MARIE DE VIVIER

 

CENT PAGES D’AMOUR,

LETTRE A UN PETIT GARCON.

 

 

Texte intégral du bref roman Cent pages d’amour, par Marie de Vivier, roman (95 pages) imprimé par l’Imprimerie Vitrant (Villiers-le-Bel), dépôt légal 4e trimestre 1971, copyright Marie de Vivier 1971.

Nous avons reproduit systématiquement l’orthographe et la ponctuation de l’édition originale, même quand nous n’étions pas d’accord avec celles-ci.

Nous n’avons corrigé que les deux ou trois erreurs typographiques les plus manifestes.

 Entre crochets, en outre, on trouvera enfin quelques corrections manuscrites apportées, dans l’exemplaire que nous avons utilisé, par Marie de Vivier.

 

 

MARIE DE VIVIER

 

CENT PAGES D’AMOUR,

LETTRE A UN PETIT GARCON.

 

 

« Dedans mon livre de pensée,

J’ai trouvé, écrivant mon cœur,

La vraie histoire de douleur,

De larmes toute enluminée »

(Guillaume de Lorris.)

 

 

Ils te demanderont peut-être :

-         Quel enfant avez-vous été ? D’où venez-vous ? Pourquoi avez-vous fait cela ?

Voici, mon chéri, la réponse.

 

 

PREMIER TEMPS

 

J’ai sous les yeux un sachet rose où se détachent en noir ces mots :

-         Laughing Bang.

Dans ce sachet un disque, et sur ce disque un fou-rire. D’entendre rire un peu de coton rose, tu riais, par contagion.

Me souvenir toujours de ce disque. Et qu’un enfant c’est d’abord cela : une cire et un écho.

Toujours me souvenir de toi à l’état pur, du temps où tu aurais pu devenir un autre, mille autres. Quand tu étais intact de toute imprégnation étrangère, de toute aliénation.

 

A cause, dans ma poitrine, d’une petite cheminée qui tire mal, mes images de toi n’y sont pas en sécurité. Elles peuvent avec moi y sombrer pour toujours. Vite les fixer noir sur blanc.

Te voici surgi étonné, curieux, l’œil ouvert sur le monde hostile et périlleux. Clinique, couveuse, ambulance, hôtel, jardin interdit, une seule couveuse pour deux bébés, puis deux couveuses : première séparation, première amputation, premier chagrin peut-être.

On voudrait pouvoir avertir les tout-petits de la férocité du monde. Trouver les mots pour leur dire : « Ici poison », leur offrir au biberon un univers aseptisé.

 

Ils sont à toi, les souvenirs d’avant toi. Comme le cri du merle réveille en nous tous les printemps passés, ainsi un chant ressuscite le temps de ton annonciation :

-         D’amour l’ardente flamme…

Qui chantait ? Ta mère, de sa voix fêlée ? Elle ? Moi ? Nous toutes ? Ai-je entendu le chœur des anges ?

 

A toi aussi, cette conversation, - s’il est vrai que les mots qui ont été prononcés avant notre naissance pèsent sur nos destins. Ces mots tombaient de haut sur moi, obnubilée par des mains d’homme qui me déplaisaient. Autour de nous les Reines de France et au loin une pièce d’eau. Un décor choisi, sans témoins. Subjuguée j’entendis que : l’amour est bénéfique aux filles ; qu’un enfant, c’est une assurance-amitié. Sûrs d’eux, bien préparés, les mots faisaient de moi une obligée, et du responsable un bienfaiteur. Puis ce généreux donateur se déclencha, laissant tomber le mot de la fin :

- Cet enfant naîtra dans des conditions optima.

Ponce Pilate se lavant les mains de son propre sang. Et s’en battant l’œil, de son sang.

Plus tard, il appellera ce monologue « la Convention du Luxembourg ».

 

On n’oserait plus marquer de la Lettre Ecarlate les filles qui ont aimé, - sans « la bague au doigt ». Mais on les frappe en leurs enfants. On coupe les vivres à ces petits, on leur refuse toute famille légale hors leur mère ; ils n’ont droit à nul héritage.

 

Alors je sentis naître en moi des bras, comme des ailes. Qui voulaient d’ouvrir, se refermer. Je me demandais comment tu serais, de quelle couleur tes yeux, tes cheveux. Je te prévoyais noir, tu fus blond, et je t’ai aimé noir et blond. Je t’appelais mon bébé. Je voulais être à la fois grand-mère et père.

 

Quand le médecin, ayant examiné ta mère, me fit des doigts un signe furtif : « Deux », et comme elle se rhabillait, je murmurai :

-         Ne lui dites pas.

-         Il faudra bien qu’elle sache.

Elle sut, et au retour, alors que je pensais à tricoter une seconde layette, deux larmes coulèrent sur ses joues, et elle a dit :

-         Comment vais-je faire ?

C’était déjà si difficile ainsi.

 

Un matin d’août, je lui portai des aliments sans sel. Son buffet était vide ; elle semblait se désintéresser de se nourrir. C’était son anniversaire et elle était sans visite ni lettre.

Peu après elle vint s’installer chez moi, et dans mon lit.

 

Deux infiniment petits ont lutté pour éliminer des millions de leurs semblables. Où un seul a ordinairement la victoire, vous êtes sortis à deux, vainqueurs du marathon. Ex-aequo. Qui dit que les enfants ne demandent pas à naître ? Ils adorent la vie, au contraire. Ils ne demandent pas, ils exigent, ils ordonnent. Ils participent ; sans eux rien ne se ferait. Tua s voulu vivre, petit candidat invisible, ta vie tu l’as de haute lutte agrippée. Quel souvenir gardes-tu de tes mois de compagnonnage ? Rivaux, égaux, amis ? As-tu connu ta perte, au départ du Jumeau perdu ? As-tu éprouvé le deuil de cette vie chaude de la tienne, Castor arraché à Pollux, Narcisse arraché à son reflet ?

 

Quand vous fûtes annoncés d’imminente façon, je chantai le Divin Enfant et ce fut Noël en octobre. Oui, l’Enfant, deux en un. Je te vis le premier, étendu sur un oreiller, ton visage était plat et incolore, ta bouche démesurée, vilain « préma ». Tu criais parce qu’on t’avait piqué. Peu après, ton frère inerte suffoquait au même endroit mais ne criait pas : il cherchait son souffle.

Chez lui la beauté va s’éteindre rapidement, sur un visage condamné, comme le soleil couchant arrose la terre de splendeur. En guise d’adieu passa sur lui, non l’ombre de la mort prochaine, mais sa lumière, suave expression sur laquelle on fermera le cercueil léger.

A qui a-t-on tranché la gorge ? Lequel sans protection fut torturé ? Je te reconnaissais à ton souffle aisé, mais les soigneuses vous confondaient, inscrivaient sa fièvre sous ton prénom, puis retournaient à leurs tricots.

Dans la chambre stérile où j’avais le droit de vous voir deux fois le jour sous surveillance, tu t’agitais et il gisait. Je n’entendis jamais sa voix. Comme il suffoquait de plus en plus, on décida le transfert à l’hôpital où je vous accompagnai en ambulance au son de la corne d’alarme, et j’étais si étourdie de fatigue et d’inquiétude que je demandais pourquoi nous sonnions à la mort.

Quand on vous avait enlevés à votre mère, sans lui permettre un contact, un baiser, dans la chambre dont on avait ôté les deux berceaux, elle avait protesté faiblement :

-         Je n’ai rien eu.

Non loin, des bébés vagissaient, que leurs mères allaitaient et voyaient d’heure en heure ; des pères allaient et venaient.

Il lui avait suffi, pour vous aimer, de vous apercevoir au réveil de la narcose, de voir vos regards innocents, surpris de se trouver là, dans la vie inconnue, - pour faire d’elle cette Effrayée qui redoutait l’appel du téléphone. Entre elle et vous, je fus le lien. Courant Paris dès l’aube, par les boulevards périphériques, - de chez moi à la clinique, où elle tirait son lait au moyen d’une pompe électrique qui remplaçait vos lèvres, feignant de s’amuser du bruit , - puis de la clinique à l’hôpital, un hôpital, ensuite deux hôpitaux, comme il y avait eu une puis deux couveuses. Porteuse de lait et de nouvelles, je courais, je tournais en rond.

Quand l’état de ton frère s’aggrava, je mis, au téléphone, l’accent sur toi :

-         Celui-là va bien. Celui-là.

Tu étais « le petit Bichat », il était « celui de Bretonneau ». puis l’intervention d’urgence, « rien qu’une investigation », une exploration dans la gorge de ce kilo de chair et  de peur. (Il suffoquait, il a fallu faire vite, pas d’œsophage peut-être, on a voulu savoir). Puis l’annonce du succès, mais l’enfant poignardé et visites interdites :

-         Pas un spectacle pour une grand-mère.

Puis la fin, seul, au petit jour, dans sa cage de verre. A-t-il seulement reçu, de la vie, un sourire ? Et mes bras, prêts pour lui, sont retombés, ballants.

O Mort inhumaine d’un tout-petit qui tendait en vain vers sa source. Double élan interrompu. Mort à jamais pitoyable. Sans intercession, sans défense. N’était-il pas le champ d’expérience idéal, cet enfant présumé peut-être superflu, né pour être repris à deux femmes désemparées ?

 

Je chéris cet enfant par la mort sauvegardé. Qui avait tes traits et ton masque. Et ta bouche délicate et ton expression navrée.

C’était un bébé parfait, qui aurait pu porter ton nom.

Et je revois le visage d’ange, comme ton propre visage qu’on eût mis au cercueil. Aussi blanc que le papier-ouate qui, dans la minuscule boîte de sapin blanc, lui servit de suaire. Visage bandé, ensanglanté, né pour souffrir cinq jours et mourir. Petit vainqueur vaincu, pauvre petit cobaye, Rhésus.

L’homme de la morgue, détournant les yeux, m’a dit :

-         Il n’en restera pas plus que d’un squelette d’oiseau.

(Ange au calice, de quoi t’a lavé le baptême ? De quelle faute, mon tout-petit ?)

 

Aussi semblable à toi qu’un reflet dans le miroir, je me souviens de ton Jumeau. Lui ton double. Lui ta moitié. Je l’invoque et lui parle t je le crois puissant dans la Dimension inconnue hors de laquelle il fit un saut si court. Je l’ai prié à la messe d’ange, je le prie encore, je crois qu’il s’intéresse à toi, qui fus si proche, toi qui fus pour lui toute la vie. Presque même chair, même sang, même chaleur et même forme, même fluide sans doute, lui éphémère, lui condamné sitôt paru.

Tu crois te souvenir de ta vie prénatale. Tu dis « je » et tu dis « lui ». Mais qui était lui, qui, toi ? Même visage et deux prénoms, même naissance mais vie et mort, c’est en naissant que vous avez différé.

On s’est transmis la nouvelle d’écouteur en écouteur, chacun confiant à l’autre le soin d’informer ta mère. Mais elle savait : l’enfant qu’elle n’avait pas « eu », l’enfant partirait sans elle, nanti d’un regard maternel.

Clinique, hôpital, je refis la ronde des chevaux de bois autour de Paris. Tournez, tournez. Tremblant pour toi, dont la moitié était perdue sans qu’il nous ait été permis d’intervenir, - je mis mon espoir et ma foi dans les offrandes. Je compris qu’aux baptêmes, ce ne sont pas des dragées qu’on jette à la volée, ce sont des sacrifices, c’est de la magie qui opère. On jette au dieu Moloch des couleurs et du sucre. Chaque jour j’inventai un cadeau. Un pétale de fleur pour un gramme d’enfant. Une praline pour un peu de joue. Pour que ma fille ne doive pas dire, en laissant retomber une seconde fois l’écouteur :

-         Je n’ai rien eu. Ils ne m’ont pas connue.

 

Je voulais chaque jour m’entendre dire :

-         Mais oui, celui-ci sera sauvé.

Chaque jour après la ronde autour de Paris, l’escalade de l’escalier vers toi, à l’hôpital.

Et tout de suite la question qui m’obsède :

-         Il vit ?

Au bout d’un temps :

-         Bien sûr qu’il vit. Rien ne le menace.

Pour moi, si, quelque chose te menaçait : la mort de l’Autre, la mort du Même.

 

A l’heure du sein, tu aspirais ce que te proposaient des mains étrangères. Je te revois, petit goulu, menotte crispée et la bouche remuante.

Je revois la soigneuse qui laissa choir le lait que je t’apportais, tiède encore. De sa réaction :

-         Si vous croyez que ce lait vous suffit. C’est bien pour vous faire plaisir qu’on le lui donne.

Drôle de plaisir. Et pourtant oui. Courir vers toi, te voir à travers une vitre, voir tes cheveux et ton bracelet d’identité, c’était le seul plaisir possible.

-         Descendez de cette chaise. Allez tomber.

Bon, j’obéissais, inquiète. Pourquoi dans ta couveuse cette couverture ? Grossissais-tu ?

-         Demandez au docteur.

Mais le médecin était absent, ou occupé, et je te laissais seul entre les mains de celles pour qui « Il vit ? » n’était pas « la » seule question. Et je croyais la Mort à l’affût, et je craignais la panne d’électricité, la grève de l’E.D.F., les négligences, l’asphyxie.

Je vivais dans le cœur de ta mère.

Je vivais dans tes poumons.

Ta mère, à sa sortie de clinique, réintégra ma chambre, ensuite tu sortis de ta petite boîte inquiétante et il fallut aviser. Son pavillon de banlieue était inchauffable l’hiver, et ma chambre trop exiguë. Tous les hôtels te refusaient. Les hôteliers prétendaient que les bébés crient :

-         Pas le nôtre, protestions-nous.

Ils s’entêtaient :

-         Tous les bébés.

Enfin un « quatre étoiles » t’accepta conditionnellement : tu serais exceptionnellement silencieux, comme inexistant. Moyennant quoi on te concéda une chambre obscure et petite, donnant sur cour et poubelles. Quand on te portait devant l’étroite fenêtre, tu cillais ébloui. Chaque fois que je vois un enfant rire sous le ciel, je revois cette chambre. Chaque fois que je vois des enfants s’ébattre sur des terrasses fleuries, je revois cette chambre.

Malgré nos promesses, tu pleurais beaucoup et fort. Et ce fut l’occasion de nos premières querelles. Mais quand, délivré de tes langes, je te déposais sur le lit, tu gazouillais mezza voce, tu « répondais » déjà, petit d’Homme. Sans coordination tu gigotais, puis, remis au berceau, tu souriais aux anges, tu riais en songe aux éclats.

