet les clés et vous partez camper. N’importe : vous reviendrez, je suis dans ton décor, dans ta présence, dans tes souvenirs. Heureuse comme une brûlée vive qu’on plongerait dans un bain d’huile.

Puis, tandis que je répare tes vêtements, mets de l’ordre (mon dada, l’ordre), une carte estampillée de Nice m’alarme :

-         Suis malade. Rhino-pha.

C’est tout, c’est trop. Et où t’écrire ? Comment savoir davantage ? Caravaniers, gendarmes, chefs de camping, syndicats d’initiative, nul ne sait rien de vous. On regrette, rhino-pha m’obsède.

Puis tu fus là, et tu avais très mauvaise mine. Et tes nouvelles dents ne pouvaient expliquer à elles seules ce masque amenuisé, ces méplats accusés. Ce teint.

-         Regarde mes cartes-vues.

Je regarde mal et distraitement.

-         J’ai trouvé une chambre, ai-je dit ; j’emménagerai demain.

-         Pourquoi pas aujourd’hui ?

C’est vrai : pourquoi pas aujourd’hui ?

 

Tes copains, je les ai reçus comme un coup dans l’estomac. Il y eut d’abord ce « grand », moqueur et hardi, qui, sans bonjour ni salut, me regardant avec insolence, t’emporta sur son porte-bagages. Ton premier pas, je l’avais reçu, il t’avait conduit vers moi, - ton premier tour de roues t’en éloignait et je sus que c’était la coupure. Hier chérubin, aujourd’hui l’air matou, les doigts égratignés, aux lèvres ton nouveau sourire, tu avais franchi une étape, une irréversible frontière. Pédalant et riant, t’envolant, tu laissais derrière toi neuf années.

 

Je surprends au passage votre langage chiffré : « Tu louches, tu pouilles, avec S ». Il n’y a là ni strabisme, ni pouilleux, ni pluriel : mais le code de vos plaisirs, la Voix des Billes. J’ai perdu la clé de ces songes. Tu l’as découverte en découvrant l’Amitié qui est, de l’enfance, Amour.

 

Tu dis :

-         Mes copains me trouvent beau.

-         Moi aussi, je te trouve beau.

-         Oui mais eux c’est moralement qu’ils me trouvent beau.

Et moi ?… Questions inutiles, malentendus. Tu as pris ton petit air buté.

Ils sont sans concurrence, ces virulents. Tu établis un répertoire de leurs grossièretés, tu trouves marrantes leurs malsonnances. Tu clames d’une voix de ténor leurs « Va chier mémère » et leurs « Crève comme un pneu ». (Tu escamotes l’i de chier). Tu adoptes passionnément leurs « sale-bête » (que tu prononces salbette), leurs « charogne-pourrie », leur « Pas-de-morale-mémère ». Tu n’aurais pas parlé ainsi dans le jardin préservé. Le dimanche tu traînes la patte, rêvant de je ne sais quel graal, eux me traversent sans me voir. Tu menaces de, avec leur aide, vu que « vous supprimerez tout ce qui vous fait obstacle », me supprimer. Te fais-je obstacle ? Bon je partirai, mais rien ne presse, laisse faire le temps, ne va pas te créer des ennuis pour moi. Tu ignores que, quand je mourrai, mourra beaucoup d’amour. Celui dont tu n’as pas voulu, l’amour dont tu n’as su que faire, que tu as reçu à coups de pied. A coups de mots durs comme des pierres. Quel Antoine de Padoue fait donc se retrouver les cœurs ?

… Est-ce que je noircis le tableau ? Ne suis-je, pessimiste, que ton sombre verso, une version inquiète ? Tu rends un autre son de cloche, toi. Voici, de ta plume, comment tu vois les mêmes choses. « Je vécus d’abord en couveuse puis à l’hôpital, puis nous eûmes des appartements ». C’est ce Souvenir des souvenirs, que nous recevons tous par personnes interposées. C’est un panorama sans personnages ni mouvement, sans détails ni accidents. Mais que viennent tes copains, alors tu surgis, tu claironnes, tu vois vrai. Tel un rosaire tu égrènes leurs prénoms. Le seul fait qu’ils portent des prénoms paraît t’émerveiller. Il te prend des accents bibliques pour qu’en un triple langage fait de votre argot, de l’argot de tout le monde, et d’un audacieux français, tu racontes vos odyssées. Voici la véridique histoire des super-enfants dont trois suffisent à mettre cent adultes en fuite. Voici, pittoresques, vos cabanes, refuges, fiefs invisibles, et pourtant contestés : voici les villages limitrophes qui sont vos buts les plus lointains, et la saga de vos pelouses, horizons, vergers, où vous vous profilez, persécutés, traqués, brouillons, résolus, toujours vainqueurs des Monstres : Nous. Si je veux éloigner un copain tapageur, tu m’en retiens plaintivement :

-         Ne m’en prive pas, je n’ai qu’eux.

 

H.L.M. Grands ensembles. Architecture hostile. Espaces interdits. A la ronde pas de piscines, pas de terrains de sports. Tennis réservés aux adultes. Sentiers interdits aux vélos. Sables interdits aux plus de sept ans. Gazons interdits à tout le monde. Mais vous devez bouger, faire vos muscles, vos voix. Que vous reste-t-il ? l’escapade. En route pour l’inconnu, la surprise et la découverte. Ici ? Non, pas ici. Fuir-là-bas-fuir. Si l’on tente de vous retenir, vous protestez hargneusement :

-         Pourquoi nous surveiller ? Nous sommes grands.

Entendu, mais les faits-divers… Les champignonnières sournoises, qui vous avalent un gosse en cinq sec, les carrières abandonnées qui s’effondrent sur vingt mètres de haut. Le gosse qui imite Zorro, s’envole et se tue. Celui qui manie le révolver en le prenant pour pistolet à eau. Je t’ennuie ? Certes.

Tu lis des bandes dessinées, jettes cent fois un canif sur une cible, parce que ta bande le fait, refuses d’étudier, prépares ton évasion de quatre heures, à quatre heures, te vêts en hâte, me porte à la nuque le coup du karaté, et au cri de « L’heure des copains », t’esquives, vif comme Mercure. Ta voix s’infléchit pour appeler :

-         Polo, roi des évasions, attends-moi.

A quoi répond une voix muée :

-         Alors, ça vient ?

Polo : douze ans, nuque chevelue, minces épaules trop haut soulevées, air « petit-vieux ». Il roule des fesses, joue au « bouling », boit de la bière. Belle bobine de Polo, Polo comme Marco Polo, marco, macro, maquereau, que donnera Polo ?

D’abord je me suis insurgée, puis, mon conquistador au désarmant sourire, quand j’eus souvent fendu, éclaboussée de marmaille, des essaims de sauvage et turbul