Quand, après le mystérieux ramage et le plus mystérieux plaisir, tes lèvres, sans motif, se mettaient à frémir, orageuses, je t’exhortais au silence, te proposais des sucettes que tu recrachais indigné, et si tu prétendais crier encore, je faisais de cette sucette un bouchon. Allons, ferme ton petit bec rose. Puis tu t’apaisais dans mes bras, tandis que je te chantais « Colas mon p’tit frère », me gardant de parler de celui qui dans la chanson « fait en bas du chocolat ».

Il te rendait, celui-là (pour éviter le désespoir et son scandale), des visites gourmées, près du seuil, au bord d’une chaise, toujours pressé de partir, toujours appelé ailleurs, par des choses plus importantes. T’en souviens-tu ?

Toi déjà conscient de tant de choses : l’orné, l’uni, le divers et le monotone, la clairière et le sous-bois, l’immobilité, le mouvement, toi qui riais d’une clarté, ruais dans ton landau quand nous nous arrêtions trop longtemps, et nous appelais avec autorité d’un bout de la chambre à l’autre : « Hé ! ».

Il devait offenser ton être attentif et sensible, cet homme distrait qui se détournait de tes bavoirs. Qu’as-tu fait de ces impressions premières, toi perspicace, à l’âge où toute impression compte et demeure, même oubliée ?

 

 

« La plus grande terreur de l’enfant est de ne pas être aimé. Il craint plus que tout au monde d’être repoussé. Chacun l’a été, à un degré plus ou moins grand : de là naît la colère ».

(Steinbeck).

« Un enfant, se voyant refuser l’amour qu’il demande, donne un coup de pied au chat ».

(Steinbeck).

« Vous ne savez pas ce que c’est d’échanger les lieux où vous avez passé votre enfance pour des royaumes inconnus et des climats malsains ».

(Lewis).

 

A cinq mois ta mère te ramena chez elle, dans le « pavillon de garde » inconfortable au fond d’un beau jardin, d’une banlieue résidentielle où chaque famille vit protégée par des haies, des chiens, des tessons de bouteille. Vous n’étiez pas là de cinq minutes que le propriétaire vint vous signifier votre congé. C’était un bien-pensant, protecteur de la Famille, de la Vieillesse et de l’Enfance.

Ta mère obtint un délai, le temps de trouver un appartement introuvable, et tu pris possession du beau jardin Vieille-France, gazons choisis, sentiers peignés, arbres centenaires, et portique où s’ébattaient, chez eux, d’autres enfants.

Tes réveils étaient semblables à l’épanouissement d’une rose, au ralenti. Fardé de bien-être, un lent sourire ensoleillant ta lèvre, tu t’émerveillais de la révélation de l’azur, sous les obiers. Tu croyais la vie toute plaisante, toute protégée, et à l’instar de ce décor tu étais toute tranquillité. Vers les enfants qui s’envolaient sous le portique, tu tendais des bras extasiés.

Mais quand leur père, contorsionné de fureur, gesticulant, grimaçant, laid, demandait d’une grosse voix des nouvelles de vos démarches, tu te cachais sous la table. Ainsi as-tu vécu ta petite enfance : sous la Terreur. Ainsi as-tu appris la peur, la hargne et la riposte. A l’âge du hochet, du carillon, de la boîte à musique et de la clochette suisse qui égrenait Mozart pour t’endormir, tu devins nerveux, insomniaque. L’effraction et la menace, la dérobade et l’indifférence, tu n’as encore vu, des humains, que méchants. Ta mère avait beau protester :

-         L’enfant entend, parlez plus bas,

Il baissait la voix pour la forme, mais tu savais, tu comprenais qu’il y a  des forts et des faibles, que vous viviez, agneaux, parmi les loups. A un an tu vivais en guerre, en état de ségrégation, en fraude. Tes yeux en sont restés chargés de lueurs orageuses, préludes des futures révoltes.

 

Singulièrement, la Loi, pour exprimer la discrimination contre-nature, emploie le mot « Naturel ». Voici un fait divers entre mille analogues.

Au banc des accusés, une jeune fille. Elle a attendu seule son enfant, dans une mansarde qu’elle savait ne plus pouvoir payer. Ne recevant pour le petit à venir ni un bout de laine ni un lange ni un sou ni un regard. Pas d’allocations prénatales. Autour d’elle tout n’est que refus. Est-ce ainsi qu’on entre dans la vie ? Est-ce cela qui t’attend, toi aussi ? Ni pain ni toit ni bonté ? Ne vaut-il pas mieux mourir ? Ni conseil, ni secours ? c’est une infanticide qu’on oppose, menottes aux mains, au témoin qui n’a pour menottes qu’une alliance, dont toute la peine sera de répondre à quelques questions. Faust au petit pied, il ne craint absolument rien, n’y est pour rien, sait qu’on ne l’inculpera de rien.

-         Si elle m’aimait ? Ben oui. J’suis un homme, quoi, un homme comme les autres.

Solidarité. Et l’épouse :

-         Mon mari ? Un homme si bon. Peut pas entendre pleurer un gosse.

Pleurer non, mais crever oui.

Une petite fille contre-nature, un homme nature, deux poids, deux mesures, deux degrés de la responsabilité, maximum à la faiblesse et néant à la force cynique, - et surtout, deux sortes d’enfants : les attendrissants et les autres.

 

Je disais devant toi mon opinion. J’avais tort, mais tout se disait devant toi : puisqu’il n’y eut jamais qu’une chambre.

Ta mère eut raison de me reprendre :

-         Ce ne sont pas tes affaires.

Je le reconnais. Et pourtant…

Cette phrase a fait du gâchis. Je sais, la Charité est patiente, mais moi je ne le suis pas. Aimer ses ennemis n’est pas impossible. Il suffit de n’y pas penser. C’est à ce que nous aimons que vont nos fureurs.

Quand je me disposais à aller te voir, la phrase m’en empêchait : à cause d’elle je pensais au métro fatigant, à ma mauvaise santé, au mauvais temps.

Ah, quand tu étais là, présent, proche, que je voyais poindre, aurore, printemps, croître et s’élancer vers moi, de tes yeux, la tendresse adorable, quand cette lumière devenait caresse et blotissement, bien sûr, il n’y avait plus de phrase. Quand tu applaudissais à ma visite, que tu piétinais de plaisir autour de ton « parc », quand tu tendais les bras vers le métro qui m’emportait, et que dans tes yeux pointaient des pleurs, ah tu étais source et rosée.

Mais la phrase avait la vie dure.

 

Ainsi lors de notre premier séjour ensemble. Ta mère travaillait et ce fut le premier sevrage. Elle parlait parfois de mourir. Dans la chambre de Chantilly donnant sur des arbres, des tables, un jardin, tu as posé sur tout un regard enchanté, et tu as dit :

-         Dando content.

Dando, c’était toi, à la troisième personne, un « toi » mal défini encore, un tout petit, si petit toi. Ebauche de visage et ébauche de nez, traits aimables et boucles si floues qu’une artiste m’a dit un jour qu’on eût voulu passer sa vie à te regarder. Mais la phrase était entre nous, pas beaucoup, juste un peu trop, et comment faire pour ne pas penser ce que je pense ? Or je pensais :

-         S’il ne m’appartient pas, qu’est-ce que je fais ici ?

Et je pensais :

- S’il n’est pas mon bébé ?

 

Lorsque tu me peines aujourd’hui, j’appelle au secours ces souvenirs-là. Par tes photos je comprends le culte des images. Je t’invoque, immobilisé au jardin auprès d’un noir chien de peluche, auréolé de boucles vaporeuses. Tes cheveux riaient, tes dents riaient, riaient soleil. Tu examinais une fleur minutieusement, sérieusement. Grande affaire que la première fleur dans le premier jardin. Voici ton regard à cinq ans. Il contient, ce regard, des chambre exiguës, hôtels, pensions de famille, où tua s joué au hasard avec des joujoux de fortune, aiguilles à tricoter, ficelles, pieds de chaises ; où tu t’es inventé une bande de frères : les nains, les « petits-nains ». Tu nous obligeais à y croire. Tu jouais discrètement, mais pour les voisins trop proches, tes jeux étaient toujours de trop. Me confondais-tu avec eux ? Tu voulais fuir les murs, les « chuts ». Dès que ta mère arrivait tu te retournais contre moi et comme je te demandais pourquoi tu répondis d’abord : « Je ne sais pas », ensuite : « C’est parce que maman ne t’aime pas ».

Que racontes-tu, petit nouveau venu ? Que vas-tu imaginer ? Qu’inventes-tu et de quoi te mêles-tu ? Toujours dans nos jupons. Bonhomme, va jouer.

 

Photos, souvenirs secourables. Images et gestes d’autrefois. Si tu ne me fais plus de cadeaux, je me souviens de ceux de jadis. Si je en te comprends pas fort bien, je me souviens de ta simple joie quand on t’accordait de l’importance. Quand tu étais lisible et clair. Je me souviens de tes élans vers Anna la chambrière, parce qu’elle t’offrait des bouchons colorés d’eaux minérales que tu allais chercher tout droit dans un tiroir. Et de cette hôtelière dont tu t’épris parce qu’elle t’avait proposé une partie de cartes. Sensible, certes, tu l’étais, tu l’es. Qui t’a blessé, qui t’a changé ?

 

Je ne peux que présumer.

Tu avais deux ans. Creusant un trou dans le sable tu m’as dit, négligemment :

-         Papa a frappé maman.

Tu n’en as jamais reparlé. Tu l’as oublié, je me souviens en ton nom. Et là-dessus, plus de père – de cela tu ne parlas jamais – Mais… Y a-t-il en toi aussi des images qui ont la vie dure ?

Comme nous croisions un homme qui poussait un landau, tu as dit :

-         Là, c’est la maman qui manque.

Aux Invalides, m’ayant fait déchiffrer quelques inscriptions lapidaires, « A nos pères, ces héros », tu as détourné les yeux et agressivement déclaré :

-         Je ne pleure pas.

C’est ainsi, je crois, que tout a commencé. Que tu as commencé à dire :

- Je suis « T »urieux.

Tu as d’abord crié Non aux échos. Non, tu ne serais pas poli, non tu ne donnerais pas la main, non tu ne dirais pas bonjour. Tu fonçais, torse en avant, et « Non ». On te prédisait du caractère. Puis le non fut trop faible et tu lui substituas caca. Caca monsieur, caca madame, caca maman, caca tout le monde. On demandait :

- Qu’a donc cet enfant ? Cet enfant qui est comme ivre ?

Cet enfant avait que sa mère parfois se nourrissait de châtaignes tombées ; parfois trompait sa faim avec de l’eau. Il le savait. N’y a-t-il pas de quoi crier caca ? Tes gestes et ta démarche commençaient à dire zut.

 

Qu’avais-je de joie à t’offrir ? Tu avais besoin de changement, moi de stabilité. Moi d’intimisme, toi d’horizons. Ne s’attache pas son bébé qui veut.

Dans la cour, des enfants riaient, et je sus ainsi que toi tu ne riais pas. Pas avec moi.

Quand tu sus écrire, tu t’inventas un alter ego. J’ai lu ce début de roman, navrant et drôle. Il y avait un certain Pioche, qui comme toi vivait avec une grand-mère, « et qui s’embêtait, s’embêtait. Mais enfin elle mourut. Fin ».

Eh oui, et nous n’avions, ni toi d’autre gardienne, ni toi d’enfance, ni moi de jeunesse, de rechange.

 

Et pourtant si. Il y eut des parenthèses. Je pus parfois t’emmener en vacances et tout changea.

Dans mon cœur dort une valise. Il suffit que je la touche, - moins : que j’y pense – elle me parle de toi. Par son grain, sa matière poreuse, sa poignée confortable, large, souple, sa légèreté, ses proportions, ses fermetures dorées, son soufflet, elle me rappelle du bonheur.

Clic clac, toi elle et moi partions ensemble. Je revois ta mère sur un quai, sautillant et feignant de rire, jambes nues en toutes saisons et en toute saisons vêtue du même loden usé. Le train s’ébranle, tu fais une moue, ne pleure pas, tu veux rester chez maman, tu préfères ton coin, tes joujoux. Mange, bois ton lait, déjeune. Le train sort de la gare, tout s’éclaire et toi aussi. Je te promets du plaisir. Toi, la valise et moi, et tout autour, les souvenirs déchirants de ce bel hiver. La neige et la rivière scintillante, tumultueuse, le tortillard, le village endormi. Imprudente je n’ai rien réservé, mais qu’importe ? La valise légère sur ses roues, nous marchons d’un bon pas à travers des portes et volets clos, sur une route mal éclairée, vers une vive lueur, celle d’une boutique qui « allait fermer ».

Un coup de fil et tout s’arrange : on vient nous chercher en voiture, voici l’hôtel, le dîner improvisé, la chambre avec sa baignoire et sa carpette bleue à longs poils. J’envoie la valise au sommet de la garde-robe, elle y est encore, bien que j’aie aussi le souvenir et dans les doigts et dans les muscles le geste de la reprendre, de la rejeter. Etait-ce hier ?

Est-ce hier, enfant disparu, que tu as boudé aux sapins, par caprice, coquetterie, chagrin peut-être, de t’éveiller loin de celle que tu appelais ta chériTe ? – puis as couru vers eux, émerveillé de leur nombre infini. Tu inventas un mot « J’alpinise ». Comme cet autre enfant qui inventa « je conge ». Tu voyais des nains dans les grottes. Tu te souviens de hauteurs fantastiques, de hauteurs alpines en Belgique, de périlleuses ascensions où je n’osais te suivre tandis que tu disparaissais sur des cimes inimaginables. Tu étais fier de connaître du neuf, tu ne prétendais pas envoyer plus d’une carte-vue par village. Et tu te tenais bien à table.  Cet hiver-là, je fus traîneau et luge. Je te contemplais : j’étais éprise de tes défauts de prononciation.

La valise contient aussi des plages où nous arrivions à l’heure où la journée torride s’ouvrait comme un vêtement rejeté. Là je fus remorqueur pour ton bateau pneumatique, et cheval. Partout tu prenais racine, t’adaptais, adoptais des frères et des pères. De partout tu partais sanglotant, le cou tordu, vers ton plaisir trop court. Je te déracinais en disant :

-         On reviendra.

Nous sommes revenus. Mais entre temps tu avais changé, tu avais lu des livres d’aventures, qui décoloraient les rochers, les ascensions. J’avais le même cœur. Mais j’étais devenue à tes jeux le frein et l’obstacle. Je voyais du danger où tu voulais courir, les bois, les crevasses – les crevasses sans nains – où tu faisais sauter des pétards, ta dynamite d’explorateur en herbe. Nous sommes revenus, mais… Ici, deux souvenirs.

De ta nouvelle voix tu m’as dit :

-         Avec toi, des vacances, c’est toujours raté.

Si tu pouvais te souvenir ? Quand, lové dans le lit d’hôtel, la veille d’un retour, pédalant dans le vide comme un nourrisson, ou comme un cycliste à l’entraînement, tu m’as remerciée spontanément :

-         Merci de me donner de bonnes petites vacances.

Et tu avais ajouté, cette fois-là :

-         Tu es gentille comme maman. Maman et toi c’est la même chose.

J’ai rectifié. Tu as réfléchi et ajouté :

-         C’est vrai, toi tu ne fais pas de nabras.

Le nabras est un mot à vous, n’a bras, à bras, dans les bras. De gîte en gîte, sur les vagues de votre vie incertaine, il y a pour toi le nabras, panier de Moïse, point fixe, arche, bouée, bercement. « Le » Berceau.

 

 

 

DEUXIEME TEMPS

 

Parce que les appartements étaient hors prix, donc introuvables, votre propriétaire fit jeter hors de votre petite maison vos meubles et vos souvenirs. Tu assistas à l’expulsion. Tu vis tes langes dans la boue, tu vis tes jouets brisés. Tu vis tes petits camarades éventrer ta clochette suisse, tu entendis se taire Mozart et tes berceuses. Tu vis disperser tes objets, vider ce que tu croyais « ton coin ».

Ils volèrent aussi : quelques objets coûteux ; c’était au-delà de ton entendement, mais tu enregistras la chose, certainement. Exproprié, pillé, tu as quitté le beau jardin rassurant, où la vie semblait facile. Le lieu privilégié où le hasard t’avait donné accès.

Vous ne vous êtes pas retournés. Livres et joujoux rescapés s’en furent au garde-meubles, et tu as pris la route – pour longtemps.

Comme tu pleurais sans comprendre, ta mère t’a promis un autre jardin. Elle n’avait pas un sou en poche et toi tu n’étais plus qu’un displaced enfant.

 

Alors j’ai loué un grand jardin de sable : une plage, un ciel, et de l’eau jusqu’à l’Angleterre. Le soleil y sera aux petits soins pour toi.

Je voulais que tu aies ta chambre, comme Nicolas et Pimprenelle à la télévision. De ce projet il reste une carte postale que tu écrivis et n’envoyas pas ; tu disais :

-         Nous avons trouvé un appartement.

 Cette carte, je la conserve précieusement. Nous étions partis ensemble, en estafette, et nous avons, main dans la main, couru de la gare à chez nous. Toi pressé de voir la mer, moi d’habiller notre logis. Je voulais des clefs, des couleurs, des lumières, des lits pour plusieurs. Il me semblait urgent d’acheter un couvre-lit écossais.

Elles sont défaites, la chambre rose-saumon et la chambre rose-parme pâle.

De ta porte j’ai dû arracher le mot découpé dans du papier glacé multicolore, que nous avions épinglé le premier jour : « THEATRE ».

Tu annonçais des représentations, dont tu serais l’auteur, l’acteur, le régisseur. La Manche dansait, bavardait, s’effrangeait, bordant la plage chaque soir d’un ourlet rose, d’un rose toujours nouveau.

Les premiers jours, tu m’as dit que mon lit était bon, si bon que tu en aurais bien mangé. Que tu garderais après ma mort les lampes qui éclairaient tes Tintin et mes poètes.

Ensuite… pourquoi ? comment ? tu as changé.

Changé d’humeur, claqué les portes, donné des coups de pieds aux murs, instauré le désordre en principe. Pour te plaire j’ai paré la salle d’eau, cultivé des plantes vertes : tu préféras les fleurs des champs. J’ai adopté un chien perdu : tu préféras un autre chien perdu. Tu m’envoyais à ma vaisselle, puis tu as frappé : d’un rude petit poing bien tassé. Puis tu y as été de tes bottes. Puis tu m’as meurtri les poignets. Le temps de reprendre souffle, tu remettais ça, bloc de colère, capri têtu. A mon tour je me suis fâchée, j’ai dépassé ma pensée, j’ai dit, t’englobant dans une vieille révolte :

-         Va donc faire ça chez ton père.

Tu as levé des yeux clignotants :

-         Chez mon père ?

Je t’ai rattrapé au haut de l’escalier :

-         Où vas-tu ?

Tu m’as bravée :

-         Chez mon père.

Toi qui, hier, m’as demandé son nom.

 

Comment, pourquoi ?

Comme je t’appelais mon copain, tu as paru surpris :

-         C’est à moi que tu dis ça ?

Bien sûr, bonhomme. Pourquoi pas ?

Le malentendu commençait. Je luttai contre la montre, contre la montre du temps. Mais le temps est toujours gagnant.

Vous parliez de rentrer à Paris ; tu disais mes murs ridicules, je changeai la décoration. Mes lampes brûlaient tes yeux, je changeai les lampes… Je reverrai toujours ton coffre à jouets, vide.

Pourtant tu as dit :

-         Tu vas rester seule ?

Oui. Non. Avec le chien, qui dit oua-oua. Avec la corne de brume, avec la sirène d’alarme, les corbeaux et les mouettes, et avec les gouttes de pluie, dans ma corniche. Avec les barques des pêcheurs, qui rentrent le soir, lumières en proue, fête ancestrale glissant sur l’infini des eaux.

J’aimais tout cela, si ton absence n’avait tissé entre tout et moi son embrun.

Tu m’as récemment demandé :

-         Au fait, pourquoi a-t-on quitté la côte ?

Pour rien. Comme ça. Comme tout advient : comme ça. Comme foncent tes boucles blondes. Comme sont tombées tes dents de lait. Comme muera ta voix chantante.

 

Tu revins d’abord avec des baisers, puis hostile. Pourquoi ? Qu’avais-je pu te faire entre-temps ?

Tu menaçais, si je te menais en classe, de te plaindre à ta maman et qu’elle viendrait te rechercher. Mais avais-je l’intention de te conduire à l’école ?

Tu inventas un mot pour moi :

-         Toi tu es la merdicité.

On a tort de rire d’un mot : il n’y a que le premier qui coûte. Je t’ai ramené à Paris, pour revenir seule, t’ayant remis à ta mère. Celle-ci portait encore son manteau élimé, mais cette fois vous étiez ensemble sur le quai, je partais sans toi. Comme j’insistais pour que vous reveniez – le train allait s’ébranler -, tu t’es accroché à ce manteau en pleurant, en pleurant pour ne pas me suivre, et je t’ai entendu demander :

- Où logerons-nous, ce soir, maman ?

 

Durant ce séjour tu m’avais dit :

-         Si des événements devaient me séparer de maman, je crois que je deviendrais fou. Ou fort malade.

Des événements allaient me séparer de toi, et surtout à cause de ta phrase :

-         Où logerons-nous, ce soir, maman ?

 

Mai-juin 1968.

Entre toi et moi, d’une heure à l’autre, l’incendie. L’impossibilité de te joindre. L’événement était déformé par mon optique. Les barricades, les revendications sociales, la paralysie du pays, tout se passait très loin de moi, en un lieu appelé Jeunesse. Vous veniez de trouver en banlieue un appartement de « grand ensemble », où vous deviez emménager. Où ? Je l’ignorais encore. Ainsi tu étais perdu pour moi dans la cohue. Paris fâché, la province stupéfaite, seules vivaient les personnes du petit écran, où l’on voyait des inconnus jouer leur jeu. Des idéalistes vivaient un songe ; des maladroits croyaient saisir une occasion ; des arrivistes arrivaient. On barrait des rues symboliques, fermait les postes, coupait les fils du téléphone, coupait entre toi et moi une sorte de cordon ombilical saignant, coupait ta voix, cette corde vocale non muée, que je voulais obstinément entendre, et alors tout s’arrangerait, les révolutions et mon cœur. On retombait en Barbarie, au Moyen Age, mais sachant l’existence, et donc la privation, de l’électricité.

      Chaque parti souhaitait l’alliance de la majorité, silencieuse, et abasourdie, qui fait les frais de tous les événements. Les communications humaines devinrent un luxe interdit.

      Je me demandais si vous aviez de quoi vivre, l’argent ne circulant plus ; à qui te confiait ta mère ; si tu l’accompagnais au travail et comment ? Je redoutais les moyens de transport, les grévistes autant que les briseurs de grèves, les accidents, intempéries, sabotage des routes, crevaison des pneus, bloquage [ainsi dans l’édition originale] des banques. J’implorais des standardistes inflexibles, aux commandes de toutes les inquiétudes. Je les assurais que ma vie privée avait un sens. Que la vie privée, ça existe aussi. Que je ne souffrais pas en série, ni moi ni personne ; que j’étais un cas d’espèce, comme tout le monde. Mais les cas d’urgence étaient catalogués, hiérarchisés, et il ne figurait pas dans la liste certaine phrase incisive qui me becquetait le cœur :

- Où logerons-nous, ce soir, maman ?

      Inaudible, inclassable, je n’étais même pas passible du secours rituel donné aux usagers de la route : « Monsieur Untel est prié de téléphoner d’urgence à tel numéro. Mère mourante ».

      Mon chagrin non répertorié était déclaré imaginaire, débrouille-toi. Hier nous séparaient deux heures de chemin de fer. Aujourd’hui, deux cents kilomètres de marche. Des touristes m’offrirent leur voiture, je refusai. A cause des deux cents kilomètres ? Non. Ni à cause de votre nouvelle adresse : ils auraient cherché avec moi, on vous aurait dénichés. Je dus m’avouer le motif de mon refus : j’avais peur d’être mal reçue, le malentendu agissait.

      Un taxi faisant la navette Paris-province, et les standardistes de Pont-Lévêque acceptant les coups de téléphone, je m’arrangeai avec une touriste, qui retournait à Paris : nous payerions moitié-moitié si le chauffeur vous ramenait. Ainsi vous laissais-je libres de choisir. Je fus conduite à Pont-Lévêque, déposée devant la poste, le chauffeur s’en fut avec sa demi-cliente, accessible encore sur cinquante kilomètres, par radio. Et le suspens commença.

 - Vous veniez, me dit-on à l’hôtel, de sortir, mais vous alliez revenir. Vous étiez peut-être là ou là. Bon, je resonnerai.

      Limitée par ma demi-heure radio, je vous cherchai dans tout Paris, mon cœur furetant et grelottant. Sourcière, sur Paris qui gronde, je balance ce pendule, mon cœur, j’offre aux standardistes complaisantes pralines et fleurs pour être chez moi dans leurs cabines. Enfin je vous trouve, voici ta mère, je lui dis vite :

-         A six heures ce soir, dans tel café aux Champs-Elysées, un taxi vous chargera si vous le voulez.

-         Je vais demander au petit.

-         Il n’est pas là ?

-         Il prend sa douche.

Messire, accepterez-vous ? Mais une voix, dans l’appareil, s’interpose :

-         Terminé ?

Ta voix me manque, le cœur me manque. Je n’ai plus le temps de re-sonner, je dois avertir le chauffeur, à la limite du silence. Volez, paroles, vers le taxi, qui sera bientôt hors d’atteinte ; la suite dépend de toi, bonhomme. Taxis, distances vaincues, calcul des chances, tout irait bien si n’existait l’autre distance, entre les cœurs. L’autre dimension sur laquelle on est sans pouvoir.

Midi. Petit écran. Les heures filent. Le chef d’Etat paraît, disparaît, reparaît. Tantôt humble et tantôt catégorique. Il frappe sur la table, il se prend le front dans les mains ; l’Histoire dérape, changement de vitesse, on tremble. On croit le chef aux armées, non, il est à Paris. L’Histoire se fait à toute allure, au diable l’Histoire. Mon chagrin m’isole. Mon histoire c’est : Tu viens ou tu ne viens pas. Mais l’Histoire complique ma peine.

Un défilé se forme aux Champs-Elysées. Ne va-t-il pas gêner ta marche ? Pourras-tu traverser la foule, seras-tu à temps au rendez-vous ? Mais as-tu seulement dit oui ?

La poste ferme. Me voici seule sur une place inconnue, charmante en soi, sinistre en moi. C’est une île et je suis sans bateau. Essence, pétrole, canal de Suez, grands problèmes, au diable. Des yeux j’implore la route et j’incrimine les grands problèmes. Route, ramenez mon petit garçon.

Au dernier coup de téléphone (au lieu du rendez-vous), non, vous n’étiez pas arrivés, personne qui répondît à votre signalement.

J’ai froid et j’ai sommeil. Tout est noir. Si tu apparaissais à la portière ! Si seulement ce taxi apparaissait ! Ah, occupez la Sorbonne, jetez vos cocktails Molotov, amusez-vous, c’est de votre âge, ici veille une peine éternelle, ici la Femme de Loth regarde fixement en arrière, et se change en statue de pleurs.

Puis le taxi surgit, venu d’où ? Le chauffeur de loin fait signe, un signe Morse :

-         Non.

Puis l’explication : il est arrivé trop tard, vous veniez de partir, ayant longuement attendu. Sa cliente a absolument voulu qu’il l’accompagne à la Banque, avant la fermeture.

Et j’avais tout envisagé, tout craint ! l’état des routes, celui de ton cœur, tout, sauf ceci, qui est permanent, ceci qui nous coupe tous les jours les uns des autres : c’est que nous voguons sur le radeau de la Méduse.

 

Expédients : j’achetai un guide de votre contrée, y pointai votre adresse, localisai vos voisins selon l’annuaire du téléphone, notai leurs numéros, ceux de la police, de la mairie, des négociants, du gestionnaire.

Puis j’attendis la réponse à mes lettres, express et dépêches. Mais le facteur vous ignorait, et (comment eussé-je pu le prévoir ?) vous aviez dans l’immeuble un homonyme (bien connu, lui). Mes appels donc allèrent reposer dans une boîte inconnue, jusqu’au retour de l’homonyme, absent.

Par ailleurs [ici, sur notre exemplaire du livre, correction manuscrite de Marie de Vivier, qui a remplacé « par ailleurs » par : « d’autre part »], tu avais « une petite angine ». Un tout petit mal de gorge insignifiant. Mais qui retardait votre emménagement.

Et le trafic restait bloqué. Et les sensibilités étiquetées, comme les maladies à la S.S. [Sécurité Sociale]. Ton médecin ne put rien pour moi, étant suspecté d’une évaluation de maux, non orthodoxe. Et tu couvais un mal plus grave, un mal hier incurable, et le code en vigueur ne prévoyait pas le cas des maux en gestation, des maux futurs.

Un enfant fondu dans l’émeute, un univers où l’airain résonnait, où retentissaient les cymbales. Et rien de ce que j’aimais, les mouettes, la Manche rose frémissante, rien ne m’était plus de secours.

Enfin votre homonyme leva sa boîte, enfin vous êtes rentrés chez vous, et un message m’a rassurée :

-         Je vais bien.

Et s’éleva le chœur des anges, et ce fut Pâques et dimanche, tous les jours. Et cloches et sacrements. Je vibrais comme un orgue, la mer redevint toute belle, je lui criai que tu te portais bien, que rien ne te menaçait, que la route était libre, et verts les feux, et je bénissais l’Inconnu comme contre Inconnu on porte plainte.

Et j’absolvais l’humanité entière : soyez tous de roc je m’en fous, j’ai ma part, mon petit garçon se porte bien.

Et les roues se remirent au galop de quarante mille libres chevaux, et les poteaux indicateurs se multiplièrent, et il y eut de nouveau bien plus de téléphones disponibles que je n’en emploierais jamais. Et je reçus des nouvelles de plus en plus rassurantes :

-         Je m’amuse bien, je suis chef d’une bande.

Avec une photo de toi en prince-voyou, chaussé des pantoufles maternelles qui te faisaient à l’avant-plan des pieds géants. Tu te flattais d’en avoir vu des choses :

- Des drapeaux rouges, des drapeaux noirs, des cars de police en tas : l’Insurrection.

 

 Alors je courus t’acheter des choses pas de ton âge : une frise, une carpette, du linge de lit à fleurettes, des rideaux de tulle. Je plaçai mon trop-plein d’amour dans des objets de plastique rose. Je te voulais content de moi : Dando content.

J’invitai ta cousine, de peu ton aînée. Venez, Nicolas, Pimprenelle, ici c’est l’Eden des petits. Voici le rince-doigts pour vous apprendre la bonne tenue. Un porte-menu, pour que vous choisissiez ce qu’il vous plaît de manger. Un éléphant de feutre écarlate pour ranger chaque matin votre linge de nuit.

Tu te soucieras bien de ces apprêts. Tu vins : ta voix chantait encore. Mais du porte-menu tu fis une fronde, de mon linge à fleurettes, des batailles d’oreillers, et manger ? Tu détestais ça.

Tu ne pensais qu’à tes copains, toi qui venais de découvrir le monde des mâles, et te retrouvais, le cœur gros, chez une aïeule, petit Pioche.

Comme j’insistais :

- Mange, bois ton lait (vieille rengaine), ton chagrin s’est exaspéré, et tu m’as frappée au visage, si fort que j’en ai pleuré. Alors s’est passée la chose inattendue. Tu t’es approchée de moi comme d’une pièce de musée, tu as examiné mes larmes, ces insolites, et tu m’as demandé, vraiment interloqué :

-         Qu’as-tu ?

 

TROISIEME TEMPS

 

Mon bail expirant en juillet, j’écourtai mon séjour afin de te revoir plus vite, dis adieu aux mouettes rieuses, défis ta chambre, enlevai seule « Théâtre », que nous avions piqué à deux.

C’est le soir d’une espérance.

J’ai roulé vers vous, précédant les déménageurs qui entreposeraient chez vous mes meubles, en attendant que j’aie trouvé une chambre aux environs. Comme j’arrive, vous allez partir, tu me donnes une bourrade devant tes copains qui m’encerclent comme au théâtre en rond pour examiner la mémé. Ta mère me remet les clés et vous partez camper. N’importe : vous reviendrez, je suis dans ton décor, dans ta présence, dans tes souvenirs. Heureuse comme une brûlée vive qu’on plongerait dans un bain d’huile.

Puis, tandis que je répare tes vêtements, mets de l’ordre (mon dada, l’ordre), une carte estampillée de Nice m’alarme :

-         Suis malade. Rhino-pha.

C’est tout, c’est trop. Et où t’écrire ? Comment savoir davantage ? Caravaniers, gendarmes, chefs de camping, syndicats d’initiative, nul ne sait rien de vous. On regrette, rhino-pha m’obsède.

Puis tu fus là, et tu avais très mauvaise mine. Et tes nouvelles dents ne pouvaient expliquer à elles seules ce masque amenuisé, ces méplats accusés. Ce teint.

-         Regarde mes cartes-vues.

Je regarde mal et distraitement.

-         J’ai trouvé une chambre, ai-je dit ; j’emménagerai demain.

-         Pourquoi pas aujourd’hui ?

C’est vrai : pourquoi pas aujourd’hui ?

 

Tes copains, je les ai reçus comme un coup dans l’estomac. Il y eut d’abord ce « grand », moqueur et hardi, qui, sans bonjour ni salut, me regardant avec insolence, t’emporta sur son porte-bagages. Ton premier pas, je l’avais reçu, il t’avait conduit vers moi, - ton premier tour de roues t’en éloignait et je sus que c’était la coupure. Hier chérubin, aujourd’hui l’air matou, les doigts égratignés, aux lèvres ton nouveau sourire, tu avais franchi une étape, une irréversible frontière. Pédalant et riant, t’envolant, tu laissais derrière toi neuf années.

 

Je surprends au passage votre langage chiffré : « Tu louches, tu pouilles, avec S ». Il n’y a là ni strabisme, ni pouilleux, ni pluriel : mais le code de vos plaisirs, la Voix des Billes. J’ai perdu la clé de ces songes. Tu l’as découverte en découvrant l’Amitié qui est, de l’enfance, Amour.

 

Tu dis :

-         Mes copains me trouvent beau.

-         Moi aussi, je te trouve beau.

-         Oui mais eux c’est moralement qu’ils me trouvent beau.

Et moi ?… Questions inutiles, malentendus. Tu as pris ton petit air buté.

Ils sont sans concurrence, ces virulents. Tu établis un répertoire de leurs grossièretés, tu trouves marrantes leurs malsonnances. Tu clames d’une voix de ténor leurs « Va chier mémère » et leurs « Crève comme un pneu ». (Tu escamotes l’i de chier). Tu adoptes passionnément leurs « sale-bête » (que tu prononces salbette), leurs « charogne-pourrie », leur « Pas-de-morale-mémère ». Tu n’aurais pas parlé ainsi dans le jardin préservé. Le dimanche tu traînes la patte, rêvant de je ne sais quel graal, eux me traversent sans me voir. Tu menaces de, avec leur aide, vu que « vous supprimerez tout ce qui vous fait obstacle », me supprimer. Te fais-je obstacle ? Bon je partirai, mais rien ne presse, laisse faire le temps, ne va pas te créer des ennuis pour moi. Tu ignores que, quand je mourrai, mourra beaucoup d’amour. Celui dont tu n’as pas voulu, l’amour dont tu n’as su que faire, que tu as reçu à coups de pied. A coups de mots durs comme des pierres. Quel Antoine de Padoue fait donc se retrouver les cœurs ?

… Est-ce que je noircis le tableau ? Ne suis-je, pessimiste, que ton sombre verso, une version inquiète ? Tu rends un autre son de cloche, toi. Voici, de ta plume, comment tu vois les mêmes choses. « Je vécus d’abord en couveuse puis à l’hôpital, puis nous eûmes des appartements ». C’est ce Souvenir des souvenirs, que nous recevons tous par personnes interposées. C’est un panorama sans personnages ni mouvement, sans détails ni accidents. Mais que viennent tes copains, alors tu surgis, tu claironnes, tu vois vrai. Tel un rosaire tu égrènes leurs prénoms. Le seul fait qu’ils portent des prénoms paraît t’émerveiller. Il te prend des accents bibliques pour qu’en un triple langage fait de votre argot, de l’argot de tout le monde, et d’un audacieux français, tu racontes vos odyssées. Voici la véridique histoire des super-enfants dont trois suffisent à mettre cent adultes en fuite. Voici, pittoresques, vos cabanes, refuges, fiefs invisibles, et pourtant contestés : voici les villages limitrophes qui sont vos buts les plus lointains, et la saga de vos pelouses, horizons, vergers, où vous vous profilez, persécutés, traqués, brouillons, résolus, toujours vainqueurs des Monstres : Nous. Si je veux éloigner un copain tapageur, tu m’en retiens plaintivement :

-         Ne m’en prive pas, je n’ai qu’eux.

 

H.L.M. Grands ensembles. Architecture hostile. Espaces interdits. A la ronde pas de piscines, pas de terrains de sports. Tennis réservés aux adultes. Sentiers interdits aux vélos. Sables interdits aux plus de sept ans. Gazons interdits à tout le monde. Mais vous devez bouger, faire vos muscles, vos voix. Que vous reste-t-il ? l’escapade. En route pour l’inconnu, la surprise et la découverte. Ici ? Non, pas ici. Fuir-là-bas-fuir. Si l’on tente de vous retenir, vous protestez hargneusement :

-         Pourquoi nous surveiller ? Nous sommes grands.

Entendu, mais les faits-divers… Les champignonnières sournoises, qui vous avalent un gosse en cinq sec, les carrières abandonnées qui s’effondrent sur vingt mètres de haut. Le gosse qui imite Zorro, s’envole et se tue. Celui qui manie le révolver en le prenant pour pistolet à eau. Je t’ennuie ? Certes.

Tu lis des bandes dessinées, jettes cent fois un canif sur une cible, parce que ta bande le fait, refuses d’étudier, prépares ton évasion de quatre heures, à quatre heures, te vêts en hâte, me porte à la nuque le coup du karaté, et au cri de « L’heure des copains », t’esquives, vif comme Mercure. Ta voix s’infléchit pour appeler :

-         Polo, roi des évasions, attends-moi.

A quoi répond une voix muée :

-         Alors, ça vient ?

Polo : douze ans, nuque chevelue, minces épaules trop haut soulevées, air « petit-vieux ». Il roule des fesses, joue au « bouling », boit de la bière. Belle bobine de Polo, Polo comme Marco Polo, marco, macro, maquereau, que donnera Polo ?

D’abord je me suis insurgée, puis, mon conquistador au désarmant sourire, quand j’eus souvent fendu, éclaboussée de marmaille, des essaims de sauvage et turbulente jeunesse, que tu m’eus maintes fois crié « Taïaut », en m’étouffant sous des oreillers pour épater ta petite galerie, j’ai connu mon insignifiance et les ai vus à travers toi. Maquereau, par exemple, c’est quoi ? Et mec ? des petits dépourvus qui font alliance avec plus dépourvu. Et quoi de plus dépourvu qu’une petite fille ? Elles sont à leur portée, de naissance. D’une pierre deux coups, ces amoureuses, telle l’enfant qui, vendant des roses, de leur prix n’achetait que des roses, trouveront naturel de vendre l’amour pour en acheter.  Système D. Qui leur apprend mieux ? Ils pourraient épouser des sacs, ces bêtas. Mais c’est compliqué, et les sacs sont loin, dans un monde compartimenté, où de mêmes actes portent d’autres étiquettes. Là chasse gardée, ici entrée libre.

      Ceux-ci sont simplement des simplets.

Et travailler ? pour recevoir des coups de pied au cul ? Ils en ont leur dose avant l’âge, des coups de pied au cul.

Ainsi s’agglomère la Bande, avec les moyens du bord. Ceux-ci prennent tôt le sens du vent, crânes, en bandoulière la seule corde qu’ils aient à leur arc : la corde de Cupidon.

 

La bande se forme et la Famille se désagrège. Hier l’enfant était minoritaire dans la famille ; le voici majoritaire au dehors, quasi syndiqué. La Bande des grands ensembles cerne les foyers, réquisitionne, tente, appelle, en direct sous les fenêtres. On imitait le Père : on s’entr’imite. On rivalise, on veut briller, n’importe comme. Chacun se sent graine de caïd. Le Gardien joue aux pères nobles, inutilement. Menaces, admonestations, mouchardage, coercition, ne font qu’aggraver les relations. Au sifflet de la police répond le sifflet entre les doigts. La Frasque ici est indiquée, recommandée et enviée. A sept ans on entre en  guerre, coups de poings et visages clos.

Toi, visage tendre, nez retroussé, après avoir demandé pardon à ta mère (à moi tu ne l’as jamais demandé), tu l’as priée de s’en taire :

-         Je veux que mes copains me croient dur.

Quand tu me frappes, me jettes du sel dans les yeux et du poivre dans mon mouchoir, de l’insecticide dans mon verre, c’est pour que les chenapans t’admirent. Quand tu parodies la politesse, le geste rond, la voix sucrée, je me souviens, je me souviens. De ta lèvre au pli tendre, cette lèvre vierge, celle de l’autre, qui n’a pas changé. Je me souviens de ta bouche qu’il fallut empêcher de crier à l’âge où tous les bébés crient.

Je me souviens de ton Berceau.

 

Tandis que tu te confonds avec les autres garçons, que j’entends leurs voix dans ta voix, et leurs accents et leurs façons dans tes accents et tes façons, je te revois tel que tu fus, intact et nôtre, intact et neuf.

Tu me bouscules, ils applaudissent ; tu mitrailles mon potage, ils se tordent, ils se marrent. Sans motif tu m’as porté un coup violent à l’estomac, tu as réclamé ton canif que je n’avais pas, appelé mon chien pour que j’ouvre ma porte, piétiné une pomme, renversé un seau, tambouriné, sangloté, demandé pardon avec grâce et mauvaise grâce, ta colère en bandoulière, une boucle balayant ton front, petit foudre, ma foudre blonde.

Picador, tu me harcèles de tes banderilles, tu refuses ma cuisine, mes tricots, ma surveillance, mes baisers (des baisers de momie). Quand je viens te voir, moi qui habite cette chambre pour être près de toi, tu me montres la porte. Tu exagères. Tu m’imites, contrefais mes gestes, ma démarche, ma voix, mes accents et ma protestation.

Et puis ta cruauté s’affine : tu me surnommes « Ton Eminence », pour me signifier que je ne suis rien. Je le sais, pourquoi le dire ? Ah je préférais tes coups de pied et ta colère en oriflamme.

Je ne connais pas celle que tu vois en moi, mais si tu me contrefais je me vois contrefaite, et je dois vivre avec cette contrefaçon. Si, pour preuve que j’ai été jeune, je te montre mes photos d’enfant, tu en ris : ils [ainsi dans le texte : il aurait fallu « elles », pour « photos »] sont démodés. Tu me crois victime du temps :

-         Tu es vieille, tu es laide et tu mourras bientôt.

Eros, épargne-moi, désarme.

 

Parce que tu avais donné des coups de pied aux portes, tiré les cheveux d’une petite fille, brisé un carreau au lance-pierres, canardé de châtaignes une voiture en stationnement, un père t’a promis la raclée, les mères ont mijoté vengeance.

A portée d’oreille elles t’accusent. J’ai surpris des mots terrifiants : « Police, maison de redressement, enlever à sa mère ». Et j’ai pris peur : est-ce là ce que ma fille aurait « eu » ? Quoi, ce serait déjà la vie, la vie [ainsi dans le texte : l’expression « la vie » est répétée], la caserne, la guerre, la prison, les responsabilités ? Toi, si petit ? Non, pas encore. Quoi, du berceau aux prisons il n’y aurait que si peu de temps ? Si peu de marge ? Le temps d’un battement de cœur ? Du sein aux juges, ce court instant, ce battement ? Non, pas encore, pas déjà : autrui n’aura pas de sitôt ce pouvoir. Il ne fera pas de toi, si tôt, un numéro. Mais il l’aura un jour et j’en frémis.

Tiens-toi mieux.

Tiens-toi comme si tu étais resté dans le beau jardin. Ou comme si tu avais grandi parmi ces enfants que tu ignores, tes frères de sang, ennemis de classe, paraphés d’un autre label, ces enfants assurés tous risques.

 

Tiens-toi mieux, ne prête pas le flanc.

Quand tu réponds par la révolte à la bonne volonté, quand tu rugis « pas de morale mémère », tu ne te trompes que d’une consonne, tu te débats contre inconnu. « Tes père et mère honoreras », le commandement est le même pour tous ; pour les repoussés comme pour les chouchoutés : pour ceux de derrière les haies, les chiens méchants et les tessons, et les errants. Mais vous, moralistes et censeurs, attentifs à « la faim dans le monde », inattentifs à votre sang, anti-ségrégationnistes qui appliquez la ségrégation entre frères, croyez-vous qu’il suffira toujours d’un sifflet à bille, pour infliger le commandement ? Croyez-vous échapper à la colère des petits enfants parqués dans des camps de concentration rebaptisés espaces verts ? Ce ne sont pas les politiciens qui vous remettront à vos places, ce sont vos fils.

Jamais, enfant initiatique, je ne m’étais avisée de ces choses avant de les vivre en toi. Ce qu’on te fait, on me le fait. Tu as ouvert mon cœur sur les prisons. J’ignorais qu’on y jetât des bébés vieillis. A travers toi je plains tous les enfants frappés d’injustice, tous les petits enfants disloqués.

Ce n’est pas la leçon qu’il faut faire aux enfants, c’est leur demander pardon.

-         Pas de morale, mémère ?

Tu as raison, à une lettre près.

S’il faut vous amender, enfants, que Messieurs les Pépères commencent.

 

Nous savons aujourd’hui le pourquoi de ta mauvaise mine, la signification de tes maux de gorge, et le nom de ton adversaire : c’est le bacille de Koch.

Tu t’informes de lui avec désinvolture. Où meurt-il ? Qu’est-ce qui le tue ?

Il meurt en de coûteux séjours auxquels nous pensons beaucoup. Ou en cure, où les enfants pauvres sont séparés de leurs mères. Oui, du berceau aux prisons il n’y a qu’un pas, car les prisons sont innombrables. Partout où l’amour manque c’est prison. Partout où l’argent manque, prison aussi. Partout où un enfant manque du secours indispensable, prison. Tu iras en altitude quand ta mère aura les moyens de t’y envoyer. Alors tu perdras tes cernes, tu retrouveras ton teint abricot.

Celui qui pourrait intervenir tout de suite n’y est nullement obligé. Et, tel un chauffard paniqué, il a pris depuis longtemps la fuite, avec l’assentiment de l’opinion publique et sous la protection de l’usage et des lois.

Comme le noyé revoit, dit-on, sa vie, je revois la tienne, au compte-gouttes : cire, écho, cible.

Prisons des logements exigus, des propriétaires criminels, prison de la maladie, de l’exemple, est-ce vous, petits enfants, qui renverserez ces bastilles ?

La menace des Mères me hante. Non, pas la jungle encore, non, pas tout à la fois. Tu n’es pas prêt, tu es petit et ta mère lasse, et long sera le chemin de la maturité.

Ta mère parle de donner son renon, afin, allégée du loyer, de te conduire en montagne ; elle en parle puis n’en parle plus. Mais en moi l’idée s’agite : dans ces espaces verts vidés de toi, je t’imagine absent, c’est-à-dire partout présent. Dans les sentiers sillonnés d’enfants indociles, sous les anoraks anonymes, partout je croirai voir ta silhouette, toutes tes silhouettes successives, boîte-gigogne de tes âges tendres, partout j’entendrai ta voix me jeter ironiquement un « Bonjour ma chère » et te verrai détaler pour esquiver la remontrance. Hors d’atteinte de plus en plus.

Ne cours pas si vite. Plus tu t’éloignes, plus je me souviens. Quand tu t’échappes ainsi, insolent et rieur, je crois en toi voir s’enfuir le Temps même.

 

 

POST SCRIPTUM.

 

« Tu me chercheras et je ne serai plus » (Job).

 

J’ai fini.

Ton enfance va se dissiper comme un orage. Cinq années vécues en absent. Puis cinq autres, dont tu ne garderas que ce que tu voudras bien garder, la Raison venue.

J’ai fini, ma nuit va venir. Que sera la suite de ta vie? Un jour vous resterez seuls sur un quai de gare et ta mère portera un manteau élimé. Je ne vous inviterai plus : « Revenez ». Je ne te dirai plus : « Bois ton lait, mange ». Où je vais (mais où irai-je ?), je n’entendrai plus ta voix en pleurs interroger :

-         Où logerons-nous, ce soir, maman ?

Dans mon ignorance éternelle, je n’ai que ceci à t’offrir. Tu t’y rencontreras : t’y reconnaîtras-tu ? Y eut-il plus de toi ici que dans les tâtonnements incoordonnés du premier âge ? Qui es-tu, qui seras-tu ? N’importe :

Si un jour les nantis, les grandis sans péril, les tirés-à-part, les hors-texte, osaient te demander des comptes, à toi né démuni, sans carapace, voici, mon chéri, l’addition.

Jette-la à la face d’une société qui fortifie les forts et sacrifie les faibles, fait fi des âmes, pactise avec les criminels, tient quitte les chauffards, remet leur dette, et pénalise les berceaux.

 

FIN

(Achevé d’imprimer sur les presses de l’Imprimerie Vitrant, 14, route de Paris,

Villiers-le- Bel (95), Dépôt légal : 4e trimestre 1971).

 

 

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COMMENTAIRES d’OLIVIER MATHIEU

au sujet du roman « Cent pages d’amour » de Marie de Vivier

 

     Les commentaires que voici n’ont rien de soigné, dans leur forme ; ni d’exhaustif. Je les ai rédigés au début de septembre 2007 (en vue de leur publication sur le site de M. Daniel Fattore) en quelques brèves heures, en me contentant de rectifier, puisque j’en suis le personnage, les points les plus discutables de ce roman de ma grand-mère.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 7 de « Cent pages d’amour », au sujet d’un jouet portant une inscription en anglais :

« Cent pages d’amour » commence mal, il me faut le dire : « Cent pages d’amour » commence par une inexactitude. J’exclus, de la façon la plus catégorique, avoir possédé dans mon enfance un jouet sur lequel ma mère eût toléré une inscription en anglais (« Laughing Bang »).

      Et j’avoue ne pas comprendre, y compris d’un point de vue strictement littéraire, l’intérêt pour ma grand-mère de prétendre ainsi que j’eusse possédé un jouet portant une telle inscription en anglais.

Ma mère avait failli périr, pendant la Seconde Guerre mondiale, sous un bombardement anglais. Elle n’était certainement pas anglophile. Pendant toute mon enfance, elle m’enseigna le latin, le grec, l’italien et l’allemand. Tout, mais pas l’anglais. Il est donc absurde de penser qu’elle m’ait acheté, dans ma toute petite enfance, un jouet anglais. Je le nie catégoriquement.

      Encore me faut-il dire, tout de suite, dans quelles circonstances Marie de Vivier écrivit « Cent pages d’amour ». Elle l’écrivit en 1969 et 1970, et en cacha la rédaction, comme la publication (1971), à sa propre fille, c’est-à-dire à ma mère.

      Ce fut Hergé qui apprit, à ma mère et à moi-même, la publication de « Cent pages d’amour ». Un livre où ma grand-mère savait donner SA version de ma naissance et de mon enfance, et où elle savait que cette version ne correspondait pas, sur plus d’un point, à la vérité.

     

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 7 (première page de texte) de « Cent pages d’amour », au sujet de « devenir un autre » :

Très frappante, dès la première page, son expression : « où tu aurais pu devenir un autre ». Ma mère était désireuse de me faire devenir qui j’étais, ma grand-mère de me faire devenir « autre ». Grande différence, ici encore, entre les deux femmes.

      En 1967, à Trouville, surtout, ma grand-mère avait « exigé » que je sois inscrit dans une école. Ma mère avait refusé. Moi aussi. Ma mère et moi avions donc littéralement fui ma grand-mère, en nous établissant à Marly-le-Roi. Où ma grand-mère nous avait rejoints et avait commencé – en secret – « Cent pages d’amour ».

      On sent très bien, dans les premières pages notamment, le désir que ma grand-mère avait d’être… ma mère. Le vocabulaire a parfois trop de parfums d’années 60 ou 70 (« aliénation »), de féminisme latent, ou de vieilles théories psychanalytiques. Toutes choses qui étaient étrangères à ma mère.

     

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, dans les premières pages (et notamment à la page 10) de « Cent pages d’amour », au sujet de mon père putatif :

Sur le fond, la relation que fait Marie de Vivier de tout ce qui concerne mon père est à prendre avec des pincettes.

En vérité, ma mère avait désiré un enfant sans père – et sans mari. En avance sur son époque, elle avait demandé à trois personnes d’être, génétiquement, mon père. La première de ces trois personnes était le professeur René Louis, qui ne me reconnut pas stricto sensu mais, juridiquement, me reconnut toutefois indirectement dans la mesure où il fut condamné, par divers jugements, lors de procès qui durèrent de 1963 à… 1982, à me verser une pension alimentaire. Il se refusa d’ailleurs à la plupart de ces versements, jusqu’à être finalement contraint, en Cassation, en 1982, à me verser en une seule fois vingt ans d’arriérés.

      La deuxième de ces personnes était le professeur italien Giuliano Bonfante, qui était alors marié à une sœur de la grande savante juive Rita Levi Montalcini.

      Sur la troisième de ces personnes, je ne dirai rien ici, me réservant de le faire ultérieurement.

      Ma grand-mère, dans « Cent pages d’amour » - soit par ignorance des faits, soit parce qu’elle jugea ces détails superflus - ne fait aucune allusion ni à Giuliano Bonfante, ni à la troisième des trois personnes en qui ma mère avait cru discerner des pères potentiels. Marie de Vivier connaissait très vaguement Giuliano Bonfante, mais elle n’avait sans doute jamais entendu parler du « troisième père ».

      Tout le passage initial de « Cent pages d’amour » sur René Louis est tout bonnement le contraire de la réalité. Il s’agit du passage suivant (page 10 de l’édition originale): « A toi aussi, cette conversation, - s’il est vrai que les mots qui ont été prononcés avant notre naissance pèsent sur nos destins. Ces mots tombaient de haut sur moi, obnubilée par des mains d’homme qui me déplaisaient. Autour de nous les Reines de France et au loin une pièce d’eau. Un décor choisi, sans témoins. Subjuguée j’entendis que : l’amour est bénéfique aux filles ; qu’un enfant, c’est une assurance-amitié. Sûrs d’eux, bien préparés, les mots faisaient de moi une obligée, et du responsable un bienfaiteur. Puis ce généreux donateur se déclencha, laissant tomber le mot de la fin :

-         Cet enfant naîtra dans des conditions optima. »

En effet, à ma naissance, M. René Louis frappa ma mère à coups de pieds dans le ventre, avant d’exiger que je sois jeté à l’Assistance publique. Il faut donc croire qu’il ne souhaitait pas que je naisse « dans des conditions optima », ou qu’il avait changé d’avis.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 12 et à la page 14 de « Cent pages d’amour », au sujet de ma mère le 8 août 1960, et au sujet de ma naissance :

Tout aussi douteux (page 12) le fait que « un matin d’août », « le jour de son anniversaire », donc le 8 août 1960, ma mère se soit « désintéressée de se nourrir » - selon le récit de Cent pages d’amour -  alors qu’elle portait des jumeaux qu’elle avait désirés.

Et douteux, encore (page 14), ce récit : « Quand vous fûtes annoncés d’imminente façon, je chantai le Divin Enfant et ce fut Noël en octobre. Oui, l’Enfant, deux en un ».

Douteux, parce que nous ne fûmes nullement annoncés d’imminente façon : l’accouchement était prévu pour décembre et ma naissance, le 14 octobre, dans un taxi, fut totalement imprévue : la veille, ma mère avait été frappée à coups de pieds !

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 15 de « Cent pages d’amour », au sujet d’une possible « substitution des jumeaux » :

Plus intéressant, à des fins biographiques, le passage que voici (page 15): « A qui a-t-on tranché la gorge ? Lequel sans protection fut torturé ? Je te reconnaissais à ton souffle aisé, mais les soigneuses vous confondaient, inscrivaient sa fièvre sous ton prénom, puis retournaient à leurs tricots ».

Une seule certitude : après ma naissance, le 14 octobre à 10 heures 55 du matin, puis celle de mon frère Jean-Philippe à 11 heures 20, une erreur se produisit dans l’inscription de nos prénoms sur les morceaux de sparadrap que l’on nous colla au poignet. L’un des deux enfants mourra, le 19 octobre, à Paris (hôpital Bichat).

Il se pourrait, hypothétiquement, qu’Olivier Mathieu soit mort le 19 octobre 1960, et que je sois Jean-Philippe. Ce fait, mentionné dans certains de mes romans, trouve ici (en 1971) un témoignage sous la plume de ma grand-mère.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 19 de « Cent pages d’amour », au sujet d’un « baptême » de mon frère Jean-Philippe :

Douteuse, en revanche, la mention que fait ma grand-mère (page 19) d’un « baptême » de mon frère Jean-Philippe, mort à l’âge de cinq jours. A ma connaissance, nul baptême n’eut lieu et, si tel fut le cas (ce qu’il faudrait documenter, et j’ai les plus grands doutes à ce sujet), ce fut à la demande de ma seule grand-mère. Mon propre baptême eut lieu au début de 1961, et, ici encore, sur l’insistance de ma grand-mère, de telle sorte que ma mère n’accepta qu’à condition qu’il soit effectué selon le rite orthodoxe grec.

 

Tout au plus, peut-on hypothiser que, mon frère jumeau et moi, avons été ondoyés (et non pas « baptisés ») entre le 14 et le 19 octobre (jour de la mort d’un des jumeaux) 1960, puisque l’Eglise catholique, à ma connaissance, promet – ou promettait, jusqu’à une date récente – quasiment l’enfer aux enfants morts-nés avant d’avoir eu le temps d’être baptisés. Je fus baptisé, donc, quant à moi, au début de 1961, dans l’église parisienne de Saint-Julien le Pauvre, et fus porté sur les fonts baptismaux par mon parrain, Ferdinand Teulé. Je profite de l’occasion pour signaler que, en cette année 2007 et depuis de nombreuses semaines, je submerge de courriels le Vatican, parce que j’exige d’être excommunié – et de recevoir une notification officielle de cette excommunication. A toutes fins utiles, cependant, je certifie officiellement ce qui suit : quelles que soient les autorités religieuses auxquelles je doive m’adresser (autorités qui n’ont pas la courtoisie de me répondre), je déclare non seulement m’être rendu coupable de « crimes » qui valent, selon la doctrine catholique, excommunication, mais encore m’en honorer, m’en vanter publiquement, et avoir l’intention de continuer dans la voix que je me trace. Je déclare donc à toutes les autorités religieuses, depuis Monsieur Ratzinger jusqu’à ses subordonnés, que je me considère dès aujourd’hui automatiquement excommunié et, mieux encore, auto-excommunié, et dégagé de tout lien avec le christianisme en général, et le catholicisme en particulier, et sans la moindre intention non plus de me convertir jamais à quelque autre religion (judaïsme, islam, bouddhisme, etc.). Même si, au Danemark, les adeptes des paganismes nordiques antiques ont obtenu légalement, il y a quelques années, le droit d’exercer leur culte au grand jour, et de jouir de leur liberté de choix en matière de religion, je réitère ici - avec le plus grand sérieux - quant à moi que mes Dieux furent, sont et resteront les Dieux grecs de l’Olympe, et cela à titre personnel et sans que j’aie par ailleurs l’intention d’être assimilé aux « néo-païens » pratiquants, c’est-à-dire aux bigots d’un certain néo-paganisme. Je ne suis pas « néo-païen », mais, simplement, païen. C’est pourquoi j’ai déjà averti, en plusieurs lieux, que je refuse, lors de ma mort, toute cérémonie religieuse catholique, tout sermon d’un prêtre, toute croix chrétienne sur ma sépulture, dans l’hypothèse où j’en aie une. Je note, pour finir, que « Cent Pages d’Amour » recourt trop souvent à des images catholiques ou chrétiennes (lors de ma naissance, par exemple, Marie de Vivier écrit, en substance : « quand vous fûtes annoncés de divine façon », etc.), et cela de façon d’autant plus absurde que ma grand-mère était strictement athée et que je ne la vis jamais mettre les pieds dans une église. Il m’est donc difficile de comprendre pourquoi, dans « Cent pages d’amour », elle éprouva le besoin d’inventer, par exemple, un « baptême » (inexistant) qui aurait eu lieu dans les premiers jours de mon existence. A moins que la culture religieuse de Marie de Vivier ne lui consentît point de distinguer entre le baptême et l’ondoiement. En ce qui me concerne, parmi les trois religions monothéistes, c’est sans doute de l’islam que je me sens le plus proche, ou, plus exactement, d’un certain islam (tant il est vain de parler d’un seul islam, qui est un phénomène géopolitique autant que religieux, un phénomène polymorphe multiple et complexe, variable selon les régions ou les pays où il est implanté). Cependant, d’un point de vue strictement religieux, qu’il soit bien entendu que ni le judaïsme, ni le christianisme, ni l’islam, ni l’athéisme, sous la presque totalité pour ne pas dire la totalité de leurs formes modernes et contemporaines, ne m’intéressent, ne m’attirent ni ne me correspondent.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet du « pavillon de banlieue » dont Marie de Vivier fait état à la page 24 de « Cent pages d’amour ».

La mention que fait (page 24) Marie de Vivier du « pavillon de banlieue » qui aurait appartenu à ma mère est tout simplement ridicule. Le lecteur en retire l’impression que ma mère ait possédé un tel « pavillon de banlieue ». La vérité est que ma mère louait, à Sceaux, précisément au 88 rue du Lycée, une toute petite maison, presque une cabane, dont le toit était percé (et qui, en effet, était « inchauffable l’hiver », comme l’écrit ici Marie de Vivier). Cette cabane peut toujours être vue, à Sceaux, 88 rue du Lycée, au fond du jardin, de l’autre côté de la maison principale qui, elle, appartenait aux propriétaires des lieux. Il s’agissait de la famille Chevrier. Famille bien-pensante puisque quelques années après ma naissance, choqués par le fait que je fusse né « hors des liens du mariage », ils jetèrent à la rue ma mère - parce qu’elle n’avait pas pu payer un loyer exorbitant pour elle - avec un enfant de trois ans.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de « l’hôtel quatre étoiles » dont Marie de Vivier fait état à la page 25 de « Cent pages d’amour ».

La mention que fait (page 25) Marie de Vivier d’un « hôtel quatre étoiles» est ridicule. La vérité est que j’ai passé les quatre premières années de ma vie, notamment l’hiver (parce que le « pavillon de banlieue » de Sceaux était inhabitable) dans des hôtels de troisième catégorie. Certainement pas dans des « quatre étoiles », ce que confirme d’ailleurs le récit de Marie de Vivier elle-même. Laquelle, ici, pèche par souci de résumer trop vite les choses.

 

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet des suppositions de Marie de Vivier, à la page 27 de « Cent pages d’amour », sur mes réactions à l’égard de mon père.

Marie de Vivier écrit : « Il devait offenser ton être attentif et sensible, cet homme distrait qui se détournait de tes bavoirs. Qu’as-tu fait de ces impressions premières, toi perspicace, à l’âge où toute impression compte et demeure, même oubliée ? »

La réponse est que, de ce point de vue, je n’eus aucune impression première ! Encore une fois, ici comme ailleurs, Marie de Vivier cède ici à un féminisme assez détestable. La vérité pure et simple est pourtant que ma propre mère ne souhaitait pas recevoir de visites de la part de mon « père », et moi encore moins qu’elle. Ces visites furent ou inexistantes, ou d’une rareté extrême. Je ne m’en lamentais pas hier, et ne m’en lamente pas aujourd’hui. Il est parfaitement dommage que Marie de Vivier, dans son livre, ait ainsi cherché à « noircir » le rôle de mon père, et à faire, en quelque sorte, de la sociologie et de la psychologie freudiennes - de bas étage.  Ce père, pour ma mère et pour moi, n’exista jamais. Et, dès que je fus en âge de comprendre – disons vers quatre ans – je ne cessai jamais de me réjouir de ne pas devoir subir de visites paternelles.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 29 de « Cent pages d’amour », au sujet du « pavillon de garde », et, à la page 34 du même livre, d’une crise de rage du propriétaire, tandis que je m’étais caché sous la table :

Ce qu’écrit Marie de Vivier, page 29, confirme que c’est à juste titre que j’ai signalé, dans mon commentaire à la page 24, qu’il ne s’agissait nullement d’un « pavillon de banlieue ». Pourtant, Marie de Vivier parle (page 24) d’un « pavillon de banlieue » qui devient (page 29) un « pavillon de garde ». Ce qui était un « pavillon » (selon ma grand-mère) était, je le répète, une sorte de cabane au fond d’un jardin.

Je confirme, par contre, la scène racontée à la page 30 de « Cent pages d’amour », celle de la crise de rage du propriétaire, tandis que je m’étais caché sous la table. De cela, je me rappelle et, d’ailleurs, ma grand-mère qui n’était pas présente n’a pu raconter la scène qu’à travers le récit que lui en fit ma mère. L’événement remonte à 1964 environ.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 31de « Cent pages d’amour », au sujet des « révoltes futures ».

Marie de Vivier écrit (et écrit, rappelons-le, en 1970) : « A un an tu vivais en guerre, en état de ségrégation, en fraude. Tes yeux en sont restés chargés de lueurs orageuses, préludes des futurs révoltes ».

Et même si Marie de Vivier cède toujours, ici, selon moi, à une explication sociologique de bas niveau (« la société est coupable », en quelque sorte), cette explication a un minimum de valeur, même s’il s’agit d’une explication sommaire et partielle. Je me contenterai de dire, ici, dans ces notes brèves, que les choses étaient nettement plus complexes. Ma grand-mère semble dire, ici, que la société était coupable, et point final. C’est un peu « court ». Ma mère trouvait la société plus médiocre que coupable, et elle se demandait – et je me demandais – pourquoi…

Mais on ne peut pas ne pas remarquer, au moins, ici, dans ce texte de 1971, une prémonition de Marie de Vivier quant à mes « révoltes futures ».

 

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 36 de « Cent pages d’amour », au sujet de « Chantilly » et d’une « artiste » qui aurait voulu « passer sa vie à me peindre ».

Marie de Vivier écrit : « Dans la chambre de Chantilly donnant sur des arbres, des tables, un jardin, tu as posé sur tout un regard enchanté, et tu as dit :

-         Dando content.

Dando, c’était toi, à la troisième personne, un « toi » mal défini encore, un tout petit, si petit toi. Ebauche de visage et ébauche de nez, traits aimables et boucles si floues qu’une artiste m’a dit un jour qu’on eût voulu passer sa vie à te regarder ».

 

Il y a ici - comme en d’autres passages de son livre - beaucoup de confusion, chez Marie de Vivier. La parole « Dando », qui appartenait à la langue que j’avais inventée avec ma mère (et qui nous permettait de ne pas être compris des étrangers, y compris de ma grand-mère) avait un sens différent de l’interprétation qui en est donnée dans « Cent pages d’amour ». Je connais encore, même si le passage des années m’a fait oublier certains de ses détails, la langue que j’employais avec ma mère (une véritable langue, munie de son vocabulaire, de sa grammaire et de sa syntaxe!)…

En ce qui concerne la « chambre de Chantilly », il s’agissait d’une maison de campagne d’une grande amie de ma grand-mère, Madame Zoum Walter, qui était peintre ou, du moins, s’adonnait à la peinture. Elle avait vécu, quelques années plus tôt, un drame : sa fille (qui, sauf erreur de ma part, s’appelait Sylvie, et dont je n’ai jamais vu qu’une photographie) était morte, encore très jeune, à la suite d’une opération de chirurgie esthétique, voulue par elle afin de corriger son nez, qu’elle n’aimait pas. La maison à laquelle Marie de Vivier, ici, fait allusion (« la chambre de Chantilly »), se trouvait dans le département de l’Oise, en vérité dans le village de Crouy en Thelle. Zoum Walter qui, par ailleurs, était juive, et dont le mari avait - si je me souviens bien - de hautes et éminentes responsabilités dans la Justice, à l’époque, était une chère amie de ma grand-mère, plutôt que de ma mère. Quoi qu’il en soit, Madame Zoum Walter nous avait tous trois invités chez elle pendant quelques semaines, dans sa grande maison (à laquelle j’ai rendu visite, bien plus tard, vers 1991, et qui est devenue une clinique). Pour des raisons difficiles à déterminer chez l’enfant d’environ six ans que j’étais alors, mais qui tenaient entre autres à l’obsession que démontrait Marie de Vivier à prétendre que je doive obligatoirement devenir l’ami de tous ses amis, je n’appréciais pas Zoum Walter. Sans que, tant d’années plus tard, il me soit vraiment possible de dire pourquoi, j’avais ainsi refusé de porter des vêtements que cette dernière m’avait offerts mais qui ne me plaisaient pas. Et, pour autant que je me souvienne, je m’étais refusé à être peint par elle. Ce genre de refus, chez moi, et quelles que fussent d’une fois à l’autre mes motivations, était assez fréquent. J’avais ainsi refusé, par exemple, vers 1965, la proposition que m’avait faite un cinéaste parisien du nom de Pierre Jallaud, de tenir le rôle principal dans un film qu’il avait alors en chantier et dont il désirait que je sois le protagoniste.

En somme, « Dando » n’était probablement « content » que quand il pouvait exercer sa liberté, notamment dans les sympathies qu’il éprouvait, ou n’éprouvait point, à l’égard de qui que ce soit. L’amitié ne se commande pas, mais répond tantôt à des décisions presque froides et programmatiques, tantôt à de plus ou moins mystérieuses chimies ou alchimies. Ma grand-mère aurait certes désiré que je sois « l’ami » de tous ses amis. Chose qui, étant donné leur extrême diversité, n’était sans doute ni possible, ni même souhaitable. Et naturellement, je restais libre de mes choix.

Parmi les personnes que me fit connaître Marie de Vivier, ainsi, j’eus un excellent rapport avec mon professeur de violon, Alfred Loewenguth. J’adorais, naturellement, mon parrain bouquiniste sur les quais de la Seine, Ferdinand Teulé, qui était basque et avait été notamment l’ancien directeur du « Musée du Soir » de la littérature prolétarienne. Je fus et restai l’ami, jusqu’à sa mort (1991), de l’écrivain catholique liégeois Alexis Curvers. Je m’entendis fort bien, aussi, jusqu’à sa mort (1974), avec l’écrivain belge Paul Werrie (mort à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye où, malgré mon tout jeune âge, j’étais ce jour-là présent). Mais j’eus énormément de heurts, en revanche, avec l’autre écrivain belge établi à Marly-le-Roi, Robert Poulet.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 40 de « Cent pages d’amour », au sujet de deux épisodes totalement inventés par elle :

Marie de Vivier écrit ceci :

« Comme nous croisions un homme qui poussait un landau, tu as dit :

-         Là, c’est la maman qui manque.

Aux Invalides, m’ayant fait déchiffrer quelques inscriptions lapidaires, « A nos pères, ces héros », tu as détourné les yeux et agressivement déclaré :

-         Je ne pleure pas ».

 

Ces deux épisodes sont totalement, ils sont scandaleusement inventés de pure pièce ! D’ailleurs, on se demande pourquoi et comment ils auraient pu avoir lieu alors que Marie de Vivier elle-même déclare, deux lignes auparavant, que je ne parlai « jamais » de mon père. Ce qui est exact. Je n’en parlai jamais parce que je peux jurer que je n’y pensai jamais !

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 40 de « Cent pages d’amour », au sujet de ma tendance au « négationnisme » (rappelons qu’en psychiatrie, le négationnisme infantile consiste à dire « non » à tout) :

Marie de Vivier écrit donc : « Tu as d’abord crié Non aux échos. Non, tu ne serais pas poli, non tu ne donnerais pas la main, non tu ne dirais pas bonjour. Tu fonçais, torse en avant, et « Non ». On te prédisait du caractère. Puis le non fut trop faible et tu lui substituas caca. Caca monsieur, caca madame, caca maman, caca tout le monde ».

 

Encore ici, il s’agit des interprétations de ma grand-mère.

En vérité, j’ai refusé de serrer la main, en 1967, à Bordeaux (et c’est à cela que se réfère Marie de Vivier, dans ce passage) à Jacques Chaban-Delmas, qui avait été jusque-là un ami de ma grand-mère.

Qu’on le croie ou non, je refusais de serrer la main aux personnes, ou je disais « non », aux personnes dont je savais et dont j’estimais qu’elles avaient une vision du monde qui n’était pas la mienne. En vérité, je disais même « pire » que « non » ou « caca ». Je décrétais, d’une voix impubère mais glaciale, des déclarations – que j’appellerai ici philosophico-politiques – tout simplement étonnantes chez un enfant de cinq ou six ans, et qui plongeaient dans la consternation les amis de ma mère, et ma grand-mère. Les amis de ma mère se tournaient vers ma mère, étonnés. « Ma mère pense la même chose que moi », annonçais-je alors. Les amis de ma mère blanchissaient de stupeur ou d’indignation. Il fallait qu’elle réponde. « En effet, disait-elle, Olivier a raison ». A ces mots, j’ai vu des dizaines d’intellectuels, parfois internationalement renommés, claquer la porte à jamais. Je n’ai pas fait beaucoup d’amis à ma mère, c’est certain, dans mon enfance... Mais quand ces gens étaient partis, et que ma grand-mère aussi était partie en écumant de rage, nous nous regardions, ma mère et moi, et nous riions. Nous étions pauvres, nous étions seuls, nous étions pratiquement les seuls à penser ce que nous pensions, mais cela nous importait peu : et nous pouvions nous honorer de n’avoir pas pris le parti de la meute grégaire contre les loups blessés et solitaires. Nous serions fidèles, jusqu’au bout, au vieil adage latin : Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni ! Question de sensibilité, tout simplement. J’ai retrouvé précisément cette sensation, trente ans plus tard, un jour où quelques millions de personnes avaient les yeux fixés sur moi. Si je parlais, le reste de ma vie en serait marquée. Tant pis. Car me taire, c’eût été trahir ma mère et mon enfance. Et j’ai souri, comme au temps de mon enfance. Et j’ai parlé. Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, aux pages 41 et 42  de « Cent pages d’amour », au sujet de Robert Pioche et du « Livre de Robert Pioche » :

Marie de Vivier écrit : « Quand tu sus écrire, tu t’inventas un alter ego. J’ai lu ce début de roman, navrant et drôle. Il y avait un certain Pioche, qui comme toi vivait avec une grand-mère, « et qui s’embêtait, s’embêtait. Mais enfin elle mourut. Fin ».

Et là, aux pages 41 et 42 de « Cent pages d’amour », a donc lieu quelque chose d’important. C’est l’attestation, sans l’ombre d’un doute (« Cent pages d’amour » a été imprimé avant la fin de 1971), de l’ancienneté de mon pseudonyme de Pioche.

Quant au texte que cite ma grand-mère, en revanche, il n’a jamais existé. J’exclus catégoriquement, d’une part, d’avoir pu écrire que Robert Pioche se soit « embêté ».

Et surtout, le texte portait : « Mais à la fin, il mourut », « il » étant évidemment Robert Pioche.

Malgré cette tentative (assez pitoyable) de prétendre que j’aurais fait d’elle une protagoniste de mes premières ébauches de roman, ce passage de Marie de Vivier a, je le répète, l’avantage d’être le premier document imprimé, et datable sans l’ombre d’un doute (1971), qui cite le nom de Pioche et évoque donc le projet (datant de 1965) de mon « Livre de Robert Pioche ».

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 43  de « Cent pages d’amour », au sujet de vacances dans les Ardennes belges :

Marie de Vivier écrit : « Toi, la valise et moi, et tout autour, les souvenirs déchirants de ce bel hiver. La neige et la rivière scintillante, tumultueuse, le tortillard, le village endormi ».

Il s’agit de brèves vacances passées, avec ma grand-mère, en 1967 si mes souvenirs sont exacts, dans les Ardennes belges, pour être précis à Vieuxville. Mon souvenir principal en est l’une de mes premières rencontres, à Liège, avec Alexis Curvers (la dernière de mes rencontres avec l’écrivain liégeois eut lieu en 1990). Nous fûmes rejoints, dans ce lieu de villégiature, par ma marraine Rita Bauwens, petite-fille (issue du second mariage) d’Arthur Jacquart, le père de ma grand-mère.

Il serait surtout intéressant de noter que Marie de Vivier, dans « Cent pages d’amour », se garde bien de signaler que c’était dans ces mêmes Ardennes belges que ma mère, Marguerite Mathieu, née en 1925, avait passé la plus grande partie de sa quinzième année, avant et après un voyage dans l’Allemagne voisine. Peu avant de mourir, en 1988, ma mère tint à effectuer son tout dernier voyage dans ces mêmes Ardennes belges…

 

NOTES d’Olivier Mathieu AU SUJET DU

DEUXIEME TEMPS de « Cent pages d’amour ».

 

Le « deuxième Temps » de « Cent pages d’amour » raconte, ou est censé raconter les deux longs séjours que je fis à Trouville, l’un vers 1965, l’autre vers 1967. Mais, ici, ces deux séjours sont mêlés, comme s’ils n’avaient fait qu’un.

Quand on lit ici, cependant, sous la plume de Marie de Vivier : « Je voulais que tu aies ta chambre, comme Nicolas et Pimprenelle à la télévision », il est difficile de ne pas songer au refus total et absolu que ma mère opposait à ladite télévision.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, aux pages 52 et 53 de « Cent pages d’amour », au sujet de coups qu’elle aurait reçus :

Marie de Vivier écrit ce qui suit : « Tu m’envoyais à ma vaisselle, puis tu as frappé : d’un rude petit poing bien tassé. Puis tu y as été de tes bottes. Puis tu m’as meurtri les poignets. Le temps de reprendre souffle, tu remettais ça, bloc de colère, capri têtu ».

La vérité est assez différente. Ma grand-mère, un jour, sur la plage de Trouville, donna un coup de pied à mon chien. Or, si j’ai été élevé par ma mère dans l’amour des vaincus et des opprimés, j’ai aussi été élevé dans celui des animaux. Ma mère haïssait, par exemple, les corridas, et se réjouissait ouvertement chaque fois que le taureau promenait le toréador sur ses cornes. Voilà quelque chose que je partage, et que je partagerai toujours avec elle.

Toujours est-il qu’en effet, je frappai alors ma grand-mère. J’ai raconté la scène dans un de mes romans, et j’assume parfaitement mon acte de petit enfant. Je le referais, si c’était à refaire.

Que l’on veuille bien songer qu’au début de 1983, quand j’entrai comme critique littéraire à « Rivarol », journal d’extrême droite (ou catalogué de la sorte), la toute première conversation que j’eus avec Robert Poulet concerna les coups que j’avais portés à ma grand-mère, à Trouville, en 1967. Robert Poulet (qui avait « Cent pages d’amour » dans sa bibliothèque) était scandalisé : « On ne frappe pas une grand-mère ». Je demeurai impassible : « On ne frappe pas un chien devant moi », répondis-je à Robert Poulet. Avec lequel mes rapports ne furent jamais extrêmement bons. Surtout quand je lui eus fait comprendre que j’en savais suffisamment sur ses trafics d’alcool frelaté, jadis, en Afrique, sujet sur lequel l’extrême droite est mal renseignée, ou pas renseignée du tout. Ou, encore, sujet que les rares personnes encore en vie qui pourraient être au courant préfèrent taire, quand elles dressent les panégyriques dudit Robert Poulet. Je ne voyais pas en quoi un ex-trafiquant d’alcool frelaté avait à me donner des leçons quant aux préférences très claires que j’ai, fort souvent, pour les chiens, par rapport à un très grand nombre d’êtres dits « humains ». Humains, trop humains.

 

Quant au passage suivant :

« A mon tour je me suis fâchée, j’ai dépassé ma pensée, j’ai dit, t’englobant dans une vieille révolte :

-         Va donc faire ça chez ton père.

Tu as levé des yeux clignotants :

-         Chez mon père ?

Je t’ai rattrapé au haut de l’escalier :

-         Où vas-tu ?

Tu m’as bravée :

-         Chez mon père.

Toi qui, hier, m’as demandé son nom. »

 

Eh bien, tout le passage qui précède est une invention romanesque pure et simple de Marie de Vivier.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 55 de « Cent pages d’amour », au sujet de l’école :

Marie de Vivier écrit : « Tu menaçais, si je te menais en classe, de te plaindre à ta maman et qu’elle viendrait te rechercher. Mais avais-je l’intention de te conduire à l’école ? »

Oui, Marie de Vivier avait « décidé » que je « devais » aller à l’école. Et c’est pour cela que ma mère et moi avions décidé de quitter Trouville pour revenir à Paris.

Ma mère avait dit : « Il n’ira JAMAIS à l’école ».

Chacun a le droit de dire ce qu’il veut, y compris des âneries, à ce sujet. Mais il en fut ainsi.

Et il est évident que je n’aurais jamais « menacé » de telle sorte, si Marie de Vivier n’avait pas manifesté le désir que je sois scolarisé.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 56 de « Cent pages d’amour », au sujet de ma phrase : « Où logerons-nous, ce soir, Maman ? » :

Marie de Vivier écrit : « Je t’ai ramené à Paris, pour revenir seule, t’ayant remis à ta mère. Celle-ci portait encore son manteau élimé, mais cette fois vous étiez ensemble sur le quai, je partais sans toi. Comme j’insistais pour que vous reveniez – le train allait s’ébranler -, tu t’es accroché à ce manteau en pleurant, en pleurant pour ne pas me suivre, et je t’ai entendu demander :

-         Où logerons-nous, ce soir, maman ? »

Or, il sera évident à tout lecteur de ce passage que si je pleurais, c’était parce que je ne savais pas où je dormirais ce soir-là, mais évidemment pas (comme Marie de Vivier cherche à le faire entendre) parce que j’allais être séparé de ma grand-mère.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 57 de « Cent pages d’amour », au sujet de MAI 1968 :

Marie de Vivier écrit : « Mai-juin 1968. Entre toi et moi, d’une heure à l’autre, l’incendie. L’impossibilité de te joindre. L’événement était déformé par mon optique. Les barricades, les revendications sociales, la paralysie du pays, tout se passait très loin de moi, en un lieu appelé Jeunesse. Vous veniez de trouver en banlieue un appartement de « grand ensemble », où vous deviez emménager ».

C’est là, malheureusement, une simplification « romanesque » ( ?) extrême.

En effet, ma grand-mère ne dit pas un mot des quelques mois que je passai, en 1967, à Avon, dans la région de Fontainebleau. Elle prétend parler de Mai 1968, sans signaler que, en mai 1968, j’habitais… dans une chambre d’étudiant du « campus » de l’Université de Nanterre !

L’appartement de « grand ensemble » fut celui de Marly-le-Roi, mais je n’y emménageai qu’en avril 1969  - et, donc, bien après Mai 1968.

Marie de Vivier écrit, dans les pages qui sont censées se passer en Mai 1968, par exemple : « Je me demandais si vous aviez de quoi vivre, l’argent ne circulant plus ; à qui te confiait ta mère ; si tu l’accompagnais au travail et comment ? »…

Or, toutes ces « angoisses » étaient parfaitement imaginaires. Elles ne servent à l’auteur, ici, que pour donner de soi une image. Une image des plus fausses. Car Marie de Vivier ne pouvait ignorer que sa fille, en Mai 1968, était professeur à l’Université de Nanterre (elle le fut de 1966 à 1988) : et que j’habitais par conséquent à quelques dizaines de mètres de son lieu de travail, sans qu’il soit donc besoin de l’y accompagner.

Aux pages 61 à 65 de « Cent pages d’amour », tout le récit de « Pont-Lévêque » est parfaitement grotesque et visiblement inventé. Marie de Vivier déclare que nous venons, ma mère et moi, d’emménager à Paris. Le lecteur comprend très bien que nous n’avions aucune envie de la voir. Or, elle nous envoyait un taxi et, oubliant qu’elle venait de dire que nous avions emménagé quelque part, raconte (page 61) : « Vous veniez, me dit-on à l’hôtel, de sortir, mais vous alliez revenir ». Mais quel « hôtel », si nous avions emménagé quelque part (page 60 : « votre nouvelle adresse ») ?…

Pures tentatives, évidentes tentatives, de la part de Marie de Vivier, ici, de se donner le beau rôle de la grand-mère abandonnée… Il n’y eut jamais nul rendez-vous dans un café des Champs Elysées. Simplement, ma mère et moi n’avions aucune intention de retourner à Trouville, chez ma grand-mère.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, aux pages 65 et 66 de « Cent pages d’amour », au sujet de mon emménagement à Marly-le-Roi (avril 1969) :

Marie de Vivier écrit : « Expédients : j’achetai un guide de votre contrée, y pointai votre adresse, localisai vos voisins selon l’annuaire du téléphone, notai leurs numéros, ceux de la police, de la mairie, des négociants, du gestionnaire.

Puis j’attendis la réponse à mes lettres, express et dépêches. Mais le facteur vous ignorait, et (comment eussé-je pu le prévoir ?) vous aviez dans l’immeuble un homonyme (bien connu, lui) ».

Tout ceci est ridicule. Pouvait-elle « localiser les voisins » et « noter leurs numéros » sans s’apercevoir de l’existence de cet homonyme ?

Cet homonyme, en outre, n’a jamais existé ! Il n’y a jamais eu d’autre « Mathieu » que nous, de 1969 à 1984, au 7, square des Aubades de la résidence « Les Grandes Terres », à Marly-le-Roi.

La vérité est parfaitement différente. Ma mère et moi avions emménagé, à l’adresse que je viens d’indiquer, le premier avril 1969. Quinze jours plus tard, le 15 avril 1969 donc, nous avons entamé un voyage en Italie – mon premier voyage en Italie – qui dura jusqu’au mois d’octobre. Et pendant toute cette période (15 avril au 1er octobre 1969), ma grand-mère s’installa chez nous. Au mois d’octobre, à notre retour, elle avait loué une chambre dans une autre résidence – voisine – de Marly-le-Roi, « Les Hauts de Marly », qui existe toujours aujourd’hui.

Et elle avait commencé la rédaction de « Cent pages d’amour » où, tout en habitant pendant six mois au 7, square des Aubades, elle écrivait donc :

« Expédients : j’achetai un guide de votre contrée, y pointai votre adresse, localisai vos voisins selon l’annuaire du téléphone, notai leurs numéros, ceux de la police, de la mairie, des négociants, du gestionnaire.

Puis j’attendis la réponse à mes lettres, express et dépêches. Mais le facteur vous ignorait, et (comment eussé-je pu le prévoir ?) vous aviez dans l’immeuble un homonyme (bien connu, lui) ».

 Détails totalement inventés et, surtout, sans le moindre intérêt non plus d’un point de vue romanesque, je suppose que l’on en conviendra.

Tout ceci pour permettre de situer, réellement, dans quelles circonstances et à quelle époque le live « Cent pages d’amour » fut conçu et rédigé.

La vérité est que ma grand-mère, après avoir tâché de nous retenir à Trouville, nous avait suivis (ou mieux : poursuivis) à Marly-le-Roi. Je me souviens des paroles qu’eut ma mère, parlant de sa propre mère :

-         Elle m’a persécutée pendant toute ma vie. Elle me persécutera jusqu’à sa mort.

 

A partir de la page 65 de « Cent pages d’amour », donc, on a la version donnée par Marie de Vivier de mon enfance à Marly-le-Roi pendant les années 1969 à 1971.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 66 de « Cent pages d’amour », au sujet de ma « petite angine ».

Marie de Vivier écrit, page 66, que j’avais « une petite angine », laquelle aurait « retardé notre emménagement ». outre que l’on ne voit pas comment une angine ait pu retarder un emménagement, les faits réels ne sont pas ceux-là. Ma « petite angine » se déclara, justement, pendant mon premier séjour en Italie, celui de 1969. Ma grand-mère, en vérité, en fut avertie alors qu’elle se trouvait, pendant six mois, dans l’appartement du 7, square des Aubades à Marly-le-Roi. Et toute l’histoire racontée ici d’un « homonyme » (au fond de la boîte à lettre duquel, selon le récit de Marie de Vivier, allaient « reposer » - page 66 -  des lettres d’elle) ne tient pas debout.

Marie de Vivier tient donc absolument à faire coïncider, dans « Cent pages d’amour », ma « petite angine » avec mai 1968. Par exemple dans le passage (page 67) où elle écrit : « Un enfant fondu dans l’émeute, un univers où l’airain résonnait, où retentissaient les cymbales ».

Or, quand ma « petite angine » se manifesta, on était à l’été de 1969, fort loin déjà de Mai 1968.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 68 de « Cent pages d’amour », au sujet d’une photographie de moi :

Marie de Vivier écrit :

« Et je reçus des nouvelles de plus en plus rassurantes :

-         Je m’amuse bien, je suis chef d’une bande.

Avec une photo de toi en prince-voyou, chaussé des pantoufles maternelles qui te faisaient à l’avant-plan des pieds géants. Tu te flattais d’en avoir vu des choses :

-         Des drapeaux rouges, des drapeaux noirs, des cars de police en tas : l’Insurrection. »

 

En vérité, ce passage (page 68) concerne, de nouveau, des événements antérieurs. La photographie en question (qui a été publiée par mes soins), celle avec les pantoufles, a été prise en Mai 1968, sur le campus de l’Université de Nanterre.

En d’autres termes, tout le livre « Cent pages d’amour » bouleverse donc la chronologie réelle des événements (surtout la chronologie des années 1967-1971), en ajoutant des détails inventés. Et tout lecteur attentif peut et doit s’en rendre compte, car l’auteur se trahit involontairement à de multiples reprises.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 70 de « Cent pages d’amour », dans les lignes de conclusion du « deuxième temps » :

Rappelons ce que Marie de Vivier écrit ici :

« Alors je courus t’acheter des choses pas de ton âge : une frise, une carpette, du linge de lit à fleurettes, des rideaux de tulle. Je plaçai mon trop-plein d’amour dans des objets de plastique rose. Je te voulais content de moi : Dando content.

J’invitai ta cousine, de peu ton aînée. Venez, Nicolas, Pimprenelle, ici c’est l’Eden des petits. Voici le rince-doigts pour vous apprendre la bonne tenue. Un porte-menu, pour que vous choisissiez ce qu’il vous plaît de manger. Un éléphant de feutre écarlate pour ranger chaque matin votre linge de nuit.

Tu te soucieras bien de ces apprêts. Tu vins : ta voix chantait encore. Mais du porte-menu tu fis une fronde, de mon linge à fleurettes, des batailles d’oreillers, et manger ? Tu détestais ça.

Tu ne pensais qu’à tes copains, toi qui venais de découvrir le monde des mâles, et te retrouvais, le cœur gros, chez une aïeule, petit Pioche.

Comme j’insistais :

- Mange, bois ton lait (vieille rengaine), ton chagrin s’est exaspéré, et tu m’as frappée au visage, si fort que j’en ai pleuré. Alors s’est passée la chose inattendue. Tu t’es approchée de moi comme d’une pièce de musée, tu as examiné mes larmes, ces insolites, et tu m’as demandé, vraiment interloqué :

- Qu’as-tu ? »

 

Marie de Vivier évoque ici une de mes cousines germaines, c’est-à-dire l’un des enfants du frère (ou demi-frère ?) de ma mère. Je renvoie, à ce sujet, c’est-à-dire aux hypothèses qui font de l’écrivain André Baillon mon grand-père, à mon long article de fond paru dans la revue universitaire belge « Nouveaux Cahiers André Baillon », numéro 2 (2004). Je n’ai jamais guère eu de rapports, dans mon enfance, avec la famille du frère (ou demi-frère) de ma mère ; et j’en ai encore moins eu que jamais, plus tard. Par ailleurs, ici, dans « Cent Pages d’Amour », Marie de Vivier se plaint de nouveau d’avoir subi des coups de ma part (d’où la réaction scandalisée de maints des amis de ma grand-mère, dont Robert Poulet, quand ils lurent ce texte). J’ai déjà donné mon opinion, à ce sujet, à savoir que Marie de Vivier exagérait très nettement un épisode qui ne se produisit qu’une seule fois, parce qu’elle avait commencé à frapper, elle-même, un animal sans défense.

Ce passage vaut donc, en vérité, parce qu’il cite de nouveau (page 70) Robert Pioche (« petit Pioche »). Cette citation est très digne d’être remarquée, et mérite donc que je m’y arrête. Voici pourquoi.

Je me suis présenté à l’Académie française en décembre 1990 (contre Madame Hélène Carrère d’Encausse), en décembre 2003 (contre Monsieur Valéry Giscard d’Estaing), en mars 2007. Lors de ma candidature de décembre 2003, qui est celle dont je parlerai ici aujourd’hui, je le fis sous mon pseudonyme de Robert Pioche. Or, il convient non seulement de rappeler que, AVANT que cette élection n’ait lieu, la  presse avait aimablement signalé que Robert Pioche était Olivier Mathieu ; il convient de songer que, y compris à ce jour, d’innombrables académiciens ont changé de nom, ont employé ou emploient eux aussi des pseudonymes littéraires ; il convient de noter que, surtout, la jurisprudence sur l’emploi du pseudonyme consent à tout écrivain, selon la Loi, d’employer son pseudonyme en toute circonstance, voire de le faire porter sur ses documents d’identité, dès lors que tel pseudonyme est attesté depuis de nombreuses années. En ce qui me concerne, mon pseudonyme de Robert Pioche est attesté d’une part par les environ ONZE ROMANS de mon « Cycle des Aventures de Robert Pioche », d’autre part par les très nombreux articles que j’ai publiés sous ce nom - Robert Pioche - depuis une vingtaine d’années et enfin, justement, dès 1971, par « Cent Pagesd’Amour » de Marie de Vivier. En d’autres termes, mon pseudonyme de Robert Pioche est établi depuis – au moins – 1971, grâce à Marie de Vivier et à son livre « Cent Pages d’Amour », comme il l’est aussi par la prestigieuse et renommée encyclopédie « Quid », dans ses éditions les plus récentes.

Sans doute Marie de Vivier n’imaginait-elle pas, en 1971, en écrivant son livre, que son petit-fils, le « petit Pioche », recevrait une voix à l’Académie française, justement sous ce nom, en 2003, de telle sorte que l’encyclopédie du « Quid » - à laquelle je renvoie - a d’ores et déjà eu la sagacité de remarquer que j’étais « le premier écrivain à avoir déposé sa candidature sous deux identités différentes ». Et cela, avant que candidature ne soit – extrêmement curieusement - refusée par l’Académie lors de l’élection (celle qui vit triompher M. Max Gallo) du 31 mai 2007. Je rappelle que je tiens à la disposition de qui le désire un courriel de l’Académie française, en date du 29 mars 2007, qui m’indiquait que ma candidature pour l’élection du 31 mai 2007 serait présentée lors de la prochaine séance académique. Mais au-delà de cette date, l’Académie refusa systématiquement de répondre à mes courriels, ou de m’indiquer le sort de cette candidature, qu’elle admettait avoir reçue !!

De la sorte, le « petit Pioche » qu’évoquait Marie de Vivier avec tendresse est aussi, dès lors, le premier écrivain interdit d’Académie, à tout le moins au XXIe siècle. A noter que l’on trouvera (notamment sur Internet) la lettre ouverte adressée, en ma défense, au début de 2007, par l’éditeur ultra-gauchiste Pierre GUILLAUME, à Monsieur Max GALLO. Ce dernier devint « immortel », le 31 mai 2007, lors d’une élection où, en ma personne, un candidat n’avait pu se présenter. Et cela, hélas, en contradiction avec la régularité du règlement bien connu de l’Académie française, règlement qui stipule que – officiellement – « toute personne peut se présenter à un  fauteuil »… J’ignore encore, à ce jour, si l’encyclopédie du « Quid », par exemple, aura la présence d’esprit (devrais-je dire : le courage ?) de signaler, dans ses prochaines éditions, que je suis donc un écrivain interdit d’Académie.

 

Notes d’Olivier Mathieu au « TROISIEME TEMPS »

(à partir de la page 71) de « Cent pages d’amour ».

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 71 de « Cent pages d’amour », au sujet de son arrivée à Marly-le-Roi :

Marie de Vivier écrit :

« Mon bail expirant en juillet, j’écourtai mon séjour afin de te revoir plus vite, dis adieu aux mouettes rieuses, défis ta chambre, enlevai seule « Théâtre », que nous avions piqué à deux.

C’est le soir d’une espérance.

J’ai roulé vers vous, précédant les déménageurs qui entreposeraient chez vous mes meubles, en attendant que j’aie trouvé une chambre aux environs. Comme j’arrive, vous allez partir, tu me donnes une bourrade devant tes copains qui m’encerclent comme au théâtre en rond pour examiner la mémé. Ta mère me remet les clés et vous partez camper. »

Ce qu’il faut traduire comme suit : à peine m’étais-je installé, avec ma mère, à Marly-le-Roi (avril 1969), avec l’espérance officiellement exprimée par ma mère « d’être débarrassés d’elle » (de ma grand-mère), que cette dernière arriva à l’improviste, sans avertir, précédée d’un camion de déménagement qui devait mettre ses meubles chez nous.

Ma mère, à peine au courant de l’arrivée inopinée de la vieille femme, décida que nous partions, aussitôt, pour l’Italie. Où nous restâmes le plus longtemps possible, jusqu’au mois d’octobre suivant. C’est ainsi un peu à ma grand-mère que je dois d’avoir passé six mois de l’année 1969, en Italie, pays que je parcourus pour la première fois du Nord au Sud.

 

Note d’Olivier Mathieu au sujet de ce que dit Marie de Vivier, à la page 71 de « Cent pages d’amour », au sujet de son arrivée à Marly-le-Roi :

En ce qui concerne, ensuite, le portrait  de mes « copains » de Marly-le-Roi (pages 78 et suivantes de « Cent pages d’amour », par exemple), je pense que la lecture suffit à elle-même. La description que fait Marie de Vivier ne dépasse pas les fantasmes et les propos de maigre sociologie, et de sociologie délirante, et pleins de contradictions, d’une vieille femme.

 

 

Le passage le plus intéressant, et le plus prémonitoire, de « Cent pages d’amour », est peut-être alors sa conclusion.

Dont je cite les quelques extraits qui suivent.

 

« Quoi, ce serait déjà la vie, la caserne, la guerre, la prison, les responsabilités ? Toi, si petit ? Non, pas encore. Quoi, du berceau aux prisons il n’y aurait que si peu de temps ? Si peu de marge ? Le temps d’un battement de cœur ? Du sein aux juges, ce court instant, ce battement ? Non, pas encore, pas déjà : autrui n’aura pas de sitôt ce pouvoir. Il ne fera pas de toi, si tôt, un numéro. Mais il l’aura un jour et j’en frémis.

(…)

J’ai fini.

Ton enfance va se dissiper comme un orage.

(…)

Que sera la suite de ta vie? Un jour vous resterez seuls sur un quai de gare et ta mère portera un manteau élimé. Je (…) n’entendrai plus ta voix en pleurs interroger :

-         Où logerons-nous, ce soir, maman ?

Dans mon ignorance éternelle, je n’ai que ceci à t’offrir. Tu t’y rencontreras : t’y reconnaîtras-tu ? Y eut-il plus de toi ici que dans les tâtonnements incoordonnés du premier âge ? Qui es-tu, qui seras-tu ? N’importe :

Si un jour les nantis, les grandis sans péril, les tirés-à-part, les hors-texte, osaient te demander des comptes, à toi né démuni, sans carapace, voici, mon chéri, l’addition.

Jette-la à la face d’une société qui fortifie les forts et sacrifie les faibles, fait fi des âmes, pactise avec les criminels, tient quitte les chauffards, remet leur dette, et pénalise les berceaux. »

 

Neuf ans après la parution de « Cent pages d’amour », en 1980, mourait Marie de Vivier.

En 1982, j’échappais à la caserne.

Le reste appartient – ou, un jour, appartiendra – à l’Histoire.

Nous sommes en 2007 et, à ce jour, personne n’a fait de moi un numéro.

 

Olivier Mathieu

 

